Sidekicks

« J’veux juste faire ma zik et la faire écouter sans me vendre moi, paraît que mon image est trop négative, j’dois la développer : j’suis dans la chambre noire. » En une phrase issue du morceau « Comment » Perso du Turf synthétise son art avec justesse : en marge des tendances et du jeu, à l’ombre des médias, passionné et investi, jamais travesti. Les concessions ne sont pas son fort, le rappeur sudiste est fidèle à son style, moins en phase avec son époque qu’avec ses valeurs. Sa dernière sortie en date, Chambre Noire, se compose de huit titres purement et simplement rap. Au centre du projet : bons mots, grandes rimes, acrobaties verbales. Taquin avec la jeunesse et la new school (« Les kids naïfs jouent la street life, QI à deux chiffres, c’est écrit sur leur gueule comme Six Nine… »), loin du mainstream (« Pour toi les plus gros vendeurs sont les big boss, moi j’trouve pas mon bonheur dans les billboards »), Perso rappe pour rendre à chaque lettre sa noblesse, aux i leurs points et aux T leurs barres.

Les lignes bien senties s’enchaînent sur des prods de Just Music Beat, et ce projet dégage l’atmosphère d’une vieille sale de boxe que les nouveaux complexes sportifs n’ont pas encore fermée. On cogne, on sue, on s’aide, le matériel est désuet, l’isolation imparfaite, mais c’est un sanctuaire gardé par ses fidèles que nul habitué ne veut voir disparaître. Sur les murs, les images renvoient à aux grandes heures, comme celles qui pullulent dans les couplets du MC, qui convoque nombre de références au fil de Chambre Noire, en écoute sur toutes les plateformes habituelles, et disponible à l’achat sur Bandcamp.

Un bébé violet baptisé dans l’eau sombre des plages sétoises, c’est le retour de Jorrdee avec des branchies et les mains qui gesticulent à la lumière d’un phare. Il y a quelque chose de mystérieusement accablant dans l’équilibre entre les fredonnements du rappeur et la poésie des images tournées par Anaïs Tohé Commaret (déjà à l’oeuvre sur « Le Soleil de Paris » de Retro X) et Nicolas Jardin. Un clip envoûtant, produit par Sahara Records et Mauvais Sang.

On avait laissé Swing il y a deux ans maintenant avec Marabout : un premier disque où le jeune rappeur belge, membre de L’Or du Commun, s’offrait une parenthèse en solo pour explorer des thématiques personnelles, entre déception amoureuse, réflexion sur ses origines, et regard distant sur le monde qui l’entoure. On le retrouve maintenant avec encore plus de coffre et de profondeur. C’est ce que laisse entendre « Gris », deuxième extrait de ALT F4, nouvel EP dans lequel le Bruxellois semble encore plus se plonger dans une certaine forme d’introspection. Composé par Krisy/DeLaFuentes, le morceau joue la carte de la mélancolie dans ses arrangements comme dans ses thématiques, Swing y évoquant tout du long les tourments qui habitent son esprit, sur des notes de piano cinématiques et pesantes. Plus chantée que d’habitude, sa musique devient plus émouvante et les thématiques qu’il évoque encore plus fortes, particulièrement sur ce « Gris », annonciateur d’une belle transition musicale pour Swing, garçon sensible certainement pas comme les autres.

2020 sera-t-elle l’année d’un nouvel album d’Ali ? C’est ce que le cycle habituel exige, puisque l’ancien Lunatic a habitué son public à livrer une nouvelle sortie tous les cinq ans depuis Chaos & harmonie en 2005… Les espoirs sont légitimement permis. Quoi qu’il en soit, s’il est un artiste discret, Ali fera une apparition scénique la semaine prochaine à Paris, à l’occasion d’un beau plateau dont l’Abcdr est partenaire. L’association La Familiale organise effectivement son concert « Parle à ma plume » et donne le micro aux lyricistes dans l’enceinte du Punk Paradise (onzième arrondissement). Ce mardi 14 janvier se succéderont donc Ali & Geraldo, Vîrus & Dj Blaiz, Ismaël Metis, et Ryaam. Les festivités débuteront à 20h et seront aussi l’occasion d’un open mic. Toutes les informations complémentaires sont à retrouver sur la page Facebook de l’événement où vous trouverez également le lien pour acheter vos places. Mais L’Abcdr vous propose également de gagner quelques places sur ses réseaux sociaux : Facebook et Twitter. Deux paires d’invitations sont en jeu !

