Sidekicks

Le disque « Marseille & friends » est sorti le 14 novembre dernier. Fruit d’une collaboration entre un disquaire marseillais (Olivier Gilles, Galette Records) et un compositeur (Xavier Siniscalchi, aka Exès Zbraa), il rassemble des artistes issus du hip-hop phocéen, mais aussi d’autres régions du monde. Parmi eux, la rappeuse new-yorkaise Nejma Nefertiti et le musicien désormais installé en Afrique du sud, Fred Spider. C’est qu’Olivier a lui-aussi une carrière dans la musique : né d’un père également disquaire, il a été guitariste, DJ – il a même joué avec les musiciens de James Brown. Toute cette expérience lui a permis de rencontrer une foule d’artistes, à Marseille, en France et à l’étranger. D’où l’idée de son ami Xavier : « pourquoi pas, avec tous les gens que tu connais, faire un maxi Galette & friends, qu’on vendrait un peu sous le manteau, comme les mixtapes à New-York », lui propose-t-il devant une pizza du centre-ville. Le lendemain, Olivier appelle Imhotep, le parrain de son magasin, Faf La Rage, Napoleon Da Legend, Jo Popo et Inoki, « l’équivalent d’Akhenaton en Italie. » Tous lui disent oui : d’un délire de maxi, en deux semaines, Marseille & friends devient un album. L’idée est d’y retranscrire l’atmosphère de la ville, en revenant aux bases de la musique hip-hop : certains titres sonnent funk, d’autres samplent carrément des cigales (« Supra mia »). Même la pochette a une histoire. Partis faire des prises de vues autour des lettres géantes de Marseille posées à l’entrée de la ville, ils ont fait développer des photos prises à l’argentique, qu’ils ont ensuite brûlées, pour donner l’effet présent sur cette pochette franchement réussie. Le slogan au début, confesse Olivier, c’était « back to the old school, nique sa mère l’Auto-Tune. » En définitive, il y a quatre mesures d’Auto-Tune sur le disque, concédées à Maze, le jeune du groupe. « Ce qu’on a représenté dans Marseille & Friends, c’est ce qu’on pourrait appeler le boom-bap, où on accorde de l’importance aux DJs. On voulait du scratch, pour représenter toutes les disciplines. » Pour faire vivre ce son hip-hop, Olivier organise aussi des « après-midis 100% scratchs » où des adultes, mais aussi des enfants et adolescents viennent apprendre à manipuler les platines. « La dernière fois, il y avait Djel, R-ash et Dj Suspect, parmi les trois meilleurs français ! Et ils ont pris le temps avec les gamins. On fait de la transmission, en fait. »

Un disque de résistants, fait dans la bonne humeur, qui sera célébré le 8 mai aux Vieux métaux, nouvelle salle de la cité phocéenne montée en partie par Hazem (gérant d’une salle bien connue du centre-ville, le Molotov).

« Ma génération c’est ZmG et les Guirri«  rappait le très jeune Missan en 2014, l’année où un Marseillais allait changer le cours du rap français. Dans ce court-métrage qui annonçait Le Don pt.1 en 2025, le rappeur prenait soin de dédicacer le rap de sa ville, de Black Marché à Zbatata. Le don, c’est ce talent que ses amis voyaient déjà chez lui à peine adolescent. Décidé à réaliser son rêve, le rappeur du CV-zoo se rend alors aux ateliers d’écriture de K-ra, légende locale – celui dédicacé dans un fameux couplet de « Bande organisée » – situé dans la désormais tristement célèbre rue d’Aubagne. En 2024, il est invité par Jul sur 13 organisé II. Résultat, Missan est aujourd’hui, aux côtés de son ami TK, la relève visible de ce rap des mecs d’en ville que les dernières années avaient un peu placé dans l’ombre des succès de Jul, SCH et des nouvelles stars des quartiers nord. Missan marque avant tout par sa voix rauque et éraillée, que l’Auto-tune des refrains ne suffit pas à lisser. Surtout, il excelle dans un registre : rapper la rue sur des rythmiques accélérées aux sonorités club, comme dans une forme radicalisée du son Jul, avec, si possible, un refrain dynamique en équipe. C’est ce qu’il avait fait sur « 00:03 » en avril dernier ; c’est ce qu’il fait aujourd’hui dans l’intro de son nouvel EP, Zéro tolérance. Un titre qui sonne comme un avertissement : cette année, elle est pour lui.

