Sidekicks

Dans ce deuxième printemps enfermé, de nombreux jardiniers confirmés ont fait pousser de jolies fleurs. C’est le cas de Snoop Dogg qui laisse éclore un From tha Streets to Tha Suites efficace aux couleurs de la Bay Area. C’est aussi le cas de Khrysis qui livre un album de quatorze titres boom-bap aux petits oignons. The Hour of Khrysis convie une flopée de rappeurs aux racines communes : De La Soul, Evidence, Busta Rhymes, Rapsody ou encore Del Tha Funkee Homosapien pour vous donner une idée de la lignée. Dans le Queens, c’est Havoc qui s’associe avec Nyce Da Future le temps de huit titres sur Future Of The Streets. Dans ce bouquet déjà bien coloré, Slim Thug va jouer au meilleur fleuriste avec un EP neuf titres charnel, chaud et sirupeux. À l’image de cette cover où il apparaît élégant au pied d’une voiture rétro garée sous des palmiers sur lesquels semble régner un crépuscule tranquille. SDS Vibes dure tout juste une demi-heure et prolonge son épisode de 2019 : Suga Daddy Slim : On Da Prowl. Produit en grande majorité par DJ Young Samm, avec des samples creusés comme un Kanye West de 2004, SDS Vibes est un album concept tournant clairement autour de la chair. Il n’y a qu’à jeter un œil au tracklisting, ou au clip de « Knockin On My Door », pour s’en rendre compte. La voix épaisse de Slim Thug n’a pas bougé, elle combine avec celle quasi-jumelle de Z-Ro sur « Me & You » et celle de Lenora sur « Get You home ». Ce dernier  ressuscitant un tube R&B de 1984 à la rythmique irrésistible où Slim Thug transporte l’auditeur instantanément dans les eaux claires du Golfe du Mexique. À défaut de voyager, on se rattrape comme on peut. Et le deuxième couplet du patron de Hogg Life fait parfaitement l’affaire.

Comme Arm avec lequel il a déjà rappé, Hatrize est de ces artistes qui parlent du monde en le faisant tanguer, en l’observant depuis le chaos des éléments, en visant le ciel, bref en recherchant des cassures de vie reflétées par des cristaux de miroirs flottant dans l’air tel des nuages. Quand l’un affirme “Je n’écris pas à l’envers, c’est le monde qui l’est”, l’autre y fait écho en calligraphiant des phrases comme “Renverse le monde, il pourrait que tu y trouves du sens.” “Distence”, nouvelle production du second, prouve qu’il est de ceux qui n’écrivent jamais mieux que lorsque la ville penche et qu’elle est observée à distance. Entre détachement urbain, isolationnisme cyberpunk et onirisme digitalisé, l’auteur du trop méconnu EP Nulle Part où le silence (dont la chronique est à retrouver au pied de cet article) sublime l’usage de l’autotune avec une écriture cryptique dont les haïkus sont autant de cristaux à ramasser comme des pierres de sagesse transportées par des tempêtes de sables. “Réminiscence sombre aux couleurs d’améthyste” aurait dit Sako : à l’heure où les grains du désert du Sahara subliment le ciel crépusculaire de l’Europe, Hatrize se souvient que les absents sont bavards uniquement dans les rêves. Et illumine une nouvelle fois le monde en soliloquant à des milliers de kilomètres de “Distence” de préoccupations au ras du sol. Une leçon de distanciation sociale.

Histoire de préparer le terrain pour son troisième album (parution le 4 juin), le nationaliste font-vérien a sorti deux titres évocateurs. En avril, « Zumba Cafew », une réponse en quatre couplets sans refrain autour du thème de l’absence de concessions, à ceux qui ont voulu le réduire au gimmick de « Bande organisée ». Le mois suivant, « DLB 13 », suite (et sommet?) de sa série de freestyles « Dans le block », si caractéristique de la patte manessienne, sur une prod de Stef Becker et 71 Beats. Les deux titres annoncent la couleur, plus proche de la noirceur de Rescapé que des aplats vifs de Mistral. Soso Maness semble décidé à montrer qu’il n’est pas un rigolo, encore moins un mytho, et, pour rien au monde : un rappeur à buzz. Il a travaillé, avec un acharnement perceptible dans l’affinage de la formule « DLB ». Elle est plus rôdée, jubilatoire, son style se perfectionne, entre ancrage local et extraits infusés de flows américains. Au point qu’il devient impossible d’affirmer qu’il est un mauvais rappeur, même pour ceux fatigués d’entendre parler de TP – à ces gens, il faut signaler par ailleurs qu’il reste une foule d’autres artistes et genres musicaux qui n’évoquent jamais la vie de rue, lui préfèrent des centaines de variations sur le fait de se faire larguer, et donc qu’il est toujours possible d’aller donner son avis de ce côté, personne ne leur en voudra.

