Sidekicks

Raconter son vécu et ses embûches dans la musique est toujours un pari risqué. Risqué, parce que forcément attendu. Et déjà beaucoup fait. Alors comment faire pour se démarquer  ? Sans doute comme le rappeur Sto sur « Rappelle-toi » : en déstructurant entièrement son morceau avec une couche de musique(s) électronique(s), pour alterner émotions et moments de tensions. Si les fans du nouveau courant de la jersey drill en France ont déjà fait connaissance avec le rappeur Lillois et ses morceaux effrénés ces derniers mois, « Rappelle-toi » fait un beau contrepieds à ce qu’on pourrait attendre de sa musique, sans se dénaturer. Composé avec le producteur Lowonstage, le titre raconte durant toute sa durée les différentes étapes du début de carrière du jeune rappeur, avec les obstacles et les doutes que cela implique. Et si le schéma de base semble assez habituel, sa réalisation est elle beaucoup plus surprenante : entre rap, house, et jersey club, “Rappelle-toi” alterne les genres musicaux en un rien de temps, comme un symbole des montagnes russes d’une carrière musicale naissante. On y entend alors à la fois les rythmiques New Jersey d’un Bandmanrill, la house des clubs de Chicago, ou les expérimentations électroniques émotionnelles d’un Flume ou d’un Rone, sans jamais perdre de vue l’histoire que nous raconte Sto par dessus. En faisant corps avec les expérimentations sonores de son producteur – au point de lui laisser presque autant de place sur son morceau – Sto arrive finalement à se réapproprier l’exercice du morceau nostalgique dans le rap avec une pointe d’audace. De quoi avoir de beaux espoirs pour la suite, attendue le 25 novembre. Et qui, si l’on se fie au très bon “Rappelle toi”, ne devrait pas donner uniquement dans la jersey énervée.

Après son dernier passage dans une salle parisienne fin 2019, JID revient le 15 avril 2023, au Bataclan. L’occasion pour lui de défendre The Forever Story, son troisième album libéré au coeur de l’été dernier et qui a des chances de rester comme l’un des grands disques de rap américain sortis cette année. Après deux premiers longs formats notables en 2017 et 2018, mais encore un peu « verts », le rappeur d’Atlanta a livré avec The Forever Story un album abouti et ambitieux, introspectif tout étant libérateur, avec une bande son moite et chaleureuse. Il vient aussi confirmer la bonne santé du label Dreamville, qui avec les albums d’EarthGang (Ghetto Gods) et Ari Lennox (age/sex/location) a offert un très beau cru 2022. D’ici à ce que ses collègues de label passent aussi de nouveau sur nos terres, JID devra donc prouver au Bataclan qu’il gère le live aussi bien que sa musique en studio. Les préventes pour le concert, organisé par Free Your Funk, seront ouvertes ce jeudi 10 novembre à 11h.

Qui est Ab-Soul ? Où se cache-t-il ? Pourquoi sa musique se fait-elle si rare, si précieuse ? Six ans après la sortie de son dernier album, le rappeur de Carson semble prêt à faire le bilan et à émerger, enfin, des ténèbres. 

Fort de deux premiers titres dévoilés cette année – « Moonshooter » et « Hollandaise » -, Ab-Soul annonce son retour définitif avec le clip de « Do Better », présenté comme une « collection de pensées. » En cinq minutes, le rappeur expose ses entrailles pour en dévoiler la noirceur : sa vie a été traversée de tragédies et il faut rimer pour faire partir la douleur. Il y a eu le suicide de sa compagne, Alori Joh, déjà évoqué sur le  déchirant « The Book Of Soul » (2012) et dont la présence plane toujours, dans ces images où Ab-Soul saute dans le vide. Il y a eu aussi la mort brutale de Doe Burger, fin 2021, son meilleur ami, mais aussi celle de Mac Miller, proche d’Ab-Soul et de toute l’écurie de TDE. « Ils hanteront toujours mes rêves », chante la voix de Nick Hakim, dont la chanson « Green Twins » est samplée par DJ Dahi. 