Aux quatre coins des États-Unis, la température monte. Depuis que l’ICE terrorise les populations locales – deux morts dans la ville de Minneapolis à la date du 25 janvier 2026 – afin de réguler l’immigration illégale selon les nouvelles directives décomplexées de la deuxième administration Trump, le chaos semble s’installer sur le pays et ses grandes villes. En juin 2025 déjà, des protestations contre l’agence fédérale se lèvent à Los Angeles. Le comté de la ville déclare l’état d’urgence alors que les affrontements se multiplient. Dans ce contexte de tensions, la rappeuse Reverie s’allie au duo Coyote pour livrer un puissant message aux communautés mexicaines et sud-américaines dans le morceau « Brown Representation ». Paru le 24 janvier sur sa page Instagram, le clip met en scène les trois MCs au volant d’un Lowrider dans les rues de Santa Ana pour un anthem brûlant avec la force d’unification d’un « La Raza » de Kid Frost (1990) et des invectives piquées au chile habanero pour les autorités en place et leurs sympathisants (« I’m outside the White House with a match and some gasoline / Light it up and vanish like the list of Mr. Epstein / If Trump was in a room with a minor, he would play some Al Green »). La production minimaliste et tendue de Louden contribue à l’énergie survoltée et libératrice qui se dégage du morceau. À n’en pas douter, « Brown Representation » fait partie des temps forts de ce début d’année.

Pour la dix-septième fois, le tremplin Buzz Booster prend place cette année avec l’objectif de venir en aide aux rappeuses et rappeurs aspirant à se professionnaliser. Comme chaque année, le dispositif se déroule en plusieurs étapes. Les inscriptions sont actuellement ouvertes et ce jusqu’au 31 janvier. À partir de cette date débuteront les premières sélections sur écoute, débouchant elle même sur une deuxième phase, cette fois-ci en live.

Destiné aux artistes en début de parcours, Buzz Booster se veut à la fois un  espace de découverte pour le public et pour les professionnels, entre prestations scéniques, accompagnements et rencontres. À travers un réseau de 22 salles réparties sur l’hexagone et La Réunion, tout jeune MC peut tenter sa chance pour remporter une des 13 finales régionales et prendre la direction du Flow à Lille, où se tiendra cette année la finale nationale du 23 au 25 septembre, et succéder ainsi à Toera.

Au delà de l’éventuelle renommée que permet un passage par Buzz Booster (Némir, Eesah Yasuke ou encore La Valentina en ont profité), le dispositif offre une récompense matérielle concrète à qui le remporte, à savoir 15 000 €, auxquels s’ajoutent un accompagnement à moyen terme. Il reste une dizaine de jours pour s’inscrire, et tout se passe sur le site de Buzz Booster.

Avant d’écrire sur l’Abcdr du Son, nos rédacteurs en étaient tous des lecteurs, nos rédactrices en étaient toutes des lectrices. Et c’est aujourd’hui parmi vous que se trouvent nos plumes de demain. Le site cherche actuellement de nouveaux contributeurs réguliers, aussi bien pour écrire des chroniques que mener des interviews, ou participer à des podcasts.

Il s’agit d’une activité bénévole, puisque c’est sur ce modèle que l’Abcdr fonctionne depuis plus de vingt ans désormais. Et il n’est pas forcément nécessaire d’être à Paris.

Si vous aimez ce site, que vous voudriez participer activement à sa vie et que vous réunissez les quelques critères qu’il exige, venez donc vers nous. Lesdits critères, les voilà :

– Intérêt fort pour le rap français et/ou américain et ses multiples scènes, connaissance de son histoire et suivi de son actualité. Une période particulière, une région précise, un mouvement spécifique vous passionne ? C’est encore mieux.

– Intérêt pour le format écrit sur des chroniques, des brèves, ou des interviews.

– Intérêt pour le format podcast, qui fait aussi partie de notre ligne éditoriale, et pourquoi pas la vidéo.

