Sidekicks

Comment donner suite à son magnum opus ? Comment, après avoir atteint le momentum tant désiré lors duquel s’alignent exposition, reconnaissance et aboutissement artistique, continue-t-on de faire de la musique sans le goût amer du meilleur derrière soi ? Cet enjeu a hanté bien des rappeurs, notablement des New Yorkais se devant de continuer dans l’ombre de leur Illmatic, de leur Only Built 4 Cuban Linx ou de leur It’s Dark And Hell Is Hot.

Cavalier, en 2026, a dû se confronter à cet enjeu. Le très réputé New Yorkais, qui a aujourd’hui laissé la Grosse Pomme pour la Louisiane, reprend pour la première fois du service après son passage en 2024 chez Backwoodz Studioz, label de Billy Woods. Cette collaboration label-artiste avait donné deux disques : le massif Different Type Times, ambitieux et chargé, et le plus ramassé CINE entièrement produit par un des beatmakers maison de Backwoodz Studioz, Child Actor. Une bonne presse avait suivi la sortie de Different Type Times, abordé brièvement dans nos propres colonnes. De même, Picthfork livrait une chronique élogieuse et le note 8/10. Même Rolling Stone, magazine plus généraliste, l’avait inclut dans son top 100 des meilleurs albums de 2024. L’album était une profession de foi adressée à un rap de la côte Est qui évolue à son rythme comme le dit le titre. Il perpétuait le long héritage de label comme Rawkus, Stones Throw ou plus récemment Mellow Music Group dont Cavalier a été proche. La teinte du disque et le rap aéré mais bourré de rimes de Cavalier faisaient penser à une version modernisée de One Day It’ll All Make Sense de Common avec Quelle Chris en guise de No. I.D. . Un disque conscient d’être l’œuvre majeure de son auteur après des années à rôder dans l’underground New Yorkais.

Comment revenir à la scène après une telle pièce ? Cavalier paraît à peine se poser la question. Plus respecté que jamais, le trentenaire retourne sereinement à son label historique, Old Soul Music, pour le 10 titres Bring Back Weed Spots. Plus intime, moins magistral et grandiloquent que le diptyque antérieur, le disque sorti le 14 août 2026 est entièrement produit (à l’exception de l’outro) par Ahwlee du duo B. Cool Aid. Le beatmaker amène sa patte jazz enveloppante et, pour l’occasion, enfumée. Il offre ainsi à Cavalier un cocon pour son thug rap, qui décrit avec ironie la nostalgie d’une époque où la défonce était communautaire et le coin de rue une bulle réconfortante d’odeurs, de froissements de feuilles et de ricanements béats. Laissant la gravité et la démonstration auparavant exigée par le contexte, Cavalier profite de la plus grande intimité de ce format court, du thème et du retour aux vieilles habitudes. Il y montre une virtuosité plus sereine, plus aboutie que ses anciens projets mais aussi moins tendue que sur son fameux « grand disque ». Du rap de stoner par un rappeur à sac à dos en pleine possession de ses moyens, résolvant presque par négligence le pesant défi qu’est la suite d’un album acclamé. Plus adapté encore à son style de rap et à sa personnalité, Bring Back Weed Spots en devient peut-être même son chef-d’œuvre. Le temps nous le dira, peut-être dans 10 ans, peut-être en 2026. Il s’écoule différemment pour cette école de rap.

Été 2013. A peine âgé de 17 ans, le natif de Stockholm Jonatan Håstad sort sa première mixtape Unknown Death 2002, portée par les productions de Yung Gud et White Armor. Le disque présente une version blanche et européenne du rap américain codéiné des années 2010, divise la critique et installe durablement le nom de Yung Lean dans les esprits. Quelques semaines plus tard, le cinquième épisode de la série de jeu vidéo Grand Theft Auto voit le jour sur Playstation 3 et Xbox 360. Plébiscite critique et public sans précédent, l’œuvre du studio écossais Rockstar devient le second plus gros succès de l’histoire du médium, avec 225 millions de jeux vendus. 13 ans plus tard, la sortie de GTA VI est attendue avec une fébrilité dévorante par le public occidental. Outre la liste impressionnante de classiques déjà confirmés, Rockstar mise sur le gratin de la pop mondiale pour une série de titres exclusifs aux playlists de son jeu : PinkPantheress, Morgan Wallen, Keith Richards. Et bien sûr, Yung Lean, en duo avec Future sur un beat de Metro Boomin.

