Sidekicks

Après des débuts remarqués en 2024, notamment avec son titre viral Duolingo, la Madrilène G La Sosita interpelle son destin sur l’entraînant « Antes De Mi Muerte », sorti le 22 avril. Au rythme de plusieurs déménagements en Europe (Pays-Bas, Suisse, Allemagne…), la rappeuse a commencé sur SoundCloud, en posant sur des productions New Jazz et Plugg, avec des artistes des  scènes néerlandaise et allemande. Mais la musique de G dépasse largement les frontières européennes, à l’image de son premier EP JET 2 FLYY La Mixtape, sorti en décembre 2025, sur lequel l’influence de la trap américaine et du Sosa originel Chief Keef était bien palpable. La Sosita y fusionnait l’espagnol et l’anglais et multipliait les collaborations outre-Atlantiques comme avec la rappeuse californienne Lisha G, et les producteurs BNYX et Jaasu. La mixtape s’ouvrait sur un instru de ce dernier, l’excellent Los Angeles Jugg qui valut à G La Sosita un passage dans On The Radar. 

Pour le clip de « Antes De Mi Muerte », G La Sosita retraverse l’océan pour s’afficher dans les rues de Londres avec un briquet, un balloon dog, du sirop à diluer dans du Bigga à l’ananas, le tout sans oublier son sac Prada. Car c’est bien la poursuite d’une réussite, notamment pécuniaire, que G rappe avec une aisance quasi nonchalante mais toujours technique. Pour la rappeuse, pas une minute à perdre : elle doit tout rafler (« Antes de mi muerte, mi legado va a ser fuerte »). En remettant son destin à Dieu et avec la protection du « bandido de Malverde » (un saint Robin des bois autant loué par la population pauvre que les gangs au Mexique) la rappeuse se fait pleinement confiance pour provoquer sa chance. Chance qu’elle va même jusqu’à sampler en reprenant « El Dìa De Mi Suerte » de Willie Colón et Héctor Lavoe à la sauce hood trap. Les voix et la guitare de ce classique salsa de la Fania Records y sont pitchées, mais aux cuivres de l’original, le beatmaker Misaffdezz y préfère de bonnes basses saturées. Loin du storytelling tragique de la chanson de 1973, G sait que son heure de gloire viendra bien avant sa dernière (« Me estoy quedando ciega, estoy brillando demasia’o »). Alors ne comptant pas que sur sa bonne étoile, G La Sosita se lance plutôt en quête de son propre classique. À l’image de son déjà iconique tag : « This is a certified hood classic, puta ». 

« Vive la zic, Nique sa mère l’image, j’fais buguer l’imprimante » Animé à la fois par la science-fiction et une noirceur infinie, Wit. met un point d’honneur à préserver sa radicalité musicale. Depuis le lycée, le Montpelliérain travaille un style tout droit sorti des ténèbres, à la fois rappé, parfois chanté, tout en imaginant pour une grande partie de ses disques, un scénario sur mesure. Membre historique du collectif Digital Mundo aux côtés de Laylow, les deux rappeurs construisent, dans leur carrière solo et à travers leurs collaborations, une identité imprégnée par le numérique et la mélancolie. Après quatre années de silence, Wit. montrait déjà une belle maîtrise de sa formule en 2024 sur LE JOUR D’APRÈS et ses sonorités futuristes, rappelant l’univers post-apocalyptique du film éponyme. Dans Cultive La Lumière, sorti au début du mois de mai dernier, le rappeur développe une esthétique plus sombre et violente encore. Avec des productions truffées de bruitages et d’effets industriels, notamment signées par ELK et lui-même, le disque dégage un son brut, adouci par une voix qui frôle le murmure.