– Rigueur et investissement personnel, notamment dans la vie courante de la rédaction (relectures, échanges d’idées)

Si l’idée de nous rejoindre vous tente, vous pouvez venir vers nous. ll vous suffit de vous présenter par mail en pensant à joindre un exemple de texte que vous avez écrit à l’adresse que voici :

recrutement@abcdrduson.com

Ses règles, et ses conditions. Dans le monde de LinLin, la musique se fait avec ses propres codes, pour trouver sa propre singularité. Une capacité à mélanger les opposés qui se ressentait déjà au printemps avec “BOOGEYMAN” – un titre à mi-chemin entre boom bap 90’s et synthés stridents – qu’elle réitère aujourd’hui avec “925”. Dévoilé ce mercredi, ce nouveau morceau réussit encore une fois à assembler des univers musicalement éloignés, pour créer encore autre chose : en partant d’une base baile funk et en y ajoutant des sonorités rap et techno, la rappeuse (accompagnée de son producteur Mobb) arrive ainsi à rendre inquiétant le genre musical phare du Brésil, tout en y apposant sa propre touche. Un morceau appelant à s’affranchir des codes de la société (“Quitte ton 9 to 5 / Vas y fais le”) dont le contraste sonore entre rythmiques entraînantes du baile, et froideur glaciale des synthés, rappelle un peu le “São Paulo” de The Weeknd et Anitta à la sauce Mike Dean. Cette volonté d’utiliser des sonorités robotiques, pour transformer des univers chaleureux en véritables murs du son menaçants, semble aujourd’hui faire partie intégrante de l’ADN de LinLin : une “grande impératrice du rap” – comme elle aime se surnommer – qui semble bel et bien prête à régner. “925” vient en tout cas encore un peu plus le confirmer.

Avec Surprise, tout est une affaire d’univers. Souvent (trop) utilisé dans le monde de la musique, le terme colle pourtant parfaitement à ce que la rappeuse et chanteuse tente de créer depuis 2023. Comme elle le racontait à l’Abcdr du Son au printemps, celle qui a rempli la Boule Noire en février dernier (avec son très bon Le plus beau des monstres) s’affaire, morceaux après morceaux, à bâtir son propre monde, autant musicalement que visuellement. Une volonté qui se retrouve à nouveau dans “J’aime bien”, nouveau titre à la croisée des genres dévoilé au début du mois de novembre. 

Pour son premier single depuis plusieurs mois,  Surprise prolonge le temps de deux minutes ce que l’on pouvait entendre sur sa dernière sortie SI Y’A UN MONDE : à la fois onirique mais rap, doux et incisif, on l’entend d’abord chanter et – surtout – rapper sur sa jeunesse, ses espoirs et ses doutes, tout en livrant un refrain romantique sous autotune, sur un crush la rejoignant dans la nuit. Comme un remède à ses soucis. 

Un mélange de thèmes et de genres qui se ressent aussi dans la prod (composée par Brundours, Docteur Chill et Idée Noire) qui mélange ici habilement nappes pop rêveuses, sirènes nocturnes, et rythmiques lentes – un peu UK et à contre-temps – pour renforcer le côté atmosphérique du titre. En continuant d’explorer musicalement et visuellement le mélange entre rap et sonorités rêveuses entendu dans ses morceaux jusque-là, Surprise fait perdurer avec “J’aime bien” ce qui la démarque depuis ses débuts : une musique difficile à classer, mais foncièrement singulière. À la croisée des genres, et aussi des émotions.

Depuis 2022, l’association dijonnaise Déficit Organisé se démène pour que sa ville accueille des figures du rap indépendant, ne serait-ce qu’avec « une soirée toutes les 36 semaines », pour reprendre les mots du plus fameux rappeur locAL. Et quand on sait les difficultés que traversent les milieux artistiques et associatifs, et plus largement celle qui secouent le monde de la culture en France depuis des années, l’affaire n’est pas mince. Après Vîrus et l’uZine puis Sameer Ahmad et Rocé lors des deux premières éditions de La Déficitaire, ce seront Jeff Le Nerf et Flynt qui se produiront aux Tanneries 2 le vendredi 28 novembre 2025.

