Sidekicks

Quand on a posé la question « Si quelqu’un venait te voir et te demandait par où il faut commencer pour découvrir le Devil Shyt, quels albums lui conseillerais-tu ? » à Mykie Kara G’z, on se doutait que la réponse ne serait pas simple à donner pour un passionné comme lui. Après avoir cité quelques disques à chaud, il nous a recontacté plus tard pour nous donner une liste plus complète, en distinguant les albums et les tapes. Ces cassettes sont le socle sur lequel le son de Memphis s’est bâti et l’influence principale de La Clique Mortelle, le collectif de Mykie. Sorties pour la plupart entre 1993 et 1996, elles constituent surtout un recoin dense et obscur d’une discographie locale déjà plutôt difficile à appréhender dans son ensemble. Mykie s’active depuis longtemps pour contribuer à le mettre en lumière, notamment via son blog ugtapes. Nous avons donc souhaité vous faire partager son expertise sur le sujet, en faisant figurer ci-dessous ses dix tapes de référence et les lecteurs YouTube qui permettent de les écouter.

 

Carmike – Comin At Yo Azz (1994) :

 

DJ Zirk – Nuthin But Killaz (1995) :

 

Frayser Click – Broken Halo (1996) :

 

Triple 6 Mafia – Smoked Out, Loced Out (1994) :

 

Koopsta Knicca – Da Devil’s Playground (1994) :

 

Lil Fly – From Da Darkness Of Da Kut (1994) :

 

Nigga Creep – Demons Takin’ Over Me (1995) :

 

Blackout – Dreamworld (1995) :

 

DJ Squeeky – Volume 9 (1995) :

 

DJ Zirk – 2 Thick (1993) :

Attendu de longue date par les auditeurs assidus des collectifs Panama Bende et LTF, le premier projet solo de Lesram a vu le jour en mai dernier. Il s’intitule G-31 et compte sept titres aux registres sonores différents mais à la qualité constante. D’après cet EP, le profil de Lesram est singulier, à la croisée de diverses inspirations et aux aptitudes pour le moins plurielles. Le titre « East Side 2.0 » n’est pas sans rappeler le style d’un Nakk par exemple, quand un morceau comme « Red Dead » s’inscrit davantage dans la tendance du rap de rue dansant de son époque. S’il paraît versatile, le rap de Lesram n’en demeure pas moins identifiable : narration du quotidien d’un jeune du Pré Saint-Gervais, rimes haut de gamme (parfois à rallonge) et réalisme à tout épreuve. Le rappeur allie ses capacités techniques évidentes à une ouverture musicale bienvenue, évitant à la fois la facilité et l’ennui. Au long de G-31, il emmène l’auditeur avec lui sur un scooter dans les rues du nord-est parisien pour quelques missions et quelques galères en attendant des jours meilleurs. C’est l’une des très bonnes sorties françaises des derniers mois, et si Lesram se mettait en tête de préparer un album dans un avenir proche, les sept titres qu’il vient de présenter permettent de penser raisonnablement qu’il créerait l’événement.

Il y a dans l’histoire du rap français des événements mythiques, mais restés underground. Parfois c’est parce qu’ils sont arrivés trop tôt, d’autre fois parce qu’ils ont eu lieu loin des lumières médiatiques et des lieux parisiens où tout s’est trop souvent joué. Dans la liste de ces événements, il y en a qui cumule ces deux handicaps : la battle Dégaine ton style, organisée aux Ulis, ville nouvelle que les plans d’aménagement du territoire ont déposée en marge de l’Essonne. Dans les cités de la commune, perdues au milieu des champs, les habitants, réunis autour du groupe local Ulteam Atom, assistent à des joutes verbales dont la réputation se répandra comme une traînée de poudre dans le milieu rap. L’ambiance était bouillante, et les Ulis étant loin de tout, venir se tester dans cette ville champignon reliée au reste du monde par une unique ligne de bus dépassait le challenge et l’idée de compétition. Venir à Dégaine ton Style, c’était venir dans une ville complexe, singulière et divisée en de multiples quartiers isolés de tout. C’était se confronter à la fierté de ses habitants, qui cultivaient un rap où chacun devait être singulier et avait une faim monstre d’exister. Enfin, c’était un esprit hip-hop qui avait l’allure d’un funambule marchant sur un fil au-dessus du cratère d’un volcan.

