Les 25 ans de Entre deux mondes
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Les 25 ans de Entre deux mondes

Entre deux mondes, le premier album de Rocca, fête ses 25 ans. Retour en six morceaux sur une merveille du rap français.

Formation tentaculaire composée de La Squadra (Rocca et Daddy Lord C), du Coup d’État Phonique (Kohndo anciennement Doc Odnok, Egosyst, Raphaël et Lumumba) ainsi que des hommes de l’ombre Chimiste, Jelahee et JR Ewing, La Cliqua fait partie de ces collectifs qui déboulent sans crier gare au milieu des années 90. Alors que Solaar, IAM et NTM règnent sur l’hexagone elle s’apprête, avec la complicité de Time Bomb et du Beat de Boul, à redistribuer les cartes. Le premier EP du groupe, le bien nommé Conçu pour durer, va largement contribuer à cette nouvelle donne. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Les inspirations ne sont plus Public Enemy ou Big Daddy Kane mais plutôt le Wu-Tang et le Boot Camp Click. La technique prend le pas sur un contenu qui n’est plus thématisé mais qui revendique son appartenance à la rue, la raconte sous un angle quasi-documentaire. La texture sonore, poussiéreuse et crépitante, emprunte à Buckwild, Lord Finesse, Da Beatminerz. Le rap français est entré dans une nouvelle dimension.

En sept titres, Conçu pour durer déploie autant le talent d’un collectif que celui de ses individualités. Et même si Daddy Lord C a été le premier à dégainer un an plus tôt avec « Freaky Flow », c’est ici Rocca qui s’offre la part du lion. Magistral exercice de style, « Comme une sarbacane » est la carte de visite parfaite pour le rappeur colombien : flow élastique, métaphore filée de la rue décrite comme une jungle dense et impitoyable, argo espagnol et ambiance forêt tropicale sur un beat suffocant de Chimiste. À bien des égards, ce premier morceau solo de Rocca annonçait la couleur de son Entre deux mondes.

Tandis que Daddy Lord C débute une carrière de boxeur professionnel et que Egosyst quitte le groupe, La Cliqua est mise un temps entre parenthèses. Rocca profite alors du succès de « Comme une sarbacane » et de « Le hip-hop mon royaume », sorti sur la compilation d’Arsenal Records, Le Vrai hip-hop, pour se lancer en solo. Enregistré en moins d’un mois avec Lumumba, Gallegos (Jelahee) et Chimiste, Entre deux mondes, qui sort le 9 avril 1997, est un album réalisé dans l’urgence donc. Paradoxalement, il est aussi l’un des plus riches de son époque. Rocca, avec la naïveté de ses 21 ans mais une hauteur de vue certaine, y décline de nombreux thèmes, notamment celui foisonnant de la frontière, sujet central du disque : celle entre Paris et Bogota bien sûr, mais aussi celle entre la fiction et la réalité, entre l’authentique et le faussaire, entre le légal et l’illégal, entre l’être et le paraître.

Entre deux mondes peut aussi être considéré comme le premier (et le seul ?) véritable LP de La Cliqua. À l’exception d’Egosyst donc, tous les membres sont invités le temps d’un morceau (Kohndo sur « Mot pour mot », Daddy Lord Clark sur « En dehors des lois », Raphaël sur « Sous un grand ciel gris… ») et tous se retrouvent pour la suite du mythique « Rap Contact ». Quant à Chimiste, Gallagos et surtout Lumumba, ils signent une production luxuriante qui puise ses racines chez DJ Premier, Havoc et les producteurs du D.I.T.C. À la fois austère (« La bonne connexion », « Aux frontières du réel ») et diaphane (« Les jeunes de l’univers », « Artifices »), la partition musicale évoque tout autant le bitume mouillé et la grisaille du XVIIIe arrondissement de Paris que ses abords plus luxueux et son ouverture sur le monde. La couverture