Sidekicks

Le coeur bien serré pendant trois minutes, pour essayer d’un peu mieux aimer. En s’attaquant au sujet de l’amour, Disiz faisait son retour au début de l’été en usant de sa plus grande force : sa vulnérabilité. Et si depuis ses débuts le rappeur d’Evry n’hésite pas à ouvrir des portes sur ses doutes et ses peurs, la tendance semble maintenant encore plus forte depuis deux albums : que ce soit sur Pacifique (2016) et ses nombreux questionnements personnels, ou sur l’exploration de ses démons sur Disizilla (2018), Serigne M’Baye Gueye semble depuis quelques années rejeter les calculs pour ausculter ce qui l’anime. Une théorie qui se confirme encore un peu plus à l’écoute de « Casino », nouveau morceau pop chanté aux couleurs tristes et estivales. Composé en compagnie du producteur LucasV, le titre plonge la tête la première dans les vagues sentimentales d’un Disiz tiraillé : là où l’amour semblait jusque là l’animer, « Casino » parle des doutes qui peuvent (aussi) parfois s’inviter. Aussi langoureux que profondément sincère, tiraillé entre la peur de se tromper (« Qu’est-ce que je risque ? Est-ce que je l’aime ? Qu’est-ce que je perds si je la quitte ? ») et une tendresse persistante pour celui ou celle qu’on continue peut être d’aimer (« Je sais, tu as mal […] Viens dans mes bras, rapproche-toi, repose-toi sur moi ») « Casino » parle finalement de ces contradictions qui rendent autant humains qu’elles peuvent causer de la souffrance. C’est beau et triste, comme un dernier au revoir à quelqu’un qu’on a aimé, tout en étant aussi la preuve d’autre chose : à 43 ans, Disiz semble avoir encore beaucoup de choses à nous montrer.

Les rétrospectives, DJ K-tana s’y connait. Alors, quand le Toulousain propose de nous faire revisiter le premier semestre 2021 – six mois durant lesquels il s’est passé une pléthore de trucs dont la grosse majorité nous est passée sous le pif -, il n’est pas question de rechigner. 2021 Underground Hip-Hop, c’est cinquante-six morceaux sélectionnés et enchaînés avec maestria. Plus qu’un best of de cette première partie d’année, K-tana a voulu proposer une ambiance cohérente durant les quatre-vingt minutes que dure le mix. Durant ce plaisant voyage, on croise des habitués de nos colonnes (Evidence, DJ Muggs, Your Old Droog, Griselda), tout comme des artistes moins souvent cités par ici mais néanmoins hautement talentueux (M.A.V., Chris Crack, Jazz Spastiks). Un moment et une initiative franchement appréciables.

Ce titre aurait très bien pu être celui d’une compilation regroupant des morceaux d’artistes d’horizons divers comme on en connaît bien dans le rap. Et l’idée n’est pas très éloignée : un recueil de textes écrits par des rappeur.se.s, produit par une cheffe d’orchestre, Elena Copsidas.

Réunis autour de quatre thèmes (bleu, brut, mur et muse), les dix-sept artistes ont en choisi un et ont laissé libre cours à leur créativité pour imaginer un texte en rime ou en prose. Seule contrainte, logique sur papier, il n’y a évidemment pas de musique. Là où pour le rap la prod représente 50 % du résultat – et dans à une époque où les toplines prennent le dessus et arrivent en amont des paroles –, l’exercice peut être déroutant pour certains.

Le résultat est cependant concluant. Sans basses, sans flow et sans mélodies, les plumes des artistes donnent tout de même à entendre une rythmique, propre à chacune d’elle. Il y a les rappeurs qui jouent avec les allitérations, faisant rebondir les sons dans tous les sens. Ceux qui écrivent en respectant les temps et les mesures, vers par vers, deux par deux. Ces autres qui favorisent les rimes embrassées et les répétitions de strophe pour cadrer leurs propos. Les destructeurs de structures littéraires qui mélangent les genres et les styles. Les amoureux d’énigmes et casse-têtes qui nous font sourire et réfléchir.

En suivant attentivement les plumes de chaque auteur, c’est leur personnalité qui transparaît à travers leur narration et leurs champs lexicaux, tout comme leur expérience dans cet exercice de style.

Mais le pouvoir d’un écrit réside dans la réception que chacun en fait. C’est dans cette idée que chaque texte est accompagné d’une illustration pensée par un artiste graphique qui a laissé à son tour son crayon interpréter ce que les mots lui ont fait ressentir. Nul besoin de Genius pour expliquer quoi que ce soit dans ce livre, tout est une histoire de sensibilité et d’interprétation.

