L’oeil des photographes de l’Abcdr du Son (2025)
En 2025, l’Abcdr du Son a collaboré avec une dizaine de photographes pour ses interviews. Retour avec chacun d’entre eux sur leur travail pour le site durant toute l’année.
Grödash par leogggxv
« Nous avions décidé de faire des photos devant l’Académie Française en référence à l’Académie du Hip-Hop, la structure fondée par Grödash. Je connaissais ce bâtiment mais je n’avais pas fait de repérage en amont du shooting, et je n’avais jamais remarqué sa forme en U, qui lorsque je suis arrivé sur place m’a donné envie de tenter des trucs au grand-angle. Les focales que j’aime le plus sont 35mm et 23mm, je les utilise quasiment tout le temps car je trouve qu’elles retranscrivent les choses naturellement. Tout le shooting a donc été fait entre ces deux focales, ce qui me permettait d’être à une distance naturelle de Grödash de sorte à ce que je vois par mon œil soit quasiment fiable à ce qu’il y a dans l’objectif. Nous avons pris les photos en milieu de matinée, le temps était idéal, avec une de ces belles lumières d’hiver par journée fraîche, ce qui d’ailleurs n’a pas manqué de ramener beaucoup de touristes. Pour cette photo, j’étais en légère contre plongée pour éviter qu’on les voit et ma volonté était d’aligner la courbe du bâtiment et celle de la barbe de Grödash, ce qui créait quelque chose de dynamique au niveau des lignes. Son visage étant très expressif, quand je l’ai vu dans ce cadre, ça m’a rappelé les personnages de Snatch, film où des effets visuels de ce style donnent un ton comique. J’ai alors dit à Grödash : « regarde-moi comme si tu m’avais mis dans un coffre et que tu t’apprêtais à le fermer. » Cette attitude, l’angle, et le jeu de lumière sur ces lunettes à monture transparente, cela a donné un moment parfait. Le meilleur portrait que j’ai fait cette année, et peut-être mon meilleur portrait tout court. Une photo dont je suis toujours aussi content en la revoyant. »
– leogggxv (@leogggxv)
H JeuneCrack par Ladurso
« J’ai fait cette photo de H JeuneCrack dans mon studio photo que je venais d’ouvrir à l’époque. H n’avait pas fait tant que ça de photos en studio, et il n’y en avait pas énormément non plus dans ce style sur l’Abcdr du Son, donc c’était l’occasion. J’ai choisi d’avoir un fond rouge pour rester dans l’esthétique de la pochette de son EP Premier Mouvement, l’idée étant d’avoir quelque chose dans la continuité de ce qu’il avait déjà établi. Les rappeurs ne sont pas mannequins, ils ne savent pas forcément poser, ou alors ils n’aiment pas ça, donc je me demandais comment un shoot en studio allait se dérouler avec lui. Au final il a été super participatif, et surtout assez à l’aise. Le découpage de l’image n’a pas été fait sur Photoshop : je suis allé l’imprimer sur une matière un peu cartonnée, je l’ai coupée, je l’ai collée sur une feuille blanche, et je l’ai ensuite scannée. C’est quelque chose que je ne fais pas souvent et que j’aimerais faire plus à l’avenir, c’est une façon de penser la photographie qui est super intéressante, tu construis, tu détruis, tu modifies… J’aime particulièrement cette image parce qu’il y a ce processus plus manuel : ça m’a poussé à sortir de ma zone de confort et à me dire « Ok, comment est-ce que je peux faire en sorte que l’image soit un peu différente de ce qu’on voit habituellement ? ». Cette photo propose quelque chose d’autre visuellement et c’est pour ça que je l’adore. »
– Ladurso (@ladurso)
Gen par Fabio Rabarot
