Pumpkin & Vin’s da Cuero, deux fois plus efficaces
Interview

Pumpkin & Vin’s da Cuero, deux fois plus efficaces

Avec leur album Astronaute, sorti en 2018, Pumpkin & Vin’s da Cuero ont concrétisé sur disque plus de quinze ans d’apprentissage pour délivrer un boom-bap efficace et libéré. Retour sur leur cheminement.

Photographie : Photoctet

Ils sont longtemps passés pour des « nobodies » pour reprendre leur propre terme. Pourtant leurs albums sont peuplés de featurings et leur trajectoire de rencontres. La leur d’abord. Couple à la ville, Pumpkin & Vin’S da Cuero portent à bout de bras un rap rarement médiatisé. Celui auquel il est souvent reproché d’être trop léché et peaufiné. La musique du duo a souvent essuyé le même reproche que celui fait à 20Syl, l’un de leur modèle : un hip-hop trop propre de « bon élève », trop respectueux des codes boom-bap et ne dégageant pas de thèmes forts. « Je pense que je suis arrivé dans le rap avec une telle idée de ce que ça devait être qu’au début, j’ai choisi inconsciemment certaines formes et thèmes et me suis sûrement un peu privée d’essayer d’autres choses » ne dit pas Pumpkin à un détour de cette interview ? Une quête d’épanouissement parfois faite dans la douleur.

Pourtant, depuis quelques années maintenant, celui ou celle qui a suivi l’évolution discographique de Pumpkin & Vin’S da Cuero n’a pu que sentir une libération. Cette impression, elle trouve sa quintessence sur scène, là où s’affirme mieux qu’ailleurs ce que la musique du duo recèle. Une énergie rare dans les beats et l’interprétation, associée à un mélange de lucidité et de bienveillance dans ses phases. Ce résultat, il est évidemment dû à une démarche artistique. Mais il est aussi lié à un parcours. Celui d’une rappeuse et d’un beatmaker qui ont dû apprendre à dépasser les réflexes de l’autoproduction, se confronter au milieu des professionnels de la musique et à utiliser les doutes et la lassitude pour mieux rebondir.

Ce que cet entretien raconte, c’est un parcours singulier à l’apparence banale. Ce qui l’est moins, c’est que peu d’artistes résistent aux désillusions du milieu de la musique et en ressortent autant grandis. Pumpkin & Vin’S da Cuero, eux, en sont revenus plus forts. Leur musique avec. En 2018, lorsqu’ils publient leur album Astronaute, ils affirment musicalement le point d’équilibre déjà entrevu depuis deux EPs. Celui qui permet enfin de ne se priver d’aucun thème, tout en restant fidèle à une éthique hip-hop, confortée par un son boom bap chaleureux et désormais plus explosif. Dans cet entretien réalisé au dernier trimestre de l’année 2018 et publié seulement aujourd’hui, le duo revient sur ce cheminement, celui de la professionnalisation autant que de l’épanouissement artistique. Il est propre à beaucoup de groupes en développement, mais peu en ressortent aussi efficaces.

Entre Paris et le reste du monde 1996 – 2005

Pumpkin : Je suis née en 1980. Je viens de Brest et je me sentais un peu enfermée là-bas. À Brest, il y a cette idée de bout du monde que j’ai vraiment ressentie. Tout arrivait chez nous en décalage, à une époque où évidemment, il n’y avait pas internet. Déjà que les choses arrivaient en décalage à Rennes, ville que certains Brestois considèrent comme Paris, alors à Brest, tu imagines ! À cette époque-là, avec un père niçois et une mère espagnole, je me suis dit que c’était illogique que je sois là. Alors dès que j’ai eu la chance d’aller voir ailleurs, j’ai foncé. J’étais au lycée, et à 16 ans, un type est venu nous présenter en classe un projet d’échange avec le monde entier. Il n’y a avait rien à payer hormis le billet d’avion. Pour moi, ça a été une évidence. J’ai pu choisir le pays que je voulais et je l’ai fait avec une logique simple : l’endroit à la fois le plus loin de chez moi et où on parle anglais. Ça a été l’Australie. On ne voyait pas ce pays comme on le voit aujourd’hui. Il n’y avait pas encore eu les JO de Sidney, il n’y avait pas internet qui fait relativiser les distances. J’ai atterri dans un bled dont la grande ville la plus proche était Adélaïde.

Quand je suis parti là-bas, je venais juste de commencer à faire du rap. C’était bien modeste, j’aimais bien écrire, j’adorais MC Solaar et avec une amie on avait monté un groupe : les Positive Mystik. [Rires] C’est l’époque des Helly Hansen, de la mode des baggy. Quand j’arrive en Australie, ils ne sont pas du tout branchés là-dessus. Et pourtant, c’est là-bas que je m’éveille vraiment au rap. Chez eux, je suis la petite Française qui débarque. À l’école, en cours d’anglais, j’ai une présentation à faire sur un sujet libre et je choisis le hip-hop, uniquement dans l’optique de rencontrer des gens. Je commence à traîner avec des petits groupes, dont certains deviendront connus là-bas par la suite. L’entourage des Hilltop Hoods [groupe de rap phare en Australie, NDLR], DJ Madcap, des gens comme ça. Grâce à eux, je découvrais des magasins de disques, une scène rap, j’écoutais l’émission de Madcap et Delta. C’était un nouveau monde pour moi, aussi bien en termes de culture qu’en termes de rap.

Quand je rentre en France un an plus tard, je vois que mes potes qui aiment le rap se sont bien bougés. Ils ont monté un petit groupe qui fonctionne à l’échelle locale. Ça reste très amateur, ils ne rappaient que sur des faces B par exemple. Mais à leur échelle, ils ont vachement progressé, au point qu’ils avaient pu ouvrir pour une date de Cut Killer. Pour nous, c’était extraordinaire, dans notre histoire locale à Brest, c’est vraiment une date phare qui a marqué beaucoup de gens. Avec ma copine des Positive Mystik, ça nous booste. On chauffe leur groupe et on décide de monter un collectif ensemble. Ça s’appelait Fat Kom Ifo. [Sourire]

Ensemble, on gagne un tremplin local. Le lot, c’est un accès en studio professionnel pour enregistrer une maquette. Brest est une ville de rock, et lorsqu’on est arrivés en studio, on l’a senti ! L’ingénieur du son n’a pas été bienveillant. On découvrait tout, et il ne nous a pas aidés ni conseillés une seule fois. Honnêtement, c’était catastrophique. Il n’y avait pas encore les dispositifs d’accompagnement d’artistes qui existent aujourd’hui. Ça nous a mis face à ce que c’est vraiment d’enregistrer des titres de hip-hop. Et puis en vrai, on est sortis de là hyper contents. On avait l’impression d’avoir fait un album alors que ce n’était qu’une maquette. [Rires]

Deux ans plus tard, alors que je suis en faculté, j’ai à nouveau la bougeotte et je pars en Erasmus à Barcelone. J’y vais avec mon copain de l’époque, qui faisait lui aussi partie de Fat Kom Ifo. Je devais rester là-bas six mois, en fait j’y suis resté six ans. [Rires] J’ai les mêmes réflexes qu’en Australie : chercher à rencontrer des gens qui font du rap. Je prends les gratuits culturels et note tous les concerts. J’atterris dans le showcase d’un rappeur catalan de Gerona : El Disop. J’y vais avec les maquettes de Fat Kom Ifo sous le bras, et à la fin du concert, je les présente à son backer, Marcos, qui deviendra mon meilleur ami à Barcelone. Il me met en lien avec la scène barcelonaise et de fil en aiguille, je me retrouve à évoluer là-dedans. Franchement, c’était une scène hyper dynamique, ça bougeait beaucoup. Ce qu’il se passait à la Sala Apolo [salle de concert importante à Barcelone, connue pour ses soirées autant que pour ses concerts de groupes indépendants, NDLR] par exemple, c’était fou.

