Sidekicks

Difficile de dire à quel point le punk rock mélodique qui explose depuis l’Amérique du Nord à la fin des années 1990 est une contre-offensive ou un symptôme grossier du nihilisme rampant de son époque. Pour un Green Day critique de l’Amérique de Bush, des dizaines voire des centaines de groupes se drapent dans une rébellion farcesque, plus proche d’une crise d’ado passagère que d’une vraie radicalité subversive. Né en 2004, le rappeur de Los Angeles ezcodylee n’a pas vécu cette domination du punk rock sur la culture pop américaine. Pourtant pas loin de 30 ans plus tard, il fait un procès en authenticité similaire aux nouvelles stars de la scène rage dans son morceau « FAMILY FIRST ! » : « I put love in the bass, don’t come to me talking about Che […] They said I’m a clone? LOL, lil’ bitch, I ain’t Raining ». Par l’ironie des cycles musico-industriels, le rap mainstream américain a pour beaucoup remplacé le pop-punk comme symbole du statut quo et de la provocation en carton. Cet état de fait encourage peut-être ezcodylee a s’ouvrir de plus en plus au punk, son album STUNT 4 LIFE se trouvant à la croisée du rap post-Playboi Carti, et du punk rock californien historique de Good Riddance ou Pennywise.

Interviewé par Joshua Minsoo Kim pour son média Tone Glow, l’artiste refuse d’être réduit à une chapelle, conscient des barrières symboliques d’un côté et de l’autre du spectre musical : «  Je n’ai jamais voulu être considéré comme un « punk » ou comme un « rappeur », parce que je pense que ces étiquettes nous retirent de ce que nous sommes en tant que personnes […] Je dois faire attention à ne pas devoir justifier de si je fais partie ou non de tel genre ou de telle culture ». En dépit des piques plus ou moins directes adressées à ses contemporains, l’album échappe au nihilisme ambiant en revendiquant une forme de joie, de sincérité cathartique dans l’expression : « Raw as it motherfuckin’ get, I ain’t making this shit for the top charts / I got up each time I was knocked hard, n**** can’t say I don’t got heart » (« SHUT UP ! »). Fait relativement rare dans l’écosystème actuel, ezcodylee s’empare de la politique avec une simplicité toute punk, conjuguant la fureur du moshpit à des cris de ralliement rassembleurs : « Free gang, free all my partners, free Palestine, free Gaza » (« DIEHARD ! ») ou « Like presidents, most when they dead, could never fuck with Donald Trump. » (« MOSHPIT ! ») Brut et accessible dans sa forme, STUNT 4 LIFE témoigne d’une compréhension précise des forces et des faiblesses des genres qu’il invoque, dans une tentative d’en restituer une essence commune.

En 2016, Le Dé Markson apporte, depuis Liège, sa contribution à l’envolée de la scène belge portée par les Hamza, Damso et consorts. Il dévoile Delta Plane, EP dans lequel les samples de jazz et de chanson jamaïcaine côtoient des textes joviaux interprétés avec fougue. En 2017, Le Belge revient avec Napalm, EP dans la même veine que le précédent mais dont le titre reflète une volonté d’accélérer. Comme il le résume alors pour le média culturel local Quatremille, le rappeur a « lâché la bombe de napalm depuis le ciel pour tout niquer ».

Puis tout devient calme. Plus aucun disque publié, hormis des singles balancés ci et là au gré des années. Le napalm, plutôt que de dynamiser la carrière du MC, semble lui avoir brûlé les ailes. Neuf ans plus tard, ce 17 avril, la disette prend fin. Le Dé Markson – désormais simplement appelé Le Dé – revient aux affaires en présentant son EP VLM. Cinq morceaux durant lesquels les fast-flows et acrobaties lyricales s’effacent au profit d’une prose méticuleuse et aérienne.

Lucide sur son parcours, Le Dé traîne son blues, s’amusant par exemple de sa « fan base colossale » qui ne l’empêche pas de finir « à l’usine ». Mais pas question de se résoudre à une quelconque fatalité. Après tout, « la vie ça dure longtemps, ça se jouera aux pénos », nuance-t-il dans « Nouveau Job ». Adepte notoire de la métaphore footballistique, Le Dé se compare à Roberto Baggio, footballeur de génie pourtant peu habitué à la gagne, ou à l’AS Roma, valeureux outsider de Serie A, afin de s’ériger en virtuose au destin contrasté.