Pas la peine de se mentir : en général, les collaborations entre la France et l’Amérique sentent l’argent. « Combien ? », c’est ce qui sort de la bouche de l’auditeur français lorsqu’il découvre un featuring venu d’outre Atlantique dans la tracklist de l’un des albums qu’il attend de pied ferme. Difficile de lui donner tort : rares sont les véritables projets artistiques. Le label Junkadelic Music fait office de démenti à cette idée reçue en VIP à l’Aéroport Charles de Gaulle. En partenariat avec Beatsqueeze Records, la maison de Junkaz Lou poursuit sa longue histoire d’amour transatlantique avec Kool Keith.  Il s’agit d’un 45 tours intitulé Wood Grain Panels. Un disque made in France, que les fans du plus grand schizophrène rappeur seront heureux d’entendre. Kool Keith n’est pas qu’un vétéran, c’est un créateur au style unique  depuis plus de 30 ans.  Ugly Beer et Mister Modo se chargent de le rappeler sur la face B de ce maxi, avec un remix que même ceux qui ne collectionnent pas les vinyles pourront toujours retrouver avec plaisir ici

En sortant « J.M.U.A.Z » à la fin du mois de décembre 2018, Zuukou Mayzie s’est tristement retrouvé parmi les absents du bilan annuel de l’Abcdr. Son album y avait pourtant toute sa place, et c’est d’autant plus vrai qu’un an après, il s’écoute avec toujours le même plaisir. Aucun album du BG du 667 ne figurera non plus dans notre rétrospective 2019, et pour cause… il n’en sortira pas ! En cette fin d’année, Zuukou propose ce qu’il appelle une saison, faite de dix épisodes. Chaque épisode est bien sûr un morceau, parfois mis en images, et sept d’entre eux sont déjà sortis.

La saison commence avec « Cerf volant », un morceau aussi doux que triste, ode à l’oubli de soi et évasion artificielle par delà les nuages. Produit par Y de OffTheWall, le titre s’inscrit dans la lignée pop (fine et délicate) de « J.M.U.A.Z », tout comme l’épisode deux, « Pretty Boy » alliant rap et chant, agrémenté d’une voix féminine. Certains des titres qui leurs succèdent sont eux plus directs, plus classiques, à l’instar de « Tarantino » ou « Docteur Lulu » le dernier en date, dans la pure tradition 667 avec Osirus Jack en guest. C’est un épisode de Strip Tease tourné en direct du piège, basse ronflante dans une dope house, télé allumée sur les dessins animés, PDF conspirationnistes ouverts comme la bouteille d’Euphon sur la table, ouverts comme Zuukou et Osi’. Si le collectif se fait appeler La Secte, Zuukou Mayzie, invité par Clique il y a peu, est là pour rappellre qu’elle n’est pas qu’une nébuleuse obscure et inaccessible, loin s’en faut.

L’an dernier, avec Hyakutake, Tengo John s’était un peu plus affirmé comme l’esthète tour à tour percutant et mélancolique qu’avaient laissé entrevoir ses premiers EPs et mixtapes. Une impression confirmée en interview pour l’Abcdr du Son en début d’année. Quasiment un an après son précédent EP, le rappeur du Val-de-Marne revient avec un nouveau titre, « Téléporter », dans une subtile mise en image SF. Il reprend la construction de son univers là où il l’avait laissée : sensible mais combatif, alliant performance et sens de la mélodie triste, sur la production sautillante et pourtant désabusée de PH Trigano. Premier extrait de Temporada, future mixtape qui doit sortir début 2020, « Téléporter » est sans doute un bon indicateur des intentions musicales de Tengo John pour l’an prochain.

Photo en home : Roxane Peyronnenc.

