Sidekicks

Quand il apparaît en 2022, le groupe de K-Pop NewJeans rencontre un succès planétaire immédiat. Ses références visuelles et musicales à la fois nostalgiques, savantes et tournées vers l’avenir, permettent à la formation de séduire un public bien plus large que les seuls amateurs de pop mainstream. Hélas, ce succès insolent ne va pas sans intrigues et jalousies, et le groupe est depuis deux ans coincé dans un conflit tentaculaire avec sa hiérarchie. Autour du monde, les fans attachés au groupe (les « Bunnies », ou « Tokkis » en coréen) continuent de soutenir sans relâche ses cinq membres pendant cette pause forcée, via des rassemblements, des créations artistiques et même du soutien juridique.

Tobi Lou, rappeur de Chicago originaire du Nigeria, est un bunny dévoué. Le 6 février, il sort Same Old Jeans ˂3, inspiré par un DJ-set du producteur coréen 250, l’un des principaux architectes du son NewJeans. On retrouve sur cette mixtape la quasi intégralité des titres de leur trop courte carrière musicale, découpés et reconstitués avec délicatesse par un bataillon de producteurs issus des quatre coins d’internet. Pour une odyssée aux transitions fluides, pensée pour s’écouter d’une traite et en boucle. Sur plus d’une heure et quart, le rappeur qui doit beaucoup à Chance The Rapper et Aminé, déroule un rap cool, simple et solaire évoquant le Drake souriant de la deuxième partie des années 2010. Si la mixtape est une bonne carte de visite pour son chef d’orchestre, l’hommage à NewJeans ne passe jamais au second plan, et les voix samplées des chanteuses représentent le chœur et le cœur de Same Old Jeans ˂3.

Une mixtape dénuée de cynisme, conçue comme un cadeau fait aux fans par un fan, avec pour preuve la demande de son retrait immédiat des plateformes par les avocats de la corporation en lutte avec les cinq jeunes femmes et leur productrice. « Bunnies, I tried. » déclare Tobi Lou en s’avouant vaincu face à l’orage juridico-légal. Vaincu mais qu’à moitié, car si cette œuvre pirate n’aura eu qu’une vie éphémère sur les principaux canaux légaux, l’initiative n’est pas passée inaperçue auprès des fans du groupe, qui y trouvent réconfort et inspiration. En ayant mis toute son énergie dans cet hommage, Tobi Lou participe à sa manière à promouvoir la créativité, ainsi qu’une façon joyeuse et généreuse de vivre son attachement pour des artistes. Par-delà les dynamiques parasociales artificielles et le consumérisme nihiliste qui font le beurre de l’industrie.

Chief Keef a passé la trentaine. Sur le plan générationnel, le rappeur de Chicago se situe à cheval entre les millennials et la gen Z. Pour cette dernière, il représente un guide musical et industriel, en ayant codifié avec quelques autres de nouveaux standards d’appréhension du rap. L’alliage entre l’immédiateté percutante de ses morceaux et l’incroyable maitrise artistique qui se dégage de son œuvre contraste avec beaucoup de ses ainés, enfermés dans des concepts vides et des tentatives de profondeur émotionnelle ennuyeuses voire embarrassantes pour la nouvelle génération d’auditeurs.

Quand il libère Almighty So 2 après des années d’attente, Sosa prouve s’il le fallait qu’il n’est pas seulement l’un des rappeurs les plus influents du XXIème siècle. Il est également une oreille affutée et érudite, capable de transcender organiquement les tendances musicales du rap et au-delà, sans posture ni jeunisme. Deux ans après ce classique instantané, l’interprète de « I Don’t Like » revient avec Skeletor. Sur le plan symbolique, ce nouvel album semble tirer davantage vers son côté millennial, notamment de par des références culturelles associées à cette tranche d’âge : Harry Potter, Kim Possible, Shrek, ou même Daft Punk, dans les chœurs vocodés de l’introduction « Breaking Down ».

