Sidekicks

« M’en aller », diffusé en mai 2017, était une belle introduction à Nls Casaway, recrue du label Orfèvre d’Espiiem. Un titre où le rappeur de Verneuil-sur-Seine, dans les Yvelines, levait le menton pour regarder vers l’horizon, sur une production équilibrée comme un kokutsu-dachi. Un an plus tard, Casaway sort un triptyque plus offensif avec « Hajime », clip sobre où il est coincé entre son quartier et le 4/3 en noir et blanc du réalisateur Arsedi. S’il a (légèrement) perdu l’aspect mélodieux de son titre de 2017, Casaway montre plus d’énergie et de hargne, notamment sur « Element de paix » et « Roi sans couronne ». Mélange entre dépouillement et nervosité, ces trois titres dévoilent le potentiel de la signature d’Orfèvre, et donnent envie de voir ses prochains katas.

En octobre dernier paraissait Écrire (Écrire, Raturer), premier essai en solitaire de Kaiman Lanimal, rappeur francilien portant fièrement ses origines camerounaises. Un album fuyant les radars mais toujours vivant des mois plus tard. « Bienvenue dans mon vortex », Kaiman Lanimal prévient d’emblée l’auditeur qui aurait laissé traîner son oreille par hasard : s’il pensait se laisser porter tranquillement par le vent du moment et tomber sur un rappeur à l’univers interchangeable avec celui du voisin, c’est raté. De ses textes centrés sur l’identité à ses intonations atypiques (peut-être trop, parfois), le membre « le plus sombre » de l’Underground Conspiration emprunte sa propre voie, celle d’un artiste hermétique à l’air du temps et résolu à faire vivre l’ère du sens. Épaulé avec brio sur quelques titres par Sitou Koudadjé, Mod Efok, Skullo (lui aussi membre d’Underground Conspiration) et la chanteuse Charlène, Kaiman forge tout au long d’Écrire l’auto-portrait d’un artiste dont le regard est tourné vers l’ici et l’ailleurs, déchaînant le passé et visant l’horizon, à mi-chemin entre l’enracinement et le perpétuel mouvement. « J’ai partagé mon histoire pour qu’elle devienne la vôtre » disait Lalcko. C’est de ça dont il s’agit ici, dans un bel album – certes imparfait mais dont les aspérités font le charme – qui mérite d’être écouté et entendu.

Demain, samedi 12 mai, se déroulera la 9ème finale nationale de « Buzz Booster », dispositif tout ce qu’il y a de plus officiel, puisqu’à l’initiative du ministère de la Culture. Ce sera à Marseille, plus précisément à l’Affranchi, dans le 11ème arrondissement de la cité phocéenne, dès 20h30. Cette finale réunit neuf lauréats régionaux et le vainqueur remportera un accompagnement financier, des formations et une tournée à travers la France. Plus d’infos ici.

Le concert est gratuit sur invitation. Contact : buzzboosterinvits@gmail.com

En 2012, à Marseille, vingt-quatre hommes sont tués dans des règlements de compte. Le traitement médiatique de la ville se limite au son des kalash. Les rappeurs d’Île-de-France eux-mêmes y fantasment une ville plus « quartier » que les leurs : « sors les kalash comme à Marseille » devient le mythique refrain d’un featuring entre deux stars franciliennes. Quelques mois plus tôt le rappeur marseillais Kalif Hardcore sortait un clip presque du même nom, mais tragique, où l’acteur, qui jouait la victime, est retrouvé incendié dans un coffre de voiture. Dans la vraie vie. Le Figaro y voit une prémonition. L’écart entre les deux clips, celui qui s’amuse et fantasme, et celui qui est littéralement rattrapé par la réalité, a quelque chose de bouleversant. Quand en 2018, Soso Maness, de retour à la musique après un passage en prison – dans la vraie vie, là-aussi – crache, à propos des rappeurs qui « viennent clipper dans les quartiers nords » : « J’ai l’impression qu’ils viennent juste pisser sur nos morts / Dis-moi, ils étaient où avant que Marseille saigne ?« , il laisse chancelant. Il y a des clips qui viennent incarner avec puissance ce graal du rap français : l’authenticité. « Je rentre tôt » en fait partie. De la bouteille de Tropico de l’alimentation nocturne à sa recette musicale : une production sombre de Ladjoint, un refrain autotuné et des couplets techniques qui montent en intensité – une recette 100% quartiers marseillais, faite et refaite, mais ici efficace. Clairement le morceau de Soso Maness le plus réussi à ce jour.