Avec des textes de : Akhenaton, Rémy, Jok’Air, Kacem Wapalek, Lino, Georgio, Greg Frite, Lord Esperanza, Captaine Roshi, Lady Laistee, Chilla, Edgar Sekloka, Nikkfurie, Demi-Portion, Kemmler, Scylla et Sean.

Avec des illustrations de : Stéphanie Macaigne, Maxlesquatt, Carlotta Magali, La grosse griffe, Hakim Sahiri, Engy Saint-ange, Sofiane Who Knocks et Dimitri Zegboro.

Le livre Au nom du rap est disponible à la commande ici.

Le 20 juillet, l’émission radio Blockbusters invitait deux rédactrices de l’Abcdr du Son afin de revenir sur la carrière de Diam’s [merci à Narjes pour la passe dé, NDLR] Résultat : sur les ondes de France Inter ont résonné les mots de Radikal MC, de Casey et des camarades de Tierlist (insérés sur nos conseils), mais aussi des mentions de Soprano époque Street Skillz et quelques anecdotes plus ou moins glorieuses de l’industrie du disque. À cette occasion, et parce qu’il a – encore ! – été impossible de parler du plus beau morceau de sa carrière faute de temps, le site a décidé de dévoiler une chute de L’Obsession Rap consacrée à « Si c’était le dernier ». Encadré écrit en 2019 et qui a dû être sacrifié, comme malheureusement bien d’autres, mais qu’il aurait été dommage de ne jamais dévoiler. Pour écouter l’émission, c’est ici et lire l’encadré, là :

« Si c’était le dernier », le « testament du rap français » (Proof)

Mélanie Georgiades se donnera aux dépens de sa santé mentale, au point de poser « un genou à terre en fin d’année 2007 ». Une date qui curieusement correspond à l’explosion d’une autre icône féminine détruite par l’industrie musicale : Britney Spears. Les deux se rasent le crâne. Les deux font surgir le spectre de l’hystérique dès lors que leur image les fait suffoquer. Mais, à la différence de Spears, Diam’s se reprend en main par un choix spirituel qui ne tient qu’à elle et la conduit à arrêter le rap. Le rap, mais pas le don : ses projets humanitaires, qui ne sortent pas de nulle part – elle avait déjà chanté pour Amnesty International, pour les sans-logis etc. – sont clairement présentés comme une continuité non pas de sa carrière, mais de ce qu’elle lui a apporté de plus précieux : un lien avec son public. Pour cela, elle livre un morceau fleuve. « Si c’était le dernier », qui clôt SOS, accède sans nul doute au panthéon des points finaux du rap français. Ce qui se dégage d’un morceau qui ferait frissonner le pire de ses détracteurs, c’est, derrière l’intensité passionnelle de chaque mesure, une extrême cohérence. Son testament personnel. Mais aussi, du témoignage-même du beatmaker Proof lors d’un hors-série d’OKLM, un « testament du rap français. » Au-delà du point final, c’est un morceau charnière. Nous sommes à la veille des années 2010. Un an après, c’est Salif qui tire sa révérence avec « L’Homme libre ». Le genre s’apprête à connaître un renouveau esthétique et commercial inédit. Le rap piano-violon mélancolique, introspectif, premier degré, que Diam’s a incarné (parfois malgré elle) se ringardise. Les réseaux sociaux occupent une place toujours plus envahissante dans la musique. Diam’s rappelle doucement que derrière ceux-ci, si prompts à construire des personnages en armure, il y a et aura toujours des êtres humains, potentiellement rongés par l’insécurité, le doute et la dépression. Alors que le vieux rap se meurt et que le nouveau tarde à apparaître, elle prévient de la vanité du strass et des paillettes. Un chemin qu’il pourrait prendre ?

L’an passé, pour la promotion de son bel EP 95 Monde Libre, Mairo faisait une démonstration pour la chaîne suisse Couleur 3 avec le « 95ml Freestyle », cet été, il remet le couvert pour les cinq millions d’abonnés YouTube de Colors, le programme berlinois au fond monochrome. Son Colors Show, intitulé « Attentat Uzi », est sorti ce 19 juillet et le Genevois y fait preuve d’une aisance incroyable, en rap et face caméra, comme l’exige le concept. Air Force blanche aux pieds, kufi sur le crane, Mairo arrive comme un G en Dickies bien large sur le beat. « I have no idea about the lyrics but the beat and flow are great », dit Phil B. dans la section commentaires de la vidéo, et Valdimir M. abonde dans son sens : « I don’t understand a single word but the dude went so ham. » Impossible de nier, le rappeur est tout feu tout flamme pendant ces quelques minutes, multipliant les skills et les références, citant les Ruff Ryders et Time Bomb, convoquant par le sample Lunatic (« Le silence n’est pas un oubli ») et Maitre Gims (« À 30% »). Il se pose en bruleur de mic, plein de l’énergie que l’on connaît aux XTRM Boyz dont il est, technique dans l’intention et précis dans l’exécution. La production aux petits oignons est quant à elle signée Hopital, qui déroule le tapis parfait pour l’incandescence lyricale de Mairo. Des jeux de mots, des rimes haut de gamme, une juste alliance de fougue et de maîtrise, un faux zozotement, les adlibs de nos grands frères, des lignes sensées et des placements insensés, MairoSmalls a livré l’un des tous meilleurs Colors Show francophones, ces derniers étant globalement de très bon niveau. Bravo à lui.