Une pièce obscure se dresse derrière Wit., alors qu’il tease les morceaux de sa nouvelle mixtape. Sur les réseaux sociaux, le rappeur a décidé de faire d’un hangar noir, où la fumée empêche d’y voir plus loin que sa silhouette et celles de son entourage, le cadre de son disque. Une ambiance sombre et brumeuse, à l’image de sa musique : sur des instrus distordues et presque rock dans les titres « OMW » et « CREUSE ENCORE », l’urgence de sortir des périodes de noirceur se fait sentir. La nécessité d’échapper à la précarité devient vitale : « J’fais tout ça pour quitter la cage, y a la haine, y a le bagage » (« CREUSE ENCORE »). Derrière cette mélancolie, la chaleur de la voix du rappeur et son flow mélodieux frappent comme un éclair. Le titre « OFF/ON » incarne symboliquement l’opposition entre l’obscurité qui émane de la mixtape, et la lumière que Wit. semble toucher du bout des doigts. Comme un espoir de construire une vie paisible dans le futur : « Le jour où j’vois les lights, j’m’empresse / Pour l’instant, j’fais mes bails en scred, khey (« SANS CESSE »).

Avec Cultive La Lumière, Wit. se livre au-delà de la mélancolie qu’il nourrit au fil des sorties. Le rappeur partage des fragments de son histoire personnelle, entre peurs, croyances et questionnements sur la notoriété. Sur son single « MAYBE », il propose même une interprétation touchante sur un instrumental acoustique, sublimée par une live session en guitare, basse et voix, où il apparaît tout du long à contre-jour, presque comme une ombre. Et si l’obscurité permettait à Wit. d’épouser la liberté artistique à laquelle il aspire depuis ses débuts ? Les mondes noirs et post-apocalyptiques qu’il convoque ne seraient finalement pas synonymes d’un mal-être incurable, mais le signe d’un futur prometteur, baigné de lumière.

Depuis Melo (2022), les nombreux actes fédérateurs de Tiakola, avec le climax de la mixtape BDLM Vol. 1, illustrent une euphorie que même la parenthèse plus sombre de l’EP surprise X n’a pas entamée. L’an dernier, l’EP commun avec Genezio puis surtout le M3LO World Tour à travers l’Europe, l’Afrique, et l’Amérique du Nord, ont définitivement confirmé son statut et son lien avec un public grandissant. Quatre années ont passé depuis son premier album solo, et Tiakola revient avec le clip de « Savage », réalisé par Bishop Nast.

Capuché, il marche à travers sa cité pendant que des enfants terminent un caprisun, jouent à des comptines à mains ou au vélo. Des pigeons prennent leur envol. « En roue libre, plus de love it », le refrain commence, réécrivant une topline du r&b suave et synthétique de J. Holiday sur « Bed ». Quelques notes éthérées, des accords de guitares solaires, et l’euphorie s’installe déjà. Les symboles banlieusards s’enchaînent (foot, motocross, Staffordshire, épicerie, BAC et barre d’immeubles) pour s’affiner progressivement : un tee-shirt 93 Mentalité, une plaque d’immatriculation 4K-EUS-93 (référence au 4Keus, dont une topline du classique « O’KCLH » sera aussi reprise plus loin), des dominos formant un 9 et un 3, et un grand drapeau tricolore remanié, le blanc central devenant une grande étoile. Revanche sur la polémique raciste essuyée après le clip de « Ronnie Kray », déjà réalisé par Bishop Nast.