J’ai commencé à faire de la scène, mais ce qui me motivait, c’était de rencontrer des gens. Le fait d’avoir une passion commune, ça crée des liens. Très rapidement, avec mon groupe de Brest, on a pu faire deux ou trois dates à Barcelone, accueillis à bras ouvert par des groupes locaux. Quelque part, j’étais plus dans l’idée de vivre le mouvement que de faire une carrière rap. C’est idiot, mais à Barcelone c’était un environnement super hip-hop. Ils étaient dans ce truc très collectif et multidisciplinaire, où dans le même crew tu avais rappeurs, taggueurs et danseurs, très do-it-yourself. C’était l’inverse de ce que je voyais à Brest, où c’était très hardcore et où tout le monde se tirait vers le bas : bagarres au concert et qui à force font que plus personne ne veut en organiser ou en accueillir, tous les groupes qui parlent mal les uns des autres, ce genre de choses. En plus Yann Lean, notre beatmaker, avait des inspirations éléctro, ce qui était super mal vu. À Barcelone, d’un seul coup, le rap devient bienveillant ! Et il faut savoir qu’à Barcelone, ils sont fans de rap français, particulièrement de rap marseillais. Les mecs regardaient la France avant de regarder les USA. Falsa Alarma, un gros groupe local, était passionné de rap marseillais. Et puis je dois reconnaître qu’il y avait ce truc exotique, mais dans les deux sens. Une Française qui rappe, ça attirait vachement la curiosité !

 

« À Barcelone, je découvre un rap bienveillant »

Ça a été hyper bénéfique, car j’ai pu me tester à plein de choses. Honnêtement, j’étais loin de savoir clairement quel rap j’avais envie de faire, ce que j’avais envie de dire dans mes morceaux. Ça m’a permis d’expérimenter plein de choses et de commencer à me trouver. J’ai appris à me connaître en fait. Ce qui est paradoxal, c’est que je viens d’une famille d’artistes. Mon père est pianiste, mon grand-père était musicien, ma mère est danseuse de Flamenco. Comme tous les enfants je chantais, et mon père me disait souvent que je chantais faux. C’était un musicien, et quelque part, je recevais ça comme des signaux que ce n’était pas pour moi. C’est d’ailleurs ce qui m’a plu dans le rap quand je découvre Solaar : on peut chanter sans chanter ! J’étais déjà intéressée par l’écriture, j’entends un mec qui écrit bien, qui chante sans chanter, parle en rythme, ça me choque ! Mais moi, je n’avais aucune volonté de faire carrière dans l’art. Je me destinais vraiment à avoir un travail « normal. » J’ai vu mes parents qui avaient un métier très dur. Le monde du spectacle est extrêmement difficile, et je ne me projetais pas là-dedans. Quand j’ai fait mes premières maquettes, et même jusqu’à 2012, c’était un hobby. Un hobby que je prenais au sérieux, mais je n’envisageais rien.

Vin’S da Cuero : Pour moi, c’était tout l’inverse. J’ai des origines chiliennes du côté de ma mère, mais je suis un pur Parisien. Je n’ai vécu qu’ici pendant vingt-cinq ans. Je suis plus jeune que Pumpkin, et il y a du rap à la maison puisque ma mère en écoute. Ce qui me branchait, c’était vraiment le rap américain. Mes premiers souvenirs d’albums que je possède, c’est Take a Look Over Your Shoulder de Warren G. Je ne m’intéressais pas au rap français, si ce n’est Première Consultation. En 2000, j’ai 14 ans, et je viens de prendre les albums de Dre et d’Eminem en pleine tête. J’étais également obnubilé par les clips américains qui avaient un côté décalé, ceux que pouvaient faire Method Man et Redman, Missy Elliot, Eminem, Busta Rhymes. Et un jour, en partant en vacances, je me suis persuadé que je devais rentrer à Paris en sachant rapper. [Sourire] Sauf que j’étais hyper nul ! On était plusieurs à essayer de rapper parmi mes amis, et on ne voulait pas que ça se sache. On avait trop peur de passer pour des nazes devant les grands frères qui pour la plupart rappaient. Donc ce qu’on faisait, c’était en cachette dans nos chambres. Même lorsqu’on se retrouvait dehors, on avait changé de quartier [Oberkampf, NDLR], de peur de se faire griller par les plus grands. [Rires]

P : Ce complexe de ne pas être assez fort, je l’ai longtemps eu. Et comment tu switches à te dire, « mais si je peux le faire », c’est toujours marrant de chercher d’où ça vient.

V : Moi c’est venu de mon père ! Je vivais exclusivement avec ma mère durant le collège, puis durant le lycée je pars vivre chez mon père. J’avais un ordi dans ma chambre, j’avais installé Hip-hop eJay dessus et comme j’étais le seul de mes potes à avoir facilement accès à un ordinateur, je suis devenu un peu le beatmaker pour les copains du lycée. J’avais un groupe qui s’appelait L’Art en Son, avec mon pote Amine. On rappait tous les deux et je faisais les productions. J’enregistrais dans ma chambre, de façon ridicule, et un jour mon père passe à ce moment-là. Il me regarde et me dit : « T’es quand même meilleur beatmaker que rappeur. » Je l’ai regardé, et ça a été un déclic. Me prendre juste cette vérité toute simple, ça m’a fait me dire ce truc tout bête : « Mais pourquoi je persévère à m’enregistrer rapper alors que je n’aime pas ça ? Pourquoi je perds ce temps que je pourrais consacrer au beatmaking ? » En plus, c’était aussi le début des forums sur internet sur lesquels on postait tous nos démos, et les retours étaient toujours les mêmes : « Ah il y a un rappeur qui est mauvais, mais bon, c’est lui qui fait les prods, donc ça va. » Ça a été le déclic et j’ai arrêté de rapper. [Rires]

P : À Barcelone, en me confrontant aux gens, j’ai aussi appris ça : accepter de comprendre quand je ne rappais pas très bien, identifier quand j’avais fait une collab’ de merde, repérer les mauvaises rencontres. Barcelone c’était vraiment ma première formation, les premières fois où je me confronte. Par exemple, Marcos avait un projet avec des musiciens, Aerolineas Subterráneas, et j’étais devenu leur backeuse. Backer en espagnol, c’est une toute autre expérience. Être sur scène avec des musiciens, être la seule meuf, donc taffer ta répartie en ne rappant pas dans ta langue, c’était vraiment génial.

V : C’est cette adrénaline de la scène qui m’avait donné envie de rapper, parce que j’avais l’impression que la scène, c’était quelque chose dont les beatmakers étaient interdits. Ils étaient très peu mis en avant, et pas du tout sur scène. Donc c’est aussi pour ça que j’avais envie de rapper : pour cette adrénaline, ce truc où tu soulèves les foules. Le plus ironique là-dedans, c’est que peu après, je suis devenu agoraphobe. [Rires] J’avais arrêté le lycée pour me consacrer à la musique, et là je me dis : « Mais en fait, la scène, ce sera jamais possible pour moi. Comment je vais faire pour gagner ma vie en tant que musicien si j’ai peur de la foule ? »

P : Pour moi, c’est la scène qui me permet de connecter avec plein de gens. Par exemple, en 2007, il y avait le festival Cultura Urbana. C’était un très gros événement à Madrid qui n’existe plus aujourd’hui. On était là avec Aerolinas Subterranas, et à l’affiche il y avait Booba, Cut Killer, mais aussi des gens avec qui je rapperai plus tard, comme les Foreign Beggars, The Procussions et surtout Hocus Pocus, puisque 20Syl sera plus tard quelqu’un qui comptera beaucoup lors de nos débuts.

 

Remixes et travail collectif 2005 – 2010

V : Avant 20Syl, quelqu’un qui a beaucoup compté dans nos trajectoires, c’est Supafuh. C’est vraiment lui qui m’a permis de franchir un cap en production. En 2006, en pleine époque Myspace je suis tombé sur sa page. J’ai entamé la conversation avec lui, il écoute des sons de L’Art en Son et tombe sur un titre qui sample des percussions de natifs américains sur un breakbeat boom-bap. Je crois qu’il a aimé tomber sur un gamin de vingt ans qui essayait de faire un son avec une couleur nineties. Il a entamé la conversation, et on est devenu potes. Très vite sous son influence, je me suis concentré sur le sampling. Il publiait beaucoup de remixes de rap américain sous le nom de VIntage BEats League. Il officiait avec DJ Batsudai. Il était aussi pote avec le stéphanois Kefyr, avec les anciens d’IPM, avec Gas, avec Lucien Sezes. Moi ça m’impressionnait. Je l’ai tanné pour monter un collectif, et à force, il a fini par monter ce collectif, qu’il a appelé Vibe League. J’en faisais partie. Puis rapidement, il y a eu une deuxième vague de rappeurs qui ont incorporé le collectif, dont Pumpkin, via Marshall’Ombre de La Doxa.

