Nikkfurie, attente hurlante
Interview

Nikkfurie, attente hurlante

Quatorze : c’est le nombre d’années qui se sont écoulées depuis la sortie du dernier album de La Caution. Pourtant, en coulisses, Nikkfurie s’active pour préparer la suite de ce que beaucoup considèrent toujours comme un classique du rap français. Retour sur la carrière du duo et état des lieux du paysage rap actuel avec la moitié du groupe de Noisy-le-Sec.

et Photographie : Valentin Bourdiol

Abcdrduson : Commençons le plus directement possible : entendra-t-on un nouvel album de La Caution ? 

Nikkfurie : La Caution en tant que groupe a connu un long moment de stand-by dû à la maladie de Hi-Tekk. Avant même de parler de la création d’un album, le premier impact au niveau de l’artistique a été pour les concerts. Physiquement, Hi-Tekk ne pouvait plus défendre les morceaux sur scène, et le live a toujours été notre premier moyen de promotion. On a toujours compensé l’absence de passages en radio avec la scène, mais là, ce n’était plus possible de le faire à deux. J’ai assuré les concerts seul, et côté studio, on a patienté, beaucoup. Et de fil en aiguille, des morceaux se sont accumulés. Aujourd’hui, on en a assez pour faire un album de trente titres. Hi-Tekk sera sur une dizaine d’entre eux, je complète le reste, seul ou avec Les Cautionneurs. Ce ne sera pas un album de Nikkfurie, ce sera bel et bien un album de La Caution, car on l’a pensé et conçu ensemble, avec mon frère. Quelque part, on est mode Pink Floyd, ce type de groupe où un musicien n’est plus là mais où l’entité compose de la même manière. [Sourire] L’idée est d’avoir cette nébuleuse La Caution à travers un album d’une trentaine de titres, avec plein de vibes différentes.

A : Le fait de ne pas pouvoir le défendre sur scène en duo a joué dans son élaboration ? 

N : Quand on a commencé notre carrière, on a été cherché les bonnes oreilles par nous-mêmes, sans promotion. Ça passait par la scène. Ce disque devait être notre dernier album à deux. Mais comme pour diffuser notre musique, il faut que ça passe par des concerts et que Hi-Tekk ne peut pas en être, il y a cette volonté de pouvoir restituer des titres en live sans lui, donc sur lesquels il ne rappe pas dans l’album. Car autant, sur scène, je peux reprendre ses couplets pour les morceaux des albums précédents, autant pour celui-ci, ça ne me semble pas faire sens.

A : Tu parles de trente titres. Ce sera de nouveau un double CD ? 

N : Oui, un album bi-intitulé qui nous ressemble donc avec plein de facettes et de trucs novateurs. Mais toujours bien dense et bien vénère, à l’image de ce qu’on a toujours fait.

A : Quand peut-on espérer voir cet album sortir ? 

N : L’enregistrement n’est pas totalement fini mais, allez, 80% de Hi-Tekk et 90% de Nikkfurie sont enregistrés. Grosso modo c’est ça. Il y a beaucoup de morceaux où je suis seul, mais ce ne sont pas des titres de Nikkfurie. Même quand je suis seul au micro, c’est vraiment fait dans l’optique de La Caution. J’espère une sortie pour le printemps 2020 mais c’est le business qui nous ne dira plus. Une fois qu’on aura tout bouclé et que j’aurai reçu les masters, il faudra faire le nécessaire pour que ce soit promotionné comme il faut. Parfois ça peut décaler les choses. J’espère en tous cas pouvoir lancer des premiers extraits en décembre.

A : Il y a quelques minutes, tu as dit “ça devait être notre dernier album”. Que se cache-t-il derrière cette semi-affirmation ? 

N : Ressortir un disque, s’il nous remet en selle bien comme il faut, ça nous permettra de faire un album de La Caution, mais pour une fois sans penser aussi à la scène. Peut-être pour un public plus averti, plus réduit, pour notre vraie fan base : avec Hi-Tekk on en a parlé. Un album encore plus basé sur le lyricisme, l’écriture, c’est ce qu’on aimerait faire comme ultime album. Ces derniers temps, j’ai croisé pas mal de mecs qui ont vingt-cinq ans, c’est-à-dire encore jeunes sans pour autant être des kids, et qui sont ressortis du rap ultra facile à écrire, même si ce sont parfois de bons morceaux enjaillants en soirée. Et refaire un album de La Caution uniquement basé sur le lyricisme, les multisyllabiques et métaphores bien travaillées, comme on aime le faire, mais moins rythmé pour la scène serait un plaisir aussi. À un moment donné, je voulais même faire un album complet d’a capellas. En attendant, le prochain est un fatissime album avec du pur lyricisme, de l’introspection et tout ce qu’il faut pour la scène.

A : Ah oui ? Un album d’a capellas ? 

N : Mais le rap, c’est la révolution poétique de ces cent dernières années ! Parce que réellement, tu n’as pas de mélodie qui te drague, ce qui subjugue, c’est la gymnastique vocale. Un kid pouvait tomber sur un Rakim, un Nas, ou n’importe quel bon MC, en étant subjugué par sa gymnastique vocale, même si elle pouvait paraître monocorde pour un non initié. Ce truc-là est hyper intéressant. Nous on est des passionnés de cette gymnastique. Toujours l’explorer, la rénover, la travailler, et sans se couper des gens. Sur l’album par exemple, il y a des trucs qu’on a plus ou moins simplifiés, dans le sens où on amène la complexité par bribes. Il n’est pas question qu’on abandonne cette complexité, il y aura des morceaux hyper durs d’accès pour certains, surtout pour la masse d’aujourd’hui, mais l’écoute doit être agréable. C’est le but du jeu parce qu’on a toujours été des battants dans ce game. Même si c’est un business, on n’est pas venus là par rapport au fait que c’en soit un. Nous, on voulait juste écrire les meilleures rimes possibles. Quand on rappait entre nous, sur le chantier de la médiathèque de Noisy-le-Sec [ville dont est originaire le duo La Caution, NDLR], c’était avec l’envie d’être le meilleur, d’être celui qui avait trouvé la rime la plus difficile, le multisyllabique le plus complexe, le flow le plus rapide ou technique, bref, de toujours explorer les possibilités d’écriture et de flow.

