Sidekicks

Il n’y a pas toujours un lendemain, mais, ici, il y a bien une suite. Le magazine Gotham s’offre ce lendemain, un second numéro dans la lignée de son aîné. Il s’inscrit à la fois profondément dans le présent, dans le tumulte de l’époque, mais aussi avec le prisme de moments et de figures choisies dont les faits d’armes résonnent surtout au passé. Ou qui se sont éloignés des projecteurs. Libres, indépendants et singuliers.

Porté par un petit collectif qui mêle intérêt communs et histoires éparses, Gotham creuse les sillons de la quête d’identité, des identités. Un multiculturel qui mêle origines, (im)migration et influences, avec un regard affûté sur la décolonisation. Tout ça en faisant la part belle au visuel, sous différentes formes et styles,  avec l’œil avisé de Tcho, activiste au long cours.

Créer c’est faire des choix, c’est aussi prendre la parole, c’est parfois résister et surtout vivre. À ce titre, Gotham semble célébrer cette belle formule : « aimons-nous vivants. » Et célèbre ses légendes, nos légendes. Celles qui sont encore parmi nous et celles qui sont passées de l’autre côté. En ouvrant ses pages à Lucien Papalu, Colt et Kenzy, figures tutélaires par excellence, Gotham célèbre à la fois la rareté et l’excellence. Tout en affirmant un peu plus sa singularité salvatrice. Il ne s’agit pas d’occuper l’espace, comme on tiendrait un terrain. Plutôt d’avoir de la mémoire, des références assumées et d’assumer un acte de résistance.

Retrouver Kenzy, dont les mots sont très rares, c’est se remémorer et célébrer sa brillante insolence restée sans égale. Extrait choisi : 

« Pour moi, c’est simple ; si la passion m’attire dans un projet où l’argent gagné ne suffit pas à payer les aspirines, j’arrête. »

Pour toutes ces raisons, et pour d’autres, Gotham deuxième du nom (auquel a d’ailleurs participé notre cher Raphaël) mérite attention et soutien. Une contre-attaque alternative à une époque où le bruit est omniprésent et la curation un essentiel sous-estimé. Pour se procurer ce bien bel objet, ça se passe toujours sur le site dédié, ici

Enfin, pour ne rien gâcher, et surtout parce que la musique doit toujours prendre le dessus sur tout le reste, l’équipe Gotham vient de sortir sa propre radio. Une plateforme pour faire tourner à l’infini le sillon et nous placer tous, toutes, dans les meilleures ambiances.

Le 30 janvier dernier sortait le deuxième volume des mixtapes Fibonacci du rappeur Relo – dont la première, fondée sur des faces B, est disponible sur l’Abcdr du Son. Comme toujours, la musique du Marseillais marque par son caractère solide, forgée aux coups d’une indépendance conquise à la sueur du front. À la manière de la célèbre suite en mathématiques, chaque nouveau disque apparaît comme le fruit de l’expérience – et du travail – qui le précède.

Deux invités sont présents en featuring, chacun incarnant une école du rap phocéen : Sat et Kofs. L’atmosphère de « Reflets du réel », dans sa version finale, a suggéré à Isma, « [s]on acolyte » et « ami de jeunesse », une voix singulière, celle du rappeur de la Fonky Family. « On a voulu recréer, dans l’esprit, son intervention sur ‘Mémoire’, dans l’album de Shurik’n », confie Relo. Quant à Kofs, s’ils ne font pas la même musique en apparence, Relo et lui se fréquentent depuis un moment. « Ce n’est pas nécessairement ses deux volumes de Mon École – de très bonne facture – qui m’ont donné envie de faire un feat avec lui, c’est vraiment pour l’ensemble de son œuvre. C’est un bousillé de rap français, un passionné, et surtout, un grand monsieur, qui a le cœur sur la main et qui reste humain. C’est rare dans notre milieu. » Quand Relo lui propose le featuring, Kofs n’hésite pas une seconde : « il est arrivé en attaquant [sourire], je lui ai envoyé deux instrus, il m’a répondu direct en en renvoyant une avec son couplet dessus. »

La mixtape contient aussi le très triste « Littérature du réel ». « C’est un titre que j’aime particulièrement », commente Relo. « On l’a écrit en plusieurs étapes, sur différentes instrus. » Le rappeur s’y livre particulièrement, jusqu’à se définir comme un « cœur d’artichaut en pierre » : « comme beaucoup d’artistes, je suis, à la base, d’une nature sensible, presque hypersensible.  Mais la vie, le milieu dans lequel j’ai évolué, les épreuves que j’ai subies, ont durci ce cœur-là. Je suis moins nia. Pourtant, je crois toujours en l’humain, je crois toujours que le bien gagne contre le mal [sourire], qu’être une bonne personne aide à changer le monde. »