P : Marshall est quelqu’un que j’ai rencontré à l’époque où j’étais à Barcelone. Il m’a contacté via Myspace. Il m’a proposé de passer à Lyon, chez un beatmaker avec lequel il bossait. Et ce beatmaker, c’était Supafuh ! Supafuh est quelqu’un de très bienveillant. On a finalement fait le morceau, qui n’est jamais sorti. Ce n’est pas plus mal. [Rires] Je reste en contact avec Supafuh et je sors ma première maquette en solo à Barcelone quelques semaines plus tard, produite par DJ Plutonium. [Rires] C’était enregistré à l’arrache dans un studio de répétition, pas de mastering, pressage CD cinq cent exemplaires, et j’appelle ça Le Vernissage, avec téléchargement en ligne. À cette époque-là, quand tu mettais ta musique en téléchargement gratuit, tu ne faisais jamais moins de 1 000 téléchargements.

V : Ma première maquette a fait 5 000 téléchargements alors que c’était une horreur ! J’espère que tout le monde l’a effacée. [Rires]

P : Je voulais absolument du CD pourtant. Pour moi, le téléchargement c’était cool, mais l’objet, c’était une façon de montrer que t’étais allé au bout. Il me fallait un disque. J’ai pris un deuxième taff pour financer tout ça. Pendant neuf mois, j’ai bossé dans un Pizza Hut à Barcelone en plus de mon premier boulot. Ce qui est complètement débile, c’est que ce sont des CDs que je donnais ! Enfin, non, ce n’était pas débile car c’était pour me faire connaître, pour rencontrer des gens avec qui faire du son. C’était une carte de visite un peu luxe. Mais tant de sacrifices pour des CDs que tu donnes, il faut vraiment être passionnée. Je n’étais pas encore rentrée dans la Vibe League et j’envoie un CD à Supafuh. Il l’écoute et me demande de lui envoyer les a capelas. Il m’a remixé tout le projet, sans rien me dire et c’était bien au-dessus de l’original. Les sons étaient vachement bons, il avait même arrangé ma voix, tout mixé, fait des traitements, c’était un autre disque. Ça a été une révélation pour moi. Il a ce talent du remix que plein de gens n’ont pas : il écoute ta voix, cherche des sons qui matchent avec elle, trouve les samples qui vont, il est vraiment trop fort pour ça. Ce sont finalement ces remixes de Supafuh qui font de moi une rappeuse en fait.

Ça nous lie et j’intègre la Vibe League. On met tout ça en téléchargement sur Myspace à l’époque, sur des forums, celui de 90bpm, le vôtre à l’Abcdr. On faisait des topics mais comme personne ne connaissait, le truc tombait dans les limbes des forums. On faisait nos petits « up » pour faire remonter les topics. [Rires] J’ai eu mon premier article dans un magazine papier en Espagne, un truc hyper pointu qui s’appelait Serie B. J’étais hyper fière ! Lire une critique de ce que je faisais venant de quelqu’un d’extérieur, ça rendait réel ce que je faisais. De son côté, Supafuh veut qu’on bosse ensemble et on part sur l’idée d’un EP. Je pars une semaine à Lyon pour travailler sur le disque. Avec le recul, je n’étais pas douée. Mon écriture était compliquée, je n’avais pas encore intégré ce rapport entre l’écrit et l’oralité. J’avais trop de mots, j’en choisissais qui compliquaient la compréhension, d’autres qui n’ont pas de belles sonorités à l’oral. Supafuh m’a appris à prendre conscience de tout ça. C’est vraiment quelqu’un qui met à l’aise, qui t’aide à faire sortir le meilleur de toi et qui te donne confiance. Moi j’ai conscience que je suis à des années lumières de ce que j’aimerai faire, mais quelque part, j’accepte d’être en formation, alors je m’accroche, je suis une studieuse. Et j’ai un kiff d’une certaine manière, car tu sens qu’on te met sur la bonne voie.

V : Un truc qu’il faut savoir, c’est que Supa’ n’avait pas un home studio à l’arrache. Il avait un peu de matos et il avait carrément construit avec son beau-frère une petite cabine pour les prises de voix, en bois, dans son appartement. Tu rentrais là-dedans, tu te sentais comme dans un vrai studio. Un petit studio, mais un vrai studio. Quand tu n’avais pas l’habitude, c’était le paradis sur terre.

P : À l’issue de cette semaine, on fait un Vlog avec deux appareils photos merdiques. Aujourd’hui, avec les youtubers, les équipes de communication, les réseaux sociaux, ça semble terriblement banal. Mais à l’époque, c’est rare de faire ça. Je rentre à Barcelone, notamment avec plusieurs instrus de différents producteurs que connaît Supafuh. Dedans, il y a celle de Vin’S qui deviendra « L’Ascenseur ». Mais le retour à Barcelone est dur. Je reviens à la vie réelle, c’est un peu le coup de blues. Et c’est là que je sors plusieurs textes dont celui de « L’Ascenseur », qui reste un des morceaux que je préfère aujourd’hui. Je contacte Supafuh et je lui dis : « en fait j’ai trop de choses ! » L’EP se transforme finalement en album, car je commence à travailler sur les instrus avec lesquels je suis rentrée, ainsi que des instrus que je récupère en Espagne. En fait, Supafuh est le réalisateur de cet album, beatmaker principal, mais il n’est pas le seul. Il y a Plutonium, avec qui j’avais fait ma première démo, El Puto Coke, un producteur de Galice, Pater Jacob, un ami de Barcelone, et Vin’S. On replanifie une nouvelle session et on transforme de façon concrète l’EP en album. Supafuh est bien calé en production, mais en mixage, il en est encore à ses débuts, et se forme également sur ce disque. Il s’est mis une grosse pression, la barre haute. Très haute. Sa référence en mixage, c’est Prose Combat. Autant te dire que c’est un niveau de mixage, et de moyens, assez dur à atteindre. Il a travaillé et retravaillé le mix durant… ?

V : Deux ans !

P : On se met ensemble avec Vincent. En un mois, je quitte tout à Barcelone et m’installe avec Vincent à Paris, sur un coup de tête.

V : Et au début, on ne fait rien. Il y a cet album en stand-by.

 

Pumpkin - « L’ascenseur

P : Il fallait aussi qu’on apprenne à se connaître. Rappeuse/Beatmaker, ça aurait pu être « vas-y lance un instru, je rappe. » Mais non en fait, je ne voulais pas ça. Ça me bloquait.

V : On en parlait tout le temps de cet album. On communiquait avec Supa’ pour savoir où il en était. « Quand est-ce que ce sera prêt ? » Un an et demi pour mixer un album, c’est gigantesque. Il y avait des moments où c’était mixé, mais il n’était pas content du résultat.

P : Ça n’en terminait jamais. Entre temps, j’avais envoyé des versions de l’album à plusieurs structures, avec des lettres d’accompagnement.

V : Un truc très bien fait. [Sourire] Et une stagiaire de chez Wagram finit par te donner rendez-vous.

P : Avec la naïveté de l’époque, j’étais touchée qu’on me contacte. Mais c’est une stagiaire quoi ! Elle ne pouvait rien faire, c’est juste la personne qui fait les premiers tris. J’imagine qu’on lui a dit « forme-toi en rencontrant des gens et si tu kiffes un truc, tu nous le passes. » C’est ce qui est arrivé. Mon disque est passé en commission au sein du label et ça n’a jamais été plus loin.

V : Ça faisait très cliché, mais ils t’avaient posé la question : « Si pour la radio, on doit changer le morceau de telle façon ? » Premier rendez-vous avec une maison de disques, on te balance ça, c’est vraiment le cliché du milieu… Ça nous a refroidis tout de suite. Puis en 2009, Supafuh envoie l’album.

Premiers disques, 20Syl et do-it yourself 2009 – 2012

P : Je le sors avec une aide à l’autoproduction de la Sacem. Aujourd’hui encore, quand tu vas sur le site de la Sacem, dans la partie aide et développement des artistes autoproduits, il y a une bannière avec plein de miniatures des disques sortis avec cette aide, et il y a encore le mien. [Rires] J’avais touché 3 000€ et on voit les choses en grand !

V : Hop, release party à la Scène Bastille ! [Rires] On ne connaissait personne à Paris et on fait ça. [Rires]

P : Plein de fois on a eu des subventions, avec Paris Jeunes Talents par exemple. C’était génial, il y avait plein de sous avec ces aides.