A : Un album d’a capellas c’est aussi donner des pistes pour les DJs qui scratchent, pour les beatmakers qui font des remixes. Or aujourd’hui, très rares sont les rappeurs qui sortent des maxis, encore moins ceux avec une face instrumentale, sans même parler d’a cappelas où là, c’est le désert. Résultat, le remix, mais aussi le scratch sur les albums de rap, ont complément périclité. Toi, en tant que rappeur et producteur, dans un groupe composé d’un DJ mythique, DJ Fab, qu’est-ce que ça t’inspire ? 

N : Je suis outré, particulièrement sur ce qu’est devenu le deejaying. J’ai toujours été fasciné de voir des virtuoses des platines ou du mix comme Fab ou DJ R-Ash. Chacun à leur manière, ils ont ce feeling, cette facilité, ce côté virtuose. Et pourtant, aujourd’hui, n’importe qui devient DJ. Maintenant, même un mec qui bookait des DJs peut devenir DJ avec des controlers et ne plus booker personne à part lui-même. Chacun sa life, tu peux passer du son en soirée, pas de soucis, mais ne t’appelle pas DJ ! Chacun fait ce qu’il veut, mais pour moi, c’est de l’usurpation de nom. Je veux bien que les gens redéfinissent les choses, mais le mec qui mange avec cette activité après avoir pris soin de la redéfinir, ça me gêne. Et souvent on va te dire : “ouais, mais non, si tu veux, chaque époque…” Non, ce n’est pas une question d’époque : un DJ a un minimum de skills. Moi je ne les ai pas. Je peux passer du son en soirée, mais ce n’est parce que je le fais que je me suis proclamé DJ. J’ai trop de respect pour les DJs pour te dire que j’en suis un.

A : Et le remix ? 

N : Le remix est un exercice assez mystique. Moi, ça me plairait qu’on nous remixe. Remixer d’autres gens, j’aime bien, mais je sais que si je le fais librement, ça va tellement dénaturer la vision originelle de l’artiste remixé que je ne sais pas trop s’il va kiffer. Donc je n’ai jamais vraiment poussé dans cette direction. Et puis je suis tout autant rappeur que producteur. Alors quand je trouve un son frais, j’ai envie de poser dessus plutôt que de mettre les voix d’un autre mec dessus. Un mec que j’aimerais bien voir correctement remixé, c’est un mec ultra-talentueux mais qui, durant sa carrière, s’est plusieurs fois égaré dans ses choix de production. Un mec comme Eminem tiens ! Le Eminem sur les productions de Bad Meets Evil avec Royce da 5’9”, c’était incroyable. Alors qu’ensuite, l’espèce d’hybride coincé entre la West coast et cette espèce de son un peu Detroit avec des choses très synthétiques, j’ai trouvé que ça ne fonctionnait pas toujours à la hauteur du MC.

« Le rap, c’est la révolution poétique de ces cent dernières années ! »

A : L’an dernier nous nous étions eus au téléphone pour évoquer votre première apparition discographique sur Vagues Nocturnes, et justement, tu avais parlé de vos débuts, avec dès le départ cette recherche du meilleur procédé en nous disant : “on était des rappeurs en blouse de chimiste.”

N : C’était exactement ça. On a commencé comme si on était dans un laboratoire consacré au travail de la rime ! Pour nous, le rap sans lyricisme ça a mille fois moins d’intérêt. Bien sûr, ça a une valeur festive, en soirée, en chicha, mais aujourd’hui, on atteint quand même certaines limites. On est dans un moment compliqué. Même pour vous journalistes, théoriquement, quand un mec dit qu’il fait du rap alors que lyricalement c’est nul, vous avez le droit de le cartonner ! Aujourd’hui, il y a des lyrics construites et écrites de façon ultra catastrophiques, mais qui sont malheureusement validées par des journalistes rap. Et même par des artistes rap qui se valident entre-eux, peut-être parfois par intérêts liés au business et aux maisons de disques. Valider des trucs lyricalement nuls ou ultra-simplifiés qui se prétendent rap, honnêtement ça tue le rap. Certains rappeurs font ce qu’on arrive à faire faire à des kids de 12 ans en atelier. Dans quelle discipline on accepterait ça ? En football, tu accepterais qu’un Neymar se contente de faire des choses du niveau d’un gamin de championnat de district ? Personne n’accepterait cela, c’est impossible ! Tous les kids en atelier peuvent écrire des lyrics du niveau de pas mal de rappeurs aujourd’hui. Par contre, quand ils veulent rentrer dans le game du lyricisme, même quand tu tombes sur un jeune qui a du génie, ils comprennent vite qu’il va falloir du taf pour y arriver. Il y a une compréhension qui est plus complexe, ça fait plus de vingt piges que notre passion c’est de progresser et de démontrer que tu as des skills.

A : On ne respecte plus la forme des lyrics aujourd’hui selon toi ? 

N : Le fond et la forme, old school et new school, ça n’a jamais été notre discours. Nous on a toujours simplement dit que quand tu écrivais, il fallait oublier les petits calculs. À l’époque, on a critiqué pas mal de gens qui faisaient des sons en se disant : “ouais, il faut que les meufs aiment mon truc”, ou “les kids d’aujourd’hui disent “wesh la famille”, alors je mets “wesh la famille” dans mon refrain”. Quand tu travailles dans le milieu de la musique, tu vois ce type de calcul dans la variété ou la pop, et ça ne me dérange absolument pas. Mais quand il s’agit de rap, il s’agit à un moment d’écrire, sinon ce n’est plus la peine d’appeler ça du rap, on parle d’autre chose ! Il y a un mélange des genres où des mecs appellent “rap” des choses qui au final sont de la pop ou de la variété avec quelques phrases rappées. Ce qui me dérange, ce n’est pas que ça existe, c’est que ce soit légitimé comme une forme de rap alors que ce n’en est plus, notamment au niveau de l’écriture.

A : Le terme de “pop urbaine” est rentré récemment dans le paysage musical et média.

