Sidekicks

Si l’on s’attarde sur la nouvelle génération féminine du rap sudiste, Atlanta reste un épicentre incontournable. Anycia, BunnaB, YKNIECE ou encore PLUTO, incarnent cette New Atlanta aux accents rétro et énergiques, nourrie par l’esthétique des années 2000 et l’héritage des mixtapes. À quelques heures de là, une autre artiste fait sensation, portée par son authenticité, sa direction artistique léchée et ses codes vestimentaires assumés (baggy simples, hoodies et denim à volonté) : Samara Cyn, originaire du Tennessee.

Fille d’un père militaire, elle grandit au rythme des déménagements constants d’un État à l’autre et échappe donc à toute identité sonore régionale. Cette trajectoire instable nourrit aujourd’hui une œuvre traversée par le mouvement, la quête de soi et un certain sentiment de décalage. Ses deux premiers EPs The Drive Home et Backroads sortis respectivement en 2024 et 2025, en portent d’ailleurs la trace jusqu’à leurs titres frontaux et évocateurs. L’écriture de la jeune artiste relève autant du rap que de la poésie, portée par une sensibilité héritée de la neo-soul, de Lauryn Hill à Erykah Badu. Mais réduire Samara Cyn à cette douceur introspective serait réducteur.

Avec « oooshxt! », extrait de son nouvel EP Detour (une autre référence à la route, aux mouvements et aux voyages), la rappeuse opère un virage plus abrupt. Ce premier single, produit par Two Fresh et Pera, repose sur une ossature rythmique sèche : des percussions clinquantes et une basse discrètement abrasive, qui vient densifier une ambiance pesante et nerveuse tout au long du morceau. Côté texte, Cyn navigue entre égotrip assumé et flex ironique tout en glissant des rimes internes bien senties, comme l’atteste la punchline : « constantly making me nauseous / smell carcass ». Le flow se fait plus direct, plus incisif, comme saisi dans l’instant. Un morceau accompagné d’un visuel toujours aussi léché et attractif, où Samara Cyn apparaît dans un hangar, avec une posture frontale, déterminée, presque prête à en découdre. En arrière-plan, une silhouette féminine se détache, comme un écho en mouvement, renforçant cette tension contenue qui traverse le morceau.

Là où ses précédents morceaux privilégiaient une introspection aux rythmes généralement plus apaisants, « oooshxt! » introduit une forme d’urgence. Un morceau qui ne résume pas à lui seul l’EP, où les sonorités naviguent davantage entre R’n’B et influences soulful, tandis que Cyn alterne entre chant et rap pour proposer un juste équilibre. Detour se révèle ainsi être sa sortie la plus aboutie à ce jour : digestes, ces sept titres s’écoutent facilement et gagnent en relief au fil des écoutes. Un véritable point de bascule qui laisse entrevoir l’arrivée d’un premier album studio officiel ? La voie semble en tout cas être libre pour. – Kevin Pereira

En l’espace de quelques années, Tatyana Jane a coché un nombre incalculable de cases dans la checklist de n’importe quel musicien électronique : adoubée par Skrillex, invitée à mixer à la cérémonie de clôture des JO de Paris 2024, chevalière des arts et des lettres, et aujourd’hui signée sur Ed Banger Records, la productrice et DJ franco-camerounaise pourrait donner l’impression d’avoir réussi à finir le jeu sans forcer. Derrière cette succession d’accomplissements se cache pourtant un travail de fond à coups d’EPs, de DJ sets et de prestations à travers le monde, qui lui auront permis de mettre en lumière ses talents pour hybrider les genres, tout en développant sa propre sonorité. 

Une passion avérée pour les musiques club (notamment techno, EDM, et bass music) qui ne doit pas faire oublier un autre genre, aussi présent dans l’ADN musicale de Tatyana Jane : le rap. Si les sets de la productrice sont riches en percussions et en basses, il n’est ainsi pas rare d’y entendre une 808 et des hi-hat d’Atlanta faire leur incursion au milieu de deux morceaux club, souvent dans des versions revisitées. Un pont qu’elle affirmait encore plus en octobre dernier en conviant une invitée assez surprenante au Centre Pompidou lors de la soirée Because Beaubourg, en la personne de Kay The Prodigy. Présente à ses côtés aux platines, la jeune rappeuse interprétait alors un morceau inédit, qui ne laissait pas beaucoup de mystère sur la personne à la composition derrière.