V : On les a utilisées avec plein de bons sentiments, mais en fait, quand tu es complètement inconnu, tu n’utilises pas de l’argent pour une release party dans une salle de 400 places. [Rires]

P : Non, c’est vrai, c’est la folie des grandeurs. [Sourire] Mais en fait, de la même façon que celui qui va fêter son album en s’offrant un carré VIP et payer des bouteilles de champagne pour les potes, il y a cet esprit « vas-y, on s’amuse. » Nous on s’est amusés en faisant une belle release party dans un endroit cool. C’était débile mais c’était cool.

V : C’est vrai, il y avait Beatspoke qu’on a fait venir de Barcelone. Il y avait aussi DJ Suspect et Hugo LX en ouverture avec leur projet Funk League.

P : Il y avait Cool Connexion, Jazzy Bazz, c’était cool. Après, on a joué devant soixante personnes.

V : [Il rit]

P : On avait fait des affiches, posé des flyers un peu partout. C’est rigolo, c’est même touchant. On y croyait à mort ! Avec le recul, je vois ça avec vachement de bienveillance et de tendresse. Même la période où j’en suis au point de travailler à Pizza Hut pour pouvoir donner des CDs, quelque part, ce jusqu’au-boutisme que j’ai eu, avec le recul, ça me touche.

V : On ne connaissait rien du milieu de la musique aussi, hormis tous les on-dit, assez clichés mais pas toujours faux, que tu peux entendre partout. Du coup on avait ce côté naïf de faire les choses par enthousiasme et envie, en pensant que quoi qu’il se passe, ça serait cool. La release party, c’est exactement ça, et c’était cool ! Débile mais cool.

P : On sort l’album sans distributeur !

V : En fait, tu fais des trucs cool mais sans être au courant de toutes les choses pragmatiques qu’il faut faire, qu’un projet, ce n’est pas seulement un bon mix, des CDs, des affiches posées dans Paris et une salle cool pour fêter la sortie. En plus, dans ce milieu, tu te heurtes à beaucoup de gens blasés ou très négatifs. Mais à ce moment-là, on ne connaît pas tout ça, on est juste trop contents et on fait de notre mieux pour faire des trucs qu’on trouve cools. Et ce qui nous impressionnait le plus, c’était que des gens viennent distribuer des flyer à l’entrée de notre concert. [Rires] C’était la consécration, ça veut dire que ton concert est officiel !

P : C’était un fantasme de faire cette soirée. C’était le même délire que dans Wayne’s World quand ils ont les pass backstage. [Rires] On a vraiment été au bout des choses. [Rires] Et ça résume un peu notre état d’esprit : on a toujours lancé la machine nous-mêmes, sans attendre personne. C’était hyper maladroit, mais sans ça, on n’aurait jamais commencé à apprendre. Ça nous a permis de nous confronter à toutes les erreurs à ne pas faire.

« Avec le recul, notre jusqu’au-boutisme me touche »

V : Ni Pumpkin ni moi ne connaissions des gens. Les seules choses du rap et du milieu de la musique que j’avais pu observer, c’est via mon père qui était proche de Fred Hanak et toute l’équipe. J’ai d’ailleurs vécu un moment chez ma belle-mère plus jeune, qui était en colocation avec Gloria Reiko, la manageuse de Ddamage, La Caution, et de Tsunami Addictions, le label. À 17 ans, j’ai passé trois mois dans cet appartement où tu avais les mecs de TTC, Fred Hanak, qui passaient. C’était mon premier contact avec des gens de ce milieu, et c’était plutôt le genre de rap français que je suivais. Mais je ne pouvais pas prétendre les connaître, je les avais juste vus. Quand Cécile aménage chez moi, je suis agoraphobe. Je passais mes journées enfermé à faire des sons et finalement, il y a eu une impulsion qui nous a permis de faire des rencontres : faire un podcast. j’ai appelé ça le podcast de Vin’S. J’invitais des gens à ce podcast, dont le concept était que des gens viennent diffuser des sons qu’ils aiment et en parlent. Xavier Vaution, Kohndo, Alexandre Nassar qui nous a fait rencontrer China Moses, Emmanuel Forlani, ces gens sont venus. C’était notre première impulsion : « maintenant, faut arrêter de déconner et rencontrer des gens. »

P : Avec le recul, c’était quand même hyper cool que des gens viennent au podcast de nobodies.

V : Je pense que c’est le concept de passer des sons et en parler qui a motivé des gens. Il n’y avait pas d’interviews. J’avais également monté mon propre forum avec des potes, qui s’appelait hiphop4real, car on était saoulés par Rap2K, même si Sagitarius [membre de l’équipe du site Rap2K, modérateur de leur forum, NDLR] était un pote. C’est un moment où on ne fait pas grand-chose. Cécile ne faisait pas vraiment de sons.

P : J’étais vraiment dégoûtée du rap !

V : Et le vrai truc qui a lancé la chose, c’est durant la préparation de mon EP Solo Put it on Wax. En 2010, Pumpkin avait sorti son premier vinyle. [Ainsi de suite, NDLR]

P : Ce n’est pas moi qui l’ai sorti ce vinyle, mais le beatmaker Dandy Teru de la Vibe League. Il voulait lancer son label, Blue Corner. Ce vinyle lié à L’Année en décembre, c’était le premier projet de son label, qui est mort aussi vite qu’il est né, et j’ai racheté les 300 exemplaires du disque. Dessus, il y a des morceaux issus de L’Année en décembre et des remixes.

V : Je voulais sortir mon EP de production. On avait les vinyles de Cécile, moi je préparais le mien, et on n’avait aucune structure. Moi j’étais dans les modèles américains de mecs qui montent leur structure, comme Roc-A-Fella, toutes proportions gardées bien sûr.

P : Et en France on admirait beaucoup OnandOn [label consacré aux productions de Hocus Pocus et C2C, NDLR], qui géraient eux-mêmes leur production.

V : On voulait faire pareil. On a trouvé ce nom Mentalow. On a réservé le nom de domaine et voilà…

P : Trouver ce nom, ça a été le déclic. En fait, on a trouvé un nom pour un truc qui n’existait pas. Une fois qu’on avait le nom, il fallait faire le reste, pour que ce nom ne reste pas orphelin. La baseline, c’est d’ailleurs « Mentalow is not a music label, although it might become one. » On ne trouvait pas cool tous ces groupes qui prétendaient avoir leur propre label parce qu’ils avaient un nom, alors qu’au final, c’était juste un logo d’autoproduction. On ne voulait pas se raconter de salades.

V : D’ailleurs, ça s’appelle Mentalow Music, et non Mentalow Records. À ce moment-là on est juste deux personnes qui veulent sortir un disque et ne veulent pas attendre. C’est l’époque où tu envoyais encore des maquettes aux maisons de disques. En France, elles ne chassaient pas encore sur Myspace ou sur les réseaux sociaux comme aujourd’hui. Aux USA, ils le faisaient, avec Lily Allen par exemple, mais pas en France, c’était marginal. Alors plutôt que d’attendre, sortons des projets. Ça a commencé comme ça et le premier disque avec le nom Mentalow, c’est mon EP Put it on Wax, avec Racecar en featuring.

P : Ensuite l’EP Silence Radio arrive. C’est là que ça devient intéressant. Ce titre est peu à double-sens. Il y a la communication entre les humains, mais aussi l’invisibilité artistique, qui était un sens assumé. C’était une petite provocation. À ce moment-là, je me rends compte que d’un côté je ne peux prétendre à rien, et surtout pas passer à la radio. Et c’était sûrement aussi un peu par anticipation de la suite, des difficultés que tu rencontres à te faire connaître.

V : Parce qu’on se rendait compte que c’était dur.

P : Ce qui est marrant, c’est que ce titre valait même pour le processus de création de l’album. Je suis responsable d’une boutique de fringues galerie Vivienne et j’avais pratiquement aucun client. L’album je l’ai quasiment écrit qu’au travail et il se trouve que je perds mon boulot juste avant la sortie de ce long EP. Quand ça m’arrive, je me dis : mais finalement, c’est cool de perdre ce boulot ! J’ai deux ans de chômage, c’est peut-être l’occasion de vivre ce projet comme une professionnelle de la musique, non ? C’était le moment. Même si après il avait fallu reprendre une vie un peu plus conventionnelle, je voulais aller au bout du truc. Ne pas avoir la frustration de n’avoir jamais essayé ou d’avoir fait les choses qu’à moitié. C’était la première fois que je réalisais réellement un album : choisir les featuring, travailler sur la pochette, décider avec qui j’allais mixer, masteriser. Vincent m’a épaulée, m’a aidée, mais je dirigeais ce disque. C’était une première expérience et le silence radio était là aussi. J’ai du mal avec le travail en équipe, je suis rapidement insatisfaite, je trouve toujours tout trop long. Il y a des gens qui ne répondent pas, aux demandes de featuring par exemple. Celui de Metropolis, je l’ai reçu le dernier jour du mixage ! Son couplet est arrivé en dernière minute, mais vraiment. Comme il est fort, ça défonce tout de suite, mais c’était un stress.

