Il était une fois… Booba et La Cliqua à Ticaret
Rareté

Il était une fois… Booba et La Cliqua à Ticaret

Nous avons remonté le temps jusqu’à l’été 1994. Ce jour-là, dans la cave du mythique magasin Ticaret, La Cliqua naissait, et Booba avec.

Le rap hexagonal jongle depuis toujours avec ces « si » qui l’auraient prétendument grandi. Ah si Time Bomb n’avait pas explosé, si 45 avait su regarder devant, si Secteur Ä avait perduré… Et si ce rap français a aujourd’hui tendance à regarder dans le rétroviseur, à parfois se laisser bercer par une nostalgie qui rassure les uns et irrite les autres, ce n’est pas tant la démonstration d’un présent qui serait moribond mais plutôt la preuve qu’un héritage est bien né. Le rap en français a désormais une histoire. Avec ses succès, ses échecs et ses multiples destins qui ont parfois basculé au détour d’un choix, d’une rencontre, d’un détail.
En 2006, dans le livret de son troisième essai en solitaire Ouest Side, Booba remerciait Gué-Gué – Egosyst – de lui avoir appris à rapper. Il est communément raconté que Booba a débuté en dansant pour La Cliqua avant de poser ses premiers couplets aux côtés des Sages Poètes de la Rue. L’Histoire – en général – a de plaisante qu’après s’être écrite, elle se déchiffre. Et, là encore, tout ne tient souvent qu’à quelques détails. Par un hasard sans doute un peu provoqué, nous avons remonté le temps jusqu’à l’été 1994. Ce jour-là, dans la cave du mythique magasin Ticaret, La Cliqua naissait et Booba avec. Retour à Stalingrad, vingt ans après, à l’époque où chaque instant était conçu pour durer.

Dan de Ticaret :

« Avec Moda, on avait fait un morceau – « Moda & Dan » – sur la compil’ de Jimmy Jay qui avait très bien marché. De là, on avait signé des éditions qui nous ont permis d’acheter du matos. On sort un petit album, Ça se passe comme ça. C’est sorti à peu près en même temps que Les Jaloux de Daddy Lord C. C’étaient les deux premières autoproductions françaises à sortir en vinyles. Je crois que ça a lancé quelque chose. Sur l’album, il y avait Driver, Eben, les Sages’ Po, Kandia… Vu qu’on avait monté le studio, on a eu l’idée un jour avec Moda de sortir deux compil’ : une de RnB et une de rap. Moi, je m’occupais de celle de rap. On avait dealé avec De Buretel de Delabel d’un côté et avec plein de groupes de l’autre. La compilation s’appelait Le Bout du Tunnel. Personne n’était rémunéré, tout le monde y laissait ses droits gracieusement à condition que ça sorte vite. On l’a faite en un mois et demi. On devait en presser entre 2 000 et 5 000 exemplaires. Quand on commence à être prêt, le mec de Virgin nous dit : « Votre projet, faudra le sortir un peu plus tard car là on est sur La Haine et on ne peut pas consacrer un budget aux deux projets en même temps. Vous, ça sortira dans 6/8 mois. » Mais on ne pouvait pas dire ça aux artistes, vu ce qu’on avait convenu avec eux. Et puis notre projet n’était pas assez travaillé pour passer derrière La Haine. Un ou deux groupes ont utilisé les morceaux qu’ils avaient posés sur notre compil’ comme CV pour être sur La Haine. Sur la nôtre, il y avait Afrodiziak, Poètes hop Jazz, 2 Bal 2 Nèg’, La Cliqua, Inspecteur L… Il y avait également des mecs de Vitry mais je ne sais plus trop si c’était Intouchable, Ideal J ou 113, vu qu’eux louaient peut-être parfois le studio pour enregistrer des morceaux de leur côté. Tout avait été enregistré à Ticaret. On avait un studio en bas : une bonne table de mixage, un magnéto’ Revox et un ADAT pour faire les voix. Les gens présents sur le disque étaient plus ou moins des habitués du magasin ou du studio qu’on louait. Solo était par exemple venu faire une espèce de mastering chez moi d’un son dont il n’était pas satisfait. Il a juste amené la bande, on l’a mise dans la machine, on l’a un peu poussée avec la grosse table et je lui ai fait son DAT qu’il a ramené à Virgin. C’est le morceau qui a fini sur La Haine [NDLR : « L’État Assassine »]. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai appris l’existence de la compil’.