Les portes de la salle (37 rue des Ateliers) ouvriront à 20h, et le concert des deux têtes d’affiche s’accompagnera d’une prestation de DJ Masta & LawK, bien connus du côté de Besançon et sa région. La premièe partie sera quant à elle assurée par Minimal, Une belle occasion pour nos lecteurs bourguignons de célébrer le hip-hop, l’indépendance et de soutenir une initiative importante, au rythme des classiques de Flynt et Jeff Le Nerf peut-être, et à celui de leurs titres récents certainement. Des places sont à gagner sur notre compte Instagram.

Sept ans après son premier album, Cardi B fait enfin son grand retour avec Am I The Drama?, un disque qui assume un ancrage old school et un certain goût pour la nostalgie. Sur le plan marketing, la rappeuse du Bronx reste fidèle à elle-même. Sa direction artistique et sa communication se démarquent par une authenticité qui se fait de plus en plus rare: pas de campagne promotionnelle surdimensionnée, mais des gestes simples, presque artisanaux: des CD déposés sur les trottoirs de Brooklyn, des dédicaces à la main, un contact direct avec son public. Une façon de rappeler que, malgré la machine du rap mainstream, elle reste connectée à la rue et à ses débuts. Musicalement, Am I The Drama? est à son meilleur lorsque Cardi B se confie. Loin du personnage, elle laisse entrevoir des failles, des réflexions personnelles, tout en gardant cette verve agressive et confiante. Des morceaux comme “Killin You Hoes” ou “Check Please” incarnent cette dualité : le clash et la confession, la punchline et la vulnérabilité. Malgré cela, l’album souffre de quelques faiblesses. Les productions manquent parfois de sens, certains samples paraissent recyclés, et les featurings n’apportent pas de véritable valeur ajoutée. La longueur de l’album (24 titres) vient également alourdir l’ensemble du disque et finit par étirer inutilement le propos, créant des titres répétitifs et affaiblissant sa cohérence narrative. Ses sonorités et ses flows font rapidement penser à une influence directe des albums rap sortis au début des années 2010, une époque où les productions étaient plus brutes, moins saturées par la recherche du single viral qui fera le tour des réseaux sociaux. Cette patine rétro donne au disque un certain charme singulier dans le paysage rap américain actuel. Am I The Drama? confirme néanmoins que Cardi B reste une des rares rappeuses capables de conjuguer sincérité et performance. Un retour imparfait, mais profondément humain.

Si le silence n’est pas un oubli, cet « Enfant de Gaza » prend par surprise. Il sonne la réunion de l’éternelle Casey avec son comparse Harry la Hache (ex-Prodige) sous l’historique bannière Anfalsh. Le couteau est toujours dans la plaie. Sous la trap sombre de Menson Beats, il n’est pas question de disséquer au scalpel avec précision, plutôt de faire couler le sang. D’insulter les puissants de ce monde et les sous fifres révisionnistes qui servent une soupe de rhétorique colonialiste. Et de s’offusquer de l’indécence et du silence.

Pas de grandes figures de styles, Casey et Harry la Hache envoient un gros molard qui vient salir une nappe trop blanche. Les premières notes tombent et annoncent une grande flambée avec un jerricane d’essence au pied et une clope au bec. Du brut de décoffrage. La recette est connue et rappelle les plus belles heures des épiques mixtapes Que D’La Haine estampillées Anfalsh. Toute une époque.

« Ils m’ont traité de barbare, de wokiste et d’islamo-gauchiste. Et c’est un honneur. » Pas mieux.

Après les aventures avec les collectifs Ausgang (l’album Gangrène en 2020) puis Expéka (album du même nom en 2023), Casey revient aux fondamentaux et consolide un peu plus une discographie à son image : unique. À la fois dans un sillon et amatrice de contre-pieds. « Enfant de Gaza » est un acte de résistance et un coup d’éclat qui, sans l’annoncer, laisse imaginer une suite: la réunion des longs couteaux d’Anfalsh. Pour l’histoire, pour la célébration de la longévité et de l’indépendance. Pour la culture. L’hémorragie n’est pas finie.