Il y a un an, Gizo Evoracci racontait son parcours à l’Abcdr, et annonçait par la même occasion la sortie d’un nouveau projet : Anastasis. Bien qu’elle existe dans certains disques durs, cette mixtape n’a pas encore vu le jour, et Gizo continue de se faire désirer. Le Grignois diffuse en ce moment une trilogie musicale et visuelle, intitulée #MadinParis. Le deuxième volet de ladite série vient d’être mis en ligne, et s’appelle « Paris crack ». Ténébreux comme Memphis, le Giz’ se pose en jeune Christ. Le rap de rue résonne dans les soirées où on prend des cachets, dans des appartements qui ont du cachet. La laideur infernale d’une mort lente est mise en musique avec beauté. Elle est aussi admirablement filmée par Antoine Bal, qui livre un clip à la précision mathématique.

Il y a des hommes dont on connaît le talent, mais pas assez la musique. Loveni pourrait bel et bien rentrer dans cette case. Membre du collectif Bon Gamin en compagnie d’Ichon et du producteur Myth Syzer (dont le très bon premier album vient de sortir) le rappeur parisien Loveni n’a pour l’instant pu démontrer l’étendue de ses qualités que sur un seul et unique projet réalisé en compagnie de Myth Syzer en 2012. Six années plus tard, les observateurs parisiens les plus attentifs continuent pourtant de garder un oeil sur le natif de Seine-Saint-Denis, notamment pour ses featurings réalisés pour ses potes Ichon, Prince Waly ou Myth Syzer. Et l’attente semble avoir été récompensée : de retour avec un nouveau titre produit par Ikaz Boi, le discret Loveni semble enfin prêt à sortir du bois avec un projet attendu dans les prochains mois. À l’écoute de « Le Piège », frais et efficace, on regrette moins la discrétion légendaire du bonhomme.

« Il ne faudrait pas que le média et le diffuseur soient plus importants que nous, la source », disait on ne sait plus qui (qu’il nous pardonne). Alors, plutôt que de s’approprier les jolis mots des autres, voici ceux écrits par Stekri, compositeur et « régisseur » du Dezordr, à l’occasion du dixième volume des Dezordr Session, du travail bien fait qui a vu le jour le soir du premier mai, évidemment :

« La dezordr session 10 vient marquer 10 ans de science du dezordr.

Une décade et dix sessions plus loin, voilà où nous en sommes. En effet, depuis l’automne dernier, Dezordr a 10 ans d’existence. Quoi de plus logique, pour l’occasion, que de lâcher une dixième livraison de ces humeurs sonores glanées dans notre sinueux réseau, fruit de passion et de belles rencontres. Dix années à suivre notre lisière, constituée d’autonomie et d’artisanat. Dix années à prendre soin de chaque courbe mélodique accidentée, et de chaque trait brûlant de ces mots qui dansent, dans les rythmes claquant de nos machines. Cette compilation est dans la droite lignée de cette manière d’appréhender ce lieu si bruyant, et si fort, dans nos vies. Ce lieu indistinct et sans géographie qu’aucun ordre ne peut contenir. Nous nous aventurons dans cette dixième session par voyages ombragés, enragés comme un rêve sous un orage d’été. Trajectoires toujours pulsées même quand les nappes s’étalent dans la pénombre ou que les envolées synthétiques viennent mordre à l’encolure. Le micro en sort rempli de douces brûlures, encore une fois.

Depuis le début nous murmurons en notre for intérieur, comme un mantra, que Dezordr est avant tout une idée plutôt qu’une zone privative. Il s’agit certainement d’une bannière fièrement arborée, déployée pendant une heure ou durant une vie entière. Dans une compilation, tous les protagonistes incarnent Dezordr, et le désordre est en eux à chaque piste. Tout en liberté entière du mouvement.
Une petite quinzaine de forcenés ont eu la patience d’en faire partie, une énième fois pour beaucoup d’entre eux. Amitiés dezordonnées à tous comme nous avons coutume de signer certains messages.