Alors, qui l’a titillé au point qu’il réponde par la rafale de titres 100% rap, réaffirmations véhémentes de son authenticité ? Des adolescents derrière leur ordinateur prétendant qu’il n’avait pas assez planté de gens (ou bu de lean) pour pouvoir poser sur des « grosses 808 » ? Peu probable. Des individus qui l’ont traité de menteur ? La cinq-centième occurrence d’un « oh Soso, tu nous fais zumba cafew », alors qu’on est l’auteur de « Minuit c’est loin », « Je rentre tôt » et qu’on a posé avec la Mafia K’1 Fry à 12 ans ? Quoiqu’il en soit, les deux titres promettent un troisième album pas pris à la légère, où le style Soso, déjà l’enjeu de son premier long format, semble de plus en plus solidifié.

Que soit mise de côté l’amusante assonance – presque une anagramme ! – de son nom de rappeur avec celui de son confrère francophone qui défraie actuellement la chronique autant par ses (excellentes) qualités que son (décomplexé) art de la décalcomanie. Car El Pep’s ne vise pas le trône, lui. Il ne vise même pas grand chose, si ce n’est ces mêmes influences que Benjamin Epps, celles qui ravissent les fans de rue et qui ont trouvé leur bonheur chez des écuries situées outre-atlantique telles que Griselda. D’ailleurs, El Pep’s ne s’en cache pas. Les adlibs à la Westside Gunn pleuvent sur son album. Mais il y a chez lui un côté rap de rue purement estampillé des zones urbaines qui bordent les autoroutes partant de Paris pour s’évanouir dans le nord de l’Europe. El Pep’s est aux confluences, à Liège, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière qui sépare la Belgique du royaume batave. Et si d’entrée, 2.4 Kg est un album qui dit porter son nom en référence à la quantité de résine et d’herbe qu’il aura fallu pour le financer, il est aussi un disque de type beats. Après recherche – puisqu’ils sont dûment crédités sur la playlist Youtube du disque – ces derniers correspondent essentiellement à deux hashtag : #JoeyBada$$ et #Griselda. Tout juste faudrait-il en rajouter un troisième : #InterludeDJMuggs. C’est là-dessus qu’El Pep’s pose son rap de blocs. Il y a du Kool Shen dans le côté rap de rue qui ne cherche pas à s’élever au-delà des réalités du sol. Il y a du Lacraps dans l’attitude et la façon de réduire et étendre les rimes au sein du même couplet. Il y a même du James Deano dans certaines interprétations (le côté décalé en moins) et du Scylla dans les chimères évoquées à plusieurs reprises. Et sûrement encore d’autres rappeurs et influences, digérées en pagaille, qui devraient être citées comme El Pep’s cite Rocca, et recrachées comme un monstre à de nombreuses têtes sur un disque poisseux, à mi-chemin entre la culture de rue brut de décoffrage des grands ensembles européens et celle d’un rap en plein revival boom-bap affreux, sale, et d’abord torturé avant de devenir méchant. L’album avançant, El Pep’s le mâtine d’ailleurs d’une teinte horrorcore. Et finit par emprunter un champ lexical sanguinolent qu’il relie à une idée toute simple, quasiment éculée : que le rap mérite une bonne mise à mort. Pas tant basée sur des storytellings sordides, mais plutôt sur un bonne dose de hardcore déterminé. 2.4 Kg se transforme finalement en 2.4 litres. De quoi ? D’hémoglobine sonore.

