Sidekicks

Depuis quelques temps déjà, il est la nouvelle lubie du rap américain et de la pop en général. Kendrick Lamar, Travis Scott, Frank Ocean ou Beyoncé… tous ont fait appel ces dernières années à l’anglais James Blake et à sa voix sur le fil. Avec ses productions aériennes et sa sensibilité électronique, le Britannique semble même être sur le point d’éclater aux yeux du grand public, tout en affirmant une énième fois son statut de référence sur la scène alternative. C’est en tout cas ce que laisse entendre « Mile High », titre doux comme du coton co-produit avec Metro Boomin et interprété en compagnie d’un Travis Scott au ton de voix bien plus fragile que d’habitude. Un mélange des univers réussi qui laisse de belles attentes pour le prochain album de Blake prévu ce vendredi. Surtout lorsque l’on sait qu’un certain André 3000 est au casting.

Définir l’alchimie entre le rap technique de Pumpkin et les productions lumineuses de Vin’s da Cuero ne peut pas se résumer à un slogan dont le groupe use pourtant sans retenue : Make boom bap great again. Derrière une réalisation impeccable, aussi bien dans les placements que dans le mixage de boucles soyeuses, le duo de Mentalow Records parle d’abord du monde qui l’entoure. Et il le fait bien. Les thèmes sont fédérateurs, parfois même un peu convenus sur le papier. Mais ils sont traités avec brio pour une simple et bonne raison : ils évoquent les fragilités du monde avec une force rare. C’est en tous cas ce que transmet Astronaute, dernier album en date de Pumpkin et Vin’s da Cuero. Que ce soit la question du genre, celle de l’éducation, la place du rap, les villes qui avalent tout jusqu’aux espoirs les plus modestes, il y a une puissance à découvrir dans ce disque sorti l’automne dernier. Laquelle ? Celle de l’art de déconstruire les mythes en suivant du doigt les fissures d’un monde fébrile et parfois autant à bout de souffle que les gens qu’il épuise. Ne vous méprenez pas pour autant : ce n’est pas du rap triste ni bien élevé, c’est du rap lucide qui a été poli sur des instrumentaux de haute-facture et un niveau redoutable de emceeing. Cc’est l’envie d’un monde meilleur que cache la baseline Make boom bap great again. Et ça c’est bien plus qu’un slogan, c’est une belle ambition qui commence par le partage sur scène, là où la musique de Pumpkin & Vin’s da Cuero prend d’ailleurs toute sa dimension. Pour vous le prouver, L’Abcdr vous invite à le découvrir ce 24 janvier à Paris. Ce sera le lancement de la tournée Astronaute et des places sont à gagner sur nos réseaux sociaux.

Certains lecteurs n’ont pas manqué, sûrement à juste titre, de nous le signaler : Surnaturel de Rohff n’était pas dans notre liste pourtant étendue des albums de l’année 2018. On pourra prétexter qu’un double album sorti en décembre demande un peu de digestion au moment des bouclages de bilans. Il faut se rendre néanmoins à une évidence : malgré l’inégalité des trente titres, certains moments de l’album montrent un Rohff toujours aussi incisif, bien plus que sur ses deux précédents albums. Parmi ces morceaux de bravoure : « J’ai passé l’âge » et son instru ratchet, rappelant que le rap californien reste un des meilleurs terrains de jeu pour son flow, et cette interprétation intense. Ici, Housni prend de la hauteur sur les comportements insensés de ses contemporains pseudo-colombiens et flambeurs, sans jouer le moralisateur, conscient de ses propres travers. Il y a six ans, Rohff se proclamait « padre du rap game », trahissant le besoin d’affirmer une autorité contestée. A l’image de « J’ai passé l’âge », il montre sur Surnaturel qu’il peut aujourd’hui porter le costume de daron, ni vieux con, ni has been, « égal à lui-même ».

En 2017, l’Abcdr partait à la rencontre de Frencizzle, qui parmi d’autres choses exposait avec une simplicité à toute épreuve ses faits d’armes outre-Atlantique. Forcément, les noms de Chief Keef et de Gucci Mane ressortent particulièrement lorsqu’il s’agit d’évoquer les connexions du Français aux US. Mais loin de se reposer sur ses petits lauriers, Cizzle ne conçoit pas la musique sans challenge et sans surprise. Constamment à la recherche de talents, que ce soit ici en France ou de l’autre côté de l’océan, le beatmaker n’est pas regardant sur la notoriété de ses collaborateurs. Sa dernière trouvaille vient de Nashville, Tennessee et arbore comme lui une jolie moustache. Le rappeur en question s’appelle Strypes, et ensemble ils viennent de sortir les trois titres qui composent leur EP Gonzo. Une plongée sans tuba dans une rivière sale où nagent toutes sortes de monstruosités pleines d’écailles. De la trap music d’exigence mongole.

