Sidekicks

Le clip commence par un contre-pied, avec quarante-cinq secondes de chant traditionnel et de kora, assurées par le guinéen Sekou Kouyate. Et à bien considérer, ce qui suit est aussi un contre-pied pour ceux qui s’attendaient à un retour solo de Casey à une forme rap pur après les aventures Zone Libre et les récentes rééditions de ses premiers albums. « Ne me demande pas si je suis à ma place : j’ai déjà brûlé la scène », affirme d’ailleurs d’emblée la rappeuse du Blanc-Mesnil. « Chuck Berry » est pourtant fidèle à ce qu’elle porte depuis plus de vingt ans : une interrogation constante sur les questions d’identité, d’appropriation et de réappropriation culturelle, et de place à prendre dans un monde qui minimise les identités communautaires et de classe. Il y a pourtant du neuf dans ce premier extrait de Gangrène. L’adaptation de Casey à la scansion du rap moderne (déjà montrée sur le « En bas d’la page » de Harry la Hache). L’hybridation dans cette direction rock par la formation Ausgang, entre la syncope apportée par le batteur Sonny Troupé et les distorsions synthétique de Manusound. Et pour avoir eu l’occasion d’avoir quelques aperçus des autres titres de ce Gangrène, « Chuck Berry » est à la fois une bonne entrée en matière autant qu’un fragment de ce diamant brut prévu pour le 6 mars prochain.

R.A the Rugged Man navigue dans les tréfonds du rap américain et new-yorkais depuis trente ans. Trois décenies faites de pointillées mais pourtant légendaires, au point qu’il se dit que Biggie aurait déclaré, en ayant celui qui se faisait d’abord appeler Crustified Dibbs à ses côtés : « je pensais être le plus dingue de ce jeu, mais en fait non, il y a R.A. » The Rugged Man, c’est ce mec qui a planté un deal à 1.8 millions de dollars avec J.I.V.E, qui crache sur Rawkus auquel il considérait juste vendre des morceaux et a vu Def Jam refuser qu’il soit en featuring sur un album de Method Man. C’est ce rappeur parfois trop démonstratif, qui est considéré comme l’un des plus grands débits de l’histoire, aux côtés de monstres comme Twista, Eminem, Tech N9ne ou Busta Rhymes. C’est ce MC fan de films d’horreur et de cinéma, qui écrit pour plusieurs médias américains, tout en jouant des rôles scatophiles dans ses propres clips ou ceux des affreux du super groupe Smut Peddlers. C’est un sens de l’humour particulier, du genre qui crible lamentablement son propre cerveau de balles de 9mm, s’éclate à recopier un clip de Myley Cyrus, ou fait passer le verso de la pochette du dernier French Montana (avec lequel il cultive une ressemblance physique frappante) pour la tracklist de son nouveau disque. Ce sont deux albums solos seulement en près de trente ans de carrière, ultra considérés par certains, jugés trop expansifs et exubérants par d’autres. Mais c’est l’un de ces rappeurs rares qui, en plus de ne jamais faire les choses à moitié et avoir les idées bien arrêtées sur ce qu’est le rap, se repère à chaque fois qu’il ouvre la bouche ou apparaît à l’écran. Pour son dernier clip en date, ça n’a pas loupé, et pour une fois jusqu’en France. The Rugged Man y est déguisé en Tekashi 6ix9ine. Forcément, dans une époque de troll rap dont R.A pourrait aisément être le maître de tous, ça se remarque. Mais contrairement à ce que ses images laissent croire, « Legendary loser » est aussi un titre autobiographique, un egotrip lucide, moqueur et critique. Et à tous ceux qui pensent que les excès créatifs de Crustified Gibbs l’amènent parfois vers le mauvais goût, qu’ils notent que la production est signée par Psycho Les des Beatnuts. Tout sauf un manque d’élégance. À confirmer en ce premier semestre, avec l’album All my Heroes are Dead, dont « Legendary Loser » est la carte de visite. R.A est peut-être un perdant, mais il les enterre tous.