Sur le fond aussi, Chief Keef semble se livrer davantage, faisant notamment plusieurs fois références aux enseignements de sa grand-mère, décédée il y a quelques années. Plus fluide et ancrée que par le passé, son interprétation semble avoir également gagné en maturité, peut-être libérée du lean dont le rappeur est officiellement sevré depuis 2024. La phrase culte d’Harvey Dent dans The Dark Knight, «  You either die a hero or live long enough to see yourself become the villain » pourrait-elle s’appliquer à l’envers à Keith Cozart, en passe d’assumer une nouvelle sagesse ? Rien n’est moins sûr. Grand maître de l’aura-farming le plus pur appliqué au rap, l’artiste continue sur Skeletor à faire évoluer son son. Aussi bien en tant que producteur avec la drill glitchy et mécanisée de « PS5 » ou le cauchemar grinçant de « Mark of Buddha », qu’en tant qu’interprète, notamment sur le chargé émotionnellement « Only For The Night ». Si Skeletor n’atteint pas les sommets de 4nem ou Almighty So 2, il se distingue par une promesse : même s’il prend de l’âge, Sosa ne se trahira pas. Et continuera à défricher cette voie alternative à celles des héros et des méchants.

Dans un studio sous néons roses et bleus, le clip du morceau « TRAPISTAN 27 mars » voit défiler Ligno, La¥en, Desouza, ILYF, Anan, 134Lywe, SOSO, falzar, Maceo, Law San, Dayvon CLSK, Lotso, Mehdi Miklo et Fle3x, pour un posse cut survolté. Un teaser à l’image de TRAPISTAN, la mixtape sortie le 27 mars à l’initiative de Vince l’Apache, producteur marseillais qui s’est donné pour mission de dénicher les talents émergents du rap français. Une nouvelle sortie collective, après un tour de France qu’il avait réalisé avec les mixtapes QULTUR en 2023 puis QONNEX en 2025, dont l’EP marseillais avait d’ailleurs été chroniqué par l’Abcdr du Son. En 2026, l’Apache continue son travail de curation et revient avec une équipe de quatorze rappeur·euses de la scène underground qui posent successivement sur les productions d’ICYwrld. Quatorze titres pour plonger dans les confins d’un étrange pays : le TRAPISTAN.

Sillonnant la trap historique d’Atlanta du début des années 2000, celle hexagonale de Kaaris en 2013, et ses réinterprétations plus récentes, ICYwrld dessine les contours d’un sombre paysage trapistanais. Les basses caverneuses y côtoient des pianos glaçants, de l’Auto-Tune saturé et des cloches liturgiques inquiétantes. Une course effrénée où les trapeur·euses se relaient à en perdre haleine, jusqu’à rapper à bout de souffle. Comme sur « HALEINE SRIRACHA » de falzar qui livre un égotrip technique en tête de cortège d’une manif sauvage. Manifestation dont l’hymne insurgé pourrait être « DOC MARTENS » de La¥en, qui promet que « les fans de quenelles vont danser sous [s]a semelle compensée. » Tandis que la rappeuse SOSO répond, elle, à la fascisation générale, dans son mauvais rêve kické et chanté : « NEURASTHÉNIE ». De l’épuisement jusqu’au délire il n’y a alors qu’un pas que Lotso franchit avec « GÉNÉRATION 87 » et son interprétation fiévreuse.

En utilisant le son trap d’hier et d’aujourd’hui pour souligner les maux de la société française, TRAPISTAN offre finalement une œuvre collective aussi radicale qu’engagée. Ses émissaires partagent une même colère, une même urgence, et la portent d’une même voix, dans des styles différents. Certain·es sont peut-être plus inspiré·es que d’autres, mais tous·tes gardent la même énergie du désespoir. Pour faire rimer TRAPISTAN avec contre-pouvoir.

Depuis la réussite estivale de son tube bouyon « ruiné (comme un DJ) », 63OG, parisien d’origine camourenaise-guadeloupéenne, proche du producteur Skuna et tête de proue du collectif 63WA, développe, épaissit et agrandit un univers aux ambitions mondiales. En témoignent, entre autres, son featuring notable avec Cochise, son second passage chez On The Radar, un diss track contre le producteur Southside… et maintenant « G6 », featuring avec Yung Fazo et troisième extrait de son prochain album 63PROBLEMES disponible ce vendredi.

