Sidekicks

Son freestyle remarqué sur « Abeille » chez On The Radar en mai dernier n’était donc pas une simple étincelle. « Trop insolente », la Parisienne Darlingchouchou poursuit sa route dans le rap français avec le single « Moni Hot », sorti le 12 août, un condensé d’arrogance qui confirme son talent pour le rentre-dedans.

Loin d’un banal exercice rétro, le morceau repose sur un pont invisible tiré entre deux époques : d’un côté, une structure qui épouse les codes musicaux actuels et de l’autre, le réveil d’une mémoire sonore qu’on croyait enfouie. Avec ses sonorités résolument 2000’s et son esprit rap fun, coloré et bondissant hérité de l’âge d’or de The Neptunes, « Moni hot » agit comme un doudou auditif, une parenthèse festive et décomplexée face au cynisme productiviste ambiant. Aux manettes, Thomas Careil et WayUp signent un morceau taillé pour le mouvement et curieusement épique, la BO rêvée pour la marche triomphale de la meangirl dans un teendrama. Sur ce terrain de jeu, la « reine des pestes » pose avec un timbre nasillard ; signature vocale d’une Mandy dans Totally Spies ou d’une Bonnie Rockwaller dans Kim Possible. À l’image de ces figures, elle affirme un personnage effronté qui s’amuse de tout, des regards comme d’elle-même (« J’pense qu’on peut s’la faire sans Auto-Tune, Moi, pour l’instant, j’ai ni auto ni thune”). Dans cet ego-trip sans prise de tête, son écriture visuelle (« J’descends les marches, j’ai les mains dans les poches / Là, y a l’soleil, alors j’me remets du gloss ») termine de donner du relief à sa posture. La rappeuse refuse pour autant de choisir entre son côté teenager en crise et une ambition dévorante, rappelant son objectif : « Moi, j’préfère les ailes et faire des tubes / Laisse-moi Manifest le truc ».

Avec « Moni Hot », Darlingchouchou définit un peu plus son personnage, à cheval entre nostalgie Y2K, autodérision et ambition dévorante. Elle affine la direction artistique empruntée sur son freestyle « Abeille » en refusant de trancher : ni tout à fait peste ni tout à fait ange, ni passéiste ni uniquement ancrée dans son époque, elle brouille les pistes et s’affranchit des catégories pour imposer un style hybride et décomplexé. La reine des pestes n’a définitivement pas fini de faire bourdonner le rap français…

Rien de tel qu’un petit beef des familles pour réveiller des auditeurs de rap ramollis. Le blockbuster Drake vs. Kendrick résonnant déjà comme un lointain souvenir, il était temps que la génération suivante sorte les gants pour laver son linge sale en public. Prestigieux invités de Young Thug sur sa mixtape Slime Language 3, Travis Scott et Yeat posent ensemble sur le suffocant « Eaters ». Pourtant quelques jours seulement après sa mise en ligne, le couplet du Californien est discrètement évincé du morceau. Suspicions de jalousie, ou de pressions exercées sur Young Thug ; les rumeurs et théories se propagent comme d’habitude, jusqu’à la sortie de « ON NOTHING » par Yeat, single où ce dernier règle ses comptes avec Thugger : « What more could I say? You do what they tell you to say, you a motherfuckin’ puppet » et surtout menace Travis : « I’ma put out that flame, it’s fuckin’ lame, uh, you goin’ out sad », « La Flame » étant l’un des surnoms de l’auteur d’ASTROWORLD.

Au-delà de son potentiel explosif, ce début de duel a tous les ingrédients pour frapper l’imaginaire. D’abord par l’affrontement générationnel entre Travis le millenial et Yeat le gen Z, avec les clichés toxiques que cela implique pour l’un et l’autre, dans un climat d’antagonisme latent entre ces deux groupes démographiques aux États-Unis. Ensuite l’opposition entre deux héritages musicaux majeurs du XXIème siècle, avec à droite un élève de Kanye et à gauche un admirateur de Chief Keef. Enfin, forcément lié aux autres éléments de la rivalité, le décalage entre l’image publique des deux stars, entre un Travis Scott trentenaire en pleine diversification de carrière (on l’a notamment vu dans L’Odyssée de Christopher Nolan), et un Yeat encore un pied dedans, un pied dehors quand il s’agit de la célébrité. Un ensemble de considérations psycho-sociétales de comptoir, le genre à déclencher une bagarre d’idiots, alimentée par le goût du sang et le désœuvrement des fanboys. Le cirque qui cache la forêt d’un titre proprement censuré pour des raisons opaques et probablement dérisoires, énième preuve du danger des plateformes et du tout-numérique pour l’intégrité des œuvres.

