Sidekicks

Détrompez-vous. Annoncé comme le premier titre de Lous and The Yakuzas, « Dilemme » ne marque pas le début de carrière de la jeune femme. Forte de plusieurs EPs, de centaines de morceaux enregistrés et de nombreux lives, l’artiste belge – chantant précédemment simplement sous le nom de Lous – a forgé son identité musicale en pratiquant. En ajoutant « and The Yakuzas » à son patronyme, Lous a fait le choix de mettre en avant ceux sans qui chaque morceau ne serait pas ce qu’il est, les techniciens de l’ombre, producteurs et musiciens. En plus de dévoiler les différentes couleurs de sa palette artistique, les six actes musicaux mis en ligne sur son compte Instagram servent à présenter les membres de son clan. Car celle qui répète dans le refrain de « Dilemme » qu’elle vivrait seule si elle le pouvait, est plutôt bien entourée (Krisy « De La Fuentes », Negdee, Yseult…). Marquée au front comme le déclamait Damso sur « Kiétu » – Lous apparaissait à ses côtés dans le clip de « Bruxelles Vie » – l’autrice, compositrice et interprète façonne sa musique avec toutes ses composantes. Dure et raffinée, généreuse et misanthrope, elle refuse de choisir et peint de sa voix douce et habitée les différents traits de sa personnalité. Entre vie de château et réalité brute, le clip de « Dilemme » en est une très bonne représentation visuelle.

Souvent critiqués, mais systématiquement scrutés, les classements font toujours parler. L’Abcdr peut vous en dire quelque chose puisque lorsqu’en 2009, la rédaction avait demandé à ses lecteurs de choisir les 100 classiques du rap français, il était difficile d’imaginer que que dix ans plus tard, les résultats seraient encore diffusés, repris, cités et retweetés. C’est pourtant ce qu’il s’est passé. Et c’est tout ce que l’on peut souhaiter au boulot fourni par nos confrères du site Le Rap en France. Ces derniers se sont penchés sur la décennie mal-aimée du rap français : celle des années 2000. Elle est pourtant d’une richesse incroyable et pour le prouver, le magazine en ligne a demandé à plusieurs rédactions spécialisées (dont la nôtre !) de voter pour sélectionner et classer les albums majeurs parus entre le 1er janvier 2000 et le 31 décembre 2009. Un classement contextualisé et remis en perspective à découvrir à travers un mini-site. Une mise en valeur d’un certain patrimoine du rap français, sur laquelle discuter pendant des heures, comme tout bon acharné de rap !

Aux deux six de son département, Kyû 999 en ajoute un, faisant des Pyrénées Orientales le terrain « 666 ». C’est là le nom du titre introductif de son EP fraîchement sorti : Ange Déchu. Jack, puisque c’est ainsi que le rappeur se présente au long des cinq titres de ce projet, enfile sa lampe frontale et ses cornes de jeune démon pour une visite dans l’obscurité des ténèbres. Les références à une entité diabolique supérieure pullulent dans ses textes, Baphomet devenant le bouc émissaire à toute les déviances d’un artiste qui s’arrache le cœur et remplace les tenders par des poussins morts dans son bucket. Fantasmagorique à souhait, Ange Déchu est la mise en scène de la « perversité infinie » de son auteur qui prend un Malin plaisir à rendre hommage au Sheitan devant l’autel Iblis.

Certes globalement noire, dans la lignée du son de Memphis, la musique de Kyû 999 ne se cantonne pas à une idiote ode infernale, elle regorge aussi de petites références bien senties et d’un second degré évident. Ainsi la seconde partie du titre « Névrotique » est une respiration ironique, parodie de disco totalement infantile, sortie de l’imagination d’une raclure qui « pisse sur la table, ne sait pas se tenir », mais qui pense aussi être « l’enfant seul dont parlait Oxmo. » Intégralement produit par le rappeur lui même, cet EP est disponible sur les plateformes habituelles et mérite bien ses vingt minutes d’attention.

