Sidekicks

Il y avait eu les trois bandanas qui comptaient des billets dans le clip de « Nayousabi », prélude à quatre autres titres mi-trap mi-chantés et salués par le petit succès de « #123 », posé avec Lecyjade. Puis il y a « Bandana », faux retour à la case départ, celle que Kespar partage avec Linkrust, le beatmaker avec lequel il a réalisé ses deux précédents projets. L’alchimie est toujours aussi redoutable et comme il l’a prouvé à chaque titre depuis dix-huit mois, Kespar est d’une polyvalence rare en plus de savoir se renouveler. Cette fois, c’est sur un instrumental où le plus dub et détraqué des reggae flirte avec un rythme syncopé que le Grenoblois pose un texte admirablement séquencé. C’est une nouvelle fois bien chanté autant que bien rappé, entre nonchalance fluide et accélérations bien découpées. « Bandana » ou une complainte en forme d’avertissement, le bandana à la place des dreadlocks et qui fait léviter le gang de ceux qui ne sont pas dupes.

Hip-Hop. Pour son premier album, en 2001, le duo Lone Catalysts avait choisi un titre on ne peut plus clair. Ça faisait un petit moment qu’on n’avait pas entendu parler d’eux, mais revoilà J. Rawls (aux manettes) et J. Sands (au micro) sur le label Effiscienz, avec un LP prévu pour novembre intitulé Culture. Avec le même esprit qu’il y a quinze ans, ce dont témoigne la pochette ainsi que le premier extrait, « Different Cities ». Du côté des invités, pas mal de gens connus de nos colonnes, notamment les Artifacts, mais aussi Mr. Complex et le vétéran Greg Nice.

En mai dernier, Le B.A.B., auteur de la série de mixtapes Amnelife, nous promettait un EP avec son compère Lo.Swing, qui rappe habituellement en anglais mais est revenu à la langue de Molière le temps de ce projet, avec réussite. « C’est différent d’Amnelife dans les prod’ et l’intention. C’est un projet sans refrain, juste du kickage. » nous avait précisé Babio le B.A.B. Promesse tenue avec ce six titres intitulé F.U.N. où les deux rappeurs se complètent à merveille. Mention spéciale au morceau « Que du vrai ». Alors, simple parenthèse ou début d’une collaboration à long terme ? Une chose est sûre, Le B.A.B. et Lo.Swing sont des artistes à suivre.

AL n’a jamais caché sa misanthropie. En 2012, il racontait être « Tout Seul ». Cinq ans plus tard, sur « Qui que vous soyez », Alain devient Alceste, comme le personnage de Molière, et envoie tout le monde chier, encore tout seul, devant l’objectif, le même flow sinueux, et l’amertume tenace sur la production nerveuse de Corrado. Celui qui « gère [sa] carrière un peu comme on se démerde en cavale » revient cet hiver avec son quatrième album, Punchlife.

Népal est le secret le mieux gardé de la 75e Session. L’an dernier, la moitié du groupe 2Fingz, qu’il compose avec Doums, avait fait forte impression grâce son projet 444 Nuits, un double album de vingt titres, séparé en version bleue et rouge. Un an plus tard, Népal sort 445e Nuit, un projet qu’il a réussi à écouler en 1.000 précommandes pour les plus déterminés, mais qu’il propose aussi en téléchargement libre sur le site 444Nuits. Une bonne raison de découvrir son univers nocturne et tortueux.

Après s’être frotté plutôt brillamment à l’art du story-telling l’an passé avec l’EP Le loup et son téléphone, Teddy The Beer revient dans un style plus personnel, bien que toujours très narratif. Son nouveau morceau, produit par Mäada, est une excursion nocturne où se croisent chimères et cauchemars. Le sommeil du rappeur est agité, ici des mauvais esprits, là des sueurs froides, et la musique pourtant douce d’une insomnie en fond sonore. Le morceau s’appelle « Bleu Nuit », et c’est à Loïk que l’on doit son clip.

New York est toujours vivante. Malgré les assauts incessants du reste du pays, la ville pomme reste le sanctuaire du rap, avec ses hauts et ses bas, ses coups d’éclat et ses moments poussifs. Marchant sur les ruines de l’âge d’or, Wiki représente les sans-dents du rap américain, les charbonneurs d’en bas qui ont grandi avec Bad Boy, Wu-Tang et Roc-A-Fella.

Membre des RATKING avec Hak et Sporting Life, Wiki écume l’underground new-yorkais depuis une demi-douzaine d’années avec un style rappelant les grands heures de l’indépendance trash de la ville, entre les élucubrations de Cage ou les provocations de RA The Rugged Man. Un peu à la manière de Mr. Muthafuckin’ eXquire, Wiki nous renvoie aux grands heures des labels Fondle’em, Def Jux ou Eastern Conference.

Maintenant en solo, son premier album No Mountains in Manhattan est signé sur le label anglais XL Recordings et marque un rapprochement avec les expérimentations londoniennes entre Grime et sonorités électroniques comme sur le réussi « Pretty Bull » ci-dessus. En équilibre entre plusieurs mondes, Wiki fait la synthèse d’une vie de rap, attaché à son patrimoine mais aussi tourné vers la modernité. Avec son débit technique et sa voix de gobelin facétieux, Wiki raconte ses petites histoires crasseuses comme un conte de la crypte sous Gotham, une version Leprechaun de Slick Rick à grand coup de multisyllabiques.