L’Allemagne va mal. Longtemps vu comme le modèle du centrisme économique et politique qui « marche », le pays de Beckenbauer fait face aujourd’hui à une crise de grande ampleur. Recul des libertés, réarmement sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, extrême-droite aux portes du pouvoir. Même l’été, d’ordinaire trêve bienvenue pour souffler un peu, prolonge cette année l’enfer tant et plus : humiliation sportive, licenciements massifs, canicule meurtrière accueillie par l’indifférence cruelle des dirigeants. Pas si étonnant dans ce contexte de voir émerger un tube estival inhabituel, le morceau « Gut Genug » du groupe de producteurs hip-hop berlinois Kitschkrieg.

Le trio s’est fait connaître pour son travail avec le rappeur Trettmann. Ensemble, ils façonnent un son à part, reconnaissable dès les premières notes. Tout en restant fondamentalement hip-hop, leur dépouillement harmonique et certaines de leurs structures rythmiques lorgnent vers une forme de deep house feutrée, à la fois chaude et nostalgique. ‭« Gut Genug » s’ouvre avec la voix de Rayan du groupe Blumengarten, qui promet à l’auditeur ‭« tu es assez bien comme tu es ». Comme s’il activait quelque chose, ce mantra est alors pris dans un rouleau house, entre une ivresse qui monte et une angoisse prête à exploser. La rappeuse de Hambourg Shirin David surfe sans difficulté cette vague, relatant en quelques lignes les doutes qui l’ont conduite au sommet tout en restant elle-même.

Le succès viral du morceau a pris de court ses auteurs et largement dépassé les frontières de la patrie de Miroslav Klose. Le style de Kitschkrieg a pour lui un caractère simple et compréhensible pour un public mondial, en même temps qu’une singularité allemande voire est-allemande à même de le faire sortir du lot. Le refrain, galvanisant et surtout terriblement entêtant pour un auditeur germanophone, semble ainsi doté d’un exotisme charmant pour les auditeurs pas familiers de la langue de Gerd Müller. Peut-être que cette supplique mélancolique à s’aimer davantage transcende effectivement le langage, jusqu’à parler à une légende comme Skepta, qui remplace Shirin dans un remix du titre sorti récemment. Parce qu’il n’y a pas qu’en Allemagne que ça ne va pas.

Une combattante recule, déséquilibrée, tandis que son corps vacille. En face, une autre femme, costume rouge et orange vif, s’élance vers elle. Dans ses mains, une chaise, qu’elle s’apprête à abattre sur son adversaire. Si cette scène de catch semble tout droit sortie d’un combat diffusé sur NT1 dans les années 2000-2010, il s’agit en réalité de la cover de LUCHA LIBRE 2 de Ry’s. Dans cet EP paru fin juin, et qui fait suite à une première partie sortie en 2025, le rappeur originaire de Lyon et basé aujourd’hui à Paris continue de prouver qu’il est à placer dans la liste des MCs passionnés par la discipline, aux côtés d’un Action Bronson ou d’un Westside Gunn. Et, à l’instar du rimeur de Buffalo, qui se plaît à égrener des extraits d’interviews ou de promos de catcheurs dans ses morceaux, Ry’s ponctue ses titres de commentaires d’anciens combats. Comme s’il se tenait lui-même sur le ring, prêt à faire le spectacle. 