V : C’était aussi le tout début d’un truc qui nous arrive encore beaucoup. C’est un disque où il y a de beaux featurings : DJ Vadim, Ty, 20Syl, Metropolis des Foreign Beggars. Ça a été le début du truc où des gens se disent : « mais comment ça se fait que ses artistes, que personne ne connaît, ont accès à des artistes reconnus et qu’on apprécie ? » 20Syl était en plein boum de C2C, Vadim, Ty et Foreign Beggars ne sont pas des inconnus en Angleterre. Les gens se demandaient toujours : mais que font ces artistes avec des nobodies ?

P : Alors que ce sont tout simplement des gens qu’on apprécie et avec qui on a souvent passé un bon moment avant même de décider de partager un morceau.

V : Je pense qu’en plus, beaucoup de Français ont sous-estimé l’ampleur de certaines scènes. Je ne dis pas ça tant au sens de la reconnaissance mais de leur portée géographique. Nous, on était clairement dans un microcosme rap qu’on pourrait qualifier d’alternatif, avec un côté électro. Mais en ayant eu un pied à Barcelone via Pumpkin, avec la Vibe League aussi dont certains étaient à Berlin ou en Irlande, on a tout de suite regardé cette scène de façon européenne, pas uniquement de façon franco-française. Beatspoke à Barcelone que côtoyait Pumpkin, connaissait Foreign Beggars par exemple. Dès le début pour nous, les connexions avec l’Espagne, avec l’Angleterre, c’était normal. Et même, il y a une vraie solidarité au niveau de cette scène underground : les gens s’échangent les contacts pour jouer dans leurs villes respectives, c’est tout un réseau en fait.

P : Après, évidemment, un featuring te rend plus visible, aussi sincère soit-il. Clairement, le coup de projecteur sur Silence Radio qui nous a permis de faire ensuite les Inouïs du Printemps de Bourges, c’est la présence de 20Syl. Sa présence ne fait pas tout, évidemment, mais oui, ça participe à la visibilité, peut-être même à la légitimation. C’est comme lorsque j’ai été à Skyrock avec C2C. Jamais je n’aurai imaginé finir à Skyrock et je me retrouve là-bas avec eux, Oxmo Puccino, Gaël Faye, Fisto… Evidemment que le regard des gens bascule quand ils te voient freestyler avec ces gens-là. Mais c’est tout sauf une frustration. Je suis hyper fière et touchée que ces gens-là pensent à moi ou acceptent de collaborer à ma musique.

« Beaucoup de Français ont sous-estimé l’ampleur de certaines scènes »

V : On a sorti l’album en autoproduction, mais distribué par Musicast, qui était avec nous depuis 2011 et mon projet Put it on wax. On avait mille CDs et trois cent vinyles et ça ne partait pas. On a sorti ça en novembre, en contactant tout le monde et on avait zéro retour. La semaine de la sortie de Silence Radio, on en a vendu 6. Énorme coup de massue. On a décidé de se tourner vers des attachés de presse. On a emprunté de l’argent à notre famille et on a eu notre attaché de presse après la sortie de l’album, ce qui ne se fait pas habituellement. On a tourné un clip, celui du morceau « Play », qui est produit par 20Syl. C’est à partir de ce clip que l’attaché de presse a commencé à bosser. Et quelque chose qui joue, c’est que c’est un moment où il y a un besoin de rappeuse, où il y a le fantasme de la nouvelle Diam’s. [Pumpkin tressaille] C’est un fantasme qui existe encore d’ailleurs.

P : Je tressaille parce que « la nouvelle Diam’s », c’est relou. Quand on a fait Bourges, on a été approchés et tu vois direct dans les yeux des gens comment tout fonctionne. Quand Sianna est arrivée, elle a été reprise en main par les gens de Diam’s. Comment Chilla a été prise en main au niveau de son image, comment tout ça est amené, tu le grilles à 100km et d’ailleurs, certains te le disent cash, ne s’en cachent pas. Et combien d’articles commencent aussi par « la nouvelle Diam’s. » Mais lâchez-nous, et lâchez-la elle aussi, elle a le droit de faire autre chose.

V : Ça se sent qu’il n’y a la place que pour une d’un point de vue média. Il y a vraiment ce truc de la nouvelle rappeuse. Et c’est même vrai aux USA, où tu vois qu’il y a une espèce de choix à faire, soit Nicky Minaj, soit Cardi B, comme si on attendait que le succès de l’une fasse disparaître l’autre de la scène. Mais il y a vachement à faire avec les deux, pourquoi les mettre en opposition ?

P : On nous met en opposition entre meufs. Très souvent les débats c’est : « moi je préfère Casey. Ah non, moi je préfère Billie Brelok. Ah, bah moi je préfère Pumpkin. » Mais on s’en fout en fait ! Y a de la place pour plein de gens. Même des programmateurs de salle ont l’impression que s’ils ont booké une rappeuse, ou qu’ils ont fait une seule soirée avec uniquement des rappeuses, ils ont fait le quota pour l’année. Mais quand tu commences à réellement regarder, il y a combien de festivals qui sont des réunions de mecs ? La dernière fois, Redbull avait fait un truc de rap à la Cigale, c’était en 2016 je crois, et il n’y avait pas une meuf. Même pas une danseuse, une DJ, une productrice ou quoi, pas une ! Il en existe pourtant ! On n’est pas obligé de faire une soirée meuf pour mettre des meufs sur scène quand même ? Ça me perturbe. Et parfois, malheureusement, ça joue à ton avantage : on te donne un coup de projecteur uniquement parce que ça fait bien de mettre une fille en avant.

V : Et pour Silence Radio, le terme « la nouvelle rappeuse » revenait beaucoup dans les quelques articles que nous avons eus. Puis ce truc s’est perdu, parce qu’à un moment, les gens identifient une autre « nouvelle rappeuse. » C’est vraiment une à la fois, comme s’il n’y avait de la place que pour une.

P : En fait, quand t’es une rappeuse, tu n’es pas un rappeur comme les autres, c’est ça qu’on te dit. T’es une femme qui fait quelque chose. Soit tu tombes dans le truc « tu rappes bien pour une fille », soit tu tombes dans le truc « je ne t’écoute pas parce que t’es une meuf. » On m’a même demandé en interview ce que ça faisait d’être une meuf blanche qui rappe. Le truc, c’est comment ne pas tomber dans les pièges et utiliser cette exposition en tant qu’artiste. J’ai eu un éveil sûrement un peu tardif à une conscience féministe. Puis sur les questions de genre en général, qu’est-ce que c’est d’être une femme, que ce soit dans le rap ou la vie en général. Plus que jamais, j’ai envie de m’amuser de ce qu’on me renvoie et des clichés qu’on entend dans la société. Le jour où j’ai vraiment compris ce que voulait dire le féminisme… [Elle réfléchit] En fait, il y a souvent un temps long entre le moment où je comprends et m’approprie quelque chose et le moment où je le restitue. Je n’aime pas parler trop vite, m’enflammer. Je préfère digérer. Il y a aussi ce questionnement sur ce qu’est être une femme aujourd’hui, sur comment j’ai envie de vivre ma féminité. Pourquoi est-ce qu’un jour, j’ai envie de me maquiller, mettre des talons, et le lendemain, dans un magasin, je trouve que ce sont les fringues de mecs les meilleures ? C’est un exemple bête, mais tu te questionnes. Changer de coupe de cheveux, c’est aussi une expérience sociale, en particulier chez une fille avec une coupe comme la mienne. C’est hyper intéressant. Après, je parle de mes expériences, de moi, mais j’essaie de faire en sorte que ça soit des expériences universelles. Et durant l’élaboration de notre dernier album, j’ai simplement eu envie d’en parler, d’autant plus que ce sont des thèmes qui reviennent peu dans cette musique, pas suffisamment en tous cas. Aux USA, il y a une scène d’artistes clairement identifiés comme queer on va dire, pour simplifier. Moi je ne me revendiquerai pas de ça mais on peut tous s’approprier ces sujets-là. J’ai aussi ce truc, d’artiste un peu égocentrique, de vouloir comprendre qui je suis à travers la musique. Il y a une part d’auto-définition dans ce que je fais. Et c’est une réflexion qui ne s’arrête jamais. Un truc sur lequel on m’interroge souvent, c’est ma coupe de cheveux depuis qu’ils ne sont plus longs. C’est un exemple mais ça montre bien les questions qu’on te renvoie. Et en soi, je ne peux pas dire que j’en veux aux gens de me demander ça,  mais ça me montre une manière dont je suis perçue. Donc je finis par m’interroger, c’est même troublant parfois : est-ce que tu fais des choix pour toi ou pour plaire aux autres ? Mais qui suis-je ? Est-ce que c’est ça que je veux ? Etc.