Officiellement dévoilé fin mars, « Brutal » voit ainsi les structures électroniques froides et puissantes de Tatyana Jane se mélanger au flow arrogant et laidback de Kay The Prodigy. Un morceau plus électronique que rap (qui montre à nouveau la capacité de la rappeuse à poser sur n’importe quel genre) dans lequel les basses et les percussions semblent être au service du discours plein de confiance de Kay, avant d’utiliser sa voix comme matière sonore. Sur les derniers instants de « Brutal », la productrice reprend en effet les phrases énoncées par la rappeuse jusque-là, pour les intégrer encore plus à sa musique dans un déluge de rythmiques qui donnent une conclusion bien en accord avec le titre du morceau. Si il n’y avait pas de doutes quant à l’intérêt de Tatyana Jane pour le rap, “Brutal” et sa rencontre avec Kay The Prodigy viennent finalement officialiser ce mélange des univers, qui devait bien un jour s’opérer dans sa musique. Entre froideur des basses, ardeur du kick, et chaleur des flows. 

Quand la chanteuse coréenne Effie sort son premier disque NEON GENESIS en 2021, la dominante mélodique ne permet pas de qualifier sa musique de rap, en dépit des basses traps et de l’influence évidente des sad boys suédois. Après quelques années dans la salle du temps, Effie revient en 2025 avec l’EP E, produit quasi-intégralement par son acolyte kimj. Conservant une solide assise pop, les deux artistes se retrouvent dans leur polyvalence et leur souplesse musicale, et rassemblent sous un même toit l’EDM et le rap tout en dressant des passerelles entre pop mainstream et expérimentale.

Sorti quelques mois plus tard, l’EP Pullup to Busan 4 More Hyper Summer It’s Gonna Be a Fuckin Movie s’affirme plus rugueux et radical, comme si E avait été conçu comme une porte d’entrée en douceur vers ce monde musical nouveau. Rien ne semble alors arrêter le duo, qui va encore un peu plus loin avec 희 / 노 / 애 / 락 , nouvel EP de quatre titres hybrides et avant-gardistes réalisé avec leur comparse audiogoth. Tout en faisant bon usage de son aisance harmonique, Effie s’y affirme encore davantage en tant que rappeuse, jouant du contraste entre sa voix vulnérable et son charisme au micro. Sorti pour la nouvelle année lunaire, le fiévreux « Red Horse » voit la rappeuse déployer l’aura autoritaire d’une cheffe de guerre, portée par les turbines de kimj et les hennissements de chevaux en furie.

Enfin, le 1er avril dernier, Effie sort sans crier gare « dodoogiedae », simili-freestyle pas mixé. Sur un Chief Keef type-beat triomphal, l’artiste mélange le coréen et l’anglais pour une mise au point sans détours, entre le troll et la menace : l’industrie K-Pop qui la sollicite peut bien aller se faire voir, les « 도둑 » (voleurs) du refrain feraient mieux de « study [her] shit », et les présumés méchants sentent en réalité la fraise, comme Lotso l’antagoniste de Toy Story 3. En interview sur l’Abcdr du Son, la nouvelle star du rap français La Rvfleuze déclarait « Je ne peux pas faire que du rap, il faut ouvrir aussi. » Effie a pour sa part ouvert au rap, et à beaucoup d’autres choses, avec une indépendance créative communicative. Et une liberté de ton qui semble intimement vécue par l’artiste d’une sortie à l’autre, galvanisante pour l’auditeur parce qu’elle l’est pour elle-même avant-tout.

Cela faisait 9 ans qu’on l’attendait : après avoir marqué la décennie 2010 de son empreinte, Mike Will Made-It revenait en ce mois de mars avec son troisième album, R3SET. L’absence, causée par le vol de ses disques durs, n’était pourtant que partielle. Car s’il n’a plus sorti d’album à son nom, il a continué de composer pour des artistes importants, pour le cinéma (Creed II, Suicide Squad) et s’est imposé comme réalisateur multi-tâches en CEO du label Ear Drummers.

Le 13 février, le hitmaker devenu bâtisseur d’empire annonçait cet album et en un mois et demi, sur les 15 morceaux qui le composent, 9 sont déjà illustrés par des clips. “MY WAY”, avec J. Money, Anycia et Karrahboo, est le dernier d’entre eux.