« Pour cette interview, on a shooté dans la cour du studio de Gen, qui était super grande, avec plein d’idées de plans. J’adore faire des photos un peu à l’improviste, sans toujours tout préparer à l’avance, et j’ai donc proposé de les faire ici. On s’est amusé à exploiter pas mal d’endroits de la cour, et même du studio, pour faire les photos de l’interview. Comme son manteau Supreme (que j’adore au passage) ressemblait à celui d’un éboueur, je lui ai proposé de shooter dans le local poubelle pour la blague. Il a accepté direct et on s’est rendu compte que ça avait un côté stylé au final. Photographiquement, ce n’est pas l’image dont je suis le plus fier, mais ce moment que j’ai capturé a une belle histoire. C’est là où j’ai rencontré Gen, que j’ai ensuite suivi plusieurs fois sur des dates (comme au Grünt Festival). Plus généralement, je me suis vraiment rendu compte que j’aimais de plus en plus les photos en format paysage. Ça a un vrai charme je trouve. »
– Fabio Rabarot (@DumpFabs)
High Klassified par Brice Cassagn
« Pour faire les photos de cette interview, j’ai d’abord observé l’esthétique de High Klassified. On sentait une influence clairement nord-américaine, loin des codes français, avec une vision du rap très marquée visuellement. J’ai donc choisi un type de pellicule que je n’utilise jamais, afin d’obtenir une esthétique froide : sur l’ensemble des photos, les couleurs sont volontairement froides. Le jour du shoot, on a pris le temps de se balader dans les petites rues de Belleville en matinée, environ 45 minutes. La lumière était particulière, plus douce. On avançait, et dès qu’un décor m’inspirait, on s’arrêtait. Je ne savais pas comment il allait être habillé, mais une fois sur place, j’ai vu que sa veste créait des reflets bleu-vert qui répondaient parfaitement au décor, notamment à une fenêtre derrière lui. Les lignes se faisaient écho. À ce moment-là, j’ai su que c’était la bonne image. Je l’ai guidé précisément : la pose, l’alignement du manteau, la manche, tout était pensé pour une concordance parfaite des formes et des couleurs. J’ai aussi fait entrer un faisceau de lumière sur son visage pour créer une zone plus blanche. Le rendu me fait penser à une vieille pochette de vinyle R&B. Il était très à l’aise, il dégageait quelque chose d’assez naturel. La confiance qu’il m’a accordé m’a laissé une grande liberté, rendant la séance photo fluide et facile pour moi. »
– Brice Cassagn (@BriceCassagn)
Asinine par Tom Giangrasso (Withtom)
« On a fait ces photos avec Asinine dans un studio à côté de chez moi, le temps d’une heure, tout s’est fait de manière assez fluide. Sur cette série de photos et sur cette image particulièrement, j’aime bien l’idée de cette traînée presque fantastique qui émane de son visage, comme si quelque chose s’en échappait. Ça donne l’impression d’étirer l’âme de l’artiste, sans tomber dans quelque chose de trop littéral. Et je trouve que ce bleu représente bien le côté « électrique », parfois incisif, de la voix d’Asinine. Cet effet de flou sur cette image vient uniquement du travail de la lumière et du mouvement, réalisé en studio avec un seul flash, sans effet ajouté en post-production. La traînée de lumière sert aussi à estomper les contrastes et à éviter un portrait trop frontal, trop classique. Avec un pote, on a aussi peint un fond blanc pour obtenir un rendu un peu pictural à l’arrière d’Asinine, avec du grain et une couleur assez sombre. Ça permettait ensuite de l’éclairer et de la placer au centre de l’attention. Ce qui était important pour moi, et c’est aussi le cas dans toutes mes photos, c’était qu’on ne puisse pas forcément situer temporellement et spatialement la photo. Comme un fragment de souvenir coincé quelque part. »
– Tom Giangrasso (@withtom_)
Surprise par Eliott De Sousa