« That’s It » est ainsi le retour du suédois à un rap plus franc, après quelques détours stylistiques ces dernières années. Le titre du morceau, qu’on pourrait traduire par « c’est tout » ou « c’est fini » renvoie autant à l’idée d’accomplissement qu’à une forme de fatalité, en miroir de la nature de ce morceau hautement symbolique : jeune admirateur lointain des stars américaines de la trap, Yung Lean est désormais l’égal de Future. Par un retournement du destin qui parait absurde, mais que les auditeurs de rap ont pourtant observé en direct pendant plus d’une décennie. Aucun ego-trip ou célébration pour le Sad Boy, ici à un souffle de la crise d’angoisse, écrasé par le poids du succès. Fidèle à lui-même, Future dépeint l’autre versant de cette malédiction de la fame, qui pousse à déshumaniser son prochain autant que soi-même.

En accord avec l’univers du jeu, qui prend place dans une version fantasmée de Miami, Metro Boomin convoque les synthés et les guitares 80s qu’on associe aux représentations cinématographiques de la ville. Avec des accords mineurs dépressifs et une ambiance crépusculaire, presque de fin du monde, qui joue avec les clichés liés au décor de Scarface. La série GTA est connue pour exposer à sa manière le flan dégoutant de l’Amérique. Ce morceau à la tristesse froide, porté par une star qui semble n’avoir trouvé aucun bonheur à réaliser son rêve américain, est un peu à l’image des espoirs fous placés dans GTA VI : un dernier shoot avant que le Soleil se couche, sur un monde qui n’existe déjà plus.

Seth Gueko, Zek, STI, Eloquence… En 2026, Jungle Jack brille sur les disques de ses collègues. Sans sortie en solo à son actif cette année, le MC de Ménilmontant a délivré des couplets pleins de ces métaphores pittoresques dont il a le secret. Dans la forme, tout ce qu’il y a de plus classique : un seize mesures (parfois moins) et puis s’en va… Jusqu’à ce 4 septembre où, invité par le saxophoniste Léon Phal sur le titre « Pleine Forêt », Jungle Jack prend son temps et s’étale le long de ce morceau à la croisée du rap et du jazz. 

Sa voix nasillarde est, au même titre que le saxophone du musicien franco-suisse, un instrument. Jungle Jack, de son flow métronomique, profite de cette balade boisée pour s’illustrer dans la punchline faunesque (« Vomi dans l’mic comme si c’était le bec de mes oisillons »), avant de s’effacer pour laisser  l’instrument à vent de son comparse répandre chaleur et bonhomie. Ils finissent par fusionner lorsque les « hey, hey, hey » de Jungle Jack gravitent autour des rondes mélodies de saxo. En arrière-plan, le synthé féerique accompagnant le duo fige le titre dans un décor digne du Magicien d’Oz. 

Ce single, présent sur le quatrième album de Léon Phal, Bodies & Ideas, prévu pour le 25 septembre, relie deux univers qu’il est finalement assez logique de voir converger. Léon Phal est un jazzman imprégné par la culture hip-hop, qu’il se plaît à incruster dans sa musique – avec ce featuring comme avec « Idylla » (2023), morceau pensé comme un hommage à J. Dilla. Jungle Jack, lui, poursuit sa quête de mélodies raffinées : plutôt que de poser sur des boucles samplées comme il en a l’habitude, le rimeur puise ici la musique à sa source la plus organique. Une promenade de santé en « Pleine Forêt » bienvenue après ces dernières années à braver la  Jungle des illusions.

Depuis plus d’un an et demi d’activité – quelques clips et maintenant quatre EP -, Huitballe s’est déjà construit une petite réputation. L’artiste développe un style de rap très personnel qui ne laisse pas indifférent. C’est sur Noises Breaking Silence, album du producteur GOTNOTIME dévoilé en mars 2025, que figure l’une de ses premières apparitions. Les deux continuent de s’associer avec la sortie de l’EP FAUX SEMBLANTS le 29 avril dernier. GOTNOTIME, issu de la scène phonk Soundcloud, y continue d’en produire une variante éclectique et pointue, témoignant d’un amour et d’une connaissance fine des scènes régionales américaines.