En parallèle, des acolytes du rappeur manigancent dans un garage, et débutent un atelier bricolage lunettes de protection sur le nez. Le chien aboie, le cross se lève. Représentant  « les tranchées », Tiakola réaffirme ses fondamentaux pendant que l’ambiance du clip se durcit et que le dos du tee-shirt 93 dévoile le crédo qu’Alpha 5.20 fît résonner dans tout le département  : « L’argent c’est rien, le respect c’est tout ». Passés quelques états d’âmes et souvenirs mélancoliques, le rappeur annonce revenir  « deux fois, trois fois, quatre fois plus savage », les appuis « plus solides », avant d’avertir avec des choeurs : « Ils ont réveillé la bête (oh, oh), pensant qu’le mood était bad (oh, oh) ». Pendant ce temps, les acolytes du garage finissent leur bricolage. Le résultat, qui sera exhibé par un enfant devant la mairie de la Courneuve, est une réappropriation du panneau d’entrée de ville avec un « K » graffé en rouge remplaçant le C. L’horizon de la musique de Tiakola, à l’image de son public, s’élargit constamment. Pourtant, malgré des collaborations avec Dave, Asake, Wizkid ou MC Cebezinho, son identité opère ici un recentrement sur ses racines. La Courneuve d’abord, avec son quartier des 4000 et ses héritages complexes (drapeau, panneau municipal…), mais aussi la RDC. C’est de Kinshasa qu’il annonçait fin mai son second album solo, prévu le 25 septembre, en y déployant une grande affiche publicitaire deux semaines après la sortie de « Savage ». En outro du clip, Tiakola conclut d’ailleurs sur un sample de L’Or Mbongo, chantre congolaise. Après les crédits de fin, un court extrait inédit mélange encore les louanges gospel-rumba et le rap-chanté du Kourneuvien : « C’est qui, c’est qui ? C’est moi ». Autant de gestes réappropriateurs qui renforcent la résilience d’un artiste dont la dimension transnationale est, en fin de compte, intrinsèque.

Difficile de dire à quel point le punk rock mélodique qui explose depuis l’Amérique du Nord à la fin des années 1990 est une contre-offensive ou un symptôme grossier du nihilisme rampant de son époque. Pour un Green Day critique de l’Amérique de Bush, des dizaines voire des centaines de groupes se drapent dans une rébellion farcesque, plus proche d’une crise d’ado passagère que d’une vraie radicalité subversive. Né en 2004, le rappeur de Los Angeles ezcodylee n’a pas vécu cette domination du punk rock sur la culture pop américaine. Pourtant pas loin de 30 ans plus tard, il fait un procès en authenticité similaire aux nouvelles stars de la scène rage dans son morceau « FAMILY FIRST ! » : « I put love in the bass, don’t come to me talking about Che […] They said I’m a clone? LOL, lil’ bitch, I ain’t Raining ». Par l’ironie des cycles musico-industriels, le rap mainstream américain a pour beaucoup remplacé le pop-punk comme symbole du statut quo et de la provocation en carton. Cet état de fait encourage peut-être ezcodylee a s’ouvrir de plus en plus au punk, son album STUNT 4 LIFE se trouvant à la croisée du rap post-Playboi Carti, et du punk rock californien historique de Good Riddance ou Pennywise.

Interviewé par Joshua Minsoo Kim pour son média Tone Glow, l’artiste refuse d’être réduit à une chapelle, conscient des barrières symboliques d’un côté et de l’autre du spectre musical : «  Je n’ai jamais voulu être considéré comme un « punk » ou comme un « rappeur », parce que je pense que ces étiquettes nous retirent de ce que nous sommes en tant que personnes […] Je dois faire attention à ne pas devoir justifier de si je fais partie ou non de tel genre ou de telle culture ». En dépit des piques plus ou moins directes adressées à ses contemporains, l’album échappe au nihilisme ambiant en revendiquant une forme de joie, de sincérité cathartique dans l’expression : « Raw as it motherfuckin’ get, I ain’t making this shit for the top charts / I got up each time I was knocked hard, n**** can’t say I don’t got heart » (« SHUT UP ! »). Fait relativement rare dans l’écosystème actuel, ezcodylee s’empare de la politique avec une simplicité toute punk, conjuguant la fureur du moshpit à des cris de ralliement rassembleurs : « Free gang, free all my partners, free Palestine, free Gaza » (« DIEHARD ! ») ou « Like presidents, most when they dead, could never fuck with Donald Trump. » (« MOSHPIT ! ») Brut et accessible dans sa forme, STUNT 4 LIFE témoigne d’une compréhension précise des forces et des faiblesses des genres qu’il invoque, dans une tentative d’en restituer une essence commune.

En 2016, Le Dé Markson apporte, depuis Liège, sa contribution à l’envolée de la scène belge portée par les Hamza, Damso et consorts. Il dévoile Delta Plane, EP dans lequel les samples de jazz et de chanson jamaïcaine côtoient des textes joviaux interprétés avec fougue. En 2017, Le Belge revient avec Napalm, EP dans la même veine que le précédent mais dont le titre reflète une volonté d’accélérer. Comme il le résume alors pour le média culturel local Quatremille, le rappeur a « lâché la bombe de napalm depuis le ciel pour tout niquer ».