New-yorkais d’origine indo-guyanaise habitué à transformer sa voix sur des instrumentaux accélérés et sur-produits à mi-chemins entre rage, hyperpop et plug gothique, Fazo s’est fait connaître à 16 ans sur un morceau devenu viral avec SoFaygo. Quatre ans plus tard, il est recruté par le crew le plus en vogue d’Atlanta, ØWay, dont la musique semble digérer les différents courants trap de la ville sous une euphorie électrique. Une électricité débordante qui se retrouve dans le clip survolté de « G6 » avec 63OG, en faisant fuser une imagerie américaine saupoudrée de Paris, au fil d’un montage cartoon épileptique qui multiplie les effets. Et dans le même esprit, le morceau est explosif : le premier couplet de Fazo se déforme progressivement, gémissant la défonce du sirop, à l’image de l’instrumental dont la drill effrénée s’emballe avec l’arrivée du refrain de 63OG, souligné par des basses distordues. Cette violence fait des allers-retours pour laisser l’espace à Fazo lors de la répétition d’un pré-refrain halluciné qui regrette un entrelacs de relations, mais pas de substances. En l’invitant dans son univers, 63OG évolue plus que jamais vers une texture sonore dense et déjantée. Comme son clip, sa musique est saturée mais maîtrisée, instable mais contrôlée, chaotique mais référencée. 

Si ces paradoxes révèlent une forme d’habileté sur « G6 », la sortie de 63PROBLEMES devra confirmer autre chose : la capacité de 63OG à étendre davantage une démarche portée vers l’international. Et dont certains traits (mélanges des langues rappées et des terrains musicaux, choix de collaborations) semblent vouloir forcer pour de bon les portes du carcan hexagonal.

La mainmise des puissances impériales sur les rêves du monde entier s’étiole peu à peu. Ce désamour du fait des crimes passés et présents commis en leurs noms s’accompagne d’une curiosité d’une partie du public mondial pour d’autres cultures, et notamment celle de l’Irlande. Pas vraiment au centre de la carte du rap mondial, la scène irlandaise a fait parler d’elle avec le succès de Reijje Snow et l’engagement du trio Kneecap.

Dans l’ombre de ces figures médiatiques, visages du rap irlandais au yeux du monde, se cache une nouvelle génération d’artistes dont fait partie deathtoricky. Le jeune rappeur originaire de Celbridge, petite ville à 20km de Dublin, est bien dans son époque. Ses morceaux sont courts, généralement autour de 2 minutes, fondamentalement raps tout en étant méthodiquement catchys. Si son interprétation s’inscrit dans la tendance actuelle très lisible et efficace du rap britannique de EsDeeKid ou Fakemink, on retrouve pourtant peu de traces de drill ou de UK Garage dans ses morceaux. deathtoricky va chercher l’inspiration aussi bien dans le passé proche, avec des nappes nuageuses réminiscences de Clams Casino ou FRIENDZONE, que dans la pop mondiale récente, de l’afro-pop à toutes les nuances de plugg music.

Une constellation d’influences encore trop bouillonnante pour délimiter les contours d’un véritable « son deathtoricky », mais qui rappelle dans son énergie boulimique les débuts de la scène suédoise du milieu des années 2010. À ceci près qu’une des caractéristiques notables du Drain Gang ou de Yung Lean résidait dans la fascination et l’appropriation par les artistes d’un certain idéal américain, dépeint comme un paradis codéiné abstrait. 12 ans après Gatorade, pas de purple drank ou d’électrolytes pour deathtoricky, mais de la liqueur de café kahlua, ingrédient indispensable à la Baby Guinness. De son accent à ses textes, fiers et nonchalants mais ancrés dans sa réalité quotidienne, le rappeur représente l’Irlande à sa manière. Connecté au monde et au sens de l’histoire, sans mentir ni forcer.

Apparu sur les radars dès 2016 via la nébuleuse SoundCloud française, BLOODY$ANJI a patiemment façonné son identité hybride, entre trap et esthétique électronique industrielle. Cette radicalité sonore avait d’abord éclaté avec l’EP KILL TO LIVE (2023) l’un de ses premiers succès public, avant de trouver sa pleine mesure dans le morceau « L.R. DEFENDER » (2024) où il cristallisait sa recette et affirmait une direction qui semblait désormais sans compromis. Cette identité gagne encore en épaisseur avec « CANICHE », dernier single sorti le 27 mars où le rappeur sculpte son amertume dans un slasher sonore de 83 secondes. Et dans lequel la violence et la revanche prennent des airs de rave décharnée et primitive. 