Les régions, Huitballe, originaire de l’Allier (03), département d’Auvergne-Rhône-Alpes dont la ville la plus peuplée reste sous la barre des 35.000 habitants, les représente aussi fièrement. « C’est toujours Huitballe la diagonale, de Tarbes à Commercy / Les zins tu les ramènes à Paris, ils connaissent qu’le métro Bercy ». Revendiquant fièrement une « diagonale du vide » habitée, Huitballe donne une sacrée leçon de géographie en dessinant le portrait d’un territoire peuplé de nombreuses figures marquantes. Dub Inc, les fûts de Picon des punks de la gare, l’ASSE, Adecco, Flixbus, les overdoses, les crédits et les « scooters volés dans un champ » en sont quelques-unes.

Lieux, substances et galères jonchent des paysages qui cherchent la dédicace plutôt que le pathos. D’apparences simple mais souvent virtuose, si cette plongée peut certes verser dans la réalité crue (« Nos darons s’gavent au PMU, c’est les p’tits qui dégustent / A la maison, les assiettes volent, les idées fusent / Tu t’bouches les oreilles, tu connais l’prix des fugues »), elle sert plus souvent un hommage terre-à-terre, ode à la débrouille et aux décors désaffectés. Huitballe y fait communauté en parlant de taff, de CAF ou du collège, restituant des sensations inhérentes à la précarité, plus universelles. Du « Ma mère m’a appris à ne pas acheter des sapes à des prix indécents / Le même survet de janvier à décembre » au « J’connais pas d’homme qu’à jamais eu d’idée devant un fourgon d’la Brinks », ses souvenirs font échos.

Loin de tout misérabilisme, le rappeur nous embarque dans des virées agitées, quelque-part entre roublardise et révoltes. Ses traits d’esprit, enlisés – deal, scam, fraudes aux aides -, rappellent le style de Nobodylikesbirdie. Souvent sur le ton de l’humour, ses constats sociaux finissent par insulter la police, les fafs ou l’État – voire les trois à la fois. Comme une évidence, le seul feat est un passe-passe avec okis.

Cette écriture technique et attachante s’ancre dans un choix de production qui dénote dans le rap français. Armé d’une palette phonk décloisonnée, GOTNOTIME construit des pièces à la fois radieuses et embrumées, éclatantes et vénéneuses. Ses samples jazz, feutrés, luxuriants et bien agencés, dégagent une évanescence qui colle parfaitement au décor de la diagonale : figures spectrales, ciel ardoisé, lumières laiteuses et atmosphères cendreuses. Le fond de l’air est toujours aussi jaune.

Son freestyle remarqué sur « Abeille » chez On The Radar en mai dernier n’était donc pas une simple étincelle. « Trop insolente », la Parisienne Darlingchouchou poursuit sa route dans le rap français avec le single « Moni Hot », sorti le 12 août, un condensé d’arrogance qui confirme son talent pour le rentre-dedans.

Loin d’un banal exercice rétro, le morceau repose sur un pont invisible tiré entre deux époques : d’un côté, une structure qui épouse les codes musicaux actuels et de l’autre, le réveil d’une mémoire sonore qu’on croyait enfouie. Avec ses sonorités résolument 2000’s et son esprit rap fun, coloré et bondissant hérité de l’âge d’or de The Neptunes, « Moni hot » agit comme un doudou auditif, une parenthèse festive et décomplexée face au cynisme productiviste ambiant. Aux manettes, Thomas Careil et WayUp signent un morceau taillé pour le mouvement et curieusement épique, la BO rêvée pour la marche triomphale de la meangirl dans un teendrama. Sur ce terrain de jeu, la « reine des pestes » pose avec un timbre nasillard ; signature vocale d’une Mandy dans Totally Spies ou d’une Bonnie Rockwaller dans Kim Possible. À l’image de ces figures, elle affirme un personnage effronté qui s’amuse de tout, des regards comme d’elle-même (« J’pense qu’on peut s’la faire sans Auto-Tune, Moi, pour l’instant, j’ai ni auto ni thune”). Dans cet ego-trip sans prise de tête, son écriture visuelle (« J’descends les marches, j’ai les mains dans les poches / Là, y a l’soleil, alors j’me remets du gloss ») termine de donner du relief à sa posture. La rappeuse refuse pour autant de choisir entre son côté teenager en crise et une ambition dévorante, rappelant son objectif : « Moi, j’préfère les ailes et faire des tubes / Laisse-moi Manifest le truc ».