Puis tout devient calme. Plus aucun disque publié, hormis des singles balancés ci et là au gré des années. Le napalm, plutôt que de dynamiser la carrière du MC, semble lui avoir brûlé les ailes. Neuf ans plus tard, ce 17 avril, la disette prend fin. Le Dé Markson – désormais simplement appelé Le Dé – revient aux affaires en présentant son EP VLM. Cinq morceaux durant lesquels les fast-flows et acrobaties lyricales s’effacent au profit d’une prose méticuleuse et aérienne.

Lucide sur son parcours, Le Dé traîne son blues, s’amusant par exemple de sa « fan base colossale » qui ne l’empêche pas de finir « à l’usine ». Mais pas question de se résoudre à une quelconque fatalité. Après tout, « la vie ça dure longtemps, ça se jouera aux pénos », nuance-t-il dans « Nouveau Job ». Adepte notoire de la métaphore footballistique, Le Dé se compare à Roberto Baggio, footballeur de génie pourtant peu habitué à la gagne, ou à l’AS Roma, valeureux outsider de Serie A, afin de s’ériger en virtuose au destin contrasté.

Partisan du beau jeu, l’artiste pose sur des productions variées (qu’il cocompose aux côtés d’Immanuel Seyi, Chidi Sax, Numa Markson ou Les Magnifiques). Si le MC est moins friand de dribbles que par le passé, il se révèle ainsi capable de jouer à plusieurs postes : on le retrouve à rapper délicatement sur des rythmiques nerveuses aux influences afro-caraïbéennes comme sur de la trap, ou à pousser la chansonnette… Avec une influence jazz toujours perceptible. Éclectique, Le Dé prouve qu’il reste un digne représentant de la East Coast du plat pays, quoiqu’en dise le poids silencieux des années.

Habituée du paysage rap depuis plus de dix ans, Ryaam a fait ses classes dans les open mics, les tremplins et aux premières parties de Casey et Médine (entre autres). Après une compilation et un premier EP, la rappeuse de l’Est parisien revient avec Force à nous, sorti le 10 avril. Dans ce nouvel EP, Ryaam dévie des chemins drill et trap de son précédent maxi Rétives, sorti en 2024, pour se balader sur des instrus boom bap. Ces 4 titres tracent différents sentiers instrumentaux : jazz de « Force à nous » et de « Nos princesses, nos princes », soul du sample de « Nouvelle lune » et  drumless de « Paix et amour sur toi » rythmé par une guitare bossa nova et des cuivres tout en rondeur. Des sentiers solaires que Ryaam foule avec groove, allant même jusqu’à y flâner parfois en slow flow. À l’exception du beat switch de « Force à nous » qui la pousse à presser son rap au rythme des basses sourdes, rappelant (si besoin était) la plume incisive et la technicité de la rappeuse. 

Les productions sont lumineuses et des sifflements d’oiseaux s’y font même entendre. Pour autant ce maxi 4 titres n’a rien d’une promenade de santé. Force à nous porte au contraire une urgence politique : « on brave les tempêtes sans tempérer nos colères » (« Force à nous »). Une urgence dont l’allure est donnée par « Nos Princesses, nos princes », produit par Kool M – DJ et beatmaker de La Rumeur – et dont le refrain est emprunté au titre « Une princesse est morte » du groupe toulousain KDD. Ce morceau sorti en 1998 rendait hommage à Betty Shabazz, militante pour les droits civiques des Africain·es-Américain·es et compagne de Malcolm X, décédée dans l’indifférence « sans bougie dans le vent, sans rose devant sa porte. » Le remake contemporain imaginé par Ryaam décrit les violences d’Etat racistes et rend hommage aux femmes et hommes tué·es par la police en France. 

