Sidekicks

2020 est une année particulière pour C.Sen, puisqu’elle correspond aux 10 ans de son premier disque solo. En 2010, Correspondances avait été une belle claque de 18 titres, qui singularisaient les acquis de l’aventure 75018 BeatStreet. Errances nocturnes, humeurs vaporeuses, regard aussi acéré que faussement désabusé sur le monde, le C.Sen balançait son premier parpaing. Depuis, deux albums et une valeureuse mixtape (Kick’nRun) ont suivi. Le dernier en date, Vertiges, concentrait une nouvelle fois des associations d’idées noires, des heures de déambulation et des soliloques avertis. L’idée de transformer le sale en beau était au cœur de ce disque, faussement doux, d’une hauteur détachée qui n’empêchait pas une gravité palpable. Et alors que son auteur prépare de nouveaux titres, s’offre de belles escapades improvisées avec le guitariste Toni Rizzotti et le producteur Rémo, un clip jusque-là non diffusé de Vertiges a refait surface des dernières semaines. C’est celui de « Vivre », un plan séquence d’une simplicité efficace, qui rend hommage à ce que Pierre Cesseine fait de mieux depuis 2010 : « Ressembler à personne, en ayant l’air de tout le monde ». En attendant la suite !

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Bientôt un nouveau projet avec un producteur mythique. En attendant voici une vidéo réalisée par @rolag quand on sortait l album précédent on ne l'a jamais diffusée parce qu'on ne trouvait pas sa place par rapport à la série avec ma tête dans toutes les matières et j en avais marre de me voir faire des playbacks du coup elle était restée dans un disque dur et oubliée. Merci à mon frérot. Dar.c de m'avoir rappelé son existence. Bonne journée. #vertiges #monstersintheclosets le son est de Keno et @dax comme tout cet album. ps du coup on a pas corrigé quelques fautes comme "oubliées" sorry... #hiphop #rap #clip #monstersintheclosets #beatstreet #75018 #graffiti #culture

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Photographie de une : @HarfeVisual

Il y a des rappeurs qui proposent des disques sans surprises, mais d’une efficacité remarquable. Andy Cooper est de ceux-là. Inutile d’imaginer l’ancien MC d’Ugly Duckling pencher vers la trap, le cloud-rap, ou rechercher une quelconque crédibilité de rue. Depuis près de 25 ans, Andy est tourné vers le rap positif, fun et funk, celui de ceux qui ont biberonné à Grand Master Flash, The Furious Five, ou encore De La Soul et Digital Underground. Apôtre de valeurs hip-hop qui peuvent sembler désuèttes aujourd’hui, amateur d’un second degré aussi moqueur que rempli d’autodérision, le MC originaire de la face joyeuse et cocasse de Long Beach propose aujourd’hui L.I.S.T.E.N. Et comme prévu, ce troisième disque solo n’étonnera aucun de ceux qui connaissent déjà Andy. Quant aux autres, ils découvriront cette étonnante aptitude à faire un son frais avec des codes musicaux vieux comme Afrika Bambaataa. Basses rondelettes et vibrionantes, alternance de samples piochés tantôt en guise d’hommages, tantôt dans un puits sans fond approuvé par Cut Chemist, et flows avec option turbo intégrée peuplent cet album pompeusement nommé (L.I.S.T.E.N étant l’acronyme pour Lyrical Innovation Supplying The Ear’s Need) mais diablement mené. Entre voyage dans le temps et intemporalité hip-hop, Andy Cat est tout sauf dans l’air du moment, mais bel et bien dans l’héritage. Comme un (grand) gamin qui met un joyeux bordel chez le notaire.