« Les photos de cette interview ont été faites dans le bâtiment 16 M de l’Université Pierre et Marie Curie à Paris, parce qu’on cherchait un endroit cohérent avec l’univers visuel du dernier projet de Surprise, SI Y’A UN MONDE. Et ce lieu permettait justement d’avoir toute une variété de couleurs, dans un style très futuriste et brutaliste. C’était assez intéressant visuellement et on pouvait rester dans des notes un peu froides, pour faire un petit rappel de la pochette du projet. Ce qui était assez particulier, c’est que je connais plutôt bien Surprise : j’ai fait toutes les photos de sa dernière sortie, que ce soit la pochette, les singles, ou les photos de presse. Donc il fallait que je la “regarde” différemment, dans le cadre de portraits pour une interview d’un média. C’était vraiment une manière différente de travailler avec elle et de la faire poser, on était sur quelque chose qui devait être beaucoup plus naturel, et c’était intéressant pour moi. Sur cette photo, je trouve qu’on ressent bien sa personnalité, et quel est son projet : elle est vraiment dans une sorte de moue de lassitude et une nonchalance dans sa manière de poser, et c’est un peu ce qui traduit le mieux qui elle est. J’aime bien aussi le fait que ça soit une photo au format paysage. Ça rend la structure plus massive autour d’elle, et je trouve ça vraiment cool. C’était intéressant d’écraser les perspectives dans un lieu aussi énorme. »
– Eliott De Sousa (@eliottdesousa)
Danyl et Maïcee par Noé777
« J’ai fait cette photo au festival La Rue Râle en Bretagne après un podcast enregistré en public par l’Abcdr du Son avec Danyl et Maïcee. C’était l’après-midi, il faisait super beau, et j’ai pris cette photo en numérique. Je les ai fait poser devant un fond avec une grille, qui fait très festival, avec le soleil un peu sur le côté parce qu’il faisait super beau, et ça les rend beaux ! C’est que j’aime bien dans cette photo : elle rappelle l’été. Si Danyl et Maïcee n’étaient pas artistes, ils pourraient être des festivaliers sur cette image. »
– Noé777 (@noe777.jpeg)
Gak par Alice Jacquet
« Nous avons fait ce shooting en février, lorsque Gak tournait le clip de son morceau « Océan » après plusieurs années sans avoir rien sorti. Le tournage prenait place aux îles de Lérins par un temps magnifique. C’était idéal en termes de lumière et de couleurs. Je suivais pas mal le caméraman pour prendre mes photos dans la mesure où c’est quelqu’un qui s’y connaît et dont je supposais qu’il choisissait les bons spots. Cette photo ci en revanche, je l’ai prise alors qu’ils ne tournaient plus parce qu’à un moment j’ai flashé sur ce cadre splendide. J’ai sollicité Gak pour que l’on profite de la vue sur la mer et il a posé de lui-même, très naturellement. Il semble très apaisé, tout à fait en accord avec le paysage qui l’entoure. Comme il faisait très beau, les couleurs ressortent très bien à la lumière naturelle donc je n’ai pas énormément retouché la photo, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer. Le contraste est naturel, j’ai un tout petit peu fait ressortir la silhouette de Gak. C’est une des premières photos que j’ai faites avec le Sony A7 IV que j’ai acheté lorsque j’ai voulu commencer à faire de la photo professionnelle. C’était très cool de tester ce nouvel appareil dans un tel contexte, d’autant plus que j’étais plus rompue aux photographies de concert qu’à ce genre de shooting. J’ai adoré l’expérience et ça m’a donné envie d’en faire plus. Cette photo est symétrique avec l’horizon droit, elle est très colorée et Gak a une expression très calme. À mon sens, c’est celle qui faisait le mieux écho à sa musique et à sa personnalité, je suis très fière d’elle. Je me lasse rapidement de mes photos en général, or celle ci, dix mois après, je l’aime beaucoup. »
Kalash L’Afro par Rachel Akn