Un héritage rap et politique que la rappeuse porte dans ce 4 titres et qu’elle transmet, avec lucidité mais non sans espoir, aux plus jeunes générations : « le combat est périlleux, l’issue sera victorieuse, je l’ai vu dans les yeux de mes neveux » (« Force à nous »). La colère de Ryaam est pressante mais l’aspect lumineux des productions n’est-il pas le signe – paradoxal – qu’elle la vit plus « sereinement » ? Comme dans les premières mesures de « Paix et amour sur toi » en feat avec Hemo, camarade francilien. Ce même sentiment derrière lequel la rappeuse courait en 2018 dans sa Grime SessionMais il serait temps ma sister que j’atteigne la sérénité »). À travers cette dichotomie et alors que l’actualité est si peu réjouissante, Ryaam nous invite malgré tout à « garde(r) la foi ».

La maturation d’un artiste rap n’est jamais évidente. D’un côté, le risque de surjouer une posture éculée, de l’autre celui de tomber dans un jeunisme ringard. Plus de sept ans après son explosion consécutive au succès de son « Freestyle Skyrock » dans un Planete Rap de Jul, TK montre qu’il est de ces artistes qui réussissent à garder leur musique intacte en substance, sans en caricaturer l’intention.

L’EP C’est pas teh Tiktokk, annoncé comme « cadeau », confirme malgré son titre une réussite hyperactive dans les réseaux sociaux. Une relation privilégiée avec une fanbase de plus en plus conséquente s’est liée au fil des lives, sondages, vidéos postées sur les réseaux, mais aussi depuis la fin d’un contexte pandémique qui freinait l’expression de l’artiste sur scène (ses albums sont sortis en 2020 et 2022). 

Cette réussite avance tranquillement, fidèle à ce que TK sait bien faire : des morceaux festifs emplis d’amertume street. Toutefois, si le public a choisi le marseillais pour ses titres joyeux et vitaminés, il fait sur l’EP ce qu’il préfère : « kicker, rapper la rue, des choses mélancoliques et sombres », comme il résumait à La Marseillaise en 2022. 

Son écriture y est toujours aussi immersive, en roue libre, balançant quelques détails spécifiques. Ses introspections, sa mélancolie tiraillée par les rapports humains, ses conseils glissés dans des bilans écorchés (« C’est pas ca la vie »), ses storytellings (« Triste escorte » avec Zkr), ses hooks mémorables et ses chants ensoleillés peuvent verser dans le dégueulis, s’enrichir d’argot, d’arabe ou de vibrations expressives, pour servir l’essentiel : une musique habitée d’une interprétation sincère et spontanée, dont l’exécution est de plus en plus maîtrisée. Ce rap qui parle toujours autant de fêtes et de filles, voyage et s’enrichit. Mais la musique actuelle de TK a beau être plus que jamais une célébration contagieuse et vacancière, elle reste désabusée car profondément ancrée dans le bitume. L’ambivalent « Tout les jours c’est samedi », avec sa faute d’orthographe, en est l’expression la plus accrocheuse. 

La formule sonore est simple et pourtant efficace. Des rythmiques propres au rap français des années 2000 se voient accélérées et modernisées, car colorées de sonorités trap et méditerranéennes. Les guitares, les pianos tristes et certaines percussions sont, avec le calamar, les ballons et l’état d’ivresse, quelques traces d’une ambiance typiquement marseillaise. Chaleureuse, elle ne peut toutefois s’empêcher les ressentiments, avec ses arrangements dilatés et ses phases crachées à la gueule de l’auditeur. 

Dans C’est pas teh Tiktokk, TK rappelle à sa manière que malgré qu’il y soit très actif, la vie ne se résume pas aux réseaux. Surtout, il rappelle qu’il est tout aussi fort lorsqu’il rap le spleen. A l’image du Panier, son quartier pittoresque situé à deux pas du Vieux Port, sa misère a un goût de danse ivre, intime et populaire.