C’est devenu une habitude depuis quelques années, l’équipe de Swampdiggers vient d’éditer un mix spécial été. Si vous voulez vous faire plaisir en pilotant votre estafette vitres ouvertes ou en asaisonnant les grillades, c’est la playlist à faire tourner en fond sonore. Une sélection détaillée en textes passionnés si en plus vous voulez allier lecture au bord de l’eau et plaisir auditif. Vous ne pouvez pas vous tromper, « I dont like to dream about gettin’ paid » du Dogg Pound s’y trouve calé entre un classic de Doggystyle et un titre de 3X Krazy diggé au fond d’un bac à disques de la Bay Area. Le mercure est monté, le timing est parfait. Et si vous n’en avez pas assez, vous pouvez toujours compter sur les éditions des années passées.

C’est la coutume, après avoir synthétisé en deux sélections de vingt-cinq morceaux les six premiers mois musicaux de l’année, l’Abcdr s’accorde le temps d’une pause. Durant l’été, pas besoin de pass sanitaire pour aller et venir dans les pages du site, qui regorgent de contenus à découvrir, qu’ils aient été publiés ces derniers mois ou qu’ils sommeillent paisiblement au fond des archives, ne demandant qu’à être réveillés par des visiteurs curieux. Si vous avez la chance de prendre le large, nos divers podcasts et mixes pourront vous accompagner durant le trajet. Côté lecture, interviews, articles et chroniques ne manqueront pas d’occuper les après-midi pluvieux au besoin. Enfin, L’Obsession Rap, le jeu est toujours disponible pour s’amuser et digger avec nous même loin de toute connexion Internet. La trêve des publications durera jusqu’à la rentrée scolaire lors de laquelle nous vous donnons rendez-vous avec vos plus belles paires de chaussures et vos nouveaux bombers pour de nouvelles explorations rap au fond du préau. Et d’ici-là, peut-être recevrez-vous quelques nouvelles dans notre rubrique Sidekick et sur nos réseaux sociaux : Twitter, Instagram et Facebook.

Voilà bientôt un mois que l’été a commencé mais c’est un été Tchernobyl, qui a visiblement interdiction de passer les frontières françaises. Peu de soleil dans le ciel, peu de soleil dans les cœurs, les grandes vacances ont des allures de mise à l’épreuve en 2021. Ainsi soit-il. À chacun de ruser pour s’évader, se créer des paysages et inventer l’eau dans laquelle plonger pour ne pas se laisser noyer par une actualité morose et des perspectives toujours plus effrayantes. Abi2Spee et ConanLeGrosBarbare ont élaboré ensemble la bande originale de ce voyage imaginaire, elle s’appelle WavySummer à la plage et se compose de treize titres.

« Je lâche tout et je fais un tour, j’ai besoin de me créer des images ; je vous laisse tous ces bails de fou, putain cette ville c’est un village ; on m’a dit tu réussiras tout, mais moi j’veux pas du même final ; je veux être à Ouagadougou en train de manger du riz gras… » C’est ainsi que s’ouvre l’album, qui se veut une invitation au voyage, même immobile. Plus spontané que Roi des rats et moins brouillon que les mixtapes antérieures d’Abi2Spee, WavySummer à la plage est une franche réussite, dans la continuité de WavyFunkySummerDays au quartier sortie il y a deux ans.  Avec beaucoup d’humour, une ouverture d’esprit précieuse et des collaborateurs brillamment choisis, notamment pour ce qui est des chœurs et des instruments, le rappeur (« auteur, compositeur, chansons-écriveur, tout pour être le parfait disquetteur comme Dick Rivers ») livre un projet puissant et très personnel en compagnie de son beatmaker fétiche. Il a muri, la fougue qu’on lui connaissait il y a quelques années est quelque peu canalisée, et désormais profiter de la vie est un acte conscient, une philosophie et non pas un état de fait.