Le blase de Skizofren est déjà apparu dans ces colonnes. En effet, le trio belfortain qui se cache derrière ce nom a fondé dans les années 90 le label Bot’fess Records, qui permettra notamment à DJ Scribe de sortir sa première mixtape distribuée au-delà du Grand Est. Cette fois, c’est pour sa propre production artistique qu’on parle du groupe : en plus d’un maxi sorti en 1998 (C’est pas de la fiction), Papi, Frédi et Maliko ont, il y a une vingtaine d’années, enregistré plein de morceaux bien sympathiques, dans diverses occasions et situations. Et ils ont décidé qu’il était trop dommage que ces réalisations soient condamnées à l’oubli. Épaulé de Scribe et de Dé Larchiviste, Skizofren a donc sorti en fin d’année dernière The Lost Tapes, recueil de dix-neuf pistes disponible en format numérique et en CD. Les trois protagonistes y déclinent un rap fait avec peu de moyens mais beaucoup d’idées, de passion et de second degré. Un disque plaisant, qui en appelle d’autres : depuis sa refondation en 2016, c’est le cinquième projet sorti par Bot’fess Records qui annonce, pour bientôt, un album collaboratif avec des grands noms du rap US.

Comme un fantôme, Chanje se présente sur la production de « Night » avec l’air livide de ceux qui cogitent de l’intérieur. Froides et minimalistes, les trois minutes que le jeune rappeur parisien déroule sont en réalité celles d’un garçon prêt à dévoiler toutes ses capacités. Déjà repéré en 2018 avec Oni, un premier EP dans lequel le Parisien expérimentait une musique rap aux tons mélodiques, c’est maintenant avec Pacemaker, projet prévu pour le 13 février, qu’il s’apprête à exposer ses différents visages. Eduqué par Niro et SCH, Chanje transforme ses questionnements en fragments musicaux introspectifs, à l’image de ce « Night » parfaitement mené : sur une production signée Herman Shank, le rappeur parisien couche quelques unes de ses angoisses sur un morceau dont le phrasé rappelle un SCH introspectif et mélancolique. C’est sombre et beau à la fois, encore plus avec son clip, réalisé par Bleu Nuit, dans une ambiance qui colle parfaitement au morceau : noir et intense, à l’image – sans doute – des nuits de Chanje.

Dans un brûlot de cinq titres sorti fin 2018, Hatrize chantait ce monde dans lequel de plus en plus de citoyens ont l’impression d’être devenu des passagers clandestins. Pas de scansion abruptement politique chez ce lyonnais, qui raconte le monde comme Kathryn Bigelow met en scène Strange Days. Plutôt celle de l’émeute, de corps étrangers qui couvent tant ils ont tout appris dans le conflit, et d’un romantisme dissolu dans une pluie d’écrans. Déraper pour que le sol se réchauffe, se réjouir quand le monde flippe, et ne correspondre à rien sauf à des signalements lorsque ça traîne le soir, voilà le monde d’Hatrize. Fondu dans des refrains et ponts autotunés au vibrato pixelisé, trempé dans un flot calé comme un ressac et à la rythmique de proclamation d’indépendance, « Littoral » est le premier titre que sort le rappeur depuis Nulle Part où le silence. Et comme ses prédécesseurs, il met, au milieu de tout, ceux qui ne sont au centre de rien. Œil du cyclone, épicentre invisible, et rap de guerilla d’usure. Entamée aujourd’hui, et qui est partie pour durer au moins tout le siècle. Parce qu’en 2018, Hatrize l’avait dit : « il termine les phrases que le futur commence ». Il reste à l’écrire depuis ce maquis électrosensible, armé de brouilleur d’ondes. Parce que les menaces les plus dangereuses sont les moins visibles.

