Drixxxé en dix productions
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Drixxxé en dix productions

Sur ses disques avec Triptik ou en plaçant pour d’autres artistes, Drixxxé a exposé sa mosaïque musicale. Exploration de cette discographie en dix titres.

et Photo : Drixxxé en séance de mixage avec Cutee B – Archives personnelles de Drixxxé.

Dans son entretien rétrospectif publié dans nos colonnes la semaine dernière, Drixxxé soulevait un point crucial dans les tentatives de définition de sa signature musicale. « Je n’ai jamais su définir le « son Drixxxé » dont on me parle souvent », tranchait-il. « Car moi, j’entends que sur chaque titre, chaque beat, j’ai changé quelque chose. Alors comment qualifier le son Drixxxé quand il y a toujours quelque chose qui varie ? » Incontestablement, en plus de vingt ans de production, le producteur a constamment fait évoluer sa musique. S’il a développé avec Triptik un beatmaking chaud hérité de son amour de la soul et de la funk, il a su montrer simultanément un intérêt pour des directions électriques et agressives. Une mosaïque musicale qui a sans nul doute fait de lui, sur la première moitié des années 2000, parmi les producteurs les plus singuliers du rap français. Peut-être lui a-t-il manqué un succès plus conséquent pour Triptik ou un placement d’envergure parmi ses quelques rendez-vous manqués (Diam’s, Oxmo Puccino) pour prendre une nouvelle dimension aux yeux du public. Alors s’il est effectivement ardu de détailler une formule Drixxxé, cette sélection commentée en dix morceaux et couvrant trois décennies tente à montrer les quelques constantes sonores qui parcourent l’oeuvre du producteur.


Triptik - « Au Téléphone » feat. Zoxea (1999)

Le son Triptik est encore embryonnaire sur leurs deux premières sorties, L’Ébauche et Triptik. De la même manière que les voix et les flows de Dabaaz et Black Boul manquent de personnalité, les productions de Drixxxé n’ont pas encore cette signature que lui-même a toujours bien du mal à définir vingt ans après. C’est peut-être sur un titre comme « Au Téléphone », en 1999, que Drixxxé commence à toucher du doigt les spécificités musicales sur lesquelles il va se développer les années suivantes. La mise en son est simple, avec un beat massif et un gimmick funky qui tient sur trois notes pour être étoffé au refrain, accompagné d’une basse grasse et de ces tonalités de téléphone qui complètent la mélodie toutes les deux mesures. Une sonorité originale qui avait fait déjà fait le sel du « I’ll Bee Dat » de Rockwilder pour Redman l’année précédente, et qui devient encore plus essentielle dans ce titre où Dabaaz, Black Boul et Zoxea racontent comment une histoire est transformée à force de paroles rapportées au bigo. « Au Téléphone » est un patchwork d’anecdotes transformées, mais surtout de sonorités travaillées par Drixxxé, dont la direction musicale commence à prendre forme. – Raphaël

Triptik - « Le Piège » (2001)

Sur Microphonorama, Drixxxé parvient à l’aboutissement de ses techniques développées depuis L’Ébauche en 1997. Une maturation qui se manifeste autant dans les ambiances nerveuses d' »America » et « Panik », le jazz détendu de « Si t’aimes comme on rime » et « Paname » ou le funk énergique du « Décompte » et de « Bouge tes cheveux ». Dans ces ambiances hétéroclites, une constante : cette manière de jouer de bouts de samples comme d’une matière première, avec des nuances. Si, comme le dit si bien Drixxxé, « Bouge tes cheveux » à quelque chose de brut et épuré, il y a au contraire dans « Le Piège » une forme de sophistication dans cette manière de traiter ses bouts de samples de guitare, d’orgues, de voix et de cuivres (dont certains piochés, évidemment, chez Sly). Ils sont ainsi juxtaposés différemment dans l’intro du morceau et son pont que pour ses couplets et refrains. Si bien que la manière de Drixxxé de jouer sur la hauteur d’un même micro-échantillon de cuivres donne l’illusion d’entendre, d’une oreille distraite ou happée, une boucle samplée telle quelle. Posée sur un boom-bap au groove implacable et percutant, cette mise en son démontre toute la science acquise alors par Drixxxé. – Raphaël

Sully Sefil - « Pour mes ladies et mes lauss » feat. Busta Flex (2001)

Encore timide dans le domaine les années précédentes, 2001 est celle lors de laquelle le rap français a mis les pieds dans les sonorités synthétiques et agressives portées par le rap new-yorkais de la bascule entre les deux millénaires. Des producteurs comme Sulee.B.Wax et MadIzm ont compris les dynamiques en oeuvre chez les maîtres du genre comme Rockwilder ou Swizz Beatz. Sur « Pour mes ladies et mes lauss », Drixxxé délaisse lui aussi la chaleur de ses compositions avec Triptik pour un synthé grésillant à la mélodie entêtante, dont il alterne un jeu aiguë et grave, avant d’en distordre totalement le rendu en toute fin de morceau. Une ligne mélodique dynamique et sautillante, posée sur une rythmique saccadée et sèche dont le groove rappelle celui du Kanye West de l’époque, alors inspiré par le « Xxplosive » de Dr. Dre. Le rendu donne un instrumental énergique, à l’image du duo informel de « S&F » dans leur élément pour cet egotrip survolté. On retrouvera plus tard ce type d’énergie chez Drixxxé dans un titre comme « Tape pas ton cevi » pour le rappeur essonnien Treyz l’Affreux. – Raphaël