Il y a parfois une magie à préparer certaines interviews : par rebond, elles font renouer le contact avec des carrières qui semblaient pourtant appartenir à un autre temps. C’est ainsi qu’en travaillant sur l’entretien – dont la parution devrait avoir lieu en novembre – d’un DJ européen habitué à la perfide Albion, il est apparu qu’une des légendes du rap d’outre-manche avait repris du service. Après la faillite totale de sa structure de production et des dettes jusqu’au cou mettant en danger sa vie personnelle, Blade s’était retiré du circuit. Puis il y avait eu un second coup de grâce, encore plus cruel : la mort de l’un de ses plus précieux producteurs, Mark B, un jour de nouvelle année. Mais voilà, Blade est de ces rappeurs teigneux et tenaces, symboles d’un activisme déterminé et d’un sens aiguisé de la survie. Avec le label Boot Record et l’aide de son proche ami DJ Jazz T, l’underdog du rap anglais a d’abord exhumé deux inédits fin 2019. « Dark Friends » et « Make it Connect » sont de véritables archives, revisitées avec brio puisque « Make it Connect » n’existait par exemple plus que sur une seule K7 aux bandes fatiguées, dupliquée dans un studio en 1997. Toujours avec ce sens d’un boom-bap sombre, rugueux et débrouillard, l’auteur de plans bien préparés et exécutés a quelques mois plus tard publié un nouveau titre, histoire de bien sceller son retour. Intitulé humoristiquement « Fuck the fans » en hommage à son parcours et à la capacité de son public à lui garder la tête hors de l’eau, Blade excelle sur une production de Seek the Northerner. C’est à l’image de ses grandes heures en compagnie de Mark B et de prestigieux DJ anglais (et parfois belges !) puisque ces trois minutes sont complétées par des scratches de DJ Woody. De cette rencontre entre Blade, le vétéran, et la relève, incarnée par Seek the Northerner, il y a une sorte de célébration de l’underground anglais qui se dégage, ne serait-ce qu’en abordant les hauts et les bas de l’un de ses plus anciens et prestigieux MCs. À l’heure où la drill UK est dans toutes les bouches, ce petit morceau d’histoire et de rencontre générationnelle est précieux pour compléter le puzzle rap d’un pays qui a tout de même inventé ce son si particulier qu’est le britcore. Ça tombe bien, Blade en était l’un des plus farouches fers de lance.

Si toutes les lumières sont braquées sur Marseille et sa Bande Organisée, il y a dans la capitale un « Underdog » qui brille dans l’ombre et agit (presque) en solo. Présent depuis quelques années maintenant, coupable notamment du très bon Fusion ultime en 2018 avec Dr. Kimble, Ockney vient de sortir Best Kept Secret. Treize titres d’une bonne trentaine de minutes conçus entre 2019 et 2020, et où le slow flow façon Evidence du Parisien est réglé au millimètre sur des productions donnant dans le son crade new-yorkais bouillonnant actuellement. L’influence Griselda se fait sentir sur l’ossature de la tracklist, bien accompagnée par Just Music Beats, Didaï (derrière un impressionnant « Colis piégé »), Spezial Beats, Get Large, Jerrican Beats et Kluzz. Ockney reste en famille aussi avec les featurings : Ron Brice, Dr. Kimble, Freez, Double Zulu et Hemo Hemess. Samples de The Wire, rap jusqu’à l’amour (« J’m’inspire du rap outre-atlantique/ mais j’ai toujours fait passer l’amour avant le fric »), piques aux haters et aux « zumbas », Ockney monte encore son niveau d’un cran, jouant sur le même parquet que d’autres as du slow flow français comme Perso, auteur de l’excellent Chambre noire en début d’année (avec Just Music Beats à la production), ou Veust, invité flamboyant d’Akhenaton ce dernier printemps sur « O’Straniere ». D’ailleurs, pour eux aussi, c’était avec la participation de Just Music Beats.

Il règne une atmosphère de résurrections joyeuses à Marseille en ce mois d’octobre. La cause ? La poussette de Jul, 13 organisé, sortie vendredi dernier, dont l’un des effets quasi-magique fut de redonner voix à plusieurs tauliers du rap de la ville. Alors que, le mois des vingt ans de Mode de vie… béton style, le Rat Luciano régale le pays de 16 la chair à vif, dans la lignée des pépites livrées pour « #MarseilleAllStar Episode 3 » (YL) ou « Roule avec nous » (Numbers) en 2016-2017 et que L’Algérino rappelle qu’il était bien plus Brooklyn que cabaret au début des années 2000, on retrouve aussi Stone Black, l’un des MC’s du groupe Carré Rouge, poser sur « L’étoile sur le maillot » et « Tout a changé ».

Et ce dernier, dans une interview donnée au journaliste de La Marseillaise Philippe Amsellem, annonce que Jazzy Jazz, Manolo et lui-même travaillent sur un nouvel album. La ligne directrice ? Peaufiner « un style Carré rouge, avec l’identité Carré Rouge et les sonorités actuelles ». Connu pour ses paroles réalistes et engagées, sa patte new-yorkaise à l’ancienne, le groupe suscite une certaine curiosité en affirmant se confronter aux « sonorités actuelles »… Pone de la Fonky Family a déclaré hier sur son fil Facebook, dans une critique personnelle et apaisante de 13 organisé, que des anciens auraient « (re)goûté aux paillettes » à cette occasion, promettant « quelques surprises »… Le retour de Carré Rouge est peut-être la première d’entre elles. En attendant, il est possible d’entendre Stone Black, tout de Stone Island vêtu, sur une prod convenant aux petits comme aux grands, asséner avec classe : « respecte-moi il y a des chances que ta daronne c’était ma groupie », dans le deuxième clip de la compilation.