Pour l’accompagner dans l’arène, le rappeur a créé un alter-ego : Jacques de Sample, son patronyme en tant que beatmakeur. Un personnage présent sur six des neuf titres du disque  – ViceVersa et SibelaCasa l’épaulent sur les trois autres –, dont la mission consiste à dénicher des boucles venues d’horizons variés pour les faire cohabiter au sein d’un show musical aux multiples rebondissements. LUCHA LIBRE 2 s’ouvre ainsi au son d’une BO d’animé et se referme sur la soul de Sade (« HABITUDE »), en passant par du gospel, de la city pop ou un solo de guitare électrique, comme dans « DARIJA FUNK ».

Le nom de ce dernier titre fait par ailleurs référence au dialecte arabe parlé en Algérie, pays où le membre du groupe Egzagone est né, même s’il confesse dans le refrain « ne [pas] parle[r] le vrai rebeu ». Plus généralement, le Franco-Algérien interroge son identité tout au long de l’EP, s’épanchant sur l’histoire de sa famille et ses conséquences sur son parcours. « L’âme de mon grand-père, elle est restée en Algérie / les traumas de ma mère pendant la guerre, excès de d’colère dont faut pas qu’j’hérite », confie-t-il sur « MES PEURS ». Et de raconter, par-dessus les riffs de guitare qui bercent l’intimiste « RnB INTERFERENCE », que les rêves artistiques déchus de sa mère l’« empêche[nt] de rêver ». 

Au milieu de phases egotrip ou pleines d’autodérision, Ry’s parvient sur LUCHA LIBRE 2 à esquisser davantage que dans le premier opus le croquis d’un personnage discret, limité par sa « peur des paillettes » (« MES PEURS »). Sous le couvert d’être un pur produit d’entertainment comme le sont les affrontements scénarisés de la WWE, cette seconde partie se singularise donc par l’authenticité de son propos. En attendant le prochain round.

Après des débuts remarqués en 2024, notamment avec son titre viral Duolingo, la Madrilène G La Sosita interpelle son destin sur l’entraînant « Antes De Mi Muerte », sorti le 22 avril. Au rythme de plusieurs déménagements en Europe (Pays-Bas, Suisse, Allemagne…), la rappeuse a commencé sur SoundCloud, en posant sur des productions New Jazz et Plugg, avec des artistes des  scènes néerlandaise et allemande. Mais la musique de G dépasse largement les frontières européennes, à l’image de son premier EP JET 2 FLYY La Mixtape, sorti en décembre 2025, sur lequel l’influence de la trap américaine et du Sosa originel Chief Keef était bien palpable. La Sosita y fusionnait l’espagnol et l’anglais et multipliait les collaborations outre-Atlantiques comme avec la rappeuse californienne Lisha G, et les producteurs BNYX et Jaasu. La mixtape s’ouvrait sur un instru de ce dernier, l’excellent Los Angeles Jugg qui valut à G La Sosita un passage dans On The Radar. 

Pour le clip de « Antes De Mi Muerte », G La Sosita retraverse l’océan pour s’afficher dans les rues de Londres avec un briquet, un balloon dog, du sirop à diluer dans du Bigga à l’ananas, le tout sans oublier son sac Prada. Car c’est bien la poursuite d’une réussite, notamment pécuniaire, que G rappe avec une aisance quasi nonchalante mais toujours technique. Pour la rappeuse, pas une minute à perdre : elle doit tout rafler (« Antes de mi muerte, mi legado va a ser fuerte »). En remettant son destin à Dieu et avec la protection du « bandido de Malverde » (un saint Robin des bois autant loué par la population pauvre que les gangs au Mexique) la rappeuse se fait pleinement confiance pour provoquer sa chance. Chance qu’elle va même jusqu’à sampler en reprenant « El Dìa De Mi Suerte » de Willie Colón et Héctor Lavoe à la sauce hood trap. Les voix et la guitare de ce classique salsa de la Fania Records y sont pitchées, mais aux cuivres de l’original, le beatmaker Misaffdezz y préfère de bonnes basses saturées. Loin du storytelling tragique de la chanson de 1973, G sait que son heure de gloire viendra bien avant sa dernière (« Me estoy quedando ciega, estoy brillando demasia’o »). Alors ne comptant pas que sur sa bonne étoile, G La Sosita se lance plutôt en quête de son propre classique. À l’image de son déjà iconique tag : « This is a certified hood classic, puta ». 