Money, égérie de la futuristic swag era, n’avait plus beaucoup rappé depuis près de huit ans. Quelques tentatives discrètes, pendant qu’il enchaînait perte de sa mère et d’amis proches, cancer, blessures par balles au poumon et au cœur, arrêts cardiaques. Il revenait sur le devant de la scène à l’été 2025 sur 5 titres de A Futuristic Summa, hommage inspiré rendu au sous-genre par Metro Boomin. Dans “MY WAY”, le vétéran célèbre liberté et indépendance, cisaillant au refrain un triplet flow qui s’étire comme une bulle de chewing-gum.

Les rap d’Anycia et de Karrahbooo, eux, s’étaient déjà côtoyés en 2024 dans “SPLASH BROTHERS”, un morceau iconique scellant la rencontre de leurs observations humoristiques tranchantes, impertinentes et acidulées. Sur “MY WAY”, le duo réitère l’expérience : avec sa voix cassée dans un Maybach enfumé, Anycia flex et exhibe sa richesse. Son egotrip rabaisse une concurrence idiote, ridiculisée en crackheads dès la première phase. Karrahbooo, de son côté,  précise d’un rap parlé insolent car nonchalant qu’elle n’a besoin ni d’un mec qui traîne chez elle, ni qu’on l’emmène en trip (une boutique de luxe suffit), ni même d’argent (elle en ramène déjà assez).

Aux accents glossy bien arrondis, l’instrumental soyeux signé Mike Will et Sonny Digital accompagne le trio au micro de manière assez dépouillée : une 808 soulignée par une discrète boucle synthétique, qui renforce une tension autant propice à la ride nocturne qu’à l’empowerment féminin. Loin du hit plein de drops surjoués, des petites variations finissent de lustrer un slow flex entraînant et magnétique, prolongé d’un clip simple, terre-à-terre, au décor cosy évocateur.

Tout le long de R3SET, Mike Will Made It s’illustre ainsi en curateur du légendaire terroir d’Atlanta. Sur tous les terrains, la qualité est plutôt homogène : collaborations calibrées sublimant certaines stars des années 2010, anthems taillés pour les strip-clubs (palme pour « STANDING O », avec Travis Porter et Monaleo), ponctuations R&B, pain music et bangers doux-amers (à noter, le feat tant attendu entre Chief Keef et NBA Youngboy). Un retour réussi, dont l’énergie maîtrisée et limpide de “MY WAY” est l’incarnation glamour.

Une rue plongée dans la pénombre. Seuls la fumée s’échappant de la cheminée industrielle et le tournoiement de la grande roue en troublent la quiétude. Au milieu des immeubles et maisonnettes, une pancarte met cependant en garde : « Beware of The Cat. » En contre-haut, Deemax surplombe cette maquette de ville miniature et entame, d’un flow de velours, le premier couplet de son CHAT FREESTYLE : « Deux heures du mat’, posé devant la feuille et un joint mal tassé/ fait froid ce matin j’ai la veste matelassée… » Le voilà, l’animal errant toisant la cité endormie.

Ce freestyle d’une vingtaine de minutes, tourné chez le disquaire parisien et à la mise en scène visuelle presque onirique, est annonciateur d’une mixtape prévue le 10 avril. Servi par des productions de haute-volée à dominante boom bap (Planaway, Kyo Itachi, Mani Deiz, Arthus, Needraw, Brianinthemid, Tisma, Thresu et Acare à la manoeuvre), le rappeur du Val-de-Marne file encore un peu plus la métaphore féline. En février, déjà, l’artiste a dévoilé “O’Malley”, une référence au chat de gouttière des Aristochats. Un morceau à la fois sombre et chaleureux dont la trompette jazzy semble tout droit sortie d’un film noir des années 1950.

Plus de trois ans après avoir été repéré lors du Grünt #52 de NeS, dont il est l’acolyte fidèle, Deemax développe ici sa propre imagerie faite d’introspection nocturne et de rimes égotrip acérées. Le MC s’approprie la figure du félin sauvage pour mieux se placer en observateur reclu, “posé au fond de la classe” ou “depuis un coin de la ville”. Mais, si l’animal a la réputation d’être un solitaire dans l’âme, le MC a tout de même “ramené [s]es chats de gouttières” pour l’épauler tour à tour au micro. Tisma et GAL, d’abord, pour des barz’ irrévérencieuses sur un piano d’hiver, suivis de Lyre, qui chantonne avec lui sur un air de guitare, et d’Owen le temps d’un couplet survolté. Sans oublier Keroué, rimeur hors pair aux “dents bien ciselées” et aux “griffes affutées”.