N : Oui mais même ça au final c’est une enculerie. Je vois des rappeurs aujourd’hui, pour moi ils sont en concurrence avec Florent Pagny et ça défonce qu’ils les enquiquinent sur ce terrain. Mais les frontières sont mal définies entre cette nouvelle forme de pop, de variété, et ce que moi je considère être du rap, ça obstrue la route d’un kid d’aujourd’hui qui est vraiment passionné de peura dans les règles de l’art. Et là, je ne parle pas forcément à l’ancienne. Tu peux mumbler comme c’est à la mode aujourd’hui tout en ayant une finesse dans l’écriture, une finesse dans le flow, etc… Le problème, c’est que quelqu’un qui arrive aujourd’hui en respectant les règles de l’art, s’il ne fait pas une majorité de morceaux racoleurs, démago et des refrains ultra mielleux, l’horizon est vite bouché pour lui. S’il y a une pop inspirée du rap qui fonctionne, tant mieux pour tout le monde. Ce qu’on demande, c’est que lorsqu’on parle de rap, les règles de l’art soient respectées. Et même quelque part, pour nous La Caution, c’est la forme qui est plus importante que le fond, dans le sens où le fond qu’on prête habituellement au rap, on le connaît bien : la misère, la cité, la rue… Pour nous, ce qui peut être intéressant, c’est la façon dont c’est dit plus que la substance en elle-même qu’on connait par coeur.

A : Est-ce qu’aussi le lyricisme n’a pas été dévoyé, en étant trop assimilé au rap dit “conscient”, et que c’est finalement ce qui a ringardisé l’importance de l’écriture, l’idée d’exercice de style ? 

N : Complètement ! Le problème n’est pas d’être conscient ou pas conscient, on l’a toujours dit. Un mec qui qui kiffe le basket, les cornflakes et les sneakers, qui n’est pas du tout politisé et qui vit sa vie pépère, ça ne va pas l’empêcher de faire du rap super frais, il n’y a pas de problèmes. Un mec comme Redman qui a toujours été freestyle, hyper égotrip, qui parle de weed et de meufs, mais en mode un poil cool, ça ne pose aucun problème. Ce n’est pas Public Enemy c’est sûr mais c’est hyper bien et c’est du super rap. La démagogie qu’il y a eu autour des lyrics conscients, qui étaient des lieux communs le plus souvent, ce n’était pas notre truc. Nous ce qu’on a toujours dit c’est juste : peu importe ce que tu dis, s’il y a la qualité lyricale, on t’entend. Du caïlleraïssime au plus militant, il n’y a aucun problème. Dès que le mec a des skills en terme de rap, qu’il s’est cassé la tête sur son flow, sur ses lyrics, qu’on a senti qu’il voulait être le meilleur, on s’y intéresse. Le rap, c’est un grand truc que tu peux faire de mille manières. La seule règle pour nous, c’est de performer et que cette performance soit validée par des gens du cru et pas des ados ou des mecs qui connaissent rien.

A : Et sur ce nouvel album, où se place le curseur des sujets de La Caution ? 

N : On va faire ce qu’on a toujours fait : saupoudrer. Les morceaux à thèmes, c’est une posture old school. Nous on saupoudre d’images qui peuvent venir de nos vies, de ce qui se passe actuellement. Parfois ça peut être plus profond. Il y a par exemple plusieurs storytellings dans l’album, ce qui est plus ma particularité, qui sont pour le coup très léchés, on comprend tout, mais qui sont travaillés comme on l’a toujours fait. Quand tu fais un morceau de storytelling, tu te dis “là il faut que l’auditeur comprenne avant tout de quoi il s’agit, on raconte une histoire”. La forme prime dans un premier temps sur le fond, et ensuite, pour parler de nous, je dirai qu’on ne change pas sa propre nature. [Sourire] Après, tu amènes de la saveur lyricale. « Aquaplanning », sur Asphalte hurlante, était un peu comme ça. Quand je dis “J’avais pas le sourire, j’ai été le commander au bar”, c’est hyper visuel, ça pose les choses.

A : « Aquaplanning » est d’ailleurs l’un de vos rares storytelling. C’est aussi l’un de vos sons les plus accessibles.

N : Oui, c’est un son qui parle d’un accident de voiture et pourtant il y avait ces petites touches de saveur lyricale. L’idée c’est vraiment de jongler avec ça en gardant en tête d’où on vient. On a du respect pour les endroits d’où l’on vient. On a toujours connu cette banlieue bourrée de curiosité, qu’elle soit sur la musique, sur le cinéma. Regarde mon frère qui est fan de Philip K. Dick. En général, culturellement tu es influencé par tes parents, ton entourage, mais qu’est-ce que le daron a à voir avec tout ça ? [Rires] Et dans la musique, on a toujours eu des diggers de ouf en banlieue. Nos anciens sont des psychopathes de funk et de soul, ils pouvaient te sortir le batteur de Mandrill comme ça, naturellement. Mais aujourd’hui, tu te retrouves avec un truc où on prend ce qu’on nous sert. C’est du bolossage culturel. D’un autre côté, il y a maintenant plein de journalistes qui se mettent en scène au point de pouvoir se permettre de pisser au cul des rappeurs. Sauf qu’en réalité, ceux qui connaissent le mieux le rap ne sont pas comme ça. C’est la conséquence de l’enjaillement. Je n’ai rien contre l’enjaillement quand c’est ponctuel, mais quand ça se fait passer pour du rap alors que ça ne répond à aucune des exigences artistiques du rap, ça me gêne. Ça va faire cliché, mais le rap est une culture profonde. Je ne vais même pas te dire le hip-hop parce que pour le coup on l’a tellement globalisé avec la danse et compagnie, qu’au final c’est flou de partout. Mais la musique rap c’est une musique révolutionnaire. Pas révolutionnaire dans le sens de faire la révolution, mais en termes de création. Que ce soit au niveau des machines et des manières de composer autant que de la manière d’écrire, le rap a bouleversé plein de choses tout en s’inventant tout seul. Quand on a commencé, on ne savait pas ce qu’était une multisyllabique, c’était instinctif. Puis après, tu découvres que tu utilises des procédés qui valent les holorimes de certains grands poètes français. Le rap une capacité rare à être pointu dans le langage. Il y a toujours eu des bons lyricistes en France, et il y en a encore. Il y a pleins de jeunes d’aujourd’hui qui ont une bonne vibe. Mais cette espèce de guerre sur ce qu’est le rap et ce qui n’est pas le rap, ça peut te dégoûter.