« J’ai fait cette photo avec Kalash L’Afro en février dernier, et je n’avais pas fait de portraits de rappeurs depuis plusieurs mois. On s’est retrouvé au Vieux Port et j’ai pris cette photo côté mairie. On voulait rester sur quelque chose de vraiment simple et authentique, et c’est ce que j’aime bien dans cette image. On voit bien son visage, alors qu’en général c’est moins le cas : il est beaucoup en capuche, et j’avais vraiment envie qu’on le voit bien sur celle-ci. Pour le choix du lieu, ça s’est vraiment fait au feeling. On s’est rejoint sur le port, on a vu ce lieu et cette façade d’immeuble, et on a voulu tester tout simplement. Le shoot s’est super bien passé en tout cas, on a vraiment fait ça comme si on était en famille alors qu’on s’était rencontrés il y a une heure à peine. Je l’ai fait poser avec les mains jointes, la posture droite, sans expression particulière, et j’ai ensuite un peu joué sur la texture en mettant en avant le noir et blanc, les contrastes, et surtout son expression entière sur son visage. Ce que j’aime le plus sur cette image de Kalash L’Afro, c’est son côté brut : la pose, le côté sérieux qu’elle dégage. Ça change des autres photos qu’on peut voir de lui. »
– Rachel Akn (@rachelakn_)
disiz par Clémence Losfeld
« 16h00. Novembre. Dans le 15e à Paris. Ces trois informations n’annoncent rien de très bon. La lumière baisse à vue d’œil. L’arrondissement n’est pas le plus folichon de la capitale et je ne vois rien d’intéressant autour de l’immeuble où le podcast va être enregistré. disiz ne va pas tarder. Je dois vite trouver une solution. Mes yeux scrutent l’espace alentour. J’inspecte le hall : un couloir, un ascenseur, quelques pistes timides. Puis je ressors et j’aperçois la descente d’un parking. Ça sent bon. Il arrive. Peu de temps. La nuit est déjà là. Pas grave. Au sous-sol deux néons percent l’obscurité. Je place disiz en dessous. Il évite les grandes gestuelles, préfère des poses simples, naturelles. Ça me va. La lumière ricoche sur son blouson en cuir, l’isole du décor. Je sais déjà que l’image sera en noir et blanc, il y a des choses qu’on sent directement comme ça. La bi-chromie reflétant ainsi un espace hors du temps. À l’image de la carrière de disiz. »
– Clémence Losfeld (@clemencelosfeld)
Niro par Camulo James
« Cette photo a été prise à l’hôtel du Hoxton à Paris, dans une petite succursale qui avait été privatisée pour faire des interviews. Il y a eu un peu de retard avec les médias avant, et j’ai donc eu cinq minutes pour faire des photos. Dès qu’on m’a donné le go pour y aller, je ne l’ai pas lâché. La bonne nouvelle, c’est que j’étais là un peu en avance, et j’avais donc pu un peu repérer l’endroit. Cette image a donc été prise dans une pièce juste à côté, qui servait de vestiaire à ce moment-là. Je l’avais vue avant et j’avais remarqué qu’il y avait une lumière tamisée, avec une ambiance un peu speakeasy qui correspondait bien à l’univers de Niro. Je l’ai fait venir, et j’ai réglé la lumière : il était un peu en contre-jour et j’ai alors dû monter mes ISO pour qu’on distingue bien son visage. Au niveau de la pose, c’est la Niro pose type beat [sourire]. Posture de parrain, mains jointes, tête un peu baissée, je n’ai même pas eu besoin de le guider. Je suis la carrière de Niro depuis dix ans, notamment en photo, mais je n’étais pas satisfait des images que j’ai pu prendre de lui sur la décennie 2010. Donc quand on m’a proposé de refaire des portraits, j’étais hyper partant. Ce que j’aime sur cette photo c’est que j’ai réussi à trouver une ambiance qui correspond un peu à Niro et à son univers. Je suis content d’avoir pu trouver un entre-deux entre mon regard et quelque chose qui lui correspond. »
– Camulo James (@CamuloJames)
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