Avec « Moni Hot », Darlingchouchou définit un peu plus son personnage, à cheval entre nostalgie Y2K, autodérision et ambition dévorante. Elle affine la direction artistique empruntée sur son freestyle « Abeille » en refusant de trancher : ni tout à fait peste ni tout à fait ange, ni passéiste ni uniquement ancrée dans son époque, elle brouille les pistes et s’affranchit des catégories pour imposer un style hybride et décomplexé. La reine des pestes n’a définitivement pas fini de faire bourdonner le rap français…

Rien de tel qu’un petit beef des familles pour réveiller des auditeurs de rap ramollis. Le blockbuster Drake vs. Kendrick résonnant déjà comme un lointain souvenir, il était temps que la génération suivante sorte les gants pour laver son linge sale en public. Prestigieux invités de Young Thug sur sa mixtape Slime Language 3, Travis Scott et Yeat posent ensemble sur le suffocant « Eaters ». Pourtant quelques jours seulement après sa mise en ligne, le couplet du Californien est discrètement évincé du morceau. Suspicions de jalousie, ou de pressions exercées sur Young Thug ; les rumeurs et théories se propagent comme d’habitude, jusqu’à la sortie de « ON NOTHING » par Yeat, single où ce dernier règle ses comptes avec Thugger : « What more could I say? You do what they tell you to say, you a motherfuckin’ puppet » et surtout menace Travis : « I’ma put out that flame, it’s fuckin’ lame, uh, you goin’ out sad », « La Flame » étant l’un des surnoms de l’auteur d’ASTROWORLD.

Au-delà de son potentiel explosif, ce début de duel a tous les ingrédients pour frapper l’imaginaire. D’abord par l’affrontement générationnel entre Travis le millenial et Yeat le gen Z, avec les clichés toxiques que cela implique pour l’un et l’autre, dans un climat d’antagonisme latent entre ces deux groupes démographiques aux États-Unis. Ensuite l’opposition entre deux héritages musicaux majeurs du XXIème siècle, avec à droite un élève de Kanye et à gauche un admirateur de Chief Keef. Enfin, forcément lié aux autres éléments de la rivalité, le décalage entre l’image publique des deux stars, entre un Travis Scott trentenaire en pleine diversification de carrière (on l’a notamment vu dans L’Odyssée de Christopher Nolan), et un Yeat encore un pied dedans, un pied dehors quand il s’agit de la célébrité. Un ensemble de considérations psycho-sociétales de comptoir, le genre à déclencher une bagarre d’idiots, alimentée par le goût du sang et le désœuvrement des fanboys. Le cirque qui cache la forêt d’un titre proprement censuré pour des raisons opaques et probablement dérisoires, énième preuve du danger des plateformes et du tout-numérique pour l’intégrité des œuvres.

L’Allemagne va mal. Longtemps vu comme le modèle du centrisme économique et politique qui « marche », le pays de Beckenbauer fait face aujourd’hui à une crise de grande ampleur. Recul des libertés, réarmement sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, extrême-droite aux portes du pouvoir. Même l’été, d’ordinaire trêve bienvenue pour souffler un peu, prolonge cette année l’enfer tant et plus : humiliation sportive, licenciements massifs, canicule meurtrière accueillie par l’indifférence cruelle des dirigeants. Pas si étonnant dans ce contexte de voir émerger un tube estival inhabituel, le morceau « Gut Genug » du groupe de producteurs hip-hop berlinois Kitschkrieg.

Le trio s’est fait connaître pour son travail avec le rappeur Trettmann. Ensemble, ils façonnent un son à part, reconnaissable dès les premières notes. Tout en restant fondamentalement hip-hop, leur dépouillement harmonique et certaines de leurs structures rythmiques lorgnent vers une forme de deep house feutrée, à la fois chaude et nostalgique. ‭« Gut Genug » s’ouvre avec la voix de Rayan du groupe Blumengarten, qui promet à l’auditeur ‭« tu es assez bien comme tu es ». Comme s’il activait quelque chose, ce mantra est alors pris dans un rouleau house, entre une ivresse qui monte et une angoisse prête à exploser. La rappeuse de Hambourg Shirin David surfe sans difficulté cette vague, relatant en quelques lignes les doutes qui l’ont conduite au sommet tout en restant elle-même.