 

« On a toujours connu cette banlieue bourrée de curiosité. »

A : En dix ans, le rap est devenu le genre numéro un. On le voit même dans les médias de masse.

N : [Il interrompt] Tu trouves que c’est dans les médias de masse ?

A : Aujourd’hui, France Inter en parle par exemple.

N : Oui, France Inter ! Mais pourquoi c’est France Inter et pas vous ? Le rap c’est un truc qu’on a monté tous ensemble, je parle des anciens jusqu’à vous. Mais il sont où, ceux qui savent vraiment de quoi on parle ? Moi, tu me mets en face de n’importe quel spécialiste de rap aujourd’hui, honnêtement ça va être compliqué pour lui de me mettre à l’amende sur ce qu’est le rap. Et des mecs comme vous, à L’Abcdr, vous vous faites barber aujourd’hui ! Ce n’est pas vous qu’on voit présenter des sujets sur le rap dans les médias généralistes, mais des types venus de nulle part. C’est exactement ce qui est arrivé à plein de rappeurs français : voir des mecs qui ne respectaient pas les règles de l’art sortir de nulle part et avoir le haut de l’affiche. Aujourd’hui comme c’est la musique numéro un comme vous le dites, on dirait que tout le monde s’y connait et donc que tout le monde peut être journaliste rap… ou rappeur !

A : Il y a un problème de vulgarisation selon toi ? 

N : Exactement. Si tu appelles ça de la variété, je n’ai pas de problèmes. Mais si tu appelles ça rap, ce qui n’en est pas, j’ai un problème. Si en termes de rap, ton morceau est de la merde, je te le dirai. Ça ne m’empêchera pas de reconnaître que c’est un excellent titre de pop ou de variété. Mais nommons correctement les choses, car là, on se fait hijacker notre culture. On va me dire que je suis à l’ancienne mais ça n’a rien à voir. Il y a un truc qui n’est pas logique. Le rap prend de la maturité, parce que c’est une musique qui commence à avoir un peu d’âge et qui aujourd’hui semble être partout. Mais comment ça se fait que ça ne soit pas nous, les acteurs de cette musique, qui en parlons, qui dirigeons les labels, etc. ? Le rap peut prendre toute la maturité qu’il veut, si ses acteurs n’en prennent pas, ça ne peut pas marcher, c’est illogique. Et la maturité elle est aussi dans le business. Normalement, ce qui serait logique, c’est que le label numéro un du rap soit tenu par un mec qui a pignon sur rue rapologiquement parlant. On est là depuis hyper longtemps, il y a des mecs qui ont les capacités, les qualités et l’analyse. Certes, dans le business il y a des notions de transigeance et de diplomatie qui sont difficiles à avoir. Mais il faut encourager les gens qui font cette culture à prendre les places. Au lieu de ça, ce sont d’autres qui les prennent. Ils se réapproprient le rap et en font un truc à eux, ils promeuvent des messages ou des mises en scène qu’ils ne voudraient jamais pour leurs propres enfants. Et plein d’artistes s’adaptent à ça, car ils veulent survivre. C’est pour ça que personne ne le dit vraiment. Ce n’est même pas une question de personnes, les artistes font leur business, ça ne me dérange pas. Le problème c’est ce que certains tirent de notre musique. Au moins je suis content qu’un mec comme Mehdi Maïzi par exemple soit en place parce que lui connait son sujet, c’est un mec de chez nous dans le sens culturel. J’avais cette réflexion avec mon ami tagueur Jeaze, qui est malheureusement décédé. Il me disait toujours : “viens on fait un espèce de crew informel avec l’esprit “nique sa mère la médiocrité”, tous ces gens là on les regroupe dans le graffiti, dans la musique, dans le journalisme, autour de tout ça, et on essaie de recréer une espèce de dynamique. » Il avait raison. On n’a pas besoin d’être connectés businessment parlant, mais ce type de nébuleuses va être enviée direct. En fait il faut avoir une accroche, à la guerre comme à la guerre. Et dans notre album, il y a des titres qui peuvent être qualifiés de commerciaux, dans le sens Caution du terme, tu peux avoir deux titres qui peuvent ressembler sensiblement à « Thé à la menthe » par exemple.

A : “Changer d’air” sur Asphalte Hurlante, tu le considérais comme un titre à potentiel commercial par exemple ? 

N : Oui, grave. Après ça n’a pas pris, mais aucun problème. Celui dont on savait qu’il serait notre titre « commercial » c’est “Aquaplanning”. À notre échelle bien sûr, et c’était vachement bien. Bon et après il y a eu “Thé à la menthe”, qui a été un raz-de-marée mondial, jusqu’à aujourd’hui. Personne avant moi, je crois, n’avait travaillé de la musique rebeu de façon aussi vénère, très accélérée, à la limite de l’électro. “Thé à la menthe” a même bien mieux marché à l’étranger, aussi bien aux USA ou au Kazakhstan, qu’en France. Cela dit, c’est peut être notre seul son que les gens font aujourd’hui rentrer dans les classiques du rap français. Mais le prochain album est travaillé dans vraiment plusieurs directions. Il y a énormément de trucs qui peuvent être rapprochés de ce qu’on peut appeler de la trap, mais en même temps j’ai envie de te dire qu’un morceau comme “Guérav toi” qu’on faisait il y a bien des années, ce n’est pas non plus très loin… Je pense qu’on a innové sur certaines manières d’écrire. Le multi-syllabique, on l’a quasiment inventé ici en France, en tout cas on était parmi les premiers à le faire. Il y a pleins de façon de faire qu’on a amenées et qu’on a maîtrisées au plus haut niveau. C’est ce qu’on a voulu faire encore aujourd’hui.

A : Tu veux dire avoir encore des innovations aujourd’hui ? 