Fibonacci 2 a aussi une dimension politique, avec « ESCLAVE QUI SAIT LIRE », également présent sur Argoésie 3. Ce titre a été écrit après la polémique autour de « No Pasaran », morceau collectif produit par Kore à l’occasion des législatives anticipées. « Je comprends qu’on n’aime pas le morceau, ou certains couplets, mais ce qui m’a choqué, ce sont les gens qui défendaient l’extrême-droite en disant ‘on ne doit pas insulter ces gens-là, on doit les respecter’… Que les gens du rap s’en mêlent et nourrissent la polémique, c’était trop pour moi. Donc j’ai voulu rappeler ce qu’était l’extrême-droite, que ce n’était pas le prétendu ‘parti du peuple’, mais un parti dangereux. »

Avec un morceau collectif de clôture – avec, entre autres, un R.E.D.K en forme – Fibonacci est encore une preuve de la volonté de fer du Marseillais, décidé, rime après rime, morceau après morceau, EP après EP, d’offrir une musique exigeante. « Je ne me pose pas la question de ma place dans le rap actuel, je préfère travailler, avancer. Cette année je vais être encore plus actif, pour que lorsqu’on parle de rap à Marseille, et même peut-être, au niveau national, mon nom sorte. Je ne cherche pas à être le meilleur, je cherche à être une évidence. »

Le disque « Marseille & friends » est sorti le 14 novembre dernier. Fruit d’une collaboration entre un disquaire marseillais (Olivier Gilles, Galette Records) et un compositeur (Xavier Siniscalchi, aka Exès Zbraa), il rassemble des artistes issus du hip-hop phocéen, mais aussi d’autres régions du monde. Parmi eux, la rappeuse new-yorkaise Nejma Nefertiti et le musicien désormais installé en Afrique du sud, Fred Spider. C’est qu’Olivier a lui-aussi une carrière dans la musique : né d’un père également disquaire, il a été guitariste, DJ – il a même joué avec les musiciens de James Brown. Toute cette expérience lui a permis de rencontrer une foule d’artistes, à Marseille, en France et à l’étranger. D’où l’idée de son ami Xavier : « pourquoi pas, avec tous les gens que tu connais, faire un maxi Galette & friends, qu’on vendrait un peu sous le manteau, comme les mixtapes à New-York », lui propose-t-il devant une pizza du centre-ville. Le lendemain, Olivier appelle Imhotep, le parrain de son magasin, Faf La Rage, Napoleon Da Legend, Jo Popo et Inoki, « l’équivalent d’Akhenaton en Italie. » Tous lui disent oui : d’un délire de maxi, en deux semaines, Marseille & friends devient un album. L’idée est d’y retranscrire l’atmosphère de la ville, en revenant aux bases de la musique hip-hop : certains titres sonnent funk, d’autres samplent carrément des cigales (« Supra mia »). Même la pochette a une histoire. Partis faire des prises de vues autour des lettres géantes de Marseille posées à l’entrée de la ville, ils ont fait développer des photos prises à l’argentique, qu’ils ont ensuite brûlées, pour donner l’effet présent sur cette pochette franchement réussie. Le slogan au début, confesse Olivier, c’était « back to the old school, nique sa mère l’Auto-Tune. » En définitive, il y a quatre mesures d’Auto-Tune sur le disque, concédées à Maze, le jeune du groupe. « Ce qu’on a représenté dans Marseille & Friends, c’est ce qu’on pourrait appeler le boom-bap, où on accorde de l’importance aux DJs. On voulait du scratch, pour représenter toutes les disciplines. » Pour faire vivre ce son hip-hop, Olivier organise aussi des « après-midis 100% scratchs » où des adultes, mais aussi des enfants et adolescents viennent apprendre à manipuler les platines. « La dernière fois, il y avait Djel, R-ash et Dj Suspect, parmi les trois meilleurs français ! Et ils ont pris le temps avec les gamins. On fait de la transmission, en fait. »

Un disque de résistants, fait dans la bonne humeur, qui sera célébré le 8 mai aux Vieux métaux, nouvelle salle de la cité phocéenne montée en partie par Hazem (gérant d’une salle bien connue du centre-ville, le Molotov).