V : Cette période, c’est de toute façon le moment où on se frotte au milieu professionnel pour la première fois. À travers les interviews par exemple. On avait comme seule expérience de trouver des financements via la SACEM, Paris jeunes talents, mais c’était juste faire des dossiers. On connaissait la partie artistique également, quelqu’un comme 20Syl, Pumpkin l’a rencontré la première fois en 2006. Mais toute la partie professionnalisation, que ce soit les attachés de presse, les distributeurs, ou même notre participation aux Inouïs du Printemps de Bourges, c’était nouveau pour nous ! Le Printemps de Bourges, c’est un peu le marché de la viande de la musique française. Des professionnels viennent te voir sur scène, en cinq/dix minutes ils se font leur avis, décident si tu peux les intéresser ou non pour les cinq ans à venir alors que tu es un groupe en développement, donc changeant par définition puisque tu es en apprentissage. Ce premier contact avec l’univers pro de la musique, c’est une découverte de tout un tas de réalité. Cette période, c’est aussi le moment où Youtube et les clips prennent beaucoup de poids. Donc même en termes de commentaires sur internet, d’un coup tu deviens exposé.

P : « Va t’étouffer avec ton tampax. »

V : Ça c’était pire, c’était de la part d’un journaliste, dans le genre malveillant on ne fait pas  mieux. C’est au-dessus des commentaires pourris d’internet. Et pour revenir à Bourges, l’expérience nous a apporté quelque chose, mais avec le temps. Sur le coup, ça n’a pas été évident. Ils venaient de changer de formules, des découvertes du Printemps de Bourges, c’était devenu les Inouïs et c’était plus beaucoup pro. On était avec Nemir, Set & Match, La Gale qui s’était faite descendre d’ailleurs, Fauve… Des groupes qui parfois ont déjà beaucoup tourné, avaient parfois déjà signé, Nemir était chez Barclay par exemple, et sont très solides sur scène. On était pas au niveau comparé à un Némir ou Set & Match par exemple, qui eux aussi étaient signés chez Atmosphériques.

P : Aujourd’hui, chaque personne qui me dit qu’il va faire Bourges, je lui dis d’avoir un manager de confiance. Dans une carrière, ça peut être un moment hyper important donc déjà, tu as le trac. Mais surtout, tu vas être sollicité : pour des contrats, pour en savoir plus sur toi, pour un projet de carrière, etc. Alors que toi, t’es juste super stressé, t’as envie de pisser, t’as la boule au ventre et c’est tout. [Rires] Il faut vraiment quelqu’un qui filtre pour que tu sois concentré sur ce que tu fais, que ça ne devienne pas un tourbillon. Heureusement aujourd’hui, les antennes locales de Bourges se sont professionnalisées, les artistes sont mieux préparés. Nous on a été lancés là-dedans sans filet. Demain, on fait un showcase devant cinquante professionnels au Mama festival, et on est à l’aise avec ça, on a joué dans des endroits beaucoup plus durs, que ce soit en prison ou devant un public pas du tout acquis. Mais à l’époque, jouer devant des pros, c’était super compliqué. Avant de monter sur scène à Bourges, j’étais en pleurs ! Ça c’est finalement correctement passé. Ce n’était pas si mal on va dire. Mais à Bourges, le  « pas si mal » ne suffit pas.

V : Les mecs attendent de toi plus qu’un groupe en développement. Ils veulent un groupe prêt à être pro, de suite.

P : Ce que tu vis tous les jours ou cinq minutes avant de monter sur scène, les gens s’en fichent. Et c’est normal. Mais ce qui est dur, c’est d’être en concurrence avec des artistes qui ont déjà des équipes, parfois des contrats avec des labels. Toi tu te sens vraiment tout petit. C’est dur d’être jugé au même niveau que d’autres artistes qui ont les moyens et une expérience déjà un peu conséquente. Ce n’est pas dur par rapport à eux, mais par rapport aux pros, car le Printemps de Bourges, c’est un moment où ils enregistrent une photographie de toi dans leur mémoire. Donc si tu fais juste une impression « correct mais pas top » et que tu débutes, n’as pas déjà un tourneur pour te trouver des dates, c’est plus dur. Alors que quand tu déchires et gagnes un prix, plein de portes s’ouvrent, et c’est mortel : tu tournes, tu enregistres un disque.

V : C’est marrant car on te dit que pour tourner, il faut un disque, mais en fait, aujourd’hui plus aucune de ces règles ne tient vraiment debout. Un clip à un million de vues peut te permettre de faire des dates. Toutes leurs règles peuvent être transgressées en deux secondes. À côté de la scène, qu’on faisait à quatre au début, avec DJ Lyrik et une choriste, on a continué à sortir des disques et rencontrer des gens.

Désillusions sous la peinture fraîche 2013 – 2015

V : En 2013, on lance un concept bizarre de t-shirt musical, que personne n’a compris. [Rires] Le t-shirt était inspiré d’un morceau qu’on avait avec de nombreux featuring : Tchad Unpoe, Gaël Faye, Gas, Lemdi de Lemdi & Moax, Mauikai et DJ Lyrik. On avait fait une version originale, et un remix. Pour avoir les morceaux, tu achetais le t-shirt qui en reprenait les phases. On avait accompagné ça d’un clip. On était très fiers mais personne n’a compris. Puis on a sorti la mixtape Mentalow Music, qui mélangeait des morceaux inédits de nous et d’autres rappeurs, à des remixes. C’était mixé de bout en bout, une vraie mixtape, par DJ Lyrik toujours. On l’a sorti en cassette. C’était une année de transition. Et en 2014 on sort l’EP Le Beau temps, qui introduit notre futur album. C’est la première fois qu’on décide de signer Pumpkin & Vin’S da Cuero. C’est à ce moment-là qu’on devient vraiment un duo.

P : En proportion, c’est un projet qui a vachement marché.

« Parfois, on te donne un coup de projecteur uniquement parce que ça fait bien de mettre une fille en avant. »

V : Puis 2015, on sort notre premier vrai album : Peinture fraîche. C’est un double déclic : l’EP et l’album, mais aussi celui de la scène. On a eu ce déclic de kiffer ce qu’on faisait sur scène. Jusque-là, on répétait tout le temps, de façon laborieuse, puis c’est venu : construire un live de bout en bout, avec une dynamique. On s’est retrouvé à commencer à faire des concerts où les gens réagissent comme il faut, au moment qu’on avait prévu. On a commencé à s’amuser en fait. Et de façon plus pragmatique, à partir du Beau temps, c’est la première fois qu’on travaille en duo. Et au début, je me souviens, je disais à Cécile : « mais kicke dur, vas-y, on est pas obligé que ce soit smooth et doux. »

P : Supafuh me disait déjà cela. Mais ça ne venait pas, enfin, ce n’est même pas que ça ne venait pas, je ne le concevais pas en fait. Je suis un peu longue à la détente. Je n’avais pas cette énergie-là à mes débuts, ce n’était pas moi à ce moment-là. Même le freestyle devant tout le monde, en soirée, ce n’est pas mon truc. Le placement de voix, sur scène, ça ne pardonne pas. Je l’explique aux jeunes en atelier aujourd’hui. Quand tu travailles tes placements, pour la scène, c’est pour être sûre de toi, tenir tes couplets sans perdre de souffle, et surtout, transmettre la conviction que tu as eu en écrivant. Il y a une question d’assurance dans le rap. Pas forcément en kickant comme un dingue, mais en connectant l’émotion de ton texte à l’émotion de ton interprétation. Jusqu’à Peinture fraîche, j’étais beaucoup dans la retenue. Ça a été une libération, qui trouve son aboutissement dans Astronaute, notre dernier album. C’est aussi le moment où on quitte Paris. Paris représentait un peu un mur à la fin. C’est paradoxal, car c’est le lieu où tout se passe et depuis lequel on a tout lancé. Entre le moment où j’ai débarqué de Barcelone et celui où je suis partie de Paris, il s’est passé plein de choses. Et pourtant, j’avais l’impression de n’avoir rien fait. Mais Paris pour moi, c’est devenu de l’agression constante, une ville paradoxale, avec son côté clinquant et carte postale, qui existe mais auquel on n’a pas vraiment accès. À Paris, je voyais aussi que je commençais à avoir des comportements qui me déplaisaient. Je n’avais pas envie de m’insensibiliser. C’est un peu ce qu’on raconte dans « Guerre du Nord ».