N : Oui. C’était difficile à trouver mais, par exemple, on a beaucoup essayé de jouer avec les palindromes. Des choses dans l’esprit de cette phase sur « Dernier train » : “J’ai cédé au rap une grande partie de mes nuits, tu nuis en grande partie au rap par tes cds”. J’avais capté le délire de Smooth Da Hustler et Trigger Tha Gambler, bref… L’idée c’est d’instaurer à l’écoute un ressenti de palindrome sur des phrases entières. Tu décales aussi tes champs lexicaux sur la base de mots qui ont la même sonorité. On a envie qu’il se passe un peu ce que certains auditeurs avaient ressenti en décortiquant « Livre de vie » sur notre précédent album par exemple. On va essayer de l’appuyer encore sans forcément se couper des kids parce que du coup, on n’est pas persuadés qu’ils sont aussi teubés que l’industrie ne le laisse paraître. À mon avis, c’est même tout le contraire.

A : Tu parlais de rap américain. C’est important dans votre construction ? 

N : Le rap américain, c’est la base. On a toujours écouté que ça à part peut-être NTM, Assassin, IAM ou Lionel D au début quand on était vraiment très jeunes, car on était contents d’avoir de la musique où l’on pouvait tout comprendre. Mais la qualité et la maîtrise du timbre, du flow, est omniprésente dans le rap américain. Hi-Tekk qui a deux ans de plus que moi tagguait et graffait pendant longtemps. Un jour, il est rentré avec une K7 vidéo de Run D.M.C. J’étais en sixième ou en cinquième et on regardait les clips de « Rock box », « Walk this way », « King of rock », tous les jours sur un magnétoscope éclaté. J’ai commencé à rapper en premier, puis Hi-Tekk m’a rejoint très vite avec 16S64, Papi, Mamadou, la team Caution. À la base on était cinq, mais la vie fait que chacun n’avait pas forcément la même envie d’implication et au final on s’est retrouvés tous les deux. Tout est parti de là, et quand on découvre Rakim qui ramène l’esprit hyper monocorde à un moment où le rap c’était vachement un truc où tu balançais des rimes avec entrain, c’était quand même hyper efficace. Pourtant, par définition, le rap monocorde ça peut être ressenti comme chiant. Mais lui s’est dit “je m’en bats les couilles qu’un mec qui ne connaît rien trouve ça chiant, celui qui connaît il va comprendre que c’est mortel”. C’est cette idée-là que j’aime dans le rap. Nas a été une sorte de Rakim reloaded ensuite et puis se sont enchaîné plein de virtuoses… Big Pun, par exemple, quand tu le découvres, tu ne peux te dire que : “putain…”

A : Quand les gens parlent de rap américain et de la musique de La Caution, ils ne pensent pas à Rakim ou à Nas mais à Cannibal Ox, à Company Flow, à Kool Keith, ça a été des références pour vous ? 

N : En fait avant que ce soit des références pour nous, c’est surtout que nous avons les mêmes références qu’eux. On est même arrivés en même temps que certains d’entre eux. Pour El-P et compagnie, la base c’est Run D.M.C, le hip-hop rockeux époque Rick Rubin. Et c’est aussi la base pour nous. On n’a pas cherché à faire la même chose qu’eux, c’est surtout que nous avons le même socle et aussi chacun des environnements très urbains. Je ne sais pas si c’est leur cas mais, par exemple, nous avons été encore plus marqués par Organized Konfusion que par Biggie. Même actuellement, t’as des mecs inconnus comme Otto Silence, un mec très bizarre, une espèce de trap mystique avec des choses hyper intéressantes dans la façon d’écrire et rapper. Je crois que c’est le premier truc qu’on écoute en fait : ce que le mec invente et donne en termes de jeux d’écriture, de flow. On a eu la chance d’être incapables de copier les Américains qu’on admirait, du coup on a créé notre son et il en a été bonifié quelque part.

A : Dans l’histoire de La Caution, il y a quelqu’un qui représente beaucoup le hip-hop en France, c’est DJ Fab. Il était très tôt à la Fnac Montparnasse, un des premiers mecs à vendre des vinyles de rap en France, il a vu tout le monde passer, est-ce qu’il a été un grand frère ? Quel a été son rôle dans le développement de La Caution ? Parce que, finalement, avec l’image qu’on avait de lui dans les années 90, est-ce que lui-même ne se surprend pas un peu à se retrouver à vos côtés ? 

N : Fab est un amoureux du hip-hop. Pour de vrai et sans tomber dans le cliché, Fab est révélateur de ce que le hip-hop peut apporter : servir à des gens pour progresser dans leur construction de vie. Cet aspect du rap, du hip-hop, c’est quelque chose pour lequel on a énormément de respect. Fab est aussi un des rares mecs qui comprend parfaitement le rap et le hip-hop. Du coup il n’a jamais créé de chapelles, il n’a jamais vu le hip-hop ou le rap comme quelque chose d’excluant. Par exemple, il connaît bien mieux la Native Tongue que nous. Il est hyper transversal, de Newcleus qui est de l’électro pure à Arabian Prince en passant par Just-Ice pour parler de choses old-school. Mais il est aussi à fond sur Outkast, Cannibal Ox ou A Tribe Called Quest, qui eux-mêmes n’ont rien à voir entre eux. Il a cette conscience d’une culture où tu peux avoir des virtuoses avec chacun leur génie. On se reconnaît dans cette façon de voir les choses et lorsqu’on fait nos sélections sur Mouv’ par exemple, on essaie de montrer ça. On y a donné des sélections 100% trap, des sélections bien new-yorkaises, du Houston, du West Coast. On ne s’est jamais bloqués.

A : Comment avez-vous rencontré Fab ? 

N : Si ma mémoire est bonne, c’est avec TTC, peut-être même à l’époque où TTC ne s’appelait pas encore comme ça. C’est cette période où on squatte chez DJ Cruz, où il y a l’émission Grek Frite de Kim Chapiron qui se monte. On traînait avec Cruz, et Teki Latex connaissait Fab. De toute façon, c’est avec TTC qu’on a réalisé le défrichage de ce qui a ensuite été qualifié de hip-hop alternatif.

A : Il y avait aussi d’autres groupes, Octobre Rouge qu’on retrouve sur L’Armée des 12 par exemple.