« C’était le premier track de La Cliqua au complet. Chimiste a amené la prod’. Il s’est d’ailleurs embrouillé avec Moda pour une histoire de charley. »

Concernant le morceau de La Cliqua : Booba était en stage à Ticaret pour son BEP vente à cette période. Mais je ne saurais pas te dire s’il a fait le stage avant ou après le morceau qu’il a posé avec La Cliqua. C’est en tout cas par l’intermédiaire de La Cliqua que je l’ai rencontré. Lunatic était un sous-groupe de Coup d’État Phonique qui était lui-même un sous-groupe de La Cliqua. C’est moi qui ai enregistré sa prestation, qui tuait. Mais il voulait refaire la fin. Et, déjà à l’époque, il aimait bien enregistrer ses couplets d’une seule traite, en one shot. Donc il a refait son couplet en entier. On avait tellement été marqués qu’on les avait pris à part, lui et Ali, pour leur dire : « Nan mais attendez, comment ça se fait que vous passiez derrière La Cliqua et le Coup d’État Phonique alors que vous mettez tout le monde à l’amende, nous y compris ? ». Il ne nous avait pas marqués par ses lyrics mais par son flow. Son flow n’était pas comme les autres. Ça se rapprochait du Wu-Tang. On sortait du son Guru pour arriver dans le son Wu-Tang. Niveau prod’, tout le monde essayait de faire ou du Mobb Deep ou du Gangstarr avant 36 Chambers. Là, ça a changé. Tout le monde s’est mis à bosser grave à cette époque. Et puis Booba a sympathisé avec Dany Dan. Tous les deux sont des chambreurs, ils ont kiffé l’un sur l’autre. Booba est donc parti avec Zoxea, avec qui il a notamment fait une première version de « Le Crime Paie », avec un autre instru’. Mais Booba et Ali devaient sans doute trouver que ça prenait trop de temps à sortir et ont été lassés d’attendre…

Pour en revenir au morceau, c’était le premier track de La Cliqua au complet. Chimiste a amené la prod’. Il s’est d’ailleurs embrouillé avec Moda pour une histoire de charley [Sourire]. Chimiste avait fait un morceau sans charley et Moda lui a dit : « Nan mais ça n’existe pas un morceau sans charley !« . « Mais si, regarde, tel groupe a fait un morceau sans charley !« . Finalement, les rappeurs ont demandé à avoir les charley pour rapper et à les enlever au mix… Ça a été une prise de bec pour le mix final entre Chimiste qui disait « c’est mon morceau ! » et Moda qui lui répondait « c’est ma compil’ !« . Bref, des histoires de gamins [Sourire]. C’était vraiment au moment de la construction du groupe La Cliqua. Je ne sais pas s’il est né à ce moment-là, un mois avant ou un mois après, mais c’étaient les tout débuts. Booba faisait partie du groupe pour moi. Il le disait. Dans le bruit de l’époque, c’était ressenti comme ça en tout cas. C’est avec La Cliqua que Lunatic a commencé à se faire connaître. Après, c’est vrai que les locomotives du groupe étaient Daddy Lord C et Rocca. Le Coup d’État Phonique venait après et de fait Booba aussi. Pour la pochette de la compilation, on avait fait des photos avec Armen. La pochette avant, c’était une photo d’un métro qui sortait du tunnel de Colonel Fabien pour aller à Jaurès. Et celle de derrière, une d’un wagon rempli par les mecs présents sur la compil’. J’ai hélas perdu cette photo et Armen ne la retrouve plus. Je ne pourrais pas situer la date exacte à laquelle le morceau a été enregistré [NDLR : vraisemblablement fin 1994]. J’ai du mal à me souvenir des dates. D’ailleurs, à propos de dates, le premier que j’ai entendu rapper une année de façon découpée, « un-neuf-neuf-huit » par exemple, c’est Kery James. C’était plus cool pour le flow et, pour moi, c’est de là qu’est partie cette façon de nommer les départements : « neuf-deux, neuf-trois« , etc. Avant, on disait : « quatre-vingt douze, quatre-vingt treize« … »