Révélé en 2025 par l’EP HARRR, ruccie, rappeur sud-parisien, conjugue l’esthétique léchée du rap d’outre-Atlantique et une certaine sensibilité textuelle. Avec le single « ISF TYPE SHI », sorti le 8 avril comme extrait de sa mixtape GRAFF PINK, il déploie un récit où l’opulence se confronte à une ironie mordante, servant un propos ouvertement anti-capitaliste et anti-impérialiste. Ce jeu d’esprit commence par le titre : un clin d’œil à l’Impôt de Solidarité sur la Fortune qui annonce un rap s’amusant entre autre des codes de la réussite matérielle autant que des paradoxes de son interprète.

Cette posture s’articule d’abord autour d’un décalage entre la forme et le propos. Si le flow de ruccie dans « ISF TYPE SHI » peut dérouter par sa diction mumble rap, le choix ne semble pas hasardeux pour autant. Sa voix y est un instrument qui se fond dans la production, privilégiant l’atmosphère à la performance syllabique. Ici, l’intelligibilité importe peu tant que s’extraient ponctuellement des traits d’esprit liés à cette figure de « rejeton de la bourgeoisie piqué de trap ». Cette opulence, réelle ou fictionnée,  sert de support à des images singulières détournées pour mieux accuser le système qu’elles illustrent. En s’appropriant les codes du privilège, à l’image de la phase « J’aime pas arrivеr first try à m’garer, C’est que lе carosse est pas assez imposant », le rappeur du collectif JMG affiche un détachement qui lui sert de levier pour critiquer les vanités capitalistes.

Au-delà de l’ironie, la production de Tolani et Pozz donne au morceau une profondeur supplémentaire. En confrontant la solennité du sample d’Earth, Wind & Fire (« Keep Your Head to the Sky ») à la nervosité d’un échantillon d’Andrew Thomas surdécoupé, la production soutient le portrait paradoxal de ruccie tout en ancrant le morceau dans une réalité trap plus brute. Ce cycle musical, qui revient finalement à son point de départ, illustre la double lecture du titre : d’un côté, l’insolence d’un personnage qui semble survoler les réalités ; de l’autre, la détermination de l’artiste qui ne perd visiblement pas ses ambitions de vue. 

Ce spectacle de « petit con à la dérive » dépasse la simple mise en scène. En utilisant ce personnage comme un prisme, ruccie livre une observation chirurgicale de son environnement. Derrière le matérialisme affiché, il s’offre surtout la distance nécessaire pour capter l’essentiel : une lecture lucide des faux-semblants de son époque.

Le titre ZENITH & NADIR, dernier EP de TOERA, est une vraie trouvaille. À la fois symbole d’ascension et de chute, il est particulièrement représentatif de ce que la jeune rappeuse inspire.  En à peine trois courts projets, la Lyonnaise a brûlé les étapes méthodiquement, pour obtenir un brasier qui s’élève à présent surprenamment haut. 

D’abord chanteuse aux influences punk, TOERA se passionne pour le rap lors du confinement à travers les figures du rap parisien de la dernière décennie comme elle l’expliquait au média Conscienxious. Fixpen Sill, Népal et Alpha Wann lui donnent ses bases et en 2024 son EP PETITE CONNE est à leur image : abusivement scolaire, elle distille pourtant déjà des éléments intrigants pour les plus avertis. À la fin de la même année, le niveau grimpe brutalement. PETITE CONNE vol.2 est plus pesant, la rappeuse y est encore plus crue et use de multisyllabiques fluides avec un flow en ligne de tension. L’année 2025 continue dans cette lignée avec un EP et deux singles variant les sonorités. Les intonations démonstratives de rappeuse de battle laissent place à une interprétation mieux affirmée et plus musicale d’une jeune MC sur une mission. L’aboutissement arrive en mars 2026 quand sort ZENITH & NADIR.