Sur des images d’Omar Jones (Pusha-T, Isaiah Rashad, Young Thug, Lil Tecca, Nas,…) « Do Better » se joue des opposés. Alors que la musique de TDE s’est parée, ces deux dernières années, d’atours tranchants, après l’émergence du producteur Kal Banx, puis de Reason, Ray Vaughn et Doechii, « Do Better » favorise des cuivres et un tempo mesuré aux rythmiques saccadées. Sur ce terrain propice à l’introspection, Ab-Soul sort de lui-même et observe son double chuter, mais il reste les deux baskets collées au bord du précipice. Des larmes coulent sur ses joues, mais elles captent aussi la lumière. Des hommes s’enlacent et alors le bitume de Carson n’est plus aussi menaçant. Et avant de s’écraser sur le sol, un homme voit son corps faire marche-arrière, le sang se retire du trottoir et des yeux s’ouvrent enfin. Ab-Soul a très rarement montré ses pupilles, fermées malgré elles par le syndrome de Stevens–Johnson : il enlève ici ses épaisses lunettes noires et regarde vers le haut. 

« Je dois faire mieux », répète-t-il au fil de la chanson, et peut-être ce mantra s’applique-t-il à son quotidien mais aussi à sa musique, lui qui n’a pas encore livré d’album définitif en termes de succès populaire, à la différence des trois autres membres originels de TDE. Ab-Soul est longtemps resté dans l’ombre de ses illustres collègues, presque condamné au statut d’éternel underdog, lui qui est pourtant souvent présenté comme l’auteur le plus habile du label. Comme s’il voulait tromper le destin, Ab-Soul, adepte de théories obscures et de rimes alambiquées, simplifie ici son écriture pour évoquer tour à tour sa dépression, son isolement, son hypocrisie, la culpabilité de s’être échappé des rues desquelles ses proches sont encore prisonniers et l’envie, le besoin, de devenir un homme meilleur. Plus direct dans ses messages, le rappeur change de perspective et vise plus juste. 

« Je suis juste reconnaissant d’être ici », révèle finalement Ab-Soul. « Je suis reconnaissant d’être en vie pour partager mon témoignage. Je veux être clair : je ris parce que j’ai déjà trop pleuré. Je choisis de rire maintenant, parce que je suis là, entier, et que je suis reconnaissant […] L’attente de six ans est bientôt terminée. »  « Do Better » sonne comme une résurrection et une remise à zéro. – Nicolas Rogès

« Penser la musique en termes politiques » : c’est l’adage des éditions BPM. Ces dernières viennent de publier fin octobre une traduction du classique Know What I Mean ? Reflections on Hip-Hop, sorti aux États-Unis en 2007, écrit par Michael Eric Dyson, auteur et sociologue noir-américain dont la thèse a porté sur Luther King et Malcolm X. Sous une forme accessible mais nuancée, le livre explore les enjeux sociaux et politiques soulevés par le mouvement musical le plus important des dernières décennies. Comme le dit le prélude, l’auteur vise à « produire une critique à la hauteur de l’art qui l’inspire » ; à « assum[er] sa valeur intellectuelle sans être sur la défensive lorsqu’il s’agit d’en analyser les travers. » Devenu le coupable idéal pour expliquer tous les vices de la jeunesse, le rap est en effet la forme d’art subissant le plus de polémiques : misogynie, violence, matérialisme, homophobie…

La question explorée dans le livre peut se résumer ainsi : pourquoi est-il reproché à cet art plus qu’un autre d’expliciter les socles de la société actuelle ? Une foule de questions centrales sont abordées, pour comprendre autant cette musique que la société états-unienne, les défis de la pensée noire-américaine. Le problème des relations intergénérationnelles dans la communauté noire-américaine y est aussi traité. Par exemple : l’intelligentsia des droits civiques prenant la musique de leurs « fils » comme l’ennemi mortel de leur jeunesse. Comme si le rap remplaçait subitement la suprématie blanche et les maux qu’elle a pu engendrer depuis des siècles au peuple noir. Et pour un premier livre, c’est plutôt bien vu de la part des éditions BPM. En effet, l’ouvrage est autant validé par des universitaires renommés (Stuart Hall, figure centrale des Cultural Studies, Noam Chomsky) que par des rappeurs : l’intro est de Jay-Z, l’outro de Nas (pas de jaloux). Pourquoi la traduction de Doroteja Gajic et Julien Bordier est-elle si précieuse aujourd’hui ? En 2022, le rap inonde les ondes du monde entier. Cette musique est encore le miroir de l’âme humaine comme elle le fut il y a quinze ans, il y a trente ans, même lors de ses premiers pas, il y a quarante ans. Cette traduction – qui on l’espère, sera suivie d’autres – fera probablement écho à des questions que le public français se pose lui-aussi. Le vendredi 4 novembre, les éditions BPM fêteront la sortie de ce premier livre à la librairie Libertalia (Montreuil). Pour plus d’informations, c’est ici. Quant à l’ouvrage, il est disponible ici.