Il n’y en aura peut-être pas 10 autres sessions, mais pas d’histoires pour autant. Nous allons arracher d’autres intensités sonores dans la décennie qui se profile. Il faut savoir qu’en nous le Dezordr est une science à l’appétit inextinguible. Restez dans le secteur, il risque de se passer des choses. On vous aura prévenu. Rien ne finit, tout commence, ici et maintenant, en prenant appui sur ce qui vient d’advenir. Il y a une embouchure au bout de la vie, cette fragilité silencieuse. C’est certainement pour cela qu’il faut la saisir, plutôt que la fantasmer. En ce qui nous concerne ce sera toujours avec les moyens du bord… de l’infini. Et, c’est très bien comme ça, nous avons appris à savoir y faire. »

On reparle bientôt sur l’Abcdr du Dezordr foutu par ce ménage à trois artistique (Stekri, Dtracks aka Perverted Silence et La Main Gauche) toujours fidèle à lui-même mais qui ne s’interdit pas les aventures.

Le label Playoff Records est spécialisé dans les compilations de Soul et de Funk. Après s’être attaqué il y a deux ans aux morceaux samplés ou rejoués dans les classiques du rap West Coast à travers les deux volumes de Samples Outta L.A., c’est à une contrée un peu moins ensoleillée que Playoff a décidé de s’intéresser. Est en effet récemment sorti Samples Outta 93 qui, comme son titre l’indique, se focalise sur la Seine-Saint-Denis mais surtout sur NTM, dont on a récemment célébré les vingt ans du dernier album. Le disque compte quatorze titres de Jazz, de Soul et de Funk, dans lesquels les beatmakers ayant travaillé avec le Suprême ont pioché pour construire – au hasard – « La Fièvre », « Paris sous les bombes », « Pose ton gun » ou encore « Le Monde de demain ». Voilà une belle occasion pour certains de travailler leurs fondamentaux et pour d’autres de simplement se faire du bien aux oreilles. Pour gagner des exemplaires vinyles de Samples Outta 93, nous vous donnons rendez-vous sur notre page Facebook.

Un an après la sortie de Dead End, « Ambition of the Shallows », douzième piste du disque, est le dernier single qui en est tiré. Pour l’occasion, DJ Low Cut a convié le rappeur Napolean Da Legend (étonnamment né à Paris) et la chanteuse Paloma Pradal à s’installer dans un hôpital désaffecté de Brooklyn le temps d’un clip, à voir ci-dessous.

Sur « Anti-Hero« , Bun B avait réalisé la prouesse de faire rimer « clam chowder » et « Niki Lauda ». Ici, le rappeur fait rimer « Bobby Fischer » et « diss ya » : c’est pas aussi bon mais, flow efficace aidant, c’est pas mal non plus.

Excellente surprise venue de Lyon : l’album Convergences. Ce disque, pour l’instant disponible uniquement en version dématérialisée, est le premier projet de Shimshon and Synes. Les deux beatmakers ont fondé pour l’occasion le label Amasia et proposent dix titres de boom-bap moderne, internationaliste et soyeux. Rappeurs finlandais, belges, américains et français s’y illustrent durant trente grosses minutes. Côté francophonie, Piloophaz que L’Abcdr avait un peu perdu de ses radars, sort l’une des performances dont il a le secret, clairvoyant, (auto)critique et grinçant. J.Keuz, habituellement acolyte de Scoop, jongle avec un beat aux saturations synthétiques. Mais la mention spéciale revient à Sixo. Le rappeur de Liège, activiste depuis plusieurs années avec ADN 7.6 et son extension qu’est Dope ADN envoie un égotrip au lifestyle hargneux et noir. Le reste de la tracklist est l’occasion de se rappeler que depuis Elastinen, le finlandais est une langue qui se prête toujours aussi bien à l’art de la rime, ou encore de découvrir le pur produit East Coast, sans surprise mais redoutablement efficace, qu’est Boogieman Dela. Un projet à écouter en ligne, et des MCs à découvrir sur le site du label Amasia.