Certes, dans le rap, le temps passe vite. Mais l’album qu’a sorti Iraka en septembre dernier n’est pas de ceux qui finissent leur voyage en quelques semaines ou au bout de quelques écoutes. Si son verbe a décidé de s’incarner à travers l’envol de Jonathan Livingston le goéland, il n’a rien de vaporeux ou d’impalpable. Au contraire, les mots sont directs, incarnés, tantôt slamés, tantôt rappés sur une galerie de beats qui traverse les territoires. Cette diction, parfois incantatoire, parfois intimiste, est à découvrir sur scène. C’est là où la voix grave et les mots ciselés d’Iraka prennent le mieux leur ampleur. Pourquoi ? Car ils sont des bouts de vie, articulés comme des battements d’ailes, qu’Iraka déploie depuis son magnifique titre « Une Vie », produit à l’époque où il exerçait à Bordeaux et au sein d’Olympe Mountain. C’est à entendre ce mercredi, avec le beatmaker Rrobin et son album Déluge (auquel participe Iraka, mais aussi C.Sen ou Grems parmi d’autres) à Paris. Toutes les informations sont sur l’événement Facebook de cette date. Une traversée du ciel sonore où la vie terrestre se regarde avec les fragments du cœur, jamais derrière le confort d’un hublot.

Pour l’actualité du rap sous forme d’histoires hebdomadaires, vous connaissez le chemin, c’est celui de The AdLib. Eh bien pour mêler le rap à d’autres musiques, s’ouvrir le crâne quoi, il y a Le Grigri, alias « la radio porte-bonheur », alias « la radio qui sourit aux musiques audacieuses ». Mot d’ordre : « passer sans transition du jazz, du hip-hop, de la soul et des musiques traditionnelles qui ne passent nulle part (ou presque) ». On y trouve plein de bonnes choses (mention spéciale aux Brésiliens de Bixiga 70), dont des gens dont on a causé ici, comme Kiefer pour son album Happysad, ou Jonwayne, ou plus récemment Camoflauge Monk – où l’on a même droit à une spéciale dédicace. Du coup, ça fait un peu renvoi d’ascenseur. Mais ça va, on assume. Complicité d’accord, mais au bon sens du terme.

Deux ans après leur première collaboration, Veerus réinvite Freeze Corleone pour clore cette année 2018 en beauté. Déterminés avec de grandes ambitions, les deux rappeurs crachent le feu sur une prod signée Narcos & Heizenberg. Référencé et technique à différents niveaux, offrant une multitude de lectures, « KKK » enfonce le clou de la compatibilité quasi parfaite des deux artistes.

Alors que son acolyte du 667 Freeze Corleone vient de sortir Projet Blue Beam, Lala &ce sera en concert ce 14 décembre au Winter Camp Festival, aux côtés de Lean Chihiro, Flohio et WWWater. Une soirée entre électro, rap et grime, entre Paris et Londres aussi. L’occasion de voir sur scène ce mumble rap à l’ésotérisme accentué par les anglicismes joueurs, à l’érotisme sous substance, de ressentir en live la langueur d’une voix qui préfère le désir à sa réalisation. Les sons sont ralentis comme on ralentit pour mieux sentir. À écouter les yeux mi-clos, « plus petits que la pilule »…

Mercredi, au FGO Barbara, au plein milieu d’un mythique arrondissement du rap français, s’est tenue la release party de la rappeuse franco-péruvienne Billie Brelok pour Gare de l’Ouest volet 2. Ryaam, la voisine du vingtième, s’est chargée de la première partie, entre interludes pleins d’amour pour l’Anglais Skepta et déroulés boom-bap engagés, sur prods soul et samples aux voix aiguës chers à Première Ligne. Puis Billie débarque tout droit de Nanterre, un guitariste et un bassiste en cagoules de pabluchas de chaque côté de la scène, dont on verra les visages fendus d’immenses sourires à la fin du concert. Elle démontrera à chaque seconde qu’elle est une rappeuse de scène, pas de studio : son énergie, lyrique, frappe au cœur pour monter à la tête. Les images dissèquent la gentrification des corps et des villes, les références à l’Amérique du sud ne sont jamais bêtement exotisantes. Pas de « musiques du monde » ici, du rap de bâtarde, entre deux langues et deux continents, unis sur l’entraînant et lugubre « Dia de los Muertos. » À noter aussi deux featurings de qualité : Marc Nammour sur « Fraulein » un morceau glaçant sur les tondues de la Libération, et Ryaam, backeuse et backée non sans émotion, dans un titre aux accents anfalshiens.

« Le studio c’est la chambre, l’installation c’est DIY. La prod c’est DIY, les mixes c’est DIY. » Débrouillardise et autoproduction caractérisent bien l’état d’esprit du Genevois Yung Tarpei, issu du collectif Rive Magenta. Logiquement intitulé DIY, son nouveau projet est disponible sur les plateformes habituelles et compte douze morceaux, pour une grosse demie heure de rap qui prend son temps. Le Henny coule doucement dans le lac Léman, l’ombre de Max B plane sur la ville, les bières sont au frais et les filles se font l’amour elles-même. C’est une tape faite de soleil brillant et de réveils brumeux, d’argent qui vole et d’oiseaux qui dépensent. Parmi les temps forts d’un projet globalement réussi, citons « Void » et « Fortie » introduit par une réplique de Gabin dans Un singe en hiver… À noter également, le nom de ConanLeGrosBarbare parmi les huit beatmakers présents sur DIY, lui qui cette année était déjà derrière quelques prods de l’excellente WavySummer, vol.0 d’Abi2spee, autre jeune étoile de Genève. Bien des blases à retenir… et sur lesquels l’Abcdr aura l’occasion de revenir.