Le Chimiste :

« Si mes souvenirs sont bons, c’était un jour de septembre 1994. On s’était donné rendez-vous chez moi pour répéter le morceau qu’on enregistrerait le soir-même chez Ticaret. Pour situer, je pense que le maxi de Daddy est sorti fin mai de cette même année. On s’était rencontrés avec les autres au mois de juin et on avait déjà fait pas mal d’apparitions radios et de soirées ensemble sous le nom de La Cliqua. On n’avait pas vraiment préparé le titre : on avait juste choisi une de mes prod’ et chacun avait écrit son couplet la veille. Pendant toute l’après-midi, on avait répété le track, on était bien décidés à faire la différence sur cette compil’. C’est d’après moi le premier couplet que Booba ait posé, le premier et seul morceau où on l’entend avec La Cliqua au complet. C’était même le premier morceau de La Cliqua enregistré en studio, avant celui de La Squadra (Daddy Lord C et Rocca) sur la BO du film La Haine.

On avait rendez-vous avec Moda et Dan au magasin Ticaret à la fermeture. Tous sur notre trente-et-un, on avait pris la ligne 2 à Place de Clichy direction Stalingrad. On était tous excités d’aller enregistrer là-bas. Ticaret, à l’époque, c’était La Mecque du hip-hop français. Enregistrer dans cet endroit représentait pour nous comme une entrée au panthéon du hip-hop, une consécration et une reconnaissance de nos pairs. Dan a été un peu le tonton de tous les B.Boys de Paris pendant très longtemps. Ticaret était le lieu de rendez-vous de tout le mouvement hip-hop pré-1995, avant que ça ne devienne plus tard Châtelet Les Halles avec LTD, Urban et Sound Records. Tout le mouv’ se retrouvait au magasin. Cette boutique était fabuleuse : tu pouvais dénicher toutes les panoplies du B.Boy New-Yorkais, des trucs super pointus que tu ne trouvais nulle part ailleurs comme des survêtements Troop, des chaînes torsadées, des bagues trois doigts, des Double Goose, des bananes Louis Vuitton, des dents en or… Des disques arrivaient de New-York toutes les semaines… Pfff, c’était le paradis du B.Boy à Paris ! Enfin paradis [Rires], je me comprends… Parce qu’à une certaine époque, si tu ne connaissais pas quelqu’un là-bas ou que tu ne venais pas en bande, j’aime autant te dire que ce n’était pas trop le coin où il fallait traîner. C’était l’époque de la dépouille. Avec le terrain vague de La Chapelle à côté et tous les mecs qui venaient détrousser les clients au coin de la rue, il ne faisait pas bon faire le touriste dans le quartier vers 88-89.