Il y a dix ans sortait le teaser du deuxième album studio de la meilleure rappeuse de France, Libérez la bête. « Ilot de tendresse au milieu d’un océan de verre pilé », comme le décrit l’Abcdr à sa sortie, « Rêves illimités » constitue paradoxalement un sommet et une exception de son art. Classique, certainement, et retour introspectif rare sur une trajectoire – pas seulement tragique : « Rêves illimités », c’est aussi la goutte d’espoir au sein d’une discographie d’horizons bouchés et de décors bâclés. Casey a donc décidé de clôturer la décennie en donnant une identité visuelle à ce morceau iconique, à partir d’images et de vidéos d’archives agencées par la patte claire-obscure de Tcho. Parmi ces archives : le teaser de Libérez la bête , où l’image d’une jeune Casey seule dans une salle de classe résonne parfaitement avec le « dissipée, mal dans ma peau », les verdicts scolaires empruntés par sa voix sans nuancer ni douleur ni rébellion ; extraits de clips mythiques (« Pas à vendre », « Apprends à t’taire », « Chez moi »,  etc.) ; de lives et concerts marquants (comme à la Miroiterie en 2013). Et aussi, prises de parole à la pertinence redoutable, dans des contextes aussi différents que Streelive (où elle parle entre autre des révoltes de 2005), séminaire de l’Ecole Normale Supérieure, interview pendant un rassemblement contre Exhibit B, mise en scène horriblement réifiante de « zoo humain » par un artiste blanc, fortement critiquée en 2014.  Le résultat touche : si l’esthétique est toujours aussi sombre, le clip dévoile dix ans plus tard à quel point les rêves d’une rappeuse pourtant cynique et sans illusions ont trimballé loin, très loin, sa timidité et son intransigeance, désormais légendaires.

Susciter la curiosité en débarquant aux côtés de deux légendes puis disparaître, c’est ce qu’a fait l’intrigant Ayao il y a quelques années. Rappeur de plaisir depuis une vingtaine d’années, le Francilien n’est pas des plus angoissés par le temps qui passe puisqu’il vient tout juste de sortir son premier EP à 39 ans, Supérieur. EP où l’on peut donc retrouver ses très bonnes collaborations avec Hifi et Nubi mais bien évidemment aussi quelques pépites solitaires, à commencer par ces « Salutations distinguées ».

Viktor a la gueule grande ouverte sur la plupart des photos diffusées de lui ces dernières années. Normal, depuis qu’il a l’âge d’improviser, l’ancien MC de Kalash a toujours eu une grande gueule. Aujourd’hui, elle porte ferme le cuir sur ses épaules. Elle est aussi de plus en plus énervée. Avec le groupe des Haters, elle a choisi une bande-son électro-rap passée aux électrochocs rock pour s’exprimer. Elle tabasse, avec sa tronche qui se gargarise de renifler des culs pour mieux repérer les travers de la société qu’elle va faire valser. Ici, la verve est frénétique, presque inquiétante. Elle a « un iguane dans les tripes » et traîne la tête de Michel Onfray dans des chiottes taguées qui puent le stupre et la came. Colère, saturation et énervement flirtent avec l’hyperactivité punk. Les logorrhées frôlent parfois l’éparpillement, le même que celui croisé dans la sauvagerie des vies nocturnes. Pas étonnant, tant ce ce nouvel album de Viktor incarne ces nuits. Celles qui piquent autant qu’elles enveloppent. Celles qui attirent autant qu’elles font défaillir. Celles qui révèlent autant qu’elle détruisent. Celles qui sont autant faites de chair que d’égarements. Celles où se démolir est une revanche mimétique sur un monde qui s’inflige sa propre ration d’autodestruction quotidienne. Mais si leur facette folle et fauve partage l’absence de scrupules avec le jour, les nuits, elles, ont au moins encore une âme. Souvent noircie, salie, indomptable, mais peu importe, c’est l’âme qui compte. C’est pour ça que Viktor a choisi leur camp. Et si Blackout, son nouveau disque, est important c’est parce que son son défi électro-rock est un bras d’honneur saturé à l’alignement génériques des productions diffusées chaque soir dans les établissements de fête et d’oubli. C’est pour sa conscience de la superficialité et de l’injustice qu’elle que soit l’heure, ses mollards crachés à la gueule de la gentrification, et même pour sa crasse égoïste. Mais c’est surtout pour son absence de complaisance, pour sa capacité à ne pas fermer les yeux sur l’obscène, qu’il soit diurne ou nocturne. Nos confrères de Sourdoreille n’ont-ils pas dit, avec justesse, que désormais le rap de Viktor « sonne comme un reproche » ? Eh bien, c’est salvateur. Car qu’est-ce qu’une marge qui ne gueule pas, si ce n’est une bande d’arrêt d’urgence ? Qu’est-ce qu’une nuit sans une contre-culture faite de grondements, si ce n’est un business ? Voilà pourquoi son rap est un rap de démolisseur d’impostures. Les soirs y sont traînés comme une révélation permanente, encombrante, dérangeante, envahissante, souvent détestable mais qui a ce charme irremplaçable : celui de se sentir vivant. La prise de conscience s’y fait avant de faire un blackout. 31 minutes et dix pistes, voilà tout ce qu’il reste avant de tomber dans les vapes. Et de devoir se lever le lendemain. Pour remettre ça, évidemment.