C’est cette atmosphère que le documentaire « Clasher l’ennui » s’attache à décrire. Mais en filigrane, c’est aussi et surtout l’histoire de la jeunesse ulissienne qu’Yveline Ruaud a été filmer. Celle d’hier, et celle d’aujourd’hui. Faisant suite à une série d’articles passionnants parus sur le site de l’association Noise la ville, le reportage fait le récit d’une ville où les moins de vingt-cinq ans ont créé leur propre ouragan culturel pour répondre aux carences d’une urbanisation mortifère. L’ennui, le désœuvrement, la déshérence, c’est à tout cela que rétorquent les protagonistes de ce reportage d’une heure, parmi lesquels Sinik, Grödash, Templar, Fiks Niavo ou encore Da Pro. Et finalement, ce sont peut-être eux qui ont, à un moment, le mieux représenté le 91 sur la carte de France du rap. Avec ses images d’archives, ses vues aériennes, ses témoignages et son énorme travail de terrain, « Clasher l’ennui » est un documentaire d’utilité publique – l’Abcdr ne craint pas de le dire. Il laisse la parole à cette jeunesse qui a fait un pan de l’histoire du rap tout autant qu’à celle qui attend d’en écrire la suite. Un travail de mémoire et de mise en lumière à découvrir en vidéo, le vendredi 19 juin dans nos colonnes et sur notre chaîne Youtube. (Les) Ulis revient.

« On sort p’t’être pas du même ventre, mais nos valeurs elles s’ressemblent, on s’étonne pas d’nous voir ensemble parce que le son nous rassemble ». C’est par ces mots que Karlito ouvre Vision, nouvel EP en collaboration avec Pone. Le « secret le mieux gardé de la Mafia K’1 Fry » et l’ancien producteur de la Fonky Family se retrouvent dans une combinaison inédite et inattendue, pour deux artistes rares donc forcément précieux.

Cinq ans après son deuxième album, Impact, et presque vingt après son premier et culte Contenu sous pression, Karlito semble rapper toujours dans la même posture physique et mentale que dans « Personne dans le monde » : « Tu m’as cru pauvre parce que mal pé-sa, pas rasé, posé à la cité, mais moi je suis roi comme Hailé Séllassié ». Celle d’un homme toujours pas impressionné par le pouvoir de l’argent (« Sale ») et qui manie toujours l’art du rap « sans tminick ni trophée ». Pone, lui, développe l’esthétique entendue sur son album instrumental Kate & Me sorti l’an dernier : des instrumentaux atmosphériques qui rappellent presque le cloud rap version Clams Casino avec ces samples déformés ou qui sonnent comme une réactualisation du son FF de Si Dieu veut (« Luna »).

Vision est le disque de deux vieux amis aux vies cabossées. Le constat est évident pour Pone, alité depuis 2015 à cause de la maladie de Charcot, ne communiquant avec le monde que grâce à un clavier virtuel qu’il utilise grâce à ses yeux – c’est ainsi qu’il peut aussi produire ses instrus. Si Karlito démontre qu’il est, lui, parfaitement valide, certains passages de son EP laisse entrevoir un parcours sinueux (« on s’habitue, la vie nous frappe, du jour au lendemain on t’zappe », « le chemin est long, mon sac est prêt »). Accompagnés par DJ Sims, dont les scratchs de vocaux récents (PNL, Nekfeu, Ninho, SCH…) sur « 1394 » sont redoutables, et d’un Ali à la performance à la fois égale à lui-même et surprenante, Karlito et Pone livrent un EP singulier, qui se conclue par un clin d’oeil à DJ Mehdi.