Baisser sa garde dans le rap n’est pas forcément signe de faiblesse. Parfois même, c’est la preuve d’une plus grande force. En dévoilant « Gratitude » début octobre, BB Jacques devait sans doute avoir cette idée en tête : montrer que sa rage constante venait de douleurs encore plus tenaces. Car après avoir expulsé sa colère sur ses deux derniers projets Poésie d’Une Pulsion I et II, il était sans doute temps pour le jeune rappeur, exposé aux yeux du grand public via Nouvelle École de Netflix, de montrer toute la consistance qu’on pouvait entrevoir dans ses morceaux. En s’alliant au début de l’automne avec le producteur BBP le temps d’un titre mélancolique (porté par des batteries chaudes et naturelles que le producteur avait déjà utilisé à merveille avec Dinos sur « Les Pleurs du mal ») le jeune rappeur réussissait finalement à prouver qu’il est plus qu’un artiste constamment en train d’incendier ses détracteurs. Sans jamais hausser le ton, ni abuser de son « fuck off » signature, le Courbevoisien déconstruit en effet sur “Gratitude” l’image que l’on pourrait avoir de lui, de son écriture prétendument plus littéraire que d’autres (« D’ailleurs, j’en ai pas lu tant qu’ça, des livrеs ») à son lien avec l’argent (« Ils se doutent combien j’ai pris, mais moi-même, j’sais pas quand j’le touche ») en passant par son rapport aux autres (« J’suis pas fait pour m’mêler à la foule, c’est un peu comme si j’étouffe »). Une succession de confessions portées par des pianos aériens, par un BB Jacques plus fragile qu’à son habitude (qui confie d’ailleurs en bout de course ne pas savoir comment accéder au bonheur) qui rendent le personnage plus attachant et surtout sincère. De quoi laisser penser que derrière les lunettes et la colère de BB Jacques, se cachent sans doute encore de nombreuses failles à exorciser. Dans des morceaux du même acabit.

Luxe Timeless et Bessy Bess ne forment pas un duo récent. Le break et le rap les ont liés dans les années 2000, créant une amitié immuable. Ensemble, ils traversent le temps et les classiques dans une nouvelle série de freestyles sur Instagram, ”95ZOO”. De Lunatic au G-Unit en passant par Jay-Z, les deux compères de la banlieue nord réimplantent, avec finesse et rudesse, les principes de la rue et du hustle. L’interprétation de luXe évolue, il offre un grain de voix plus rugueux que dans ses précédentes sorties. Bessy Bess break avec les mots. Amega, filmmaker parisien, image le tout. “On va l’faire nous même, on paiera pas de prestataire” dit luXe dans le freestyle numéro 2. Savoir se débrouiller par tous les moyens nécessaires fait partie de leurs préoccupations premières. Sans complaisance dans les propos, sévères dans l’attitude, les valeurs et desseins des deux ex-breakeurs restent imprescriptibles depuis leurs débuts. Réussir ou mourir en perpétuant l’analogie de la rue et la culture hip-hop. Utiliser de manière efficiente les outils et armes laissés par la première génération : les “OG’s”. Raconter la street sous une forme plus documentaire que cinématique par des “idées claires / sombres images”. Les deux rappeurs s’érigent même en grands frères bienveillants pour les plus jeunes, prêts à braquer les “gros” pour aider les petits. S’approprier des faces B classiques n’est pas une décision anodine. Rares sont les audacieux qui se sont frottés à l’instrumental de Rockwilder pour Redman, “Let’s Get Dirty”, dans lequel les synthés mènent la danse. Les objectifs sont limpides : éveiller les auditeurs et affirmer un savoir-faire expérimenté.