« Vive la zic, Nique sa mère l’image, j’fais buguer l’imprimante » Animé à la fois par la science-fiction et une noirceur infinie, Wit. met un point d’honneur à préserver sa radicalité musicale. Depuis le lycée, le Montpelliérain travaille un style tout droit sorti des ténèbres, à la fois rappé, parfois chanté, tout en imaginant pour une grande partie de ses disques, un scénario sur mesure. Membre historique du collectif Digital Mundo aux côtés de Laylow, les deux rappeurs construisent, dans leur carrière solo et à travers leurs collaborations, une identité imprégnée par le numérique et la mélancolie. Après quatre années de silence, Wit. montrait déjà une belle maîtrise de sa formule en 2024 sur LE JOUR D’APRÈS et ses sonorités futuristes, rappelant l’univers post-apocalyptique du film éponyme. Dans Cultive La Lumière, sorti au début du mois de mai dernier, le rappeur développe une esthétique plus sombre et violente encore. Avec des productions truffées de bruitages et d’effets industriels, notamment signées par ELK et lui-même, le disque dégage un son brut, adouci par une voix qui frôle le murmure.

Une pièce obscure se dresse derrière Wit., alors qu’il tease les morceaux de sa nouvelle mixtape. Sur les réseaux sociaux, le rappeur a décidé de faire d’un hangar noir, où la fumée empêche d’y voir plus loin que sa silhouette et celles de son entourage, le cadre de son disque. Une ambiance sombre et brumeuse, à l’image de sa musique : sur des instrus distordues et presque rock dans les titres « OMW » et « CREUSE ENCORE », l’urgence de sortir des périodes de noirceur se fait sentir. La nécessité d’échapper à la précarité devient vitale : « J’fais tout ça pour quitter la cage, y a la haine, y a le bagage » (« CREUSE ENCORE »). Derrière cette mélancolie, la chaleur de la voix du rappeur et son flow mélodieux frappent comme un éclair. Le titre « OFF/ON » incarne symboliquement l’opposition entre l’obscurité qui émane de la mixtape, et la lumière que Wit. semble toucher du bout des doigts. Comme un espoir de construire une vie paisible dans le futur : « Le jour où j’vois les lights, j’m’empresse / Pour l’instant, j’fais mes bails en scred, khey (« SANS CESSE »).

Avec Cultive La Lumière, Wit. se livre au-delà de la mélancolie qu’il nourrit au fil des sorties. Le rappeur partage des fragments de son histoire personnelle, entre peurs, croyances et questionnements sur la notoriété. Sur son single « MAYBE », il propose même une interprétation touchante sur un instrumental acoustique, sublimée par une live session en guitare, basse et voix, où il apparaît tout du long à contre-jour, presque comme une ombre. Et si l’obscurité permettait à Wit. d’épouser la liberté artistique à laquelle il aspire depuis ses débuts ? Les mondes noirs et post-apocalyptiques qu’il convoque ne seraient finalement pas synonymes d’un mal-être incurable, mais le signe d’un futur prometteur, baigné de lumière.

Depuis Melo (2022), les nombreux actes fédérateurs de Tiakola, avec le climax de la mixtape BDLM Vol. 1, illustrent une euphorie que même la parenthèse plus sombre de l’EP surprise X n’a pas entamée. L’an dernier, l’EP commun avec Genezio puis surtout le M3LO World Tour à travers l’Europe, l’Afrique, et l’Amérique du Nord, ont définitivement confirmé son statut et son lien avec un public grandissant. Quatre années ont passé depuis son premier album solo, et Tiakola revient avec le clip de « Savage », réalisé par Bishop Nast.

Capuché, il marche à travers sa cité pendant que des enfants terminent un caprisun, jouent à des comptines à mains ou au vélo. Des pigeons prennent leur envol. « En roue libre, plus de love it », le refrain commence, réécrivant une topline du r&b suave et synthétique de J. Holiday sur « Bed ». Quelques notes éthérées, des accords de guitares solaires, et l’euphorie s’installe déjà. Les symboles banlieusards s’enchaînent (foot, motocross, Staffordshire, épicerie, BAC et barre d’immeubles) pour s’affiner progressivement : un tee-shirt 93 Mentalité, une plaque d’immatriculation 4K-EUS-93 (référence au 4Keus, dont une topline du classique « O’KCLH » sera aussi reprise plus loin), des dominos formant un 9 et un 3, et un grand drapeau tricolore remanié, le blanc central devenant une grande étoile. Revanche sur la polémique raciste essuyée après le clip de « Ronnie Kray », déjà réalisé par Bishop Nast.