N : Octobre Rouge avait leur touche à eux dans la plus pure tradition du hip-hop indépendant de qualité et on se rejoignait tous sur ça. Concernant l’alternatif dans le sens hip-hop du terme, c’est vraiment nous et TTC qui avons fait fleurir le truc. Et pour revenir à ce que je disais plus tôt sur les places prises par d’autres que ceux qui ont fait cette culture, je suis outré qu’un mec comme Fab n’ait pas le contrôle d’un truc dans le hip-hop. Lui, au même titre que des mecs comme Solo, devraient être dans les labels, les médias, orienter l’oreille des kids. Aujourd’hui, un rappeur qui arrive est déjà formaté pour plaire aux petits de quatorze ans alors que moi, j’ai besoin de garder cette flamme rapologique.

A : Est-ce qu’avec L’Armée des douze, il y avait l’idée d’union qui fait la force ? 

N : Non, c’était hyper impulsif. On s’est dit « on fait un crew » avant même de savoir quels morceaux nous allions faire. Dans ce disque, tout a été fait d’un instant à l’autre. C’est sûrement ce qui lui donne ce côté complètement dingue. Pour moi, c’est un classique du rap français cet album, car il renferme plein de manières de rapper, plein de flows différents et il y a une super alchimie.

A : Justement, une théorie à propos de ce disque et ce rap qui a été qualifié d’alternatif. On en a déjà parlé : vous étiez énormément rapprochés d’un son à la Cannibal Ox ou à la Antipop Consortium. Et pourtant, sur ce disque, il y a énormément de référence à plein de type de rap différents et pas des moindres. Il y a notamment « Gin et jus », où il est impossible de ne pas voir le clin d’œil à Snoop.

N : Complètement. Après, Hi-Tekk et Teki Latex avaient aussi une sensibilité comparable à celle d’Antipop Consortium par exemple. Mais clairement, il y avait plein d’autres vibes. Moi par exemple, je n’ai jamais trop été dans Antipop Consortium. Cuizinier était à fond dans Snoop ou dans Ma$e… On kiffait plein de trucs underground, mais contrairement à ce qu’on pouvait penser, on n’était pas du tout bloqués que sur des rappeurs un peu spéciaux. Snoop a toujours été un tueur et bien sûr que « Gin et jus » c’était un clin d’œil. On a aussi mis des influences south dans cet album, à l’époque où personne ne le faisait.

A : Il y a un morceau intemporel et précurseur dans cet album, c’est « Hélium Liquide ». Teki Latex a prétendu que c’était le premier morceau autotuné de l’histoire du rap français, et jusque-là, personne ne lui a donné tort.

N : Moi je peux ! [Sourire] Pour rendre à César ce qui est à César, c’est James Delleck qui est le premier à réaliser un titre autotuné. À moins que ce ne soit vocodé ? C’était dans son premier maxi Acouphène, le morceau « Aère. » Il a enregistré chez des mecs de Boys Band de l’époque je crois [ceux qui avaient enregistré Ophélie Winter en Belgique CF l’entretien accordé par James Delleck à L’Abcdr, NDLR] Après, c’était bien plus léger que sur Hélium Liquide. Teki Latex, Para One et Hi-Tekk ont poussé le concept à son maximum, pour faire toutes les transitions entre la voix aigüe de l’un et celle grave de l’autre. C’était génial. Nous-mêmes on s’en servis avec La Caution, pour « Connasse » par exemple, comme on s’est servis de la talkbox dans d’autres cas.

A : Est-ce que « Hélium liquide » vérifie la phrase qu’il y avait sur L’Antre de la folie et qui ouvrait aussi Cadavres exquis de L’Armée des Douze : “dans quelques temps, tout le monde fera ce qu’on fait, attends simplement que tout le monde analyse et voit ce qu’on fait.”

N : Je le crois, oui.

A : Comment est né ce morceau ? 

N : Je n’étais pas là quand ils l’ont fait. J’ai eu le plaisir d’écouter le résultat, c’est à l’image du duo que formaient Teki Latex et Hi-Tekk. [Psychotron, NDLR] Je pense que Psychotron aurait pu être un truc complètement dingue. Moi, j’étais un peu plus hors-sujet sur toutes ces choses qui touchent plus à la science-fiction. Ce n’est pas mon truc à la base, c’est celui de Hi-Tekk. Même ce qu’il a fait avec Langage Computer ou Detect, c’est pareil, assez fou. DJ Detect fait d’ailleurs aussi partie de ces DJs qui sont à big up.

« On a eu la chance d’être incapables de copier les Américains qu’on admirait. »

A : Autre collaboration avec un DJ puisqu’on en parle, c’est DJ Duke. Il a notamment réalisé l’intro de L’Armée des 12, vous l’avez rencontré lors de votre première tournée avec Assassin et là tu t’apprêtes à sortir avec lui le maxi Lourdeur désertique.

N : Je parlais tout à l’heure de respect de l’auditeur, ce projet en est un super exemple. Tu as un bel objet, superbement illustré par Gumo, et une vraie démarche artistique avec. Duke a fait un morceau très planant, qui claque sa race, un son qui était à la base voué à rester un instrumental. Il l’a fait suite ou durant un voyage au Maroc. Tu sais il y a le Maroc funky et le Maroc assez mystique. Ça lui a inspiré un super morceau et comme il connaît ma manière de voir les choses, de voir le Maroc aussi, il m’a invité à poser dessus. Duke pour moi, c’est comme Fab ou Les Cautionneurs. Avec lui, on doit faire plein de sons ensemble mais c’est juste le temps qui manque, car quand tu es indé, tu es tout le temps au four et au moulin. Et je fais pas mal d’habillages musicaux pour des séries ou des films et ça me prend énormément de temps. À côté tu fais du son, tu kiffes, mais y a aussi toute la paperasse, les contrats, les déclarations. Bref, tu te casses les couilles, tu t’embrouilles, tu « machin », tu « truc », c’est la guerre. [Sourire] Et cette guerre-là, je la mène de front. C’est parfois compliqué mais c’est la vie d’un indépendant. Et un projet comme le maxi de DJ Duke, ça représente exactement ce que je pense qu’il faut faire quand je dis qu’il ne faut pas bolosser l’auditeur. Quand t’es auditeur et que tu vois le disque, la démarche, le son, tu te dis que l’artiste t’a respecté. C’est quand même bien de se faire respecter non ? Il faut respecter l’auditeur, ce n’est pas un con. Il sait très bien comprendre un truc un peu plus compliqué ou qui sort des sentiers battus. Et sortir des sentiers battus n’empêche pas de faire un truc stylé, cool ou sympathique.