Il y a 18 ans sortait Phantazmagorea du DJ Californien D-Styles. Membre des collectifs légendaires que sont les Beat Junkies et les Invisbl Skratch Piklz, D-Styles avait en 2002 traumatisé la scène de la scratch music. L’album, entièrement conçu à base de scratches, frappe encore aujourd’hui pour deux choses : la maîtrise technique de Dave Cuasito et la noirceur de sa tracklist. Devenu objet culte, le disque sorti sur le label des Beat Junkies n’était désormais trouvable qu’en échange d’un bon billet. Le label italien Aldebaran Records, s’est chargé de corriger cette anomalie en proposant une réédition de luxe composée de trois LPs (là où la version originale n’en comportait que deux). Remasterisé et gratifié d’un bonus qui n’est autre que la banque de son utilisée par D Styles lors de sa tournée, voici le contenu de ce troisième disque qui est la quintessence du « breusson » version scratch. De quoi accompagner à merveille les nuits d’insomnie, voire même les plus esthétiques cauchemars, comme le prouve le clip du mythique titre « Clifford’s Mustache », sorti 18 ans après sa parution. Tout juste majeur, et c’était bien le minimum vu les images.

Qui y’a-t-il derrière le « nous » du rap français ? Pour répondre – entre autre – à cette question, le sociologue Karim Hammou, auteur d’une Histoire du rap en France, parle d’une « esthétique des visages ».  Du « monde de demain » de NTM à la « Mauvaise journée » de Jul, en passant par « A chaque jour suffit sa peine » (Nessbeal), les clips de rap affectionnent cette technique filmique qui consiste à faire se succéder non pas le seul visage du rappeur, mais une multitude de traits, irréductiblement singuliers, vieux, femmes, enfants… Les paroles résonnent au-delà des lèvres qui les ont prononcées, elles sont celles de tout le monde : le voisin, la fille croisée dans le bus, le fervent supporter du virage nord, le partenaire de five sur le citystade, la mère fatiguée… S’il y a bien un rappeur qui incarne cette idée dans sa musique, ses paroles et ses clips, c’est le rappeur du 13e arrondissement de Marseille, Relo, à l’image de son émouvant remix de « Demain c’est loin » (Face B, 2019). Ou encore, de son « Marseille en vrai » dont une version remixée a été mise à l’honneur par des tauliers tels R.E.D.K, Keny Arkana, Kalash l’Afro et Dibson en 2018. Ces dernières années, il est rarement le protagoniste principal de ses clips. Relo « représente », c’est tout. Sa ville et surtout ses habitant.es, dont on devine, au détour d’une rime ou d’un plan, les trajectoires banalement mouvementées. Sa loyauté va au réel, sans fantasme ni complaisance, ne sortant ni les kalashs ni les parasols. Rien d’étonnant à ce que quelqu’un comme Soso Maness l’invite à son Planète Rap et apparaisse dans plusieurs de ses clips. Très prolifique, l’égérie du rap sous-terrain de la cité phocéenne, a décidé d’accélérer le rythme de ses sorties après son solide et sérieux Plume 13. Et comme pour montrer que ses œuvres ne sont jamais qu’à lui, mais faites pour être appropriées par tous, il lance ce mardi treize vignettes d’une minute où à chaque fois, un acteur de la scène marseillaise commente une de ses punchlines. Celles-ci seront publiées depuis la page facebook de nos confrères de 90bpm et sur celle de l’artiste, à raison d’une par jour, du 6 au 19 octobre. A ces vignettes, Napo ajoute une foule d’autres surprises : clips, mixtapes à venir tout au long de l’automne. A suivre de près, pour tous les amoureux de rap, de Marseille, ou des deux.

Producteur et DJ toulousain qui traîne son nom dans des crédits d’albums depuis presque vingt ans (Joey Starr, Billy Bats, Soprano, Ol’Kainry…), Kimfu s’est lancé dans une série de remixes de grands classiques du rap et du r’n’b français, revisités avec des esthétiques contemporaines. « Bad Boys de Marseille (Version sauvage) » sur un Meek Mill type beat, « Hip-Hop Forever » de Busta Flex sur un instru qui tire plus vers l’afro : des contre-pieds audacieux. Surtout, il ne se contente pas seulement de remixes sonores : sur le compte Instagram « C’était mieux maintenant » ouvert pour l’occasion, il poste ces remixes sous forme de vidéos avec des versions Memojis des rappeurs concernés et partage des visuels inspirés des grands magazines rap de l’époque. Une multi-créativité bienvenue que Kimfu va décliner chaque semaine, avec, si l’on en croit les noms annoncés sur ces fausses « Unes », des remixes de Lunatic, 113, Diam’s, Oxmo Puccino, X-Men, Disiz et NTM.