En parallèle, des acolytes du rappeur manigancent dans un garage, et débutent un atelier bricolage lunettes de protection sur le nez. Le chien aboie, le cross se lève. Représentant  « les tranchées », Tiakola réaffirme ses fondamentaux pendant que l’ambiance du clip se durcit et que le dos du tee-shirt 93 dévoile le crédo qu’Alpha 5.20 fît résonner dans tout le département  : « L’argent c’est rien, le respect c’est tout ». Passés quelques états d’âmes et souvenirs mélancoliques, le rappeur annonce revenir  « deux fois, trois fois, quatre fois plus savage », les appuis « plus solides », avant d’avertir avec des choeurs : « Ils ont réveillé la bête (oh, oh), pensant qu’le mood était bad (oh, oh) ». Pendant ce temps, les acolytes du garage finissent leur bricolage. Le résultat, qui sera exhibé par un enfant devant la mairie de la Courneuve, est une réappropriation du panneau d’entrée de ville avec un « K » graffé en rouge remplaçant le C. L’horizon de la musique de Tiakola, à l’image de son public, s’élargit constamment. Pourtant, malgré des collaborations avec Dave, Asake, Wizkid ou MC Cebezinho, son identité opère ici un recentrement sur ses racines. La Courneuve d’abord, avec son quartier des 4000 et ses héritages complexes (drapeau, panneau municipal…), mais aussi la RDC. C’est de Kinshasa qu’il annonçait fin mai son second album solo, prévu le 25 septembre, en y déployant une grande affiche publicitaire deux semaines après la sortie de « Savage ». En outro du clip, Tiakola conclut d’ailleurs sur un sample de L’Or Mbongo, chantre congolaise. Après les crédits de fin, un court extrait inédit mélange encore les louanges gospel-rumba et le rap-chanté du Kourneuvien : « C’est qui, c’est qui ? C’est moi ». Autant de gestes réappropriateurs qui renforcent la résilience d’un artiste dont la dimension transnationale est, en fin de compte, intrinsèque.

Difficile de dire à quel point le punk rock mélodique qui explose depuis l’Amérique du Nord à la fin des années 1990 est une contre-offensive ou un symptôme grossier du nihilisme rampant de son époque. Pour un Green Day critique de l’Amérique de Bush, des dizaines voire des centaines de groupes se drapent dans une rébellion farcesque, plus proche d’une crise d’ado passagère que d’une vraie radicalité subversive. Né en 2004, le rappeur de Los Angeles ezcodylee n’a pas vécu cette domination du punk rock sur la culture pop américaine. Pourtant pas loin de 30 ans plus tard, il fait un procès en authenticité similaire aux nouvelles stars de la scène rage dans son morceau « FAMILY FIRST ! » : « I put love in the bass, don’t come to me talking about Che […] They said I’m a clone? LOL, lil’ bitch, I ain’t Raining ». Par l’ironie des cycles musico-industriels, le rap mainstream américain a pour beaucoup remplacé le pop-punk comme symbole du statut quo et de la provocation en carton. Cet état de fait encourage peut-être ezcodylee a s’ouvrir de plus en plus au punk, son album STUNT 4 LIFE se trouvant à la croisée du rap post-Playboi Carti, et du punk rock californien historique de Good Riddance ou Pennywise.