Les trois titres de l’EP sont nerveux rythmiquement mais profondément mélancoliques dans leurs sonorités, leurs interprétations et dans ce qu’ils racontent. La Lyonnaise use d’effets vocaux et de mélodies pour intensifier l’émotion mais reste strictement rap dans son approche. L’aspect ludique des précédentes sorties persiste légèrement dans des rimes bien trouvées ou des tournures de phrases plus cyniques que sombres. Exceptés ces moments qui arrachent des sourires amusés à l’écoute, TOERA rappe « cet éternel pincement qui comprime tes poumons lorsqu’on t’arrache les ailes » comme le disait Mac Kregor. Les trois titres sont une chute graduelle vers le plus sombre. Particulièrement le morceau « LE ROI DU SILENCE » décrivant une relation passée dans un morceau fleuve où chaque détail émotionnel et sensation corporelle découvre une plaie,  (« La haine c’est le premier gosse que tu m’as fait/Il reste au coin du feu quand je brûle à l’intérieur/Je l’aime pas mais j’ai pris soin du petit ange/Il mange il prend des forces/Je sais qu’il deviendra teigneux. ») L’EP achève sa descente dans des abîmes douces, en polyharmonie rappées entre TOERA et le rappeur de lyon Masguel accompagnant les notes de pianos et le synthé saturé.

TOERA propose, au-delà du tour de force de sa formation accélérée, un rap enrichi aux influences alternatives (« j’ai connu les gueules de schlague le zbeul des squats/ancienne droguée future jeune reusta ») en restant résolument une kickeuse. C’est par le médium rap qu’elle exprime le mieux son rapport aux autres, aux sexes, à ses engagements ou à ses oppositions. Une démarche sincère, intense, et pleine d’une hargne à lui faire grimper les parois du gouffre avec les ongles. Faisant fi de ses ailes perdues dans le clip de « LE ROI DU SILENCE » et retournant au Zénith.

ll faut s’armer de patience pour espérer la sortie d’un nouvel album chez Isaiah Rashad : 2016 (The Sun’s Tirade), 2021 (The House is Burning), et aujourd’hui 2026 avec l’annonce d’un nouveau long format. Sur son premier single « SAME SH!T », l’interprète signé chez l’illustre label TDE nous rappelle sa capacité à nous immerger dans un univers hitchcockien dès la première seconde du morceau.

La production composée par Mario Luciano, Don Oskar et Nate Hobden se structure en effet autour d’une voix féminine qui hante la mélodie, ainsi que d’un riff de guitare sorti tout droit d’un western, quelque part dans les contrées du Tennessee, État d’origine du rappeur. La rythmique, elle, est une combinaison classique, mais efficace qui s’éclipse discrètement par moments pour laisser place aux propos d’Isaiah Rashad. Sans révolutionner sa prose, il prolonge son introspection tout au long de l’extrait et laisse entrevoir une discipline personnelle teintée d’une forme de fatigue mentale : celle d’un travail constant, acharné, presque mécanique, nourri de dérives nocturnes :

I’m workin’, it’s great, it’s late, but still
Today, you gotta get off your ass and live
The bass is somethin’ like a crash
Then I do my dance

Sur ce titre, le rappeur de TDE propose l’essentiel de sa panoplie : une voix légèrement filtrée qui permet de laisser flotter cette production hantée à la douceur trompeuse, un flow typiquement nonchalant et relativement saccadé dont les placements évoquent par moments DMX sur « Who We Be », Skepta sur « Praise the Lord (Da Shine) ». Cette cadence laid-back évoque aussi l’héritage de Three 6 Mafia, pionniers de Memphis, dont les mélodies sombres et inquiétantes ont impacté plus d’une génération. Rashad n’hésite d’ailleurs pas à appuyer sur cette atmosphère tourmentée avec un rap chuchoté, presque à la limite d’une cure ASMR, comme si le rappeur ne voulait pas éveiller d’autres voix habitées lors de cette session d’enregistrement nocturne. Le clip, aux tensions palpables, prolonge cette sensation : dans un sous-sol, l’artiste rencontre une version possédée de lui-même qui le pousse à fuir afin d’échapper à son cauchemar.

« SAME SH!T » ne cherche pas à impressionner, il installe quelque chose de perturbant et omniprésent, comme une présence. Cette ambiance pesante, dramaturgique pourrait bien être le fil rouge de son prochain album au titre, peut-être révélateur : It’s Been Awful.