Quand il s’agit d’humour, de chambrage et de caricature, la génération Snapchat et Twitter sait se montrer d’une grande inventivité, et il y a quelques mois c’était le rap des années 2000 qui se trouvait être la cible de moqueries souvent amusantes et rarement malveillantes. De courtes vidéos mettant en scène un grand garçon en survet’ et en doudoune dans le salon, regard fixe, pouce levé et avec des légendes comme « L’époque de nos grands frères dans le rap, juste un pouce ça suffisait » ou « l’époque de nos grands frères [deux mille emojis hilares], pas de gestu ». Devenues des mèmes dans l’environnement rap français des réseaux sociaux, il y a quelque chose de réjouissant dans ces blagues qui ne reposent pas sur rien, et synthétisent effectivement toute une époque, toute une attitude, au point de ressembler à de l’hommage. Le passage de flambeau d’une génération à l’autre a bien été effectué, les petits gesticulent désormais, ils font leurs folies, ont leurs codes, mais se souviennent des grands.

Si de simples Snap humoristiques sont assez plaisants sur le plan de la mémoire culturelle du rap français, que dire d’artistes émergents qui par leur musique rendent explicitement hommage à leurs ainés ? La mixtape de Djado Mado et l’interview qu’il nous a accordée s’inscrivent en plein dans cette démarche, et voilà qu’en cette rentrée 2020 un autre jeune provincial, en la personne de BEN plg, continue le travail. Dès l’intro de son album Dans nos yeux, il annonce la couleur dans une phrase sans équivoque : « Pour le jour où on m’enterre ce sera Salif et Niro en B.O ». Convoquer ainsi deux légendes, c’est d’ores et déjà se mettre dans la poche toute une partie du public, qui entre nostalgie et résignation préfère généralement ressortir un album de Nysay qu’écouter la dernière mise à jour d’une playlist App-Spot-Eezer

Pourtant, de son jeune âge BEN plg ne fait pas du rap de vieux con, loin de là. Les références sont appuyées (il va jusqu’à reprendre le concept et des phases de « J’hésite » du Boulogne Boy) mais ne constituent pas le fond même de sa musique. BEN plg n’en est d’ailleurs pas à ses débuts, mais ses précédentes apparitions ressemblent (sans lui faire offense) à une période de recherche, et Dans nos yeux constitue de toute évidence un cap dans son parcours. Un rap sincère s’y fait jour, fait d’une écriture souvent très fine, d’une interprétation pleine de justesse. Certains passages rappés à fleur de peau rappellent Guizmo quand des montées vocales laissent penser à l’influence de SCH. Quelles que soient les inspirations du nordiste, il les a digérées et se les est appropriées brillamment. Puis surtout, les lignes qu’il écrit sont parfois d’une puissance rare : « Bambi meurt au cinoche pendant qu’papa est aux putes »« J’ai des gavars on dirait des pizzas Carrefour à trente balais », « Si tes larmes sont salées c’est peut-être pour qu’ton sourire se fige », et il y en a d’autres, beaucoup. Plutôt triste dans les thèmes et les sujets d’inspiration, la musique de BEN plg sent mauvais les coups reçus et le tabac froid. Elle est belle comme une table en formica, triste comme du Rimmel qui coule avec les larmes d’une sœur, nécessaire comme un gosse qui met une gifle à un ado méchant, touchante comme un câlin entre frères. Et s’il est encore un peu tôt pour développer davantage sur cet opus, sorti le 18 septembre dernier, une fois l’euphorie de la découverte retombée il s’agira de prendre un peu de recul pour en parler davantage, pourquoi pas dans ces colonnes.

 

 

Dans le prolongement du volume 4 de ses mixtapes Boulangerie Française, DJ Weedim sera entouré de quelques beaux noms ce vendredi 25 septembre sur scène et en livestream sur le net, à partir de 21h. L’évènement se tiendra à La Place (75001) et sera diffusé simultanément sur Youtube, puisqu’il faut bien trouver des alternatives à la chaleur humaine et aux sueurs en fosse des « vrais concerts » pour les raisons que chacun sait. Seule une trentaine de places sont disponibles pour assister à ce show qui réunira Seth Gueko, Jason Voriz, San-Nom, Josué, Reta, Deadi, Braboss et Captaine Roshi, autour de DJ Weedim. Pour ne pas manquer ça, il est encore possible de s’inscrire ici au tirage au sort, et quelques lots de places sont à gagner sur nos réseaux sociaux !