Comment se transmet une culture d’autodidactes ? Ancienne rappeuse du groupe 1 Bario 5 s’pry, Loréa fait partie de ces acteurs de l’histoire du hip-hop français qui se sont attelés à cette étrange tâche. A l’image de Kohndo, elle propose depuis plusieurs années un atelier gratuit et libre pour former de jeunes rappeurs et rappeuses (parmi lesquelles Ryaam, actuellement en préparation d’un nouvel EP, qui a déjà partagé la scène avec Casey, Bastard Prod, Rocé, Nolan the Ninja, Billie Brelok et récemment avec Ali, Ismael Metis et Vîrus) à la maison du hip-hop de Belleville (20e arrondissement de Paris), où se côtoient habitants du quartier, rappeurs amateurs d’Île-de-France, étudiantes, pères de famille, collégiens, galériens oisifs aux âges variables et aux trajectoires disparates… Un lieu à la chaleur, aux souvenirs (voire aux cicatrices) fort éloignés de la froideur lisse d’autres places consacrées au hip-hop, dépendantes des politiques publiques et sanctifiées dans des bilans de mandature. Depuis le 28 janvier, Loréa a décidé d’élargir sa formation au-delà de Paris Nord en lançant des cours gratuits en ligne. Y participent des artistes tels que Sinik et Despee Gonzales, sont mobilisés en guise de modèle des classiques tels que « 1 pour la plume » de Flynt et « Apprends à t’taire » de Casey. Et voilà que le rap, culture autodidacte par excellence, finit par se transmettre un peu plus formellement… mais entre de bonnes mains. Pour bénéficier des cours en ligne, c’est ici.

C’est une coïncidence à la fois heureuse et malheureuse. Il y a quelques jours, JP Manova faisait part de sa tristesse, partagée par beaucoup, à l’annonce de la mort brutale de Kobe Bryant avec neuf autre personnes dont sa fille Gianna dans un accident d’hélicoptère. « Kobe était pour moi l’une des plus fortes identités que j’ai connu en terme de leadership », disait-il, entre autres choses, dans un post sur sa page Facebook. Le rappeur aime les figures inspirantes au destin remarquable, et il faut croire, tragique. Alors, racontait-il dans le même post, il avait écrit et composé début 2019 un morceau racontant le dernier match du Black Mamba le 13 avril 2016 contre les Utah Jazz. Un match clôturant sa carrière, pendant lequel il s’est sublimé en inscrivant 60 points à lui seul et en renversant le cours du jeu dans le dernier quart-temps pour finir sur une dernière victoire avec ses Lakers.

JP Manova raconte cet exploit dans « Le Dernier match de Kobe », morceau qu’il a décidé de sortir en dehors de toute promo. Un hommage pour la beauté du geste, « dédicacé à celles et ceux qui kiffent, que le sport a ému, a changé, a passionné ». Le morceau respire tout à la fois la tradition des matchs regardés au bout de la nuit par les fans français de NBA, mais aussi le talent de narrateur lumineux de JP Manova. Il y raconte le match comme « une pièce de théâtre », où l’exploit du défunt basketteur devient l’incarnation de l’abnégation et du dépassement de soi. Hasard ou vue de l’esprit, la production signée par Manova lui-même rappelle celles signées par Just Blaze pour le jeu vidéo NBA Street Vol. 2, sur lequel nombreux sont ceux à s’être usés les pouces pour caler un alley-oop à la version virtuelle de Kobe. « Merci pour la niaque, je n’oublierai pas, c’est promis », glisse Manova à son idole. Nous non plus, et ce morceau nous rappelle pourquoi de la plus belle des manières.

Humain ou machine, détachement ou passion, coeur froid ou ardent. Tout au long de sa discographie, Laylow n’aura cessé d’explorer ces questions dans leurs moindres recoins dans ses morceaux. Dans son versant sentimental (Digitalova, .RAW) puis dans une forme plus désincarnée sur .RAW-Z, disque dans lequel le Toulousain, écoeuré par la laideur des homme, semblait abandonner ses émotions humaines pour tenter de se muer en être de fer. Un rap de mutation(s) que l’on ressent encore plus sur « TrinityVille », nouvel extrait d’un premier album qui semble annoncer la forme finale de Laylow : celle d’un artiste aussi sûr de ses capacités qu’il peut être traversé par des sensations aussi intenses que complexes. Composé par son producteur attitré Dioscures ainsi que Sofiane Pamart, « Trinityville » raconte ainsi sur des lignes synthétiques glaciales les aspirations de Laylow : réussir à tout prix, sans se laisser distraire par les nombreuses émotions qui pourraient le dévier de sa route tout en couchant sur trois minutes le virage (déjà bien cerné sur « Megatron ») que sa musique semble vouloir prendre. Une oeuvre froide et sensuelle, détachée mais pas insensible, exigeante dans tous ses domaines. De quoi espérer voir sur long format la meilleure version de Laylow : celle d’un rappeur au coeur en béton armé définitivement prêt à corrompre la matrice, les phares braqués sur la ville.