Partisan du beau jeu, l’artiste pose sur des productions variées (qu’il cocompose aux côtés d’Immanuel Seyi, Chidi Sax, Numa Markson ou Les Magnifiques). Si le MC est moins friand de dribbles que par le passé, il se révèle ainsi capable de jouer à plusieurs postes : on le retrouve à rapper délicatement sur des rythmiques nerveuses aux influences afro-caraïbéennes comme sur de la trap, ou à pousser la chansonnette… Avec une influence jazz toujours perceptible. Éclectique, Le Dé prouve qu’il reste un digne représentant de la East Coast du plat pays, quoiqu’en dise le poids silencieux des années.

Habituée du paysage rap depuis plus de dix ans, Ryaam a fait ses classes dans les open mics, les tremplins et aux premières parties de Casey et Médine (entre autres). Après une compilation et un premier EP, la rappeuse de l’Est parisien revient avec Force à nous, sorti le 10 avril. Dans ce nouvel EP, Ryaam dévie des chemins drill et trap de son précédent maxi Rétives, sorti en 2024, pour se balader sur des instrus boom bap. Ces 4 titres tracent différents sentiers instrumentaux : jazz de « Force à nous » et de « Nos princesses, nos princes », soul du sample de « Nouvelle lune » et  drumless de « Paix et amour sur toi » rythmé par une guitare bossa nova et des cuivres tout en rondeur. Des sentiers solaires que Ryaam foule avec groove, allant même jusqu’à y flâner parfois en slow flow. À l’exception du beat switch de « Force à nous » qui la pousse à presser son rap au rythme des basses sourdes, rappelant (si besoin était) la plume incisive et la technicité de la rappeuse. 

Les productions sont lumineuses et des sifflements d’oiseaux s’y font même entendre. Pour autant ce maxi 4 titres n’a rien d’une promenade de santé. Force à nous porte au contraire une urgence politique : « on brave les tempêtes sans tempérer nos colères » (« Force à nous »). Une urgence dont l’allure est donnée par « Nos Princesses, nos princes », produit par Kool M – DJ et beatmaker de La Rumeur – et dont le refrain est emprunté au titre « Une princesse est morte » du groupe toulousain KDD. Ce morceau sorti en 1998 rendait hommage à Betty Shabazz, militante pour les droits civiques des Africain·es-Américain·es et compagne de Malcolm X, décédée dans l’indifférence « sans bougie dans le vent, sans rose devant sa porte. » Le remake contemporain imaginé par Ryaam décrit les violences d’Etat racistes et rend hommage aux femmes et hommes tué·es par la police en France. 

Un héritage rap et politique que la rappeuse porte dans ce 4 titres et qu’elle transmet, avec lucidité mais non sans espoir, aux plus jeunes générations : « le combat est périlleux, l’issue sera victorieuse, je l’ai vu dans les yeux de mes neveux » (« Force à nous »). La colère de Ryaam est pressante mais l’aspect lumineux des productions n’est-il pas le signe – paradoxal – qu’elle la vit plus « sereinement » ? Comme dans les premières mesures de « Paix et amour sur toi » en feat avec Hemo, camarade francilien. Ce même sentiment derrière lequel la rappeuse courait en 2018 dans sa Grime SessionMais il serait temps ma sister que j’atteigne la sérénité »). À travers cette dichotomie et alors que l’actualité est si peu réjouissante, Ryaam nous invite malgré tout à « garde(r) la foi ».

La maturation d’un artiste rap n’est jamais évidente. D’un côté, le risque de surjouer une posture éculée, de l’autre celui de tomber dans un jeunisme ringard. Plus de sept ans après son explosion consécutive au succès de son « Freestyle Skyrock » dans un Planete Rap de Jul, TK montre qu’il est de ces artistes qui réussissent à garder leur musique intacte en substance, sans en caricaturer l’intention.

L’EP C’est pas teh Tiktokk, annoncé comme « cadeau », confirme malgré son titre une réussite hyperactive dans les réseaux sociaux. Une relation privilégiée avec une fanbase de plus en plus conséquente s’est liée au fil des lives, sondages, vidéos postées sur les réseaux, mais aussi depuis la fin d’un contexte pandémique qui freinait l’expression de l’artiste sur scène (ses albums sont sortis en 2020 et 2022). 

Cette réussite avance tranquillement, fidèle à ce que TK sait bien faire : des morceaux festifs emplis d’amertume street. Toutefois, si le public a choisi le marseillais pour ses titres joyeux et vitaminés, il fait sur l’EP ce qu’il préfère : « kicker, rapper la rue, des choses mélancoliques et sombres », comme il résumait à La Marseillaise en 2022. 