Le succès viral du morceau a pris de court ses auteurs et largement dépassé les frontières de la patrie de Miroslav Klose. Le style de Kitschkrieg a pour lui un caractère simple et compréhensible pour un public mondial, en même temps qu’une singularité allemande voire est-allemande à même de le faire sortir du lot. Le refrain, galvanisant et surtout terriblement entêtant pour un auditeur germanophone, semble ainsi doté d’un exotisme charmant pour les auditeurs pas familiers de la langue de Gerd Müller. Peut-être que cette supplique mélancolique à s’aimer davantage transcende effectivement le langage, jusqu’à parler à une légende comme Skepta, qui remplace Shirin dans un remix du titre sorti récemment. Parce qu’il n’y a pas qu’en Allemagne que ça ne va pas.

Une combattante recule, déséquilibrée, tandis que son corps vacille. En face, une autre femme, costume rouge et orange vif, s’élance vers elle. Dans ses mains, une chaise, qu’elle s’apprête à abattre sur son adversaire. Si cette scène de catch semble tout droit sortie d’un combat diffusé sur NT1 dans les années 2000-2010, il s’agit en réalité de la cover de LUCHA LIBRE 2 de Ry’s. Dans cet EP paru fin juin, et qui fait suite à une première partie sortie en 2025, le rappeur originaire de Lyon et basé aujourd’hui à Paris continue de prouver qu’il est à placer dans la liste des MCs passionnés par la discipline, aux côtés d’un Action Bronson ou d’un Westside Gunn. Et, à l’instar du rimeur de Buffalo, qui se plaît à égrener des extraits d’interviews ou de promos de catcheurs dans ses morceaux, Ry’s ponctue ses titres de commentaires d’anciens combats. Comme s’il se tenait lui-même sur le ring, prêt à faire le spectacle. 

Pour l’accompagner dans l’arène, le rappeur a créé un alter-ego : Jacques de Sample, son patronyme en tant que beatmakeur. Un personnage présent sur six des neuf titres du disque  – ViceVersa et SibelaCasa l’épaulent sur les trois autres –, dont la mission consiste à dénicher des boucles venues d’horizons variés pour les faire cohabiter au sein d’un show musical aux multiples rebondissements. LUCHA LIBRE 2 s’ouvre ainsi au son d’une BO d’animé et se referme sur la soul de Sade (« HABITUDE »), en passant par du gospel, de la city pop ou un solo de guitare électrique, comme dans « DARIJA FUNK ».

Le nom de ce dernier titre fait par ailleurs référence au dialecte arabe parlé en Algérie, pays où le membre du groupe Egzagone est né, même s’il confesse dans le refrain « ne [pas] parle[r] le vrai rebeu ». Plus généralement, le Franco-Algérien interroge son identité tout au long de l’EP, s’épanchant sur l’histoire de sa famille et ses conséquences sur son parcours. « L’âme de mon grand-père, elle est restée en Algérie / les traumas de ma mère pendant la guerre, excès de d’colère dont faut pas qu’j’hérite », confie-t-il sur « MES PEURS ». Et de raconter, par-dessus les riffs de guitare qui bercent l’intimiste « RnB INTERFERENCE », que les rêves artistiques déchus de sa mère l’« empêche[nt] de rêver ». 

Au milieu de phases egotrip ou pleines d’autodérision, Ry’s parvient sur LUCHA LIBRE 2 à esquisser davantage que dans le premier opus le croquis d’un personnage discret, limité par sa « peur des paillettes » (« MES PEURS »). Sous le couvert d’être un pur produit d’entertainment comme le sont les affrontements scénarisés de la WWE, cette seconde partie se singularise donc par l’authenticité de son propos. En attendant le prochain round.

Après des débuts remarqués en 2024, notamment avec son titre viral Duolingo, la Madrilène G La Sosita interpelle son destin sur l’entraînant « Antes De Mi Muerte », sorti le 22 avril. Au rythme de plusieurs déménagements en Europe (Pays-Bas, Suisse, Allemagne…), la rappeuse a commencé sur SoundCloud, en posant sur des productions New Jazz et Plugg, avec des artistes des  scènes néerlandaise et allemande. Mais la musique de G dépasse largement les frontières européennes, à l’image de son premier EP JET 2 FLYY La Mixtape, sorti en décembre 2025, sur lequel l’influence de la trap américaine et du Sosa originel Chief Keef était bien palpable. La Sosita y fusionnait l’espagnol et l’anglais et multipliait les collaborations outre-Atlantiques comme avec la rappeuse californienne Lisha G, et les producteurs BNYX et Jaasu. La mixtape s’ouvrait sur un instru de ce dernier, l’excellent Los Angeles Jugg qui valut à G La Sosita un passage dans On The Radar. 