Octobre Rouge - « Vas-y colle!!! » feat. Dentist (2002)

L’admiration de Drixxxé pour les Neptunes ne s’est pas manifestée que dans le son plus organique de TR-303, inspiré par le travail de Pharrell Williams et Chad Hugo au sein de N*E*R*D. En satellite du troisième album de Triptik, certaines de ses productions respirent l’émulation du duo de Virginie sans en être une pâle copie, à l’image du « 94 400 » de Doudou Masta et la Mafia K’1 Fry. Sur « Vas-y colle!!! », les membres d’Octobre Rouge racontent avec un humour caustique la vie d’un sticker de street marketing. Coller, arracher, décolorer, superposer : Drixxxé fait subir les mêmes procédés à son instru. Sa rythmique à la fois cassante et bondissante reprend clairement des kits neptuniens, mais est complétée par des roulements de percussions qui lui donnent une autre saveur, plus ronde. Le producteur fait bégayer des échantillons de cordes savamment découpé, en change parfois la hauteur, et les accompagne d’un riff de guitare monotone qui donne l’impression de voir ces auto-collants placés à la chaîne sur des murs sales. En quelques éléments, Drixxxé pose une ambiance quasi-cinématographique qu’a su saisir le groupe du 18e arrondissement de Paris. – Raphaël

Triptik - « Comment ça ? » feat. Svinkels

Dans l’inconscient, la façon de produire de Drixxxé est soignée. Les sons sont soyeux, les samples organiques sont agencés avec minutie et précision. Quant à leur découpe, elle est millimétrée. C’est oublier que le producteur sait aussi être sans concessions. Il le rappelait en évoquant « Bouge tes cheveux » : « C’est vraiment un beat, un slap de basse. Pas d’arrangements, rien. C’est presque brutal finalement ! » Brutal, « Comment ça ? » l’est. Sans concessions, tout comme les MCs de Triptik et ceux des Svinkels, Drixxxé ne laisse pas un pouce de terrain sur cette production. Clavier dont les saturations envahissent l’espace, énergie funk saucée d’un aplomb punk et garage, beat à grosses basses, « Comment ça » est finalement dépouillée de tout artifice. C’est une série de points d’exclamation énervés pour un titre qui aurait dû s’écrire avec un point d’interrogation. Et au final sa ponctuation est lapidaire et radicale. Nikus Pokus, Dabaaz, Black Boul’ et consorts ne s’y sont pas trompés. Il n’y a presque pas un temps sans parole sur cet instru. Il démarre d’ailleurs après la première syllabe prononcée par Gérard Baste et se termine sur une découpe nerveuse aux platines par un DJ Pone tout en saccades. Une réalisation qui exprime l’une des facettes la moins connue et reconnue du chef d’orchestre de Triptik : délivrer un groove nerveux, du genre de ceux qui tabassent avec ce qu’il faut de désinvolture et de bruit. – zo.

Qhuit - « Avec des glaçons »

Au-delà de son refrain clin d’œil au tube des années 1980 « À Caus’ des garçons », il faut écouter « Avec des glaçons » à l’aune de sa date de sortie. À ce moment-là, le rap français commence à délaisser le sample. En s’ouvrant à des sonorités plus synthétiques, il explore également des voies électronisées. Et si Triptik ou les Svinkels ne se sont pas encore distingués dans ce genre d’exploration, la compilation Qhuit correspond à l’effervescence mousseuse d’une clique de rappeurs qui commence à naviguer entre clubs à champagne et festivals à bière, entre rappeurs de l’ancienne école et tenanciers de la french touch. Entièrement joué au synthé à l’exception de son sample de guitare saturé et grumeleux qui sert de repère à son maillage, la production de Drixxxé consacre l’art du séquençage. Refrains et couplets ont une ritournelle différente mais pourtant similaire. Deux tonalités alternent en permanence, l’une aiguë, l’autre tournant vers une sur-amplification presque électro-noisy. Pour imager le tout, le producteur laisse le bruitage de glaçons ricocher sur ces courts appuis de synthétiseur quasi grésillants. « Avec des glaçons » percute, rebondit, vacille et fait danser comme les garçons titubent, fait hocher la tête comme les garçons baragouinent au comptoir d’un club rempli de vacarme. Tout ça à cause des glaçons, et d’une thématique que rencontrera à nouveau Drixxxé, puisqu’il remixera le célèbre tube des années 1980 pour Yelle et jouera avec Alain Chamfort, compositeur du seul succès d' »À Caus’ des garçons » aux allures de one-shot. Cul sec ! – zo.