Son écriture y est toujours aussi immersive, en roue libre, balançant quelques détails spécifiques. Ses introspections, sa mélancolie tiraillée par les rapports humains, ses conseils glissés dans des bilans écorchés (« C’est pas ca la vie »), ses storytellings (« Triste escorte » avec Zkr), ses hooks mémorables et ses chants ensoleillés peuvent verser dans le dégueulis, s’enrichir d’argot, d’arabe ou de vibrations expressives, pour servir l’essentiel : une musique habitée d’une interprétation sincère et spontanée, dont l’exécution est de plus en plus maîtrisée. Ce rap qui parle toujours autant de fêtes et de filles, voyage et s’enrichit. Mais la musique actuelle de TK a beau être plus que jamais une célébration contagieuse et vacancière, elle reste désabusée car profondément ancrée dans le bitume. L’ambivalent « Tout les jours c’est samedi », avec sa faute d’orthographe, en est l’expression la plus accrocheuse. 

La formule sonore est simple et pourtant efficace. Des rythmiques propres au rap français des années 2000 se voient accélérées et modernisées, car colorées de sonorités trap et méditerranéennes. Les guitares, les pianos tristes et certaines percussions sont, avec le calamar, les ballons et l’état d’ivresse, quelques traces d’une ambiance typiquement marseillaise. Chaleureuse, elle ne peut toutefois s’empêcher les ressentiments, avec ses arrangements dilatés et ses phases crachées à la gueule de l’auditeur. 

Dans C’est pas teh Tiktokk, TK rappelle à sa manière que malgré qu’il y soit très actif, la vie ne se résume pas aux réseaux. Surtout, il rappelle qu’il est tout aussi fort lorsqu’il rap le spleen. A l’image du Panier, son quartier pittoresque situé à deux pas du Vieux Port, sa misère a un goût de danse ivre, intime et populaire.

Révélé en 2025 par l’EP HARRR, ruccie, rappeur sud-parisien, conjugue l’esthétique léchée du rap d’outre-Atlantique et une certaine sensibilité textuelle. Avec le single « ISF TYPE SHI », sorti le 8 avril comme extrait de sa mixtape GRAFF PINK, il déploie un récit où l’opulence se confronte à une ironie mordante, servant un propos ouvertement anti-capitaliste et anti-impérialiste. Ce jeu d’esprit commence par le titre : un clin d’œil à l’Impôt de Solidarité sur la Fortune qui annonce un rap s’amusant entre autre des codes de la réussite matérielle autant que des paradoxes de son interprète.

Cette posture s’articule d’abord autour d’un décalage entre la forme et le propos. Si le flow de ruccie dans « ISF TYPE SHI » peut dérouter par sa diction mumble rap, le choix ne semble pas hasardeux pour autant. Sa voix y est un instrument qui se fond dans la production, privilégiant l’atmosphère à la performance syllabique. Ici, l’intelligibilité importe peu tant que s’extraient ponctuellement des traits d’esprit liés à cette figure de « rejeton de la bourgeoisie piqué de trap ». Cette opulence, réelle ou fictionnée,  sert de support à des images singulières détournées pour mieux accuser le système qu’elles illustrent. En s’appropriant les codes du privilège, à l’image de la phase « J’aime pas arrivеr first try à m’garer, C’est que lе carosse est pas assez imposant », le rappeur du collectif JMG affiche un détachement qui lui sert de levier pour critiquer les vanités capitalistes.

Au-delà de l’ironie, la production de Tolani et Pozz donne au morceau une profondeur supplémentaire. En confrontant la solennité du sample d’Earth, Wind & Fire (« Keep Your Head to the Sky ») à la nervosité d’un échantillon d’Andrew Thomas surdécoupé, la production soutient le portrait paradoxal de ruccie tout en ancrant le morceau dans une réalité trap plus brute. Ce cycle musical, qui revient finalement à son point de départ, illustre la double lecture du titre : d’un côté, l’insolence d’un personnage qui semble survoler les réalités ; de l’autre, la détermination de l’artiste qui ne perd visiblement pas ses ambitions de vue. 

Ce spectacle de « petit con à la dérive » dépasse la simple mise en scène. En utilisant ce personnage comme un prisme, ruccie livre une observation chirurgicale de son environnement. Derrière le matérialisme affiché, il s’offre surtout la distance nécessaire pour capter l’essentiel : une lecture lucide des faux-semblants de son époque.