Cette production commune à Conan et Abi fait la part belle aux balades près du lac, aux barbecues dans le parc, aux vagues dans les verres, aux vols en ville et aux cartes postales qu’on n’enverra jamais. « J’fais l’tour d’la ville parce que j’peux pas faire l’tour d’la terre, y-a-pas un bar où j’suis pas rentré boire une bière ! » C’est une fois de plus une ode à la wave, qu’importe qu’elle vienne de Genève, de Marseille, de l’autre bout du monde ou de l’aquarium chez le docteur, elle vogue à l’âme.

Pour un producteur, se réapproprier des a capelas de Nipsey est déjà un sacré défi. Les associer à des extraits d’interview de Kobe Bryant prend des allures d’alley-oop. Mais alors poser le résultat sur des productions maisons réalisées au bras-roulé, c’est un fabuleux pari. Et c’est celui que tiennent Verbal King & Schlas, beatmakers haut-normands (de Cléon plus précisément) qui ont décidé de rendre hommage aux deux légendes que sont Nipsey et Kobe. Ils le font avec Over Time Greatness, un EP de sept titres dont transpire avant-tout un amour inconditionnel pour cette musique qu’est le rap. Les références et les clins d’œil y sont assumés et maîtrisés sans pour autant être excluants. La maîtrise du patchwork musical y est impressionnante et permet d’écouter ces 25 minutes comme un quart-temps constellés trois points. Ici, c’est au titre « Overtime » qu’une mention spéciale sera accordée, lui qui conclut cet EP avec son joli sample de Jean Ferrat. Bousillés de rap US et notamment californien, les deux producteurs perpétuent cette longue tradition qui allie rap et  basket. Et la bonne nouvelle, c’est qu’ils ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin puisqu’ils se sont déjà attelés à leur prochain EP, à venir cet automne. Probablement un nouveau buzz beater.

Voici plusieurs années qu’à son rythme de croisière sur les eaux du Styx, le rappeur le plus enfiellé de France sort régulièrement des EP qui, comme les poings, fracassent les mâchoires d’à peu près la terre entière. Probablement inspiré par le climat atroce de l’année demie passée, il a publié à intervalles réguliers sur Bandcamp #Hashtag, 1994, OVNI, Upgrade, poignées de titres tous plus venimeux les uns que les autres. En guise de rapide présentation, le dernier en date, Dementia (la folie), s’ouvre sur un sample non pas du film du même nom mais de Harold et Maude. Le synopsis ? Une histoire d’amour entre une octogénaire et un jeune homme de 18 ans dont le divertissement principal consiste à se rendre à des funérailles. Voilà pour l’ambiance. La recette musicale ne change pas d’un EP à l’autre. Boom-bap lugubre, samples de films malsains, batteries lourdes faites pour asséner la haine et surtout : déflagration nihiliste à chaque phase. Une bile qui n’épargne personne. Et c’est d’ailleurs cette table rase de l’hypocrisie sociale sans exception qui fait que LTA se positionne par-delà bien et mal. Chaque simagrée mondaine a droit a son passage au lance-flamme. La représentation de la fameuse « diversité » n’est que le signe annonciateur d’une grosse douille (« je trouve ça bizarre tous ces Noirs sur les affiches / ça présage rien de bon / quoiqu’ils cachent ils rotteca t’façons / que je sache depuis quand ils aiment les marrons ? ») Le rough sex, comme on dit dans les podcasts – pas mal d’histoires de sodomie, d’étranglements, et même fists de féministes égrènent la prose du renégat – révèle juste l’essence véritable des rapports hommes/femmes sous le patriarcat. Tout le monde y passe : des rappeurs troubadours aux blanches qui dansent mal et même – et oui – son public : « tous ces geeks m’écoutent se branlent sur mes doutes sur ma douleur. »

Ceci dit, pas besoin de branlette pour constater que LTA s’affiche comme un porteur de vérité (au risque de l’embarras ou de la violence.) Il le dit même sous forme d’egotrip dont il a le secret : il « met d’accord comme le racisme anti-asiat. » Non sans l’angoisse qui va avec : « un dixième de [s]a lucidité et tu te serais déjà suicidé. » Pas faux. Bref : alors qu’un vent d’enthousiasme souffle à la fois sur des avatars contemporains du boom-bap (version Benjamin Epps ou plus sulfureuse/despo-ruttienne à la Souffrance) et sur des artistes dont la (prétendue) subversion revient souvent à étaler des théories du complot (« si tu pues la merde c’est pas la faute aux sociétés secrètes » lâchera-t-il d’ailleurs sur Upgrade) c’est peut-être l’occasion de jeter une oreille à LTA. En évitant quand même de le faire percer au grand jour, histoire de lui éviter de probables épuisantes polémiques, quand on voit qu’il suffit d’un Youssoupha pour les provoquer.