« Après l’enregistrement, vers quatre heures du matin, on a continué à parler et à écouter du son, tous satisfaits. On est rentrés par le premier métro, le regard illuminé. »

Donc vers dix-neuf heures, on arrive à la boutique, Moda & Dan nous attendaient. Ils ferment le rideau de fer et on descend au studio au sous-sol. C’est une cave aménagée, c’est l’été et l’atmosphère est fraîche, un ventilateur tourne dans le fond de la pièce, les machines chauffent. Je leur donne mon DAT avec l’instru’ dessus, deux gars d’un fanzine vidéo, FBS, étaient là pour nous interviewer dans le cadre de la compil’. On fait l’interview et un freestyle sur un instru’ d’Above The Law, puis on les remercie gentiment afin de commencer notre travail. On ne voulait pas qu’ils restent pour l’enregistrement. C’était la première fois qu’on enregistrait, on n’était pas encore à l’aise avec les studios ni avec les caméras. On savait qu’on avait la pression et on comptait bien que notre titre soit le meilleur sur la compilation. La compétition, on aimait la pratiquer avec les autres groupes mais aussi beaucoup en interne. Tout le monde a sorti le meilleur de soi-même ce soir-là. Dan a balancé l’instru’, on s’était mis d’accord sur l’ordre de passages des gars sur le titre et on a commencé à enregistrer. C’est Moda qui attaque le morceau puis Egosyst enchaîne, suivi de Rocca, Raphaël, Booba, Daddy Lord et enfin Kohndo. Ça a duré longtemps, on a refait plusieurs prises pour certains. Ça vannait à tout-va, on a sorti des blagues toute la nuit, il y avait une bonne ambiance entre nous. Malgré quelques légers cafouillages, tout s’est finalement bien passé, on a mis le titre en boîte. Après l’enregistrement, vers quatre heures du matin, on a continué à parler et à écouter du son, tous satisfaits de notre prestation. De souvenir, on est rentrés par le premier métro, le regard illuminé. Dan a remonté le rideau de fer et on est ressortis de la boutique, tous un peu sonnés, le jour se levait. Ça y est, on était rentrés dans la cour des grands ! »

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11 commentaires

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  • Diamantaire,

    Salut, il y a deux témoignages dans cet article : d’abord celui de Dan de Ticaret et ensuite celui de Chimiste (producteur/beatmaker de La Cliqua). Le passage que tu cites, c’est Chimiste qui parle (son nom est marqué avant le début de son témoignage mais ça a dû t’échapper). Si tu veux plus d’infos sur Chimiste, il y a une interview de lui sur le site où il revient longuement sur son parcours et celui de La Cliqua.

  • Quentin,

    Je comprends pas qui parle: « Moda & Dan nous attendaient. Ils ferment le rideau de fer et on descend au studio au sous-sol. » C’est pas Dan de Ticaret, si ? On sait qu’ils trainaient ensemble à l’époque mais d’où il se fait attendre dans sa propre boutique ? 
    C’est pas super clair… Vous pourriez m’éclairer sur les personnes interviewées dans cet article svp ?

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  • […] étais en theatre chez Ticaret à ce moment. Il y a beaucoup de fantasmes et de honour autour de ce lieu présenté comme la […]

  • […] via abcdrduson […]

  • PG,

    C’est clairement une copie de « Ne joue pas avec Le feu » de Sleo

  • clem,

    magnifique ton intro

  • […] En 2006, dans le livret de son troisième essai en solitaire Ouest Side, Booba remerciait Gué-Gué – Egosyst – de lui avoir appris à rapper. Il est communément raconté que Booba a débuté en dansant pour La Cliqua avant de poser ses premiers couplets aux côtés des Sages Poètes de la Rue. L’Histoire – en général – a de plaisante qu’après s’être écrite, elle se déchiffre. Et, là encore, tout ne tient souvent qu’à quelques détails. Par un hasard sans doute un peu provoqué, nous avons remonté le temps jusqu’à l’été 1994. Ce jour-là, dans la cave du mythique magasin Ticaret, La Cliqua naissait et Booba avec. Retour à Stalingrad, vingt ans après, à l’époque où chaque instant était conçu pour durer. (Lire la suite : http://www.abcdrduson.com/blog/2014/06/bo…remier-morceau/) […]

  • LoTO,

    mais MERCI QUOI ! allez tout de suite chez Melopheelo lui racketter quelques cassettes secrete ! il en a MASSE, et il est bien trop lent a sortir ses tresors enfouis !