Le titre ZENITH & NADIR, dernier EP de TOERA, est une vraie trouvaille. À la fois symbole d’ascension et de chute, il est particulièrement représentatif de ce que la jeune rappeuse inspire.  En à peine trois courts projets, la Lyonnaise a brûlé les étapes méthodiquement, pour obtenir un brasier qui s’élève à présent surprenamment haut. 

D’abord chanteuse aux influences punk, TOERA se passionne pour le rap lors du confinement à travers les figures du rap parisien de la dernière décennie comme elle l’expliquait au média Conscienxious. Fixpen Sill, Népal et Alpha Wann lui donnent ses bases et en 2024 son EP PETITE CONNE est à leur image : abusivement scolaire, elle distille pourtant déjà des éléments intrigants pour les plus avertis. À la fin de la même année, le niveau grimpe brutalement. PETITE CONNE vol.2 est plus pesant, la rappeuse y est encore plus crue et use de multisyllabiques fluides avec un flow en ligne de tension. L’année 2025 continue dans cette lignée avec un EP et deux singles variant les sonorités. Les intonations démonstratives de rappeuse de battle laissent place à une interprétation mieux affirmée et plus musicale d’une jeune MC sur une mission. L’aboutissement arrive en mars 2026 quand sort ZENITH & NADIR.

Les trois titres de l’EP sont nerveux rythmiquement mais profondément mélancoliques dans leurs sonorités, leurs interprétations et dans ce qu’ils racontent. La Lyonnaise use d’effets vocaux et de mélodies pour intensifier l’émotion mais reste strictement rap dans son approche. L’aspect ludique des précédentes sorties persiste légèrement dans des rimes bien trouvées ou des tournures de phrases plus cyniques que sombres. Exceptés ces moments qui arrachent des sourires amusés à l’écoute, TOERA rappe « cet éternel pincement qui comprime tes poumons lorsqu’on t’arrache les ailes » comme le disait Mac Kregor. Les trois titres sont une chute graduelle vers le plus sombre. Particulièrement le morceau « LE ROI DU SILENCE » décrivant une relation passée dans un morceau fleuve où chaque détail émotionnel et sensation corporelle découvre une plaie,  (« La haine c’est le premier gosse que tu m’as fait/Il reste au coin du feu quand je brûle à l’intérieur/Je l’aime pas mais j’ai pris soin du petit ange/Il mange il prend des forces/Je sais qu’il deviendra teigneux. ») L’EP achève sa descente dans des abîmes douces, en polyharmonie rappées entre TOERA et le rappeur de lyon Masguel accompagnant les notes de pianos et le synthé saturé.

TOERA propose, au-delà du tour de force de sa formation accélérée, un rap enrichi aux influences alternatives (« j’ai connu les gueules de schlague le zbeul des squats/ancienne droguée future jeune reusta ») en restant résolument une kickeuse. C’est par le médium rap qu’elle exprime le mieux son rapport aux autres, aux sexes, à ses engagements ou à ses oppositions. Une démarche sincère, intense, et pleine d’une hargne à lui faire grimper les parois du gouffre avec les ongles. Faisant fi de ses ailes perdues dans le clip de « LE ROI DU SILENCE » et retournant au Zénith.

ll faut s’armer de patience pour espérer la sortie d’un nouvel album chez Isaiah Rashad : 2016 (The Sun’s Tirade), 2021 (The House is Burning), et aujourd’hui 2026 avec l’annonce d’un nouveau long format. Sur son premier single « SAME SH!T », l’interprète signé chez l’illustre label TDE nous rappelle sa capacité à nous immerger dans un univers hitchcockien dès la première seconde du morceau.

La production composée par Mario Luciano, Don Oskar et Nate Hobden se structure en effet autour d’une voix féminine qui hante la mélodie, ainsi que d’un riff de guitare sorti tout droit d’un western, quelque part dans les contrées du Tennessee, État d’origine du rappeur. La rythmique, elle, est une combinaison classique, mais efficace qui s’éclipse discrètement par moments pour laisser place aux propos d’Isaiah Rashad. Sans révolutionner sa prose, il prolonge son introspection tout au long de l’extrait et laisse entrevoir une discipline personnelle teintée d’une forme de fatigue mentale : celle d’un travail constant, acharné, presque mécanique, nourri de dérives nocturnes :

I’m workin’, it’s great, it’s late, but still
Today, you gotta get off your ass and live
The bass is somethin’ like a crash
Then I do my dance