Interviewé par Joshua Minsoo Kim pour son média Tone Glow, l’artiste refuse d’être réduit à une chapelle, conscient des barrières symboliques d’un côté et de l’autre du spectre musical : «  Je n’ai jamais voulu être considéré comme un « punk » ou comme un « rappeur », parce que je pense que ces étiquettes nous retirent de ce que nous sommes en tant que personnes […] Je dois faire attention à ne pas devoir justifier de si je fais partie ou non de tel genre ou de telle culture ». En dépit des piques plus ou moins directes adressées à ses contemporains, l’album échappe au nihilisme ambiant en revendiquant une forme de joie, de sincérité cathartique dans l’expression : « Raw as it motherfuckin’ get, I ain’t making this shit for the top charts / I got up each time I was knocked hard, n**** can’t say I don’t got heart » (« SHUT UP ! »). Fait relativement rare dans l’écosystème actuel, ezcodylee s’empare de la politique avec une simplicité toute punk, conjuguant la fureur du moshpit à des cris de ralliement rassembleurs : « Free gang, free all my partners, free Palestine, free Gaza » (« DIEHARD ! ») ou « Like presidents, most when they dead, could never fuck with Donald Trump. » (« MOSHPIT ! ») Brut et accessible dans sa forme, STUNT 4 LIFE témoigne d’une compréhension précise des forces et des faiblesses des genres qu’il invoque, dans une tentative d’en restituer une essence commune.

En 2016, Le Dé Markson apporte, depuis Liège, sa contribution à l’envolée de la scène belge portée par les Hamza, Damso et consorts. Il dévoile Delta Plane, EP dans lequel les samples de jazz et de chanson jamaïcaine côtoient des textes joviaux interprétés avec fougue. En 2017, Le Belge revient avec Napalm, EP dans la même veine que le précédent mais dont le titre reflète une volonté d’accélérer. Comme il le résume alors pour le média culturel local Quatremille, le rappeur a « lâché la bombe de napalm depuis le ciel pour tout niquer ».

Puis tout devient calme. Plus aucun disque publié, hormis des singles balancés ci et là au gré des années. Le napalm, plutôt que de dynamiser la carrière du MC, semble lui avoir brûlé les ailes. Neuf ans plus tard, ce 17 avril, la disette prend fin. Le Dé Markson – désormais simplement appelé Le Dé – revient aux affaires en présentant son EP VLM. Cinq morceaux durant lesquels les fast-flows et acrobaties lyricales s’effacent au profit d’une prose méticuleuse et aérienne.

Lucide sur son parcours, Le Dé traîne son blues, s’amusant par exemple de sa « fan base colossale » qui ne l’empêche pas de finir « à l’usine ». Mais pas question de se résoudre à une quelconque fatalité. Après tout, « la vie ça dure longtemps, ça se jouera aux pénos », nuance-t-il dans « Nouveau Job ». Adepte notoire de la métaphore footballistique, Le Dé se compare à Roberto Baggio, footballeur de génie pourtant peu habitué à la gagne, ou à l’AS Roma, valeureux outsider de Serie A, afin de s’ériger en virtuose au destin contrasté.

Partisan du beau jeu, l’artiste pose sur des productions variées (qu’il cocompose aux côtés d’Immanuel Seyi, Chidi Sax, Numa Markson ou Les Magnifiques). Si le MC est moins friand de dribbles que par le passé, il se révèle ainsi capable de jouer à plusieurs postes : on le retrouve à rapper délicatement sur des rythmiques nerveuses aux influences afro-caraïbéennes comme sur de la trap, ou à pousser la chansonnette… Avec une influence jazz toujours perceptible. Éclectique, Le Dé prouve qu’il reste un digne représentant de la East Coast du plat pays, quoiqu’en dise le poids silencieux des années.

Habituée du paysage rap depuis plus de dix ans, Ryaam a fait ses classes dans les open mics, les tremplins et aux premières parties de Casey et Médine (entre autres). Après une compilation et un premier EP, la rappeuse de l’Est parisien revient avec Force à nous, sorti le 10 avril. Dans ce nouvel EP, Ryaam dévie des chemins drill et trap de son précédent maxi Rétives, sorti en 2024, pour se balader sur des instrus boom bap. Ces 4 titres tracent différents sentiers instrumentaux : jazz de « Force à nous » et de « Nos princesses, nos princes », soul du sample de « Nouvelle lune » et  drumless de « Paix et amour sur toi » rythmé par une guitare bossa nova et des cuivres tout en rondeur. Des sentiers solaires que Ryaam foule avec groove, allant même jusqu’à