Lorsqu’il faut sortir les temps forts de Codé, dernier album en date d’Arm, il est difficile de faire un choix tant chaque piste a son propre pincement émotionnel. Bien sûr, il y a « Collatéral », introduction de 3 minutes marquée au fer rouge d’une urgence nocturne. Évidemment, il y a « L’Apparition des masques », grondement tribal final qui prolonge cette ligne d’un autre rappeur : « renverse le monde, il se pourrait que tu y trouves du sens. » Mais il y a aussi deux temps forts, qui se suivent sur l’album, et qui depuis quelques jours ont enfin leurs deux clips à regarder à la suite. « On a », conscient que la vie est faite de moments suspendus fragiles avec ses thématiques à boire au tesson, dévoile un Arm intime, apaisé, recentré sur sa famille, son entourage. « Pas le temps de gratter le feat. qui va bien » dit-il au détour d’une ligne portée par la présence de ses enfants. Et pourtant, à la suite, il y a un bel et bien un featuring. Mais de ceux qui ne sont ni un business, ni une case à cocher sur un cahier des charges. Non, le featuring qui rassemble Arm et Vîrus fait partie de ces combinaisons de MCs qui rappellent que le rap est un trésor. « Cap gris » et sa ballade à quatre roues associent la chimie aérienne du rappeur rennais aux fulgurances de son homologue rouennais. Une alchimie hors du temps, à décoder sur scène à partir de ce mardi soir à Paris, puis pour quelques rares dates en France.

Il y a près d’un an, Izen et Jorrdee mettaient en ligne le clip « Sac de frappe », présenté comme étant le premier extrait du projet Agressive Distorsion. Cela aura pris du temps, mais la promesse est tenue : l’album du beatmaker Izen est désormais disponible. Le Lyonnais a composé une bonne dizaine de productions toutes plus synthétiques les unes que les autres. Dans un registre sonore agressif, étouffant, il développe son univers musical accompagné d’une brochette d’interprètes finement sélectionnés, pour la plupart issus de l’axe Lyon-Annecy-Genève. C’est Luni Sacks qui ouvre le bal avec « Larsen » : « J’raconte d’la merde comme Internet, toi tu racontes ta merde sur Internet, tu fermes ton cul dans la vraie vie. On les connaît, j’sors d’chez moi j’entends trop d’conneries et du London drill, là je renais, continuez à faire les gros gorilles j’crois qu’on n’a pas encore assez gole-ri ! » Le titre donne le ton strident du projet qui n’est pas qu’une compilation de productions assommantes.

Ce sont onze pistes qui ouvrent des brèches, proposent des chemins et s’inscrivent dans une démarche artistique pleine. Tous les protagonistes ont des références communes, leur musique répond à un besoin constant d’innovation et ils incarnent une partie de la très effervescente scène « digi » : Retro X, Yung Home, Henri Premier, Yung Tarpei, Sawmal… Autant de rappeurs/chercheurs/savants fous qui se sont affranchis de tous codes et limites. Les réunir sur un projet fédérateur était une brillante idée à double titre. D’une part, Agressive Distorsion constitue une porte d’entrée vers la discographie des uns et des autres ; d’autre part l’univers de chacun ne pouvant pas être spontanément qualifié d’accessible, le format du projet permet un juste dosage qui empêche la saturation pour le novice. Collectif et très équilibré, l’album dure à peine plus d’une demie heure, et peut être écouté sur les plateformes habituelles.