Pour le clip de « Antes De Mi Muerte », G La Sosita retraverse l’océan pour s’afficher dans les rues de Londres avec un briquet, un balloon dog, du sirop à diluer dans du Bigga à l’ananas, le tout sans oublier son sac Prada. Car c’est bien la poursuite d’une réussite, notamment pécuniaire, que G rappe avec une aisance quasi nonchalante mais toujours technique. Pour la rappeuse, pas une minute à perdre : elle doit tout rafler (« Antes de mi muerte, mi legado va a ser fuerte »). En remettant son destin à Dieu et avec la protection du « bandido de Malverde » (un saint Robin des bois autant loué par la population pauvre que les gangs au Mexique) la rappeuse se fait pleinement confiance pour provoquer sa chance. Chance qu’elle va même jusqu’à sampler en reprenant « El Dìa De Mi Suerte » de Willie Colón et Héctor Lavoe à la sauce hood trap. Les voix et la guitare de ce classique salsa de la Fania Records y sont pitchées, mais aux cuivres de l’original, le beatmaker Misaffdezz y préfère de bonnes basses saturées. Loin du storytelling tragique de la chanson de 1973, G sait que son heure de gloire viendra bien avant sa dernière (« Me estoy quedando ciega, estoy brillando demasia’o »). Alors ne comptant pas que sur sa bonne étoile, G La Sosita se lance plutôt en quête de son propre classique. À l’image de son déjà iconique tag : « This is a certified hood classic, puta ». 

« Vive la zic, Nique sa mère l’image, j’fais buguer l’imprimante » Animé à la fois par la science-fiction et une noirceur infinie, Wit. met un point d’honneur à préserver sa radicalité musicale. Depuis le lycée, le Montpelliérain travaille un style tout droit sorti des ténèbres, à la fois rappé, parfois chanté, tout en imaginant pour une grande partie de ses disques, un scénario sur mesure. Membre historique du collectif Digital Mundo aux côtés de Laylow, les deux rappeurs construisent, dans leur carrière solo et à travers leurs collaborations, une identité imprégnée par le numérique et la mélancolie. Après quatre années de silence, Wit. montrait déjà une belle maîtrise de sa formule en 2024 sur LE JOUR D’APRÈS et ses sonorités futuristes, rappelant l’univers post-apocalyptique du film éponyme. Dans Cultive La Lumière, sorti au début du mois de mai dernier, le rappeur développe une esthétique plus sombre et violente encore. Avec des productions truffées de bruitages et d’effets industriels, notamment signées par ELK et lui-même, le disque dégage un son brut, adouci par une voix qui frôle le murmure.

Une pièce obscure se dresse derrière Wit., alors qu’il tease les morceaux de sa nouvelle mixtape. Sur les réseaux sociaux, le rappeur a décidé de faire d’un hangar noir, où la fumée empêche d’y voir plus loin que sa silhouette et celles de son entourage, le cadre de son disque. Une ambiance sombre et brumeuse, à l’image de sa musique : sur des instrus distordues et presque rock dans les titres « OMW » et « CREUSE ENCORE », l’urgence de sortir des périodes de noirceur se fait sentir. La nécessité d’échapper à la précarité devient vitale : « J’fais tout ça pour quitter la cage, y a la haine, y a le bagage » (« CREUSE ENCORE »). Derrière cette mélancolie, la chaleur de la voix du rappeur et son flow mélodieux frappent comme un éclair. Le titre « OFF/ON » incarne symboliquement l’opposition entre l’obscurité qui émane de la mixtape, et la lumière que Wit. semble toucher du bout des doigts. Comme un espoir de construire une vie paisible dans le futur : « Le jour où j’vois les lights, j’m’empresse / Pour l’instant, j’fais mes bails en scred, khey (« SANS CESSE »).

Avec Cultive La Lumière, Wit. se livre au-delà de la mélancolie qu’il nourrit au fil des sorties. Le rappeur partage des fragments de son histoire personnelle, entre peurs, croyances et questionnements sur la notoriété. Sur son single « MAYBE », il propose même une interprétation touchante sur un instrumental acoustique, sublimée par une live session en guitare, basse et voix, où il apparaît tout du long à contre-jour, presque comme une ombre. Et si l’obscurité permettait à Wit. d’épouser la liberté artistique à laquelle il aspire depuis ses débuts ? Les mondes noirs et post-apocalyptiques qu’il convoque ne seraient finalement pas synonymes d’un mal-être incurable, mais le signe d’un futur prometteur, baigné de lumière.