Pour ce titre, BLOODY$ANJI s’associe aux producteurs Esone et Bahamas à la composition, ainsi qu’à Idée Noire, l’un de ses collaborateurs fétiches, au mixage. Ce trio sublime la noirceur qui habite l’artiste dans une proposition qui relève, avant tout, du choc sensoriel et de la décharge d’adrénaline. À l’instar de « L.R. DEFENDER », la production de « CANICHE » s’inscrit dans la nouvelle mouvance jerk, aussi nommée hoodtrap : une esthétique saturée et compressée à l’extrême, bien loin du jerk américain originel des années 2000. Le titre puise dans les rythmiques brutes de la scène US du genre, incarnée par Xaviersobased ou Nettspend, et hybride les infrabasses abyssales de sa déclinaison britannique, portée par des artistes comme Fimiguerrero ou EsDeeKid. À 1 minute 05, cette influence culmine quand la basse s’étire comme tout droit sortie d’une warehouse, dans un élan pur et décidément agressif.

Ce climat d’urgence sert d’écrin à une écriture acérée, oscillant entre nihilisme  (« On est que d’passage sur la planète qui flotte dans l’néant. ») et colère sociale née du mépris et des stigmatisations subies (« Pas l’teint adéquat pour tous ceux qui m’prenaient de haut. » / « Tu crois vraiment que j’me bats contre ceux qui nous stigmatisent pour des thunes ? »). Le texte tout entier de « CANICHE » résonne ainsi comme une profession de foi vengeresse : BLOODY$ANJI veut y terrasser ses détracteurs avec une froideur souveraine (« J’laisse aboyer les caniches qui pensent être des gros chiens / Grand majeur dans ta grand-mère parce que c’est moi l’prochain. »).  Loin de s’abîmer dans le désespoir, le rappeur n’a visiblement « plus la boule au ventre » et utilise la haine comme tremplin pour sa propre légende. Bien décidé à ce que son existence ici-bas laisse une marque indélébile.

Malgré son statut de neuvième plus grande métropole des États-Unis, Dallas a toujours eu une scène rap très confidentielle. Exceptés des groupes comme 1 Gud Cide devenu mythique avec le temps chez les diggers ou des stars au succès éphémère comme Dorrough, la ville avait dû jusqu’ici se contenter d’étranges rappeurs underground comme Krum ou de gangsta rappeurs parfois talentueux mais plus identifiés pour leurs faits divers que pour leur musique, à l’image de Tay-K. Mais depuis 2025 la mouvance New Dallas fait du bruit. Une drill asphyxiante se mêle aux sonorités sudistes de la région. Les rappeurs y crachent un flow DMV allant du maîtrisé tirant sur celui d’Atlanta (Hustleman Quise) au plus chaotique et brutal ramenant au Chicago de 2014 (Rundown 4).

Parmi les représentants les plus intéressants de cette vague, Yakiyn passe par des chemins de traverse. Le jeune rappeur construit graduellement depuis 2022 un buzz solide, particulièrement à Los Angeles où il a emménagé. Arrivé là bas, il travaille avec son ami le producteur Kal Banx lui aussi originaire de Dallas et producteur pour TDE. En 2023, son morceau « Petty fait du bruit dans la Boiler Room : LA. Des rumeurs circulent même sur sa potentielle signature sur le label de Top Dawg. Surfant sur la curiosité qu’il suscite, Yakiyn enchaîne les singles variant drastiquement d’un style à l’autre et particulièrement sur son dernier en date : « GET THE LOOT »

« GET THE LOOT » serait presque sobre sans Yakiyn. Produit par les beatmakers texans SADER et Condo, le titre est fait d’une boucle répétitive et de percus sèches au BPM élevé.  Sa rythmique Bounce et ses sifflets stridents lui donnent un côté old-school Nouvelle-Orléans. Les éléments sonores sont rationalisés de sorte que le cœur du beat soit sa rythmique. C’est donc entièrement sur Yakiyn que repose l’intensité du morceau. C’est lui qui donne de l’importance à chaque intonation, changement de cadence et onomatopée. Le rappeur chérit les respirations le faisant retomber sur le premier temps de la mesure, même temps lors duquel les sifflets retentissent. Sa voix rocailleuse, granuleuse par moments quand il exagère son articulation, rappelle les hérauts de Bâton Rouge à la voix cassée par le fentanyl. Tout cela donne un titre efficace, presque répétitif avec son refrain asséné comme un mantra à la Playboy Carti mais impressionnant d’habileté au fur et à mesure des écoutes.