Le chat présente également un point commun avec un autre mythe cher au rappeur : celui du samouraï. Et plus particulièrement celui du rōnin qui, contrairement à la majorité des membres de cette classe emblématique du Japon féodal, n’appartient à aucun clan. Outre une phase citant le film Ghost Dog – mettant en scène un samouraï des temps modernes à New York, que Deemax avait déjà samplé dans sa mixtape À ma place (2024) –, le MC se compare à un “samouraï déchu” dont “ils veulent couper le chignon”, c’est-à-dire déshonorer. Tel le matou des rues et le guerrier sans maître, Deemax est libre. Prêt à batailler pour conserver son indépendance.

Le rap américain n’échappe pas à l’affolement collectif actuel, qui pousse les artistes à privilégier le fait d’être vu à celui d’être compris. Albums blockbusters conçus en comités, morceaux sans âmes générés artificiellement, scènes undergrounds postmodernes cyniques jusqu’à la désintégration… un tableau qu’on qualifierait de décadent s’il n’avait pas déjà des airs de champ de ruines. 22, rappeur de Birmingham en Alabama, n’est pas un révolutionnaire. Sur son EP ; , il rappe avec un flow détaché des textes abstraits, semblables à ceux de ses collègues plus exposés. Mais là où la recherche d’attention et de viralité préside aux ambitions artistiques de ces derniers, 22 semble au contraire vouloir se fondre dans le décor. Fréquemment doublées, sous-mixées, ses lignes de voix semblent flotter entre quatre murs, à la dérive dans un espace clos. Les productions déconstruites de cm343 & makkgin singent le field recording et évoquent le calme doux et un peu inquiétant d’un lotissement abandonné. Quand les basses apparaissent sur « smacked » et que le fantôme prend des couleurs, c’est au contraire pour marquer la distance avec le bruit des vivants, étouffé par la cloison qui le sépare du cocon tissé par 22. Morceau le plus traditionnel de l’EP, le bien-nommé « backdoor » et ses nappes menaçantes rappellent à l’auditeur qu’on ne s’attarde pas dans une maison hantée. Hantée par un rappeur et des producteurs dont la musique agit comme un miroir déformant pour les presque-morts de l’époque.

Les ascensions fulgurantes boostées par Tik Tok exigent d’accélérer son développement pour « surfer » sur la vague. Timar, qui mature sa formule depuis 2023 mais dont le morceau « 4h44«  , en featuring avec ZZ, a rapidement intégré le top 50 Spotify après une trend féconde à l’été 2025, a pris ce timing au sérieux. Enchaînant les singles, invité sur la mixtape de La Fouine, le Cristolien sort dès le 4 décembre 2025 un album de quinze titres en signant chez Aura Music d’Universal, label dirigé par Amine Farsi. 

Fin mars, avec la sortie du clip de « BOHÈME », il annonce une réédition accompagnée de onze inédits. L’esthétique léchée s’inscrit dans la veine de celle des précédents clips qui accompagnaient déjà REQUIEM. Plans photogéniques, zooms, ralentis, couleurs saturées, flous lumineux, clairs-obscurs et contrastes chromatiques… Timar a fait du théâtre, se rêve derrière la caméra. De quoi appréhender d’un autre œil le chic de la cover de l’album, ainsi que le concert donné en janvier dernier au Théâtre du Châtelet. 

Le décor du Château de Ferrières est adéquat. Son intérieur luxueux, variante Rothschild raffinée d’un baroque splendide et théâtral, se marie parfaitement à l’univers musical, dont « BOHÈME » condense les principaux raffinements : instrumentaux synthétiques, grandiloquents, mélancoliques et déterminés, appuyés par un piano qui revient toujours et s’accompagne de violons, d’effets numériques et de percussions cinétiques. 