Sur ce titre, le rappeur de TDE propose l’essentiel de sa panoplie : une voix légèrement filtrée qui permet de laisser flotter cette production hantée à la douceur trompeuse, un flow typiquement nonchalant et relativement saccadé dont les placements évoquent par moments DMX sur « Who We Be », Skepta sur « Praise the Lord (Da Shine) ». Cette cadence laid-back évoque aussi l’héritage de Three 6 Mafia, pionniers de Memphis, dont les mélodies sombres et inquiétantes ont impacté plus d’une génération. Rashad n’hésite d’ailleurs pas à appuyer sur cette atmosphère tourmentée avec un rap chuchoté, presque à la limite d’une cure ASMR, comme si le rappeur ne voulait pas éveiller d’autres voix habitées lors de cette session d’enregistrement nocturne. Le clip, aux tensions palpables, prolonge cette sensation : dans un sous-sol, l’artiste rencontre une version possédée de lui-même qui le pousse à fuir afin d’échapper à son cauchemar.

« SAME SH!T » ne cherche pas à impressionner, il installe quelque chose de perturbant et omniprésent, comme une présence. Cette ambiance pesante, dramaturgique pourrait bien être le fil rouge de son prochain album au titre, peut-être révélateur : It’s Been Awful.

Quand il apparaît en 2022, le groupe de K-Pop NewJeans rencontre un succès planétaire immédiat. Ses références visuelles et musicales à la fois nostalgiques, savantes et tournées vers l’avenir, permettent à la formation de séduire un public bien plus large que les seuls amateurs de pop mainstream. Hélas, ce succès insolent ne va pas sans intrigues et jalousies, et le groupe est depuis deux ans coincé dans un conflit tentaculaire avec sa hiérarchie. Autour du monde, les fans attachés au groupe (les « Bunnies », ou « Tokkis » en coréen) continuent de soutenir sans relâche ses cinq membres pendant cette pause forcée, via des rassemblements, des créations artistiques et même du soutien juridique.

Tobi Lou, rappeur de Chicago originaire du Nigeria, est un bunny dévoué. Le 6 février, il sort Same Old Jeans ˂3, inspiré par un DJ-set du producteur coréen 250, l’un des principaux architectes du son NewJeans. On retrouve sur cette mixtape la quasi intégralité des titres de leur trop courte carrière musicale, découpés et reconstitués avec délicatesse par un bataillon de producteurs issus des quatre coins d’internet. Pour une odyssée aux transitions fluides, pensée pour s’écouter d’une traite et en boucle. Sur plus d’une heure et quart, le rappeur qui doit beaucoup à Chance The Rapper et Aminé, déroule un rap cool, simple et solaire évoquant le Drake souriant de la deuxième partie des années 2010. Si la mixtape est une bonne carte de visite pour son chef d’orchestre, l’hommage à NewJeans ne passe jamais au second plan, et les voix samplées des chanteuses représentent le chœur et le cœur de Same Old Jeans ˂3.

Une mixtape dénuée de cynisme, conçue comme un cadeau fait aux fans par un fan, avec pour preuve la demande de son retrait immédiat des plateformes par les avocats de la corporation en lutte avec les cinq jeunes femmes et leur productrice. « Bunnies, I tried. » déclare Tobi Lou en s’avouant vaincu face à l’orage juridico-légal. Vaincu mais qu’à moitié, car si cette œuvre pirate n’aura eu qu’une vie éphémère sur les principaux canaux légaux, l’initiative n’est pas passée inaperçue auprès des fans du groupe, qui y trouvent réconfort et inspiration. En ayant mis toute son énergie dans cet hommage, Tobi Lou participe à sa manière à promouvoir la créativité, ainsi qu’une façon joyeuse et généreuse de vivre son attachement pour des artistes. Par-delà les dynamiques parasociales artificielles et le consumérisme nihiliste qui font le beurre de l’industrie.

Chief Keef a passé la trentaine. Sur le plan générationnel, le rappeur de Chicago se situe à cheval entre les millennials et la gen Z. Pour cette dernière, il représente un guide musical et industriel, en ayant codifié avec quelques autres de nouveaux standards d’appréhension du rap. L’alliage entre l’immédiateté percutante de ses morceaux et l’incroyable maitrise artistique qui se dégage de son œuvre contraste avec beaucoup de ses ainés, enfermés dans des concepts vides et des tentatives de profondeur émotionnelle ennuyeuses voire embarrassantes pour la nouvelle génération d’auditeurs.