Yakiyn est un superbe exemple de la porosité de ces scènes locales autant nées d’internet que d’un environnement carnassier. Du duo Yung Nation à l’émulation New Dallas en passant par les gimmicks de Carti et la rigueur créative de TDE, le rappeur brouille les pistes entre rap d’instinct brut ou références surappuyées. Reste à voir si Yakiyn peut concrétiser en condensant sur un EP, une mixtape voire un album sa proposition pour l’instant très disparate d’un morceau à l’autre.

Si l’on s’attarde sur la nouvelle génération féminine du rap sudiste, Atlanta reste un épicentre incontournable. Anycia, BunnaB, YKNIECE ou encore PLUTO, incarnent cette New Atlanta aux accents rétro et énergiques, nourrie par l’esthétique des années 2000 et l’héritage des mixtapes. À quelques heures de là, une autre artiste fait sensation, portée par son authenticité, sa direction artistique léchée et ses codes vestimentaires assumés (baggy simples, hoodies et denim à volonté) : Samara Cyn, originaire du Tennessee.

Fille d’un père militaire, elle grandit au rythme des déménagements constants d’un État à l’autre et échappe donc à toute identité sonore régionale. Cette trajectoire instable nourrit aujourd’hui une œuvre traversée par le mouvement, la quête de soi et un certain sentiment de décalage. Ses deux premiers EPs The Drive Home et Backroads sortis respectivement en 2024 et 2025, en portent d’ailleurs la trace jusqu’à leurs titres frontaux et évocateurs. L’écriture de la jeune artiste relève autant du rap que de la poésie, portée par une sensibilité héritée de la neo-soul, de Lauryn Hill à Erykah Badu. Mais réduire Samara Cyn à cette douceur introspective serait réducteur.

Avec « oooshxt! », extrait de son nouvel EP Detour (une autre référence à la route, aux mouvements et aux voyages), la rappeuse opère un virage plus abrupt. Ce premier single, produit par Two Fresh et Pera, repose sur une ossature rythmique sèche : des percussions clinquantes et une basse discrètement abrasive, qui vient densifier une ambiance pesante et nerveuse tout au long du morceau. Côté texte, Cyn navigue entre égotrip assumé et flex ironique tout en glissant des rimes internes bien senties, comme l’atteste la punchline : « constantly making me nauseous / smell carcass ». Le flow se fait plus direct, plus incisif, comme saisi dans l’instant. Un morceau accompagné d’un visuel toujours aussi léché et attractif, où Samara Cyn apparaît dans un hangar, avec une posture frontale, déterminée, presque prête à en découdre. En arrière-plan, une silhouette féminine se détache, comme un écho en mouvement, renforçant cette tension contenue qui traverse le morceau.

Là où ses précédents morceaux privilégiaient une introspection aux rythmes généralement plus apaisants, « oooshxt! » introduit une forme d’urgence. Un morceau qui ne résume pas à lui seul l’EP, où les sonorités naviguent davantage entre R’n’B et influences soulful, tandis que Cyn alterne entre chant et rap pour proposer un juste équilibre. Detour se révèle ainsi être sa sortie la plus aboutie à ce jour : digestes, ces sept titres s’écoutent facilement et gagnent en relief au fil des écoutes. Un véritable point de bascule qui laisse entrevoir l’arrivée d’un premier album studio officiel ? La voie semble en tout cas être libre pour.

En l’espace de quelques années, Tatyana Jane a coché un nombre incalculable de cases dans la checklist de n’importe quel musicien électronique : adoubée par Skrillex, invitée à mixer à la cérémonie de clôture des JO de Paris 2024, chevalière des arts et des lettres, et aujourd’hui signée sur Ed Banger Records, la productrice et DJ franco-camerounaise pourrait donner l’impression d’avoir réussi à finir le jeu sans forcer. Derrière cette succession d’accomplissements se cache pourtant un travail de fond à coups d’EPs, de DJ sets et de prestations à travers le monde, qui lui auront permis de mettre en lumière ses talents pour hybrider les genres, tout en développant sa propre sonorité. 