Côté bande sonore, on retrouve donc quelques ellipses épileptiques empruntes de Footwork. Les collaborations de Wiki avec l’équipe Teklife sur le saccadé « Litt 15 » ou avec No Life sur le bondissant « Stick Ball » montrent l’impact de la musique de Dj Rashad sur tout un pan de la musique urbaine. Mais parfois, la boucle tourne carrément sans batteries, à la manière des Conway, Ka ou Westside Gunn, une pureté minimale dans l’air du temps, comme sur « Wiki New Written » produit par Earl Sweatshirt, laissant le phrasé de Wiki seul face à la tourmente. Côté invités, Ghostface Killah fait plaisir avec son couplet aux liaisons cubaines mais c’est surtout le pote Your Old Droog qui marque des points avec une joute potache à l’ancienne. Cette combinaison est d’ailleurs toujours un régal, comme plus tôt dans l’année avec « Help » et le retour d’Edan, sorti des tréfonds de l’oubli, pour une immersion pleine de dérision dans le New York des nettoyeurs municipaux.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, l’Abcdr vous recommande d’aller voir Wiki sur scène jeudi 21 septembre 2017 au Badaboum avec sa première date parisienne. Et grâce à FreeYourFunk, nous avons des places pour vous, à gagner sur Facebook. A jeudi !

Plus d’informations sur l’évènement.

Dans la musique, mettre en scène un personnage est parfois une façon d’en dire plus sur soi qu’en étant frontal. Frontal, LK de L’Hôtel Moscou l’avait pourtant été lors de San Francisco, son premier album sorti l’an dernier. Certes, tout n’y était pas absolument véridique, car comme l’expliquait son auteur, une autobiographie, aussi sincère soit-elle, n’est jamais totalement vraie. Mais le disque comportait tout de même une impressionnante part de mise à nu. Son successeur, Xanadu, prend le parti pris inverse. Du moins en apparence. Cette fois, le rappeur exilé à Londres raconte les vicissitudes d’un cadre de la City. Au milieu des grandes tours de verre, dans des architectures prônant la transparence, la tracklist de l’album glisse une nouvelle fois vers un magnifique clair-obscur et présente de nombreuses similitudes avec celle de son prédécesseur. Des premiers titres misanthropes et sans scrupules, brassés dans le pouvoir de l’argent laissent au fur et à mesure place à une chute vertigineuse. Des sons froids et syncopés s’effacent au profit de nappes enlaçantes et rédemptrices. Les flows s’adaptent à chaque interprétation, de l’arrogance de « Power Suit » à l’apaisement de « Ça va mieux. » Une nouvelle fois, LK raconte l’histoire de marionnettes qui se retrouvent obligé à couper les fils qui les relient au théâtre des hommes. Une absolution dépeinte autant au couteau qu’au pinceau et magnifiée par l’excellent « Carravagio. »

Fini les clips et les ambiances potaches avec lesquels Chill Bump s’était fait connaître il y a déjà sept ans de cela. Non pas que Miscellaneous et Bankal aient perdu le sourire, encore moins une force communicative. Non, c’est juste que le duo tourangeau sort de sa bulle, éclatée lors d’Ego Trip LP, pour regarder un peu plus les choses en face. Alors si « Snip Snip » révélait déjà en 2012 un regard acéré et cynique, les saillies de Miscellaneous prennent de plus en plus des allures d’état des lieux. En anglais toujours et encore une fois avec une parfaite maîtrise technique pendant que Bankal fournit un tapis de boucles toujours aussi minimales que rudement efficaces. Tout cela sans désormais se priver de quelques nappes aériennes et synthétiques et autres clins d’œil au rap contemporain, avec ce parfait équilibre dans le dosage. La preuve avec « Fuckwit », premier extrait de l’album Going Nowhere qui sortira le 6 octobre prochain. Le duo y trace sa feuille de route, toujours avec ce même impératif d’adéquation modèle entre emceeing et beatmaking, et constamment avec ce soucis de s’offrir quelques détours imprévus. Une façon habile de semer par intermittence et avec une somme de petits détails la balise GPS un peu vite collée sur le groupe, sans renier ses influences. Ça s’appelle la culture du mouvement.

« La musique, c’est l’antithèse de la théorie. » Voilà ce que nous disait Némir en interview lors de la sortie de son précédent projet : Ailleurs. Depuis, le Perpignanais était devenu l’une des plus grandes arlésiennes du rap français. Cinq ans de silence, qui restaient tels des points de suspension derrière un EP réussi, alliant chant et rap de haute voltige, mariant la culture bitumeuse chère à l’artiste avec une grande touche de soleil et un bien-être communicatif. Cinq ans de (quasi) mutisme dans une musique telle que le rap, c’est au mieux un énorme luxe, plus généralement une énorme prise de risque. Mais toujours dans nos colonnes, Némir avait également utilisé à de nombreuses reprises des mots touchant plus au moral, à la spontanéité et à l’état d’esprit qu’au pragmatisme et aux stratégies artistiques. Bref, on était loin de la théorie et des grands plans de carrière plus ou moins avoués et si chers au milieu du rap français. C’était frais, mais ça avait aussi un côté angoissant, comme l’expliquait le rappeur lui-même dans un entretien aux Inrocks. Puis exactement 1761 jours après la sortie d’Ailleurs est arrivé « Des heures. » C’était ce 15 septembre et Némir s’y transforme presque en chansonnier (non, ce n’est pas un gros mot), suspendant l’amour à sa voix éraillée. Les grimaces verbales sont devenus des souffles au cœur, dans un joli mélange entre bossa nova et rap. En une chanson, Némir aura remis les attentes sur le calendrier tout en suspendant à nouveau le temps à ses talents d’auteur et d’interprète. Il n’y a plus qu’à écouter « Des heures » en guise de compte à rebours à la sortie de l’album, prévue pour 2018. Une véritable horloge chantante.