Quand il libère Almighty So 2 après des années d’attente, Sosa prouve s’il le fallait qu’il n’est pas seulement l’un des rappeurs les plus influents du XXIème siècle. Il est également une oreille affutée et érudite, capable de transcender organiquement les tendances musicales du rap et au-delà, sans posture ni jeunisme. Deux ans après ce classique instantané, l’interprète de « I Don’t Like » revient avec Skeletor. Sur le plan symbolique, ce nouvel album semble tirer davantage vers son côté millennial, notamment de par des références culturelles associées à cette tranche d’âge : Harry Potter, Kim Possible, Shrek, ou même Daft Punk, dans les chœurs vocodés de l’introduction « Breaking Down ».

Sur le fond aussi, Chief Keef semble se livrer davantage, faisant notamment plusieurs fois références aux enseignements de sa grand-mère, décédée il y a quelques années. Plus fluide et ancrée que par le passé, son interprétation semble avoir également gagné en maturité, peut-être libérée du lean dont le rappeur est officiellement sevré depuis 2024. La phrase culte d’Harvey Dent dans The Dark Knight, «  You either die a hero or live long enough to see yourself become the villain » pourrait-elle s’appliquer à l’envers à Keith Cozart, en passe d’assumer une nouvelle sagesse ? Rien n’est moins sûr. Grand maître de l’aura-farming le plus pur appliqué au rap, l’artiste continue sur Skeletor à faire évoluer son son. Aussi bien en tant que producteur avec la drill glitchy et mécanisée de « PS5 » ou le cauchemar grinçant de « Mark of Buddha », qu’en tant qu’interprète, notamment sur le chargé émotionnellement « Only For The Night ». Si Skeletor n’atteint pas les sommets de 4nem ou Almighty So 2, il se distingue par une promesse : même s’il prend de l’âge, Sosa ne se trahira pas. Et continuera à défricher cette voie alternative à celles des héros et des méchants.

Dans un studio sous néons roses et bleus, le clip du morceau « TRAPISTAN 27 mars » voit défiler Ligno, La¥en, Desouza, ILYF, Anan, 134Lywe, SOSO, falzar, Maceo, Law San, Dayvon CLSK, Lotso, Mehdi Miklo et Fle3x, pour un posse cut survolté. Un teaser à l’image de TRAPISTAN, la mixtape sortie le 27 mars à l’initiative de Vince l’Apache, producteur marseillais qui s’est donné pour mission de dénicher les talents émergents du rap français. Une nouvelle sortie collective, après un tour de France qu’il avait réalisé avec les mixtapes QULTUR en 2023 puis QONNEX en 2025, dont l’EP marseillais avait d’ailleurs été chroniqué par l’Abcdr du Son. En 2026, l’Apache continue son travail de curation et revient avec une équipe de quatorze rappeur·euses de la scène underground qui posent successivement sur les productions d’ICYwrld. Quatorze titres pour plonger dans les confins d’un étrange pays : le TRAPISTAN.

Sillonnant la trap historique d’Atlanta du début des années 2000, celle hexagonale de Kaaris en 2013, et ses réinterprétations plus récentes, ICYwrld dessine les contours d’un sombre paysage trapistanais. Les basses caverneuses y côtoient des pianos glaçants, de l’Auto-Tune saturé et des cloches liturgiques inquiétantes. Une course effrénée où les trapeur·euses se relaient à en perdre haleine, jusqu’à rapper à bout de souffle. Comme sur « HALEINE SRIRACHA » de falzar qui livre un égotrip technique en tête de cortège d’une manif sauvage. Manifestation dont l’hymne insurgé pourrait être « DOC MARTENS » de La¥en, qui promet que « les fans de quenelles vont danser sous [s]a semelle compensée. » Tandis que la rappeuse SOSO répond, elle, à la fascisation générale, dans son mauvais rêve kické et chanté : « NEURASTHÉNIE ». De l’épuisement jusqu’au délire il n’y a alors qu’un pas que Lotso franchit avec « GÉNÉRATION 87 » et son interprétation fiévreuse.

En utilisant le son trap d’hier et d’aujourd’hui pour souligner les maux de la société française, TRAPISTAN offre finalement une œuvre collective aussi radicale qu’engagée. Ses émissaires partagent une même colère, une même urgence, et la portent d’une même voix, dans des styles différents. Certain·es sont peut-être plus inspiré·es que d’autres, mais tous·tes gardent la même énergie du désespoir. Pour faire rimer TRAPISTAN avec contre-pouvoir.