Originaire de Vitrolles mais lié à l’écurie marseillaise 13ème art (Naps, Mehdi YZ, Lil So, MOH, Graya…) Dika a sorti La rue scolarise le 17 avril 2020. D’abord connu pour ses freestyles et des participations collectives mémorables (sur « #MarseilleAllStar épisode 1 » et le posse cut tubesque de Naps, « Pochon bleu »), il a ce printemps passé un cap, avec un premier album solide de bout en bout. Après un beau clip d’animation (qui vaut franchement le détour, notamment pour ses plans poignants à la fin) pour annoncer l’album, il sort celui de « Bolide ». La recette est connue à Marseille, mais toujours efficace : ce beat sec qui permet de dérouler comme en freestyle (dans le genre, il faut consommer sans modération la série de confinement de Mehdi YZ #Lecalmeavantlatempête), quelques notes de piano sur le refrain, une arrivée pleine d’énergie sur chaque entrée de couplet, et le tour est joué. Dans une période prolifique pour 13ème art, Dika est encore une preuve de la bonne santé du label. En espérant qu’elle dure !

En 1995, Akhenaton utilisait la version française de Scarface (le remake réalisé par Brian De Palma en 1983) sur son premier solo. « On te dit quoi il faut penser, quoi écrire, quoi faire… » : la doublure française d’Al Pacino venait ainsi servir de fil rouge au brillant Métèque et Mat.
Vingt cinq ans ans plus tard, Philippe Fragione met cette fois le Tony Montana original, dans un anglais très cubain, à l’honneur avec deux « Mic Forceurs » monstres : Veust et Infinit’. Astéroïde, l’album dont est issu ce « O’Straniere » (« étranger » en version sous-titrée), est entièrement produit par Just Music Beats qui cette année ont déjà produit l’excellent EP Chambre noire de Perso.
« O’Straniere » est un des temps forts du projet et voit trois générations de MCs sudistes se passer le micro. Akhenaton met le paquet et place un petit taquet à un couturier pour introduire un couplet plein de rancoeur au milieu de la production épineuse de Oliver et Buddah Kriss de Just Music Beats. Veust démontre une nouvelle fois sa technique et son expertise sur le deuxième couplet (« Tous les ans je suis un rookie de l’année »). Quant à Infinit’, il gratifie le morceau d’un refrain sportif et flamboyant : « Le seul dialogue avec l’État c’est des trous de plusieurs diamètres ». La norme n’est plus uniquement marseillaise comme sur les livraisons pré-2000 de AKH et IAM, elle est 100% Provence Alpes Côte D’Azur et ramène une qualité indéniable sur un projet qui pourrait ravir l’ancienne et la nouvelle génération.

Lorsqu’on l’avait rencontré en 2013, Aketo exprimait une passion toujours aussi vive pour le rap. Une musique qui lui a permis de tutoyer les sommets de la gloire avec Sniper mais aussi des déconvenues aussi bien professionnelles que relationnelles. « Personne ne r’vient d’aussi loin, personne ne l’fait aussi bien », lance-t-il sur « Debiel’2020 », titre qui ouvre son EP Confiserie en collaboration avec le producteur MadIzm, fort inspiré ces derniers mois après l’EP Falconia de Carson.

Sur « Debiel’2020 », Aketo égraine les hauts et les bas de la vie (« Combien d’ingrats ? Combien d’grammes dans l’sang ? Combien rentrent dans l’cercle ? Combien rentre dans l’rang ? ») et transmet un sentiment ambivalent envers le rap, entre hommages appuyés (Akhenaton, Chiens de Paille) et lassitude sur les travers de son milieu. Ce titre est comme dernier le cul-sec d’une canette de bière avant de shooter dedans dans une rue déserte, en pleine nuit. « J’écris que si j’ai l’cafard sinon j’suis occupé à vivre c’qui m’mettra dans cet état là », conclue-t-il dans ce titre plutôt mélancolique malgré quelques sursauts d’orgueil sur la production soulful de MadIzm. « Debiel’2020 » ouvre un EP de cinq titres qui ne suinte pourtant pas l’amertume, plutôt l’assurance et la sagesse d’un vétéran toujours enthousiaste sur le rap et ses évolutions musicales sur les autres morceaux, du sautillant (« Juicy Tchetch ») au plus posé (« La Vivance »).