L’histoire est maintenant connue : Pone, ancien architecte sonore de la Fonky Family, vit alité depuis quatre ans, atteint par la maladie de Charcot. Le Toulousain d’origine a fait preuve d’une sagesse hors du commun pour accepter de vivre avec cette maladie, qui ne lui a laissé que ses yeux pour pouvoir communiquer avec sa famille et le monde. Équipé d’un ordinateur grâce auquel il a pu, dans un premier temps, écrire son histoire et raconter des tas d’anecdotes sur sa page Facebook et son compte YouTube, il a ensuite entrepris de se remettre à composer des productions. Kate & Me est le fruit de ce travail. Un album instrumental composé et mixé uniquement grâce à ses yeux, dans lequel il reprend des samples de Kate Bush, chanteuse qu’il admire (cela lui fait un point commun avec Big Boi d’OutKast). On y retrouve en filigrane son goût dans la découpe des samples, ici par moment étirés ou inversés, créant un univers onirique qui rappelle presque celui de Kno des CunninLynguists. Les titres sont parsemés de micro-samples de rap US, des bribes de voix, comme des rappels de son bagage musical. Album dédié à son ami DJ Mehdi, alors qu’il a sorti cet album le jour de l’anniversaire de sa disparition, c’est aussi pour lui, dit-il sur le site consacré à l’album, l’occasion de « montrer aux gens en grande difficulté physique comme moi que tout est possible ». L’album Kate & Me est disponible en téléchargement gratuit sur son site et sur les plateformes de streaming. Et on se met à imaginer Big Boi ou le Rat Luciano rapper dessus.

Olu et WowGr8, les deux rappeurs d’EarthGang, avaient déjà fait forte impression en premières parties de leurs collègue Bas et J.I.D. ces dernières années lors de leurs passages à Paris. Cette fois, le duo de Dreamville viendra seul défendre sa musique, sur la scène du Trabendo, ce vendredi 20 septembre. Le timing est idéal : ils viennent de sortir Mirrorland, leur premier album officiel sur le label de J. Cole, après des premières sorties remarqués en indé depuis 2013. Mirrorland n’est pas un disque déformant : il présente fidèlement le tandem, héritier de la pluralité musicale d’Atlanta, de la ferveur de la Dungeon Family à la douce folie de Young Thug, présent en featuring. Une musique foisonnante et sautillante, qui devrait trouver une belle résonance en live. Profitez-en : les places sont toujours en vente.

Décidément, le nord-est parisien a un faible pour les matriarches du rap US estampillé East Coast jusqu’aux os. Après un concert en 2018 pour l’une au Bizzart café, et en mars au New Morning pour l’autre, la rappeuse de Philly Bahamadia et la membre du Flipmode Squad Rah Digga sont mises à l’honneur, cette fois à la Bellevilloise. Un conseil : venir tôt, puisque les artistes en première partie valent le coup. Elle sera assurée par Amanda Joy et Le Juiice, qui avait invité Assa Traoré lors d’un passage sur Skyrock, puis par la rappeuse locale Ryaam, déjà présente le 9 mars, et en plein lancement d’une série de freestyle intitulée Yaralé (« femmes » en soninké). Du rap et des femmes sans concession, dans le fond comme dans la forme. Rendez-vous donc rue Boyer le vendredi 20 septembre, à partir de 19h. Évidemment, des places sont à gagner avec L’Abcdr du Son. Ça se passe sur nos comptes Twitter et Facebook.

Les émissions spé de Radio Nova, les après-midis au terrain vague de La Chapelle, la compilation Rapattitude… Autant de moments mythiques du rap français qu’EJM a connus et auxquels il a participé. L’équipe So Fresh a donc eu la riche idée d’aller voir Jean-Michel Émilien pour lui faire raconter son parcours dans la musique, qui s’étale du milieu des années 1980 à nos jours. De cette initiative est né le documentaire EJM, l’élément dangereux, témoignage lucide et pertinent d’une quarantaine de minutes entrecoupé de précieuses images d’archives. L’avant-première aura lieu le samedi 28 septembre à la salle Olympe de Gouges (Paris 11ème), à partir de 15 heures, en présence d’EJM. La projection sera suivi d’un débat. Une opération louable en tout point que So Fresh souhaite reproduire dans d’autres villes. À bons entendeurs, donc.