A la manière d’un Bouss, d’un So La Lune voire d’un Khali, le rap de Timar se démarque d’abord par son travail spécifique sur la voix. Chants sinueux pleins d’ondulations, autotune aigüe, transformé au gré des nombreuses variations d’intonations, volumes et cadences. L’élasticité vocale s’amuse à rythmer deux couplets qui oscillent entre raps vifs et passages chantés. Planante, la couleur vocale est atypique car nasillarde et cristalline. Elle hante par ses échos sur le refrain, et s’étire souvent dans la douleur. 

Dans cette complainte viscérale, la vie de quartier étouffe, ne donnant lieu qu’à de vains exutoires, constats amers, questionnements torturés, échappatoires toxiques ou tragiques. Les diamants, déjà au coeur du Sierra Leone, sont ici l’occasion de rappeler les vices violents d’une vie qui a toujours été sans avenir. La seconde partie du clip, avec la Maybach cernée par 4 cagoulés, les danseuses et la centralité d’un globe terrestre qui zoom sur l’Afrique centrale, rappelle des thématiques chères à cet artiste d’origine congolaise dont le clip de « CHE GUEVARA » s’ouvre sur un discours du révolutionnaire. « BOHÈME », tragique, se présente donc comme belle synthèse d’un univers déjà dense. REQUIEM : MIEUX QU’HIER, promu par Kery James, est disponible depuis le 3 avril.

Guessmi se moque des étiquettes. Avec sa proposition musicale fraîche et sans compromis, la jeune canadienne se fait, depuis quelques mois, sa place dans le rap francophone au fil des sorties. Sur un fond de prods mélancoliques, l’écriture de la rappeuse ne relève ni de la confession, ni de l’egotrip pur. Le rap de Guessmi associe une attitude nonchalante et un peu d’insolence, avec des refrains mélodieux aux teintes sombres.

La rappeuse de Laval s’est fait connaître en 2022 avec « Rafales », aux côtés des canadiens Lebza Khey et Cupidon. Cette année-là également, elle participait à la Saison 3 de la compilation de rap québécois #RAPELLES. En 2026, Guessmi s’associe d’abord avec la talentueuse Mandyspie en janvier dernier. Ensemble, elles sortent le très bon « 404SADBITCH », avant que le mois suivant, la rappeuse ne revienne avec « PLUS JAMAIS BROKE », un egotrip froid et incisif.

Plongée dans un sommeil paisible, en compagnie de ses liasses de billets, Guessmi met fièrement en lumière sa réussite sur la pochette de son nouveau single. Elle découpe une prod énergique, portée par un refrain cristallin (« Plus jamais broke, c’est une promesse / Pas une menace, oh never broke again »). Son timbre grave, noyé dans l’autotune et la reverb, met en valeur ses paroles crues, et renforce la dimension métallique du morceau. L’objectif de Guessmi est clair : poser en quelques minutes les bases de son style, à l’aide d’un flow chanté et d’une esthétique Y2K, tout en mettant en avant sa détermination à ne plus être dans le rouge.

L’univers visuel opulent qu’elle développe depuis ses débuts, se prête au jeu de la nostalgie des années 2000. À l’image du visualizer de ce nouveau morceau, où sont disséminés des objets emblématiques de l’enfance (Hello Kitty et Les Super Nanas). Une esthétique sombre et « girly », qui, combinée à l’omniprésence de piles de billets, joue sur le paradoxe entre l’insouciance de la jeunesse et la nécessité de s’en sortir. En se faisant la promesse de ne plus jamais courir après les fins de mois, Guessmi propose finalement avec « PLUS JAMAIS BROKE », un titre motivant. Une musique de hustleuse aux teintes Y2K qui sonne comme une mystérieuse formule, pour atteindre un seul et unique objectif : voir son compte virer au vert. Et dans aucune autre couleur. 

« Dehors, c’est l’apocalypse ». Une raison de plus pour TH de choisir, visiblement, la montée en régime. Avec « CHAISE ÉLECTRIQUE », il s’offre un sprint foudroyant qui radicalise ses codes, avant son premier album, E-MUSIC.