« Ma génération c’est ZmG et les Guirri«  rappait le très jeune Missan en 2014, l’année où un Marseillais allait changer le cours du rap français. Dans ce court-métrage qui annonçait Le Don pt.1 en 2025, le rappeur prenait soin de dédicacer le rap de sa ville, de Black Marché à Zbatata. Le don, c’est ce talent que ses amis voyaient déjà chez lui à peine adolescent. Décidé à réaliser son rêve, le rappeur du CV-zoo se rend alors aux ateliers d’écriture de K-ra, légende locale – celui dédicacé dans un fameux couplet de « Bande organisée » – situé dans la désormais tristement célèbre rue d’Aubagne. En 2024, il est invité par Jul sur 13 organisé II. Résultat, Missan est aujourd’hui, aux côtés de son ami TK, la relève visible de ce rap des mecs d’en ville que les dernières années avaient un peu placé dans l’ombre des succès de Jul, SCH et des nouvelles stars des quartiers nord. Missan marque avant tout par sa voix rauque et éraillée, que l’Auto-tune des refrains ne suffit pas à lisser. Surtout, il excelle dans un registre : rapper la rue sur des rythmiques accélérées aux sonorités club, comme dans une forme radicalisée du son Jul, avec, si possible, un refrain dynamique en équipe. C’est ce qu’il avait fait sur « 00:03 » en avril dernier ; c’est ce qu’il fait aujourd’hui dans l’intro de son nouvel EP, Zéro tolérance. Un titre qui sonne comme un avertissement : cette année, elle est pour lui.

Aux quatre coins des États-Unis, la température monte. Depuis que l’ICE terrorise les populations locales – deux morts dans la ville de Minneapolis à la date du 25 janvier 2026 – afin de réguler l’immigration illégale selon les nouvelles directives décomplexées de la deuxième administration Trump, le chaos semble s’installer sur le pays et ses grandes villes. En juin 2025 déjà, des protestations contre l’agence fédérale se lèvent à Los Angeles. Le comté de la ville déclare l’état d’urgence alors que les affrontements se multiplient. Dans ce contexte de tensions, la rappeuse Reverie s’allie au duo Coyote pour livrer un puissant message aux communautés mexicaines et sud-américaines dans le morceau « Brown Representation ». Paru le 24 janvier sur sa page Instagram, le clip met en scène les trois MCs au volant d’un Lowrider dans les rues de Santa Ana pour un anthem brûlant avec la force d’unification d’un « La Raza » de Kid Frost (1990) et des invectives piquées au chile habanero pour les autorités en place et leurs sympathisants (« I’m outside the White House with a match and some gasoline / Light it up and vanish like the list of Mr. Epstein / If Trump was in a room with a minor, he would play some Al Green »). La production minimaliste et tendue de Louden contribue à l’énergie survoltée et libératrice qui se dégage du morceau. À n’en pas douter, « Brown Representation » fait partie des temps forts de ce début d’année.

Pour la dix-septième fois, le tremplin Buzz Booster prend place cette année avec l’objectif de venir en aide aux rappeuses et rappeurs aspirant à se professionnaliser. Comme chaque année, le dispositif se déroule en plusieurs étapes. Les inscriptions sont actuellement ouvertes et ce jusqu’au 31 janvier. À partir de cette date débuteront les premières sélections sur écoute, débouchant elle même sur une deuxième phase, cette fois-ci en live.

Destiné aux artistes en début de parcours, Buzz Booster se veut à la fois un  espace de découverte pour le public et pour les professionnels, entre prestations scéniques, accompagnements et rencontres. À travers un réseau de 22 salles réparties sur l’hexagone et La Réunion, tout jeune MC peut tenter sa chance pour remporter une des 13 finales régionales et prendre la direction du Flow à Lille, où se tiendra cette année la finale nationale du 23 au 25 septembre, et succéder ainsi à Toera.

Au delà de l’éventuelle renommée que permet un passage par Buzz Booster (Némir, Eesah Yasuke ou encore La Valentina en ont profité), le dispositif offre une récompense matérielle concrète à qui le remporte, à savoir 15 000 €, auxquels s’ajoutent un accompagnement à moyen terme. Il reste une dizaine de jours pour s’inscrire, et tout se passe sur le site de Buzz Booster.

Avant d’écrire sur l’Abcdr du Son, nos rédacteurs en étaient tous des lecteurs, nos rédactrices en étaient toutes des lectrices. Et c’est aujourd’hui parmi vous que se trouvent nos plumes de demain. Le site cherche actuellement de nouveaux contributeurs réguliers, aussi bien pour écrire des chroniques que mener des interviews, ou participer à des podcasts.

Il s’agit d’une activité bénévole, puisque c’est sur ce modèle que l’Abcdr fonctionne depuis plus de vingt ans désormais. Et il n’est pas forcément nécessaire d’être à Paris.

Si vous aimez ce site, que vous voudriez participer activement à sa vie et que vous réunissez les quelques critères qu’il exige, venez donc vers nous. Lesdits critères, les voilà :

– Intérêt fort pour le rap français et/ou américain et ses multiples scènes, connaissance de son histoire et suivi de son actualité. Une période particulière, une région précise, un mouvement spécifique vous passionne ? C’est encore mieux.

– Intérêt pour le format écrit sur des chroniques, des brèves, ou des interviews.