A : Quelqu’un qui traîne aussi dans votre giron, c’est LK, qui avait d’ailleurs sorti un album de remixes Screwed & Chopped de La Caution avec son groupe L’Hôtel Moscou.

N : LK fait son petit bonhomme de chemin. À la base, c’est quelqu’un qui aime beaucoup ce qu’on fait et qui a un vrai univers. C’est l’un des précurseurs en France dans cette espèce de rap un peu chantonnant, sensible, que je ne sais pas encore exactement qualifier aujourd’hui. Par contre, je vois des gens cartonner dans ce style qu’il a été un des premiers à développer. LK, c’est à l’image de Lucio Bukowski ou A2h avec qui j’apprécie aussi collaborer. Ce sont des mecs qui ont des skills, qui aiment ce qu’ils font et qui ne font pas la même chose que le voisin, voire que personne d’autre. Pour moi, tous ces mecs-là, quelqu’un comme Sameer Ahmad aussi que je ne connais pas personnellement, ce sont des gens qui respectent l’auditeur, encore une fois.

A : DJ Duke ça rappelle vos débuts avec Assassin, les maxis L’Avant garde, La Contrebande… comment vous atterrissez au sein de la nébuleuse Assassin ? 

N : On est avec DJ Cruz, on fait une micro maquette chez lui. C’est une maquette pas vraiment finie, sur un 4 pistes. Et un mec de notre quartier est le cousin de Madj, qui à l’époque s’occupe d’Assassin Productions. Madj développait Assassin Productions et faisait une série de maxis, avec des gens un peu en place et des newcomers. Il a entendu parler de nous, a écouté la maquette et nous a proposé de faire le morceau avec Casey qui était encore chez Dooeen’ Damage à l’époque si je ne dis pas de bêtises. Ce qu’on a fait a plu à Assassin Productions, on avait des titres griffonnés dans nos bagages et ils nous ont proposé de produire notre premier maxi : Les Rues électriques / Une Tour devant l’arc-en-ciel. Puis ils nous proposent de faire la première partie de la tournée d’Assassin. On était super contents, ça nous mettait le pied à l’étrier et ça nous a permis de nous tester. On est arrivés avec notre truc, qui était différent de ce qui se faisait, qui n’était pas du Assassin, et ça a accroché. Ça a notamment accroché car le public d’Assassin est un public qui n’a pas froid aux oreilles, il sait se confronter à des trucs un peu durs.

A : Est-ce qu’à un moment donné, vous vous êtes dits “wow on est chez Assassin Productions”, ce qui en 1999 n’était pas rien ? 

N : Bizarrement, pas du tout, mais pas dans le sens péjoratif. En réalité, on avait l’arrogance positive du rappeur, celle qui te fait écrire de l’ego trip et qui te pousse à vouloir être le meilleur rapologiquement parlant. C’était super frais d’être chez l’un des mecs qui a été le meilleur dans le rap français à un certain moment. Au moment de La Formule secrète, je ne pense pas que quelqu’un rappait mieux que Rockin’ Squat. C’est un vrai MC, qui a vraiment le truc. Pour nous, c’était génial, mais on n’était pas dans l’admiration. Vingt ans plus tard, j’ai rencontré énormément de gens connus, parfois hyper respectables, mais en vérité, la seule fois où ça m’a fait un peu quelque chose de serrer la main à quelqu’un, c’est quand j’ai rencontré Ronaldo. [R9, l’avant-centre brésilien, NDLR] Évidemment, on avait énormément de respect pour Assassin, pour leur parcours et même pour leur aide, leur concours à notre carrière. Mais réellement, notre carrière, ça a été tellement de l’indépendance jusqu’à aujourd’hui, que c’est un vrai chemin. Tu es obligé de mettre la main à la pâte sur presque tout, c’est une guerre qu’on a menée de front. Tu sais, quand quelqu’un va citer les groupes historiques du rap français, il va en citer plein avant nous mais on va arriver. Et le fait d’arriver, c’est dû uniquement à nos couilles, à nos bras et à notre talent. C’est aussi une fierté.

A : Lorsque vous réalisiez vos albums, Il y avait-il cette projection consciente ou inconsciente de se dire qu’il fallait taffer des morceaux pour le live ? 

N : Oui, au retour de la toute première tournée, et ça, quelque part, c’est justement grâce à Assassin. On a pu voir que des titres qui étaient les ancêtres de « Culminant » ou de « Souvent » fonctionnaient bien. En fait, pendant hyper longtemps, on a fait une sorte de ping-pong avec la scène. Peine de Maures / Arc-en-ciel pour daltoniens est en partie le fruit de ça, il y a dessus énormément de morceaux qui peuvent être considérés comme scéniques. Même si on n’est pas dans le calcul, à un moment donné si tu veux amener des gens à venir checker le morceau en concert, il faut que ce soir accrocheur. Ce qui marche sur scène aujourd’hui, je te dirais que c’est un truc chantant ou alors de la trap très saccadée, dont le public peut répéter les gimmicks. Mais pour nous l’agressivité dans la musique, c’est le meilleur exutoire qui soit. C’est pour ça qu’on n’a jamais vraiment aimé la musique lente ou soft : elle n’est pas assez agressive pour nous. Il faut que ça tabasse, on est des gens pour qui le premier contact avec le rap est Kings of Rock [seconde sortie long format de Run-DMC, NDLR], les premiers clips vidéos de Def Jam. Il faut qu’il y ait la gouaille, c’est ça ma définition de la scène. Alors que la vraie définition de la scène, c’est faire des hits, attendre que les gens les digèrent pour qu’ils allument leur briquet. Moi, je préfère venir pour mettre une espèce de violence mélodieuse et que le mec, quelque part, prenne une décharge de lyrics crachés. Je ne sais pas si tu as remarqué mais tout le public du rock un peu hardcore, ce sont souvent des gens très calmes dans la vie. Ce ne sont pas des mecs violents de base, et quelque part c’est peut-être parce que la musique leur sert d’exutoire. Pour moi, dans le rap il y avait ce côté-là aussi.