Quand nous avons échangé avec lui il y a quelques semaines, Parental nous avait parlé d’une sortie à venir qui lui tenait à cœur : celle de Shapes, son album commun avec Alcynoos, un autre beatmaker parisien. Un projet entièrement instrumental et conçu à quatre mains, les deux producteurs ayant pour l’occasion mélangé leurs styles et leurs techniques de composition. Shapes est sorti la semaine dernière chez Beat Jazz International, un label allemand affilié à HHV. Et le résultat est plutôt convaincant : seize pistes d’une musique cotonneuse et riche, parfois complétée par les scratches des excellents Debonair P et Soul Intellect. Assurément de quoi passer un agréable moment.

C’est une sortie de vétérans du rap. Pas de héros de guerre décorés, non : de vrais soldats qui ont exercé un long service pour enfin, peut-être, accéder à une reconnaissance après plusieurs années dans l’ombre – après tout, l’un des rappeurs en question parle de « reprendre [s]a position dans les tranchées » dans l’un des morceaux de leur EP 20/20 Vision. M City réunit deux rappeurs originaires du quartier de Bois l’Abbé, à Champigny-sur-Marne (94). Black P, déjà quadragénaire, a fait partie du groupe Clan Blah à la fin des années 1990 et été membre du collectif l’Émeute, rappé avec Rohff et 400 Hyènes, fréquenté Rudlion et Time Bomb. Son comparse Fresh One, trentenaire et maintenant résidant à Colombes, a fait partie du groupe FMF et rappé avec Princess Aniès, Amara et Ron Brice (auteur, ces dernières semaines, d’un très bon EP lui aussi, Pédigrée des grands). M City a un temps compté deux autres membres, avec Mams Maniolo et Bamil et existerait depuis 2004. Et c’est seize ans plus tard que ce qui est devenu un duo sort un premier projet, accompagné par DJ Young LeF à la réalisation.

Ceux familiers des mixtapes du DJ, souvent portées sur la scène new-yorkaise crapuleuse de ces dernières années, trouveront leur compte sur les dix titres de 20/20 Vision. Sur cet EP, Fresh One et Black P déroulent un rap de malfrats qui débitent à voix basse, dont le regard froid et les sentences se posent parfaitement sur les instrus poisseux de Allagrande. Du rap de gaillards avec assez de bouteille pour soupeser la portée de leur mots, observations de leur environnement ou menaces à la concurrence, avec des références cainri explicites (« Wee Bey », « Bobby Seale »). La liste des invités est un bon indicateur de leur direction musicale : sur « Top Boy », ils invitent Lalcko et Joe Lucazz – et face à ces deux rimeurs de renom, Fresh One et Black P sont absolument à la hauteur. Pour mesurer à la fois leur chemin parcouru et la qualité de leur musique, ça se passe sur toutes les plateformes de streaming.

En conclusion de Mélange, Express Bavon chantait son besoin de retour au pays natal : « J’vais bientôt craquer, faut qu’j’aille me ressourcer, direction le de-blé… Quand la coupe est pleine je n’pense qu’à arriver, aéroport Césaire Aimé. » Huit heures de vol et deux ans plus tard, le Parisien désormais installé en Martinique donne des nouvelles à travers un nouvel EP : Nectar. Et à en croire sa musique, la vie traite plutôt bien Express de l’autre côté de l’Atlantique. Il aimait déjà chanter, mais ne l’avait jamais autant fait que sur ce projet au long duquel le rap se fait toujours plus mélodieux.

Comme à l’accoutumée, c’est Tahiti Boi qui se charge de la production instrumentale, offrant à son acolyte le décor chaud que nécessite les thèmes abordés. Dans l’ensemble, Nectar se caractérise par un hédonisme sans limite, que sa cover dessinée par Nix retranscrit d’ailleurs à merveille : weed, alcool, filles, mangue et plage. L’énumération flirte avec le cliché tropical, et il faut avouer que Nectar a des airs de carte postale, légère et agréable à recevoir. Pour autant, Express Bavon n’est pas qu’un coureur de jupons parti se dorer la pilule, et s’il n’a pas donné à cet EP une grande épaisseur textuelle, un titre comme « Marron » remet certaines choses à leur place. Il y revient sur son histoire familiale et par extension sur celle de La Martinique, il le fait brillamment et donne envie de l’entendre davantage sur ce registre à l’avenir. L’EP est disponible à l’écoute sur toutes les plateformes habituelles et se prêtera parfaitement à la prochaine journée ensoleillée et aux soirées pré-estivales à venir.