– Intérêt pour le format podcast, qui fait aussi partie de notre ligne éditoriale, et pourquoi pas la vidéo.

– Rigueur et investissement personnel, notamment dans la vie courante de la rédaction (relectures, échanges d’idées)

Si l’idée de nous rejoindre vous tente, vous pouvez venir vers nous. ll vous suffit de vous présenter par mail en pensant à joindre un exemple de texte que vous avez écrit à l’adresse que voici :

recrutement@abcdrduson.com

Ses règles, et ses conditions. Dans le monde de LinLin, la musique se fait avec ses propres codes, pour trouver sa propre singularité. Une capacité à mélanger les opposés qui se ressentait déjà au printemps avec “BOOGEYMAN” – un titre à mi-chemin entre boom bap 90’s et synthés stridents – qu’elle réitère aujourd’hui avec “925”. Dévoilé ce mercredi, ce nouveau morceau réussit encore une fois à assembler des univers musicalement éloignés, pour créer encore autre chose : en partant d’une base baile funk et en y ajoutant des sonorités rap et techno, la rappeuse (accompagnée de son producteur Mobb) arrive ainsi à rendre inquiétant le genre musical phare du Brésil, tout en y apposant sa propre touche. Un morceau appelant à s’affranchir des codes de la société (“Quitte ton 9 to 5 / Vas y fais le”) dont le contraste sonore entre rythmiques entraînantes du baile, et froideur glaciale des synthés, rappelle un peu le “São Paulo” de The Weeknd et Anitta à la sauce Mike Dean. Cette volonté d’utiliser des sonorités robotiques, pour transformer des univers chaleureux en véritables murs du son menaçants, semble aujourd’hui faire partie intégrante de l’ADN de LinLin : une “grande impératrice du rap” – comme elle aime se surnommer – qui semble bel et bien prête à régner. “925” vient en tout cas encore un peu plus le confirmer.

Avec Surprise, tout est une affaire d’univers. Souvent (trop) utilisé dans le monde de la musique, le terme colle pourtant parfaitement à ce que la rappeuse et chanteuse tente de créer depuis 2023. Comme elle le racontait à l’Abcdr du Son au printemps, celle qui a rempli la Boule Noire en février dernier (avec son très bon Le plus beau des monstres) s’affaire, morceaux après morceaux, à bâtir son propre monde, autant musicalement que visuellement. Une volonté qui se retrouve à nouveau dans “J’aime bien”, nouveau titre à la croisée des genres dévoilé au début du mois de novembre. 

Pour son premier single depuis plusieurs mois,  Surprise prolonge le temps de deux minutes ce que l’on pouvait entendre sur sa dernière sortie SI Y’A UN MONDE : à la fois onirique mais rap, doux et incisif, on l’entend d’abord chanter et – surtout – rapper sur sa jeunesse, ses espoirs et ses doutes, tout en livrant un refrain romantique sous autotune, sur un crush la rejoignant dans la nuit. Comme un remède à ses soucis. 

Un mélange de thèmes et de genres qui se ressent aussi dans la prod (composée par Brundours, Docteur Chill et Idée Noire) qui mélange ici habilement nappes pop rêveuses, sirènes nocturnes, et rythmiques lentes – un peu UK et à contre-temps – pour renforcer le côté atmosphérique du titre. En continuant d’explorer musicalement et visuellement le mélange entre rap et sonorités rêveuses entendu dans ses morceaux jusque-là, Surprise fait perdurer avec “J’aime bien” ce qui la démarque depuis ses débuts : une musique difficile à classer, mais foncièrement singulière. À la croisée des genres, et aussi des émotions.

Depuis 2022, l’association dijonnaise Déficit Organisé se démène pour que sa ville accueille des figures du rap indépendant, ne serait-ce qu’avec « une soirée toutes les 36 semaines », pour reprendre les mots du plus fameux rappeur locAL. Et quand on sait les difficultés que traversent les milieux artistiques et associatifs, et plus largement celle qui secouent le monde de la culture en France depuis des années, l’affaire n’est pas mince. Après Vîrus et l’uZine puis Sameer Ahmad et Rocé lors des deux premières éditions de La Déficitaire, ce seront Jeff Le Nerf et Flynt qui se produiront aux Tanneries 2 le vendredi 28 novembre 2025.

Les portes de la salle (37 rue des Ateliers) ouvriront à 20h, et le concert des deux têtes d’affiche s’accompagnera d’une prestation de DJ Masta & LawK, bien connus du côté de Besançon et sa région. La premièe partie sera quant à elle assurée par Minimal, Une belle occasion pour nos lecteurs bourguignons de célébrer le hip-hop, l’indépendance et de soutenir une initiative importante, au rythme des classiques de Flynt et Jeff Le Nerf peut-être, et à celui de leurs titres récents certainement. Des places sont à gagner sur notre compte Instagram.