Une passion avérée pour les musiques club (notamment techno, EDM, et bass music) qui ne doit pas faire oublier un autre genre, aussi présent dans l’ADN musicale de Tatyana Jane : le rap. Si les sets de la productrice sont riches en percussions et en basses, il n’est ainsi pas rare d’y entendre une 808 et des hi-hat d’Atlanta faire leur incursion au milieu de deux morceaux club, souvent dans des versions revisitées. Un pont qu’elle affirmait encore plus en octobre dernier en conviant une invitée assez surprenante au Centre Pompidou lors de la soirée Because Beaubourg, en la personne de Kay The Prodigy. Présente à ses côtés aux platines, la jeune rappeuse interprétait alors un morceau inédit, qui ne laissait pas beaucoup de mystère sur la personne à la composition derrière.

Officiellement dévoilé fin mars, « Brutal » voit ainsi les structures électroniques froides et puissantes de Tatyana Jane se mélanger au flow arrogant et laidback de Kay The Prodigy. Un morceau plus électronique que rap (qui montre à nouveau la capacité de la rappeuse à poser sur n’importe quel genre) dans lequel les basses et les percussions semblent être au service du discours plein de confiance de Kay, avant d’utiliser sa voix comme matière sonore. Sur les derniers instants de « Brutal », la productrice reprend en effet les phrases énoncées par la rappeuse jusque-là, pour les intégrer encore plus à sa musique dans un déluge de rythmiques qui donnent une conclusion bien en accord avec le titre du morceau. Si il n’y avait pas de doutes quant à l’intérêt de Tatyana Jane pour le rap, “Brutal” et sa rencontre avec Kay The Prodigy viennent finalement officialiser ce mélange des univers, qui devait bien un jour s’opérer dans sa musique. Entre froideur des basses, ardeur du kick, et chaleur des flows. 

Quand la chanteuse coréenne Effie sort son premier disque NEON GENESIS en 2021, la dominante mélodique ne permet pas de qualifier sa musique de rap, en dépit des basses traps et de l’influence évidente des sad boys suédois. Après quelques années dans la salle du temps, Effie revient en 2025 avec l’EP E, produit quasi-intégralement par son acolyte kimj. Conservant une solide assise pop, les deux artistes se retrouvent dans leur polyvalence et leur souplesse musicale, et rassemblent sous un même toit l’EDM et le rap tout en dressant des passerelles entre pop mainstream et expérimentale.

Sorti quelques mois plus tard, l’EP Pullup to Busan 4 More Hyper Summer It’s Gonna Be a Fuckin Movie s’affirme plus rugueux et radical, comme si E avait été conçu comme une porte d’entrée en douceur vers ce monde musical nouveau. Rien ne semble alors arrêter le duo, qui va encore un peu plus loin avec 희 / 노 / 애 / 락 , nouvel EP de quatre titres hybrides et avant-gardistes réalisé avec leur comparse audiogoth. Tout en faisant bon usage de son aisance harmonique, Effie s’y affirme encore davantage en tant que rappeuse, jouant du contraste entre sa voix vulnérable et son charisme au micro. Sorti pour la nouvelle année lunaire, le fiévreux « Red Horse » voit la rappeuse déployer l’aura autoritaire d’une cheffe de guerre, portée par les turbines de kimj et les hennissements de chevaux en furie.

Enfin, le 1er avril dernier, Effie sort sans crier gare « dodoogiedae », simili-freestyle pas mixé. Sur un Chief Keef type-beat triomphal, l’artiste mélange le coréen et l’anglais pour une mise au point sans détours, entre le troll et la menace : l’industrie K-Pop qui la sollicite peut bien aller se faire voir, les « 도둑 » (voleurs) du refrain feraient mieux de « study [her] shit », et les présumés méchants sentent en réalité la fraise, comme Lotso l’antagoniste de Toy Story 3. En interview sur l’Abcdr du Son, la nouvelle star du rap français La Rvfleuze déclarait « Je ne peux pas faire que du rap, il faut ouvrir aussi. » Effie a pour sa part ouvert au rap, et à beaucoup d’autres choses, avec une indépendance créative communicative. Et une liberté de ton qui semble intimement vécue par l’artiste d’une sortie à l’autre, galvanisante pour l’auditeur parce qu’elle l’est pour elle-même avant-tout.