C’est devenu une habitude. Après avoir remixé Tesla Coupe 2 Ville de Gizo Evoracci et Corner – Face A de M City cette année, après trois volumes de IZMatic (en 2018 et 2019) autour de son panthéon de rappeurs US et français, Madizm remet le couvert. Et cette fois, l’écurie Griselda est à l’honneur. Remixseason Vol. 1 #GXFR revisite dix-sept morceaux des Buffalo soldiers dopée par la science d’un MadIzm en grande forme sur un de ses terrains favoris : samples diggés dans le rayon du fond et breakbeats qui décollent les tympans. Parmi les moments forts, un « Dudley Boyz » hurlant à travers la brume épaisse, un « Vera Boys » à l’ambiance Morriconnienne ou un « Fire in the Booth » brise-nuque où les couplets de Benny et Conway semblent être nés sur cette deuxième version. Clou du spectacle : un enchainement de trois titres incroyables, ou quand les remix se font meilleurs que les originaux. Chacun se fera son avis mais entre « Benz Window » ressuscitant Prodigy sur une boucle radieuse totalement à contre-pied du gris sonore qui ont fait leur marque de fabrique, « Eric B » et sa boucle funk à laquelle sied parfaitement les intonations habituellement crispantes de Westside Gunn et « Ray Mysterio » aux montées de violons héroïques derrière une voix asiatique pitchée rappelant, en plus triomphant, le moment le plus Cuban Linx d’Ärsenik, difficile de faire la fine bouche. D’autant plus, lorsque MadIzm termine sa sélection sur un sample de Jacques Brel. Jacques Brel, DMX, La Machine, Côte Ouest Pistolet et le Boucher. Une véritable association de tontons flingueurs disponible uniquement sur le bandcamp de MadIzm.

Quand il n’est pas affairé à l’organisation de son propre festival, Demi Portion parcourt les salles françaises à longueur d’année. Le vendredi 21 octobre, c’est à Bordeaux qu’il fera étape, pour un concert dans la Salle du Grand Parc. L’événement est organisé par l’association Big Challenge, déjà derrière le festival Rest In Zik il y a quelques semaines, fête locale du hip hop. C’est dans le même esprit festif que les portes du 39 Cours de Luze s’ouvriront au public à 20h, pour entendre non seulement Demi P mais également le Belge L’Hexaler et Specy Men, jeune rappeur toulousain. À cette occasion, L’Abcdr a le plaisir de vous offrir quelques places sur ses comptes Facebook, Twitter et Instagram.

1er Cycle s’ouvrait par « Fausse cocaïne », c’est avec « Vrai crack » que H Jeune Crack annonce la sortie prochaine de 3eme Cycle, et pour cause, « depuis « Fausse cocaïne » j’suis un vrai crack » revendique-t-il sans avoir tout à fait tort. Le diamant est de moins en moins brut, le travail se fait sentir et à mesure que les semaines passent, la proposition artistique est de plus en plus franche. Rappeur mais également beatmaker et ingé-son, apparemment nonchalant et pourtant minutieux dans l’exécution (« J’suis déter de ouf, mais j’ai la flemme de ouf aussi… La prod, le son le mix, je sais tout faire, j’te plante avec un couteau suisse »), H Jeune Crack est actuellement la nouvelle tête la plus fascinante de la scène francophone.