Membre éminent du collectif suisse Marekage Streetz, Beniblanc se faisait appeler Mr White jusqu’à présent. La dernière mise à jour du rappeur genevois donne lieu à un EP cinq titres : Selfie Mobile. Produit par le jeune label Milfranc Suisse, ce projet est disponible sur toutes les plateformes ainsi qu’en format physique, sous la forme d’une carte USB s’assimilant à une prepaid card téléphonique. L’EP est une promenade sombre dans les rues de Genève et dans la vie de White, jeune ancien de la ville. On le retrouve tantôt dans le lobby d’un bel hôtel près du lac, tantôt dans le hall d’un sale bâtiment du 1205. Qu’il soit côté passager dans une classe A en deuxième vitesse ou à fond sur un vélo, Beniblanc arpente les recoins de sa ville et en propose un quart d’heure musical fait de scènes de vie, entre routine et ambition. Pour promouvoir cet EP, le rappeur vient de clipper « Faire un tour », parfaite introduction à son univers. Épiceries afghanes, alcool cubain, drogue colombienne, argent suisse, voitures allemandes, chaussures américaines, tout se passe dans le centre ville, à deux pas du lac Léman et de ses vagues.

Au printemps 2018, Muun se faisait un petit nom au delà des rues de Montreuil en sortant son premier EP Dopamuun. Il posait alors son identité musicale : une voix grave nappée dans les brumes de l’autotune, des sonorités empruntées aux musiques maghrébines mêlées au son cloud de Momo Spazz, qui produisait l’essentiel du projet. Lors de son interview dans les colonnes de l’Abcdr, Muun disait s’essayer lui-même à la composition mais ne pas se sentir prêt pour rendre public son travail de beatmaker : « Cela fait longtemps que je compose, mais tant que ce n’est pas au niveau que j’attends, je garde ça pour moi.  Je préfère travailler en amont, entrer dans la salle du temps et revenir avec quelque chose de lourd. » Il semblerait que l’année écoulée fût profitable à l’artiste, puisqu’il est non seulement interprète mais également compositeur de son nouveau morceau, « 3afia Mafia ».

Le titre s’inscrit dans la lignée de ce que proposait Muun l’an passé, en plus organique peut être, de par des percussions omniprésentes. Doux titre, « 3afia Mafia » se distingue notamment par son refrain très plaisant, entraînant certes mais en rien racoleur. Le rythme n’est pas reposant mais demeure apaisant, délicat, c’est un beau cœur bleu qui bat fort, plein de vie. À l’image du clip d’ailleurs, réalisé par Ordell-B et accompagné d’une intro en dessin animé, due à Kitsuneken (dessin) et Rosrows (colorisation et montage).

Un après la sortie de son album Livingston, Iraka en propose quatre titres remixés. Ou plutôt trois plus un pour être exact, puisque « Le Gris » était issu d’un EP préalablement sorti et intitulé Satie. Diamétralement opposés aux originaux, ces remixes répercutent les textes de l’ancien membre d’Olympe Mountain dans des atmosphères interlopes (« Insul-X » feat. Grems), et parfois bien plus dures et violentes, à la hauteur du tourbillon de mots que propose l’artiste. Dépeint à la fois comme slameur et comme rappeur, à la verve sans complaisance et aux complaintes froissées dans le verbe (« au diable le pessimisme de cette musique sans espoir quand j’y pense »), Iraka a été chercher quatre réalisateurs sonores qui ont transformé en répliques dévastatrices les secousses émotionnelles de Livingston. Avec une mention spéciale pour « Le Gris » et son superbe final remis en musique par le fidèle Miosine, ainsi que « Soleil » et sa version revisitée par Zedrine, de feu le groupe Enterré sous X. Des remixes à écouter « fort, d’ici jusqu’aux Baumettes ».