V : Les gens historiquement parisiens sont souvent obligés de partir car ça devient trop cher. C’est ça le drame de Paris. Même mon père, qui vient d’une famille parisienne depuis plusieurs générations, a dû partir. Le déclencheur ça a été quand j’ai repris un boulot de vendeur, dont j’étais écoeuré au bout de deux jours. Déménager a été un vrai choix, que je ne regrette pas aujourd’hui car on vit de la musique.

P : : L’idée, c’était de toute façon de ne faire que de la musique. Rester à Paris, ça aurait voulu dire reprendre un job, pour au final vivre dans un petit appartement et passer beaucoup de temps dans les transports. Ce n’était pas possible. Le luxe c’est le temps en fait. On ne l’aurait pas eu en restant à Paris. On a d’abord déménagé dans le 77, pour squatter la maison de campagne des grand-parents de Vin’S. Ça devait durer trois mois, on y est resté 18 mois, seuls, bloqués, au RSA, en mode Shinning quoi. C’était un cercle vicieux : pas de thunes dans un endroit où il n’y a pas de taf. C’est là-bas qu’on a fait Peinture Fraîche. Ce n’est pas un album sombre par hasard.

V : Après l’album, on ne voulait plus faire de sons.

P : On était déprimés de la musique. Nous étions déçus par les gens, déçus de courir après des pro’ qu’on sentait de plus en plus en avance sur nous. On n’a jamais visé une major, on cherchait juste un tourneur et des partenaires pour nous faire passer des étapes. On est très attachés à notre label Mentalow music. On voulait faire franchir une étape à tout ça. Et on était arrivés à un stade où on sentait qu’on n’avait pas le confort minimum, celui qui te donner le bien-être personnel pour consacrer du temps et de l’énergie à la musique. La musique, c’est une bataille permanente, et à ce moment-là, on se disait que ce ne serait jamais viable. On avait une situation précaire, le RSA, tout ça. Et le plus frustrant, c’était qu’il y avait un intérêt des professionnels sur ce qu’on essayait de construire. Mais ils ne franchissaient jamais le cap. Des pros nous kiffaient même pour ce côté rappeur pour rappeur. Des sons à l’ancienne, une fille qui kicke, on nous disait souvent : Mortel ! Mais en réalité, si on avait un buzz auprès de professionnels, nous n’en avions pas auprès du public. Et ça freinait tout.

V : « Faire tourner ou produire un artiste, c’est un business, et vous n’avez pas assez de buzz pour que je prenne le risque. » Moi j’avais cet idéalisme de la musique et des valeurs hip-hop, c’est à dire que ce qui compte, c’est de faire les choses, avec des équipes où c’est sincère. Quand je voyais des tourneurs avec lesquels on avait pas mal discuté et qui soudainement s’arrêtent de répondre, j’allais voir avec qui ils s’étaient mis à bosser entre temps. Et honnêtement, je comprenais pour quelles raisons ils y allaient. Ça m’attristait pour nous, mais c’était comme ça.

P : Quand tu sens que tes codes ne sont pas en phase avec un business, c’est un peu dur. Toi tu te dis que c’est impossible d’avoir autant de bons retours mais que personne ne veuille travailler avec toi. C’est une question de couilles en fait : qui un jour va accepter de bosser sur un projet difficile à bosser ? C’est ça que j’attendais, moi ! Et j’imagine que si un jour ça décolle pour nous, on verra des gens réapparaître. Moi j’ai juste envie que les gens m’écoutent. Il y a toujours un peu de « aimez-moi » chez un artiste. De la part des pros comme de la nôtre, c’est de bonne guerre en fait.

V : Le truc c’est que les gens parlent très vite dans la musique. C’est normal car il y a beaucoup de passionnés et donc quand ils kiffent quelque chose, ils sont très vite enthousiastes. Mais comme on n’a pas de manager ou de structure autre que celle que nous pilotons nous-mêmes, on reçoit tout ce qu’on nous dit en direct ; il n’y a personne pour faire le filtre. Il y a des mecs qui me parlaient comme si j’étais le nouveau Jay Dee. Je savais que je ne l’étais pas mais quand on te parle de façon super élogieuse, tu reçois forcément quelque chose, tu te dis qu’on ne peut pas te parler de façon aussi enthousiaste juste pour le style. Puis tu apprends. Ce n’est pas tant que les gens soient malhonnêtes, mais c’est surtout qu’il y a toujours quelqu’un au-dessus d’eux qui tranche. Et là c’est la douche froide. On s’est pris tout ça en pleine gueule. Aujourd’hui, ça marche un peu mieux donc on a un peu plus de sollicitations.

P : Quand les gens sont dithyrambiques, tu divises leur enthousiasme par deux. Et quand quelqu’un te critique de façon hyper hardcore, tu relativises en divisant là aussi par deux. [Rires]

« Il ne s’agit pas de toujours kicker comme un dingue, mais de connecter l’émotion de ton texte à l’émotion de ton interprétation.  »

Déménagement et alchimie 2015 – 2019

V : On voulait arrêter. On a passé un an sans faire de son. Pour Pumpkin c’était radical. Moi j’essayais tout de même des choses, mais en petite quantité. C’était un blues artistique. On a emménagé à Nantes et petit à petit, ça nous a mis dans une autre dynamique. Mais ça a été tout doucement. Personnellement, un truc qui m’a poussé, c’est recevoir un message de Grems qui me dit vouloir une prod boom-bap pour son prochain album. Je me suis dit je le tente et dès les premières notes, Pumpkin disait : « mais il est pour moi ce son ! » Non, c’est une commande pour Grems. Puis finalement, il ne l’a pas pris, alors j’ai dit à Pumpkin, « bah prends-le du coup, écris ! » Le titre est devenu « Chimiq », celui qui a lancé Astronaute [leur dernier album en date, NDLR] quelque part.

P : Tout est reparti d’un accident en fait. J’étais dans le rejet, et de façon radicale. D’habitude, j’essaie d’être mesurée, mais là j’avais besoin de dire stop, de laisser décanter les choses. Il y a eu le changement d’environnement qui a remis les pendules à l’heure et cette production qui a servi de déclencheur.

V : Depuis qu’on est dans une ville qui nous plaît, qu’on a réussi à vivre de la musique et d’avoir la vie qu’on a envie de mener, notre musique est plus lumineuse. Jusque-là, on était dans un truc assez froid et un peu électronique, qu’on a quitté ces derniers temps. Le son est plus chaud, tout est construit autour du sampling et avec des musiciens, des breakbeats un peu crados. On était bons élèves et c’est une étiquette qu’on a toujours eue, la preuve puisque tu nous en parles. On nous le dit encore d’ailleurs. Et on reprochait la même chose à 20Syl à l’époque d’Hocus Pocus : trop clean, trop propre. Mais c’est vrai qu’il y a moins le côté du bon élève un peu discret, renfermé, c’est plus libéré.