Assisté de Esone à la production de ce nouveau morceau, le MC montre en trois minutes l’essentiel de ce qui fait sa force tranquille. Sous des airs je-m’en-foutiste, il est d’une précision sans faille, à la façon d’un scientifique fou gribouillant des formules que le commun de ses confrères ne saurait assumer. « J’te fais rigoler, ma gueule j’suis un p’tit comique ! »  Peut-être, au début… Mais une écoute respectueuse de la H Jeune Crack-musique force un changement de vision. S’il ne manque pas d’instiller une part d’humour dans ses lignes, il met des feuilles à tout le monde à chacune d’elles. « Gros j’suis presque inconnu, mais j’suis déjà presque iconique » ; « On m’demande de t’faire, c’est comme si c’était fait » ; « La musique c’est des ondes gros ton truc est beaucoup trop lisse » ; bref, « Des bars en continu appelle moi BFM ! » 

À cette malice un brin arrogante se superpose une humilité touchante, et c’est peut-être de là que naît l’irrésistible attraction de la musique de H Jeune Crack. Lorsqu’il évoque le crack, les armes et la Maybach, tous sont imaginaires, lui étant vraisemblablement plus accoutumé à la confiture de sa regrettée grand-mère, à son stylo et à sa carte Imagine’R. « Je souhaite le bien à ceux qui me veulent du mal comme ça ils me voudront plus de mal… » Cette innocence confinant à la candeur est renforcée par le regard juvénile qu’il pose sur ses contemporains, qu’il s’agissent des traders (« j’comprends pas le principe : ils achètent de l’argent, c’est comme marcher sur des chaussures, et on marche pas sur mes chaussures »), des fachos (« nique son père les fachos, nique ton père si t’es un d’eux ») ou de quiconque susceptible de prendre pour lui la phrase que voici : « T’es sale de l’intérieur gros pourtant ta coke elle est coupée au détergent. »

Cet assemblement parfois paradoxal fait de H Jeune Crack un vrai crack et de « Vrai crack » un vrai track de Jeune Crack, l’un de ses meilleurs à ce jour, marquant la bascule attendue pour lui. De plus en plus en maitrise, changeant de beat au cours du morceau, taquin mais pertinent, il a synthétisé ici ses aptitudes, accompagné pour l’occasion des réalisateurs TKSH et leur équipe. Un nouveau gribouillage sur les murs de la caverne, par « l’humain du futur, l’homme préhistorique. »

 

Parfois, il suffit de citer quelques phases scratchées pour savoir ce qu’un disque renferme. Entre « les ailes de mésanges » de la « Saleté d’espérance » de Rocé et le « I’m the quiet storm nigga who fight rhyme » de Prodigy s’intercalent ici le véhément « Sacerdoce » d’Afrojazz, la « Sale défaite » de Vîrus ou encore la voix de Lino, celle qui dit que si tu n’adhères pas, rien à foutre. En gros, tu te casses et c’est tout. Se casser, c’est ce qu’ont fait E.One et Skalpel en s’installant dans l’Ouest de la France, plus ou moins proches de là où vivent les autres membres de Quatre-Vingt Breizh, quelque part où la notion de bout du monde a un sens, c’est à dire entre Brest et Concarneau. Mais pour les deux rappeurs du quatre-vingt-treize, partir ne veut pas dire renoncer au racines du Blanc-Mesnil et de La Courneuve. Et pour Raan, Tideux et Fl-How, être sur la pointe bretonne ne signifie pas tourner le dos à la lutte, c’est au contraire en cultiver les embruns. Voilà pourquoi ce disque est présenté d’une jolie formule : « un truc de banlieue du bout de la terre ». Et ce n’est pas non plus par hasard qu’il s’appelle Loin. Sur un tissu instrumental quasi exclusivement signé de Tamahagané beats (Raan, Tideux et Fl-How toujours), cet album à quatre voix se joue des « enfantillages du nouveau monde », y compris celui du rap (« Je viens du passé, toi du turfu mais t’es déjà rincé »). Il brise les murs des impasses et fout le feu aux voies proclamées sans issue. Tour à tour, chaque rappeur pose sa singularité sur des instrus aux caisses claires qui cognent, entre samples vocaux pitchés, relents de guitare électrique, ambiances à la Jean-Pierre Melville et même un riddim ragga joliement insolent. Une ode au rap qui fait de la pointe du continent un terrain insulaire, une première ligne qui se détache de la masse et prend ses quartiers, avec un sens de la formule tantôt sans fard, tantôt lumineux et souvent sans illusions. Du 93 au quatre-vingt-breizh, de la rade aux barres, l’art de la flibuste continue à faire son bout de chemin. Malgré les vents actuels.

Photographie en page d’accueil : Isabelle Calvez pour Le Télégramme.