Flynt - « Tourner la page » (2007)

Des souvenirs de Drixxxé, l’instrumental de « Tourner la page » a été présenté à Flynt au hasard d’autres beats dans le catalogue du producteur. C’est une rencontre heureuse. Portée par une mélodie triste au kalimba sur un beat dépouillé et poussiéreux, appuyés par moments par des envolées de cordes et des chants plaintifs, « Tourner la page » offre une ambiance méditative et mélancolique sur laquelle Flynt disserte sur le temps, les regrets, le deuil, la responsabilité, la quête de sens dans une existence où « vivre, c’est s’épuiser« . Dans un premier album où le rappeur du 18e arrondissement voulait éclairer sa ville, il « referme l’album sur un instru de Drixxxé » en regardant en lui-même plutôt qu’autour de lui. Alors que la même année Drixxxé plaçait un instrumental plus cartoonesque pour Mokobé (« Marabout Diaby »), il montrait avec « Tourner la page » sa capacité à transformer sa curiosité pour des sonorités encore inédites dans son répertoire en une inspiration lumineuse. – Raphaël

Dabaaz - « La plus belle ce soir » (2007)

Pour son escapade en solo en 2007, Dabaaz s’approprie des tendances du rap américain d’alors pour un album qui passe au blender egotrip vitaminé et hédonisme alcoolisé. Présent sur la moitié des productions de l’album, Drixxxé est au diapason et donne sa lecture de certaines directions musicales outre-Atlantique, notamment sudistes. Sur « La plus belle ce soir », il y a évidemment les traces de la intimate club music lancée deux ans auparavant par Mr. Collipark (« Wait », « Play », « Ms. New Booty », « Git It », etc.), avec ce sens de l’épure entre la mélodie construite sur les 808 et les claquements de doigts en guise de caisse claire. Drixxxé personnalise cette base rythmique, en complétant les snaps de deux autres caisses claires qui jouent alternativement. Il saupoudre ce bounce bien frappé de quelques sons presque non-mélodieux, dont des bruits humains divers (respirations, gémissements) ou encore une flûte synthétique haut-perchée à la fin du refrain, qui semble souligne l’ambiance éméchée racontée par Dabaaz. Énième coquetterie de Drixxxé : une conclusion qui convie des nappes de synthé planantes et un piano façon soirée cocktail. Une envolée qui semble annoncer son album instrumental NSFW, dont la bande son sensuelle n’est pas si éloignée du résultat de ce « La plus belle ce soir ». – Raphaël

Clone X - « Bling Bling Remix » feat. Cassidy, Metek, Cuizinier, Atto, Dabaaz, Morad (2011)

Alors qu’il s’aventure dans la pop avec Gystère de Frer200 au sein du groupe McLuvin et qu’il propose des instrus à la saveur old school pour les vidéos Can I Kick It ?, Drixxxé offre en 2011 une autre facette de son répertoire avec sa production pour le remix collectif du « Bling Bling » de Clone X. Après avoir adopté le tout synthétique à l’époque de l’album de Dabaaz, il persiste dans cette voie sur cet instrumental sauvage qui réunit un casting varié, où les Clone X invite des représentants des X-Men, de la Scred, de Triptik, de Noir Fluo, de TTC. Pour une telle diversité de style, il fallait bien un titre allant droit au but. La texture sale et remplie de reverb de la rythmique de Drixxxé rappelle celle du rap des années 80, quand les sonorités synthétiques ancrent le morceau dans son époque alors que s’affirme en France les sonorités venues d’Atlanta et de Memphis. Surtout, il y a dans ce « Bling Bling Remix » une efficacité qui tient en quelques éléments – une ligne de synthé basse et poisseuse, un sifflement électronique effronté – qui dissimulent bien cette science de la superposition dont Drixxxé a parfait sa maitrise année après année. – Raphaël

Lomepal - « 1/12 » (2014)

De son propre aveu, Drixxxé a raté le coche avec toute la scène émergente du début des années 2010 dont les inclinaisons boom-bap auraient été dans ses cordes. Pourtant, le producteur se retrouve quelques années plus tard sur le deuxième EP de Lomepal, l’un des multiples rappeurs qui ont éclos dans le fourmillement de cette génération. Mais sur « 1/12 », aucune trace du son chaud et organique de l’époque Triptik. Avec sa curiosité musicale, Drixxxé a dû être marqué par les expérimentations de Clams Casino et SpaceGhostPurrp les années précédentes. « 1/12 » reprend cette science de l’instrumentation lente et brumeuse, où les beats sont poussiéreux et la matière sonore est étirée et brouillée à l’image de cette nappe floue et monocorde. Elle forme le socle sonore sur lequel Drixxxé pose des synthés aux rendus froids. Mais les natures diverses de ces différents éléments musicaux rappellent la construction par assemblage du producteur à l’époque de son groupe. Comme un chef qui aurait changé de cuisine mais pas de méthode. « Drixxxé Béchade ». – Raphaël

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