“Here to steal the game and save the day” proclamait Evidence durant la phase de lancement de son dernier album. C’était en 2018 sur le redoutable « Jim Dean », produit par Nottz. Une tournée plus tard – dont un concert plein de ferveur à Paris -, Evidence était revenu avec “Unlearning”, une chanson tombée en plein confinement, et qui avait réussi à donner à celui des allures de doux refuge pendant 177 secondes. “It’s a present gift” y disait Ev en contre-jour, durant l’un de ces après-midis suspendus du printemps 2020. Quasiment treize mois plus tard, c’est le retour de l’heure des cadeaux, de ceux qui annoncent qu’il est à nouveau temps de voler le game pour mieux sauver la journée : le Weatherman annonce son nouvel album. Comme un prolongement, il sera intitulé Unlearning Vol. 1 et sortira le 25 juin avec une clique d’invités qui n’auraient pas dépareillé sur un disque d’Alchemist. Et si c’est d’ailleurs ce dernier qui produit le single “Better You”, il ne sera pas le seul à réaliser des titres pour cette livraison 2021 d’Evidence. L’indispensable Nottz, la petite Suisse de Brooklyn que représente Sebb Bash, ou encore Daringer l’âme sonore de Griselda planteront le décor de ce nouveau bulletin météo du Weatherman. Cette fois, il est lancé dans un clip en noir et blanc à l’esthétique qui n’est pas sans rappeler un film d’animation français : Renaissance. Tout ça pour dire qu’il y a des artistes pour lesquels la même chose pourrait être écrite à chaque brève sans que cela pose problème, tant ils maintiennent un cap singulier, un sillon unique, tout en semblant toucher de nouvelles terres à chaque fois. Evidence – qui annonce également la naissance de son label – est de ceux-là.

Erratum : « Jim Dean » est évidemment produit par Nottz et non DJ Premier. Merci à K1000, vigilant lecteur.

Quoi qu’il en soit de l’appréciation de leur rap, s’il y a bien un groupe qui a excellé avant (presque) tous les autres dans l’art de retourner une scène, c’est Svinkels. «On avait compris que la scène était notre ADN. Ça on ne l’a jamais lâché, et on y construit notre rapport au public. (…) On considérait qu’on était le premier groupe de rap en France à autant tout exploser sur des grandes scènes, à faire des grands festivals. On aurait au moins aimé que les médias s’intéressent à nous en reconnaissant cela »  disait d’ailleurs Gérard Baste en interview à l’Abcdr. Slip-Hop, cradecore, mais avant tout rap tout court, le Svink’ a fait de ses concerts un terrain de jeu pour une faune agitée. Le groupe avait d’ailleurs dressé le portrait de ses fans croisés au long cours de centaines de dates dans l’hilarant « (Mon Public ?) C’est des cons ». C’est donc avec un plaisir non dissimulé que Gérard Baste, Nikus Pokus, Xanax et DJ Pone ont dévoilé des images de leurs répétitions. Après un partenariat avec la brasserie qui a inspiré au groupe son nom, les Svinkels attend avec autant d’impatience la réouverture des salles qu’il attend celle des bars, chose pour laquelle Baste, Nikus, Xanax et DJ Pone sont évidemment fin prêts. Alors ils ont décidé de faire patienter le public avec quelques inédits de la grande époque. S’y retrouvent « Bons pour l’Asile », déjà connu des fans pour avoir illustré une vidéo de BMX au début des années 2000, et quatre autres titres aux noms prometteurs, entre insultes aux hippies, transposition de la préhistoire autour d’un briquet, et visions de malbouffe pleines de bactéries titrées en clin d’œil à la grande fusion française des années 1990. Mais ces morceaux réalisés au début des années 2000 ne sont pas que la déconne, comme souvent avec le Svink. Ils en disent parfois aussi beaucoup sur les préoccupations du groupe déjà prégnantes il y a vingt ans de cela. Ces excellentes vieilleries sont à retrouver sur les plateformes d’écoute modernes et à picorer comme les biscuits apéro qui annoncent le retour des hostilités. Car le nouvel album du Svink s’appellera Rechute. Chez eux c’est synonyme de retour, avec notamment une date d’ores et déjà programmée pour l’Élysée Montmartre.

« J’en ai marre du rap c’est soit des violeurs soit des reprises de Bamboléo, j’écoute la Septième de Beethoven sur la 125eme dans un gamos rose… » Si Butter Bullets n’a jamais caché un certain détachement à l’égard du rap français, tirant parfois vers le mépris, le ténébreux duo se pose aujourd’hui plus que jamais à l’écart d’un milieu musical visiblement abhorré par Sidisid. Dela et lui reviennent deux ans après Noir Métal, leur dernier album en date, avec onze morceaux qui sortiront le 04 juin. L’ensemble s’intitulera Sans titre. De ce projet, deux extraits sont déjà disponibles : « Miles Davis » et « Peu importe », représentatifs de l’atmosphère globale du disque, sombre et teintée d’hommages au temps d’avant. L’amour du groupe pour le rap n’est absolument pas nouveau, sa transposition musicale l’est davantage. Il y a en effet dans ce cru 2021 des références appuyées à une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Et alors qu’il avait tous les attributs du jeune con insolent il y a quelques albums de cela, Sidisid aka Prada Mane mute peu à peu en gardien du temple un peu aigri ( par son discours seulement, pas par la forme de sa musique ! ). Un peu aigri, mais pas totalement fermé cependant, puisque Limsa d’Aulnay et Double Zulu sont invités sur cet opus à venir. Rendez-vous dans quelques semaines !