A : Malgré l’absence de projets, comment expliquer la présence continue d’une fanbase ? 

N : C’est ça qui est ouf, parce que le fait d’avoir eu de l’avance – je suis obligé de le dire comme ça – sur pas mal de concepts fait que le mec qui a bien aimé La Caution nous attend toujours. Mais il écoute encore nos précédents titres, car j’ai tendance à penser qu’on les a assez bien travaillés et qu’on avait assez d’avance pour qu’ils ne vieillissent que peu. Il y a aussi eu énormément de gens qui nous ont découverts grâce à Thé à la Menthe. Beaucoup d’entre eux sont rentrés dans notre univers en partant de cet instrumental.

A : Prenons un peu de temps pour parler de « Thé à la menthe » justement. Ça a ouvert énormément d’opportunités pour La Caution.

N : Grâce à « Thé à la menthe », on a tourné dans le monde entier. Sauf que souvent, les gens ne viennent pas pour voir La Caution, mais entendre « Thé à la menthe ». Et finalement, c’est génial, car c’est à toi de les amener dans ton univers, de leur donner quelque chose en plus que le morceau qu’ils attendent. On s’est retrouvés partout, aux États-Unis, au Mexique, au Brésil, en Russie, dans toute l’Europe, au Kazakhstan, au Venezuela. Au Mexique, c’était fou, car il y avait un rappeur extraordinaire en termes de flow mais je ne comprenais rien à ce qu’il racontait. Mais son flow était tellement extraordinaire, sa performance était tellement dingue que tu te dis : « voilà, en tant que Français qui va jouer dans des pays où personne ne parle ma langue, c’est ça qu’il faut que je donne en live. » Le fait d’avoir du flow et du dynamisme dans nos morceaux nous a sauvé pas mal de fois. Par exemple en Équateur, on jouait dans un festival très métal. Si on était arrivés avec du boom-bap ultra simple et smooth, les gens auraient passé un long moment et nous également. Alors que le fait d’avoir des trucs qui tabassent vraiment nous a aidé. Ce jour-là, on a retourné plusieurs fois l’instru de « Casquettes Grises », qui normalement n’est pas dans notre setlist, justement pour donner au public l’énergie qu’il attendait.

A : « Thé à la Menthe » ne figure pas sur les disques sortis au nom du film. Pourquoi ? 

N : David Holmes, qui est l’un des gros compositeurs mondiaux de musiques de films, a passé trois ou quatre mois à essayer de faire remplacer notre morceau dans Ocean’s Twelve par l’un des siens. Il avait un peu le seum j’imagine, cette grosse scène d’action qui échappe à ses compositions. D’après certains, pendant plusieurs mois, il a proposé à Soderbergh d’autres sons pour que le nôtre saute. Soderbergh a refusé et la petite crasse ça a été de nous exclure de la B.O en jouant sur la différence entre Original Sound Track et Score. Il ne voulait pas que notre titre lui vole la vedette je pense, c’est du business… Mais ça lui a joué des tours parce que les gens qui achetaient la BO étaient pour beaucoup dégoutés de ne pas trouver mon morceau. Si tu savais combien de mails on a reçu nous disant : « Where can I find the lazer dance song?”. Après, c’est sûr qu’en termes de retombées financières via le disque officiel ça aurait été tout bénéf pour le label mais bon, c’est comme ça.

A : Où en est Hi-Tekk ? 

N : Il est dans la réalisation à 100%. Il est sur son film qu’il produit tout seul de A à Z et dont je ferai le son, a priori. C’est aussi pour ça qu’on a pris vachement de retard et qu’on en prend toujours vachement de temps pour sortir quelque chose. Ça fait plus de vingt ans qu’on bosse sur La Caution, il faut aussi profiter de la marque que c’est devenue. On est arrivés dans les années 2000, pas dans les 1990. L’image et le son de La Caution sont réellement arrivés en 2001. Il y a une phase dans notre futur album qui dit : “entre anciennes gloires et nouvelles stars, tu trouveras La Caution”. On est pile-poil à cet endroit là : ni des old school, ni des new school, juste des lyricistes vénèrs. J’espère que le prochain album va remettre les choses en place pour celui sait écouter, celui qui sait comprendre ce qu’est du rap. Et il faut absolument qu’on revienne ! Nos Cautionneurs attendent ça de pied ferme. Et mêmes les autres, qu’ils se disent : « hey, ça rappe trop dur-là, je me fais fracasser, je peux pas rivaliser ! » Je crois que notre posture modeste nous a nuit. Quelques journalistes pouvaient le dire à notre place, mais ce n’était certainement pas nous qui allions le dire. Aujourd’hui, tous les mecs du rap français ont une phrase qui dit qui ils écrasent, sur qui ils chient… Moi  je veux bien, c’est de l’ego trip et c’est la compétition du rap français, avec plaisir, mais… c’est quoi tes rimes ? C’est quoi tes métaphores ? C’est quoi ton flow, c’est quoi ton timbre ? Si demain, il doit s’enclencher un autre album de La Caution que celui qui est quasi terminé, et si Hi-Tekk ne doit y poser que deux ou trois couplets, la marque et l’esprit resteront là. Je serais le dénominateur commun de cette histoire et on ne va pas laisser un coup du sort comme les problèmes de santé de Hi-Tekk décider de l’avenir de l’aventure à notre place. Autant j’ai travaillé en undercover sur des trucs commerciaux et compagnie, autant j’étais hyper content d’avoir, quelque part, mon havre de paix, mon havre de son. J’aime faire de la musique, j’aime laisser aller le truc, j’aime innover et m’en battre les couilles que ce soit conventionnel ou pas. Ce que j’aime c’est chercher et trouver du son. Je ne me suis pas cassé le cul depuis vingt ans à porter des disques et du merchandising de La Caution à La Poste, à tout gérer en indé pour n’avoir aucun kif ! Sinon, autant travailler dans le circuit normal.

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