P : On est plus sereins. Je pense que je suis arrivée dans le rap avec une telle idée de ce que ça devait être qu’au début, j’ai choisi inconsciemment certaines formes et thèmes et me suis sûrement un peu privée d’essayer d’autres choses. Un titre comme « Mauvais genre », ce n’est pas grand-chose, mais je ne l’aurai pas fait il y a 8 ans. Pour Astronaute, Je voulais m’emparer de sujets plus forts, je me sentais prête pour ça. Avant mon écriture était typique de ces morceaux qui mélangent introspection et petites réflexions ou clin d’œil à la vie quotidienne. En réalité, ça fait des morceaux qui sont un peu nébuleux et manquent de force. Je voulais être plus pointue, plus précise, aborder chaque morceau comme un univers à part entière, et c’est, je crois, ce qu’on fait aujourd’hui. Je ne voulais pas répéter des mécanismes, que ce soit dans les thèmes, le flow ou l’écriture. Me demander si je n’avais pas une façon de faire par confort, c’est la question que je me posais à chaque fois durant l’élaboration d’Astronaute. Mon cerveau était plus libéré, tout simplement. Je pense aussi qu’il y a une question d’image. Je n’ai jamais voulu avoir l’impression de me trahir. Donc j’ai sûrement parfois fait des choses en dégageant une image maladroite, je n’ai peut-être pas assez assumé certaines choses, n’ai pas été suffisamment claire. Aujourd’hui, par exemple quand j’écris « Chimiq », j’ai fait attention à ce que n’importe qui puisse se reconnaître dans le morceau. Je ne sais pas si ça se sent, mais j’ai en tous cas cherché à ce qu’en l’écoutant, ça ne soit pas genré ni excluant, que tu sois homosexuel ou hétérosexuel. Quand tu commences à réfléchir comme ça, tu es obligé de te demander comment on fait, car tout simplement, tu n’es pas habitué à réfléchir de la sorte. Ça me faisait marrer de faire le morceau sur ses histoires qui deviennent des histoires d’amour alors qu’à la base elles ont l’air de plans culs. J’y ai trouvé le moyen de parler des prémices de notre histoire commune avec Vin’S, tout en l’ouvrant sur un truc universel. Et puis, puisque c’était notre histoire, pourquoi ne pas l’incarner nous dans le clip ? Ça peut paraître parfois un peu cul-cul, mais c’est aussi une manière de regarder tout ce qu’on a réussi à faire ensemble. C’est plus que de la musique pour nous, puisque nous sommes un couple. C’est notre quotidien de façon totale puisqu’on vit ensemble. Je pense que ça a été courageux de notre part d’avancer dans ce sens-là.

 

V : Souvent de l’extérieur les gens se disent « ah c’est cool, ils sont amoureux, s’entendent bien et font du son ensemble. » Mais en réalité, ce n’est pas aussi simple. On n’a pas commencé à faire du son ensemble quand on s’est mis en couple. Ça nous a pris du temps tout ça, c’est dix ans de travail pour arriver à un moment où musicalement, nous sommes définitivement en phase.

P : Avec ce titre, on sentait qu’on avait enclenché la bonne dynamique. On en a fait un EP [intitulé Chimiq, NDLR] et ça a lancé l’album.

V : On a senti pourtant qu’il manquait encore des petits trucs. Alors en parallèle, on a lancé un second EP, Personna non gratis, pour perfectionner cette dynamique. C’est aussi l’apprentissage de la patience. L’EP a servi à ce que l’attente ne devienne pas un vide. C’est quand même con de sortir un album alors que tu sais que tu peux aller plus loin au niveau des sonorités et de l’artistique. Personna non gratis était une façon de gagner du temps. C’est un apprentissage de l’album précédent, qu’on avait fait dans le rush car un tourneur qui voulait bosser avec nous disait qu’il nous fallait un album pour qu’on travaille ensemble et fasse une tournée.

P : Pour Astronaute, on a mieux séquencé le processus de production. À chaque fois qu’on pré-mixait un titre, on s’est dit qu’il fallait qu’on soit plus exigeant que d’habitude, sans complaisance vis-à-vis de ce qui pouvait nous accrocher l’oreille, même légèrement.

V : C’était important, d’autant plus qu’on est pas du genre à produire quarante morceaux sur une période et choisir les douze meilleurs à la fin. Généralement, je commence des ébauches de prod, c’est à dire breakbeat et sample principal, et on sélectionne. On a essayé de varier les schémas, c’est à dire avoir des morceaux parfois simples, avec des structures agréables, d’autres avec des vrais jeux de samples qui disparaissent, reviennent, comme sur « Can’t Stop Won’t stop ».

P : On a beaucoup recommencé, réécrit, retravaillé chaque titre. Au niveau de l’écriture, des accents toniques aussi, j’ai essayé d’être plus versatile qu’auparavant. Moi qui suis vachement dans la cogite, je me suis imposé d’y aller vachement au feeling. J’ai essayé de lâcher un peu le côté control freak, ou plutôt, d’en faire une force en le mettant seulement là où il devait être. C’est encore une fois cette prise de confiance en soi, qui te permet de lâcher un peu plus facilement prise. Ce n’était pas refaire pour refaire. C’était pragmatique : laissons les égos de côté, quand c’est nul ou que ça ne marche pas, on se dit les choses. On a testé beaucoup de choses, laissé reposer des morceaux avant d’y revenir. On ne faisait pas ça avant.

V : Il y avait aussi des featuring longs à caler. Quelqu’un comme China Moses, qui nous relançait régulièrement, a un gros emploi du temps par exemple. Et ça c’était important de prendre le temps d’avoir les gens qu’on voulait avoir. Artistiquement, c’était important. Avec les années, on a rencontré plus de monde. Ça crée une émulation. Quand Cécile a rencontré Mathieu Detton, le violoncelliste de Wax Taylor, l’envie de collaborer est venue toute seule. Et quand l’occasion s’est présentée lorsqu’on a eu envie de cordes sur le titre « Astronaute », ça s’est fait facilement. Idem quand on a rencontré Bastien Burger, qui joue toutes les basses de l’album, fait de la guitare, du clavier, qui est un musicien confirmé, c’est un truc de ouf. Le mec a dirigé l’album de Yaron Herman chez Blue Note quand même… Travailler avec des musiciens, qui te laissent cinq pistes de sons différentes en bonus de celle que tu leur as demandée, c’est un terrain de jeu gigantesque. C’est une chance qu’on a aujourd’hui de pouvoir travailler au feeling avec des gens comme ça.

P : Ce sont des gens qui ont envie, qui nous le disent et même nous relancent. 20Syl a été pareil à l’époque, bienveillant. Il sentait une fraîcheur, même si tout n’était pas encore là et construit. Mais il avait envie de le faire. L’expérience d’enregistrer « Play » chez lui, c’était génial, pareil pour « Fifty Fifty » [titre sur Peinture Fraîche où 20Syl est coproducteur et en featuring, NDLR]. Puis là, on est arrivés au stade où tu croises des gens dans le milieu de la musique, tu discutes, et quand ça matche tu te retrouves à travailler avec eux juste par envie commune. C’est vraiment le stade supérieur, tu respectes ces gens, tu les admires parfois, et là ça devient vraiment cool, excitant. À côté, il y a la scène et ça te porte. C’est un cercle vertueux et tu es plus à l’aise. Forcément, ça se ressent dans ta musique. Même si nous ne sommes pas trop là-dedans, quelque part on a été bercés par une certaine fermeture d’esprit du rap. On a grandi un peu dans ces carcans où le rap doit être fait de telle façon et pas d’une autre. Au fur et à mesure, en rencontrant des gens, en te sentant plus à l’aise, tu as moins besoin d’être rassuré, donc moins besoin de carcans. Tu ouvres tes chakras.

V : Il y a eu une période où on était seuls, et où je pense qu’on est vachement focalisés sur le milieu pro de la musique. Inconsciemment, ça s’est peut-être senti dans notre production. On voulait apparaître super carrés, fiables, sérieux peut-être, car on avait besoin d’être entourés de professionnels, comme peuvent l’être un tourneur ou un attaché de presse par exemple. Alors qu’aujourd’hui, on s’en fait beaucoup moins une montagne. On est plus détendus et je pense que ça s’entend.

P : Aujourd’hui, comme je l’ai dit dans l’interview au podcast de Stéphane Fortems sur Raje, j’essaie d’être plus MC et un peu moins rappeuse. J’ai toujours eu ce côté bon élève, appliquée, dont on a parlé plus tôt dans l’interview. Et dans tous les aspects de ma vie, je suis comme ça. Il y a des  gens trop impulsifs, moi je ne le suis pas assez. Il y a des freestylers incapables de faire un album construit, mais moi tu me mets en freestyle, je ne suis pas morte, mais c’est un exercice que je vais trouver compliqué. Je travaille là-dessus, et me confronter plus violemment à mes limites ces dernières années m’a aidé à progresser. Pour moi, le travail, c’est ce qui apporte la possibilité d’être ensuite relâchée. Ce relâchement, c’est quelque chose que j’ai beaucoup travaillé. Dès  mon premier album, L’Année en décembre, Supafuh me parlait de crispation, celle de ma mâchoire, c’était physique. Je l’avais sur scène, alors qu’aujourd’hui, je suis beaucoup plus à l’aise. Il faut que je digère techniquement pour ensuite être relâchée, et pour ça, la seule solution, c’est le travail, et le travail, c’est du temps. C’est ce qui te permet d’être tranquille ensuite.

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