Feeling blue. Dans la culture anglo-saxonne, c’est par une couleur que l’on définit le sentiment de tristesse. Une association d’idées aussi abstraite que poétique, qui sied à merveille à la mélancolie de Baby Keem. La preuve : son dernier single arbore une pochette aux différents tons de bleu. Il faut dire qu’à l’écoute de « no sense », dernier morceau du jeune rappeur de Los Angeles, un sentiment doux amer traverse le titre aux teintes nostalgiques. Nouveau protégé de Kendrick Lamar (dont il est d’ailleurs le cousin) et producteur pour plusieurs membres du label TDE, Hykeem Carter vole depuis trois années maintenant de ses propres ailes en solo. D’abord avec The Sound Of Bad Habit en 2018, et ensuite avec DIE FOR MY BITCH, disque révélation de l’année 2019, salué par Drake et une bonne partie du rap américain. Aujourd’hui pourtant, Baby Keem reste un secret encore bien gardé par ceux qui le suivent. Et par le Californien lui-même : discret sur les réseaux sociaux, Carter joue la carte de ceux qui veulent laisser parler la musique. « no sense » en est sans doute le plus bel exemple : puisant dans les affres et les déboires d’un amour naissant, Keem laisse voguer son spleen sur une mélodie lancinante co-composée par Jahaam Sweet (Drake, Post Malone, Lana Del Rey) pour mieux emporter sa peine. C’est beau et triste à la fois. Comme de la musique bleue, venue pour soigner son vague à l’âme.

À l’occasion de notre dernier podcast consacré au rap anglophone, nous nous sommes penchés sur la carrière de Harry Fraud, producteur new-yorkais qui fait un retour remarqué depuis l’an dernier. Pour mieux se plonger dans l’ambiance cinématographique du maître des vagues, nous avons concocté une playlist de nos morceaux favoris. À écouter en speed-boat au soleil couchant, sur une planche de surf ou en pédalo à la fraîche, comme vous le sentez.

« Cette fois Kaaris revient vraiment comme dans Or noir » : cette phrase, les auditeurs et auditrices l’ont entendu des centaines de fois ces dernières années. Or, malédiction du classique oblige, pas mal de déceptions ont marqué la trajectoire du Dozo – toujours moins que son partenaire de bagarre à Orly. Malgré quelques bons voire très bons titres, les dernières sorties du Sevranais n’ont pas conquis au point d’affirmer que le niveau d’Or Noir avait été retrouvé. La magie noire n’opère-t-elle plus ? Peut-être est-ce une illusion bien caractéristisée, celle qui fait penser qu’un jour son prince des ténèbres reviendra identique, que les sentiments seront les mêmes à la première écoute. En musique comme en amour, il faut savoir évoluer. Mais au seul son du tag de Therapy, collectif avec lequel il n’avait plus travaillé depuis 2016, les oreilles et les poils de l’avant-bras se dressent. Batteries cinglantes, sonorités à la fois grandiloquentes et menaçantes, associées à des jeux de contre-plongée dans le clip – notamment, sur un Kaaris affublé d’ailes noires : les retrouvailles font leur effet. « Château noir » – une image qui par ailleurs avait été utilisée pour teaser 2.7.0 – marque d’abord par la majesté glaciale et enveloppante de l’instru. Mais aucune phrase bien sentie ne laisse au sol ou ne fait éclater de rire, comme c’est le cas au détour de presque chaque couplet d’Or noir. On ne retient de « Château noir » qu’une pique à Jean Messiah – ça fait toujours plaisir – et le pré-refrain : quatre rimes suivies bien carrées, Ademo et « Nos » rimant avec « agressive et féroce », qui valaient bien que l’un des blazes des frères soit prononcé à sa manière. Peut-être faut-il faire le deuil de la finesse brutale et jubilatoire propre à l’écriture d’Or noir. Reste quand même une sacrée énergie, une noirceur ardente, portée surtout par l’adéquation entre l’instru et le style du rappeur, qui font que « Château noir » s’écoute avec un large sourire, les canines bien apparentes.