 La prod, signée Finvy et REESE3019, est dominée par des hi-hats saillants qui s’abattent en rafale à la cadence mécanique d’une usine robotique. Le morceau vibre de textures métalliques et électroniques, tout droit sorties d’une salle des machines, prolongeant la matrice e-trap familière de TH. Les synthés sous trance gate y martèlent une mélodie qui semble héritée de « POKÉMON » sorti l’an dernier, hypnose sonore qu’un beat switch vient briser à 1:42. Ce décrochage scinde le single et souligne le contraste permanent chez le rappeur. Le texte, de son côté, évolue par à-coups. La patte de l’artiste est là, brutale et sans filtres. Ici, pas de récit, juste des flashs instinctifs envoyés comme autant d’uppercuts. Le trappeur sous haute tension shoote les diapositives d’un quotidien à 200 km/h, entre transactions (« Anvers, Rotterdam, Amsterdam, j’empile les têtes »), mépris des institutions (« J’remplis mon casier, j’empile les faits ») et arrogance d’un présent en Lamborghini qui répond aux échecs d’hier (« Ma prof’ disait : « Tu vas finir SDF » »). Le décor d’une fuite permanente où l’argent, la drogue et la vitesse servent de seuls remparts à l’apocalypse. 

À l’inverse du morceau, le clip de Nathanaël Day joue la carte de la sobriété. Le noir et le blanc dominent une image glaciale, seulement troublée par une typo rouge sang, distillant la menace sans la nommer, et accentuant une tension que le clip ne fera que resserrer. Entre détention et asile, le décor étouffe un trappeur-dissociatif cerné de silhouettes noires qui le dupliquent et l’oppressent. Au beat switch, TH semble perdre pied avant d’être plongé dans le noir. Il y est agressé, tatoué de force et sanglé à une chaise électrique. Face au chaos, l’artiste finit par sourire : une folie fascinante qui montre qu’il ne subit pas ce désordre, il s’en nourrit, jusqu’à la combustion.

« CHAISE ÉLECTRIQUE » ne révèle rien d’inconnu, TH reste TH, trappeur-apocalypto-futuriste dense et cohérent, qui dit l’essentiel sans trop en dévoiler. Une montée en tension avant la décharge finale du 3 avril.

Peu après la sortie du deuxième numéro du magazine Gotham, s’est tenue une soirée à La Bellevilloise, co-organisée par le label, représenté par Tcho et Rocé, et la librairie Le Grand Jeu.

La soirée a débuté par une table ronde autour de la question de l’archivage et de la transmission du patrimoine du rap français. La conversation rassemblait Rocé, le libraire Christian Omodeo, le confrère de l’Abcdr du Son Raphaël Da Cruz, le réalisateur Marc-Aurèle Vecchione, et Julien Boudisseau, rédacteur en chef d’INA Hip-Hop. De cette discussion transparaissait d’abord l’enthousiasme communicatif d’archivistes qui avaient (enfin) la possibilité de parler au public rap des documents rares qu’ils ont vus ou manipulés, et qui se distinguent par la variété de leurs supports : flyers, le plus souvent manuscrits, réunis dans un livre Fly Art édité par Christian Omodeo et Uncle Texaco, images d’archives de Captain Café (émission des années 1990 animée par Jean-Louis Foulquier) et H.I.P H.O.P (émission diffusée pendant l’année 1984 sur TF1 et animée par Sidney), livre de photo (Subway Art, de Martha Cooper et Henry Chalfant, publié en 1984), et archives sonores retrouvées et réunies sur Par les Damné.e.s de la Terre (2018), album de Rocé. D’anecdotes en anecdotes se dessine un récit moins connu de la naissance du rap français, qui complète le narratif de l’importation d’un son américain. Rocé met ainsi l’accent sur le rôle joué par le raggamuffin, équivalent français du dancehall, et plus largement des musiques de la diaspora africaine, que les anglo-saxons avaient érigées en matrices du rap bien avant les Français. « Nous comparer à Léo Ferré et Georges Brassens, c’est flatteur, mais c’est laisser dans l’angle mort nos Gil Scott-Heron et Marvin Gaye français » résume-t-il.

La deuxième partie était consacrée à des mixs de DJ Fab et DJ Stresh, ce dernier accompagnant aussi les showcases de Vîrus, Amnez, Djex913 et Rocé, tous.tes en grande forme. Vîrus place une exclusivité dans la veine de Nycthémère. Sous son flegme trompeur (« on pourrait presque croire qu’on a répété » rigole-t-il), le MC rouennais rappe sans backeur les huit minutes de « Désolé du retard », morceau conclusif de Nycthémère. Rocé clôt le bal avec « On s’habitue ». Un vécu à défendre, une vision à répandre, vingt-cinq ans plus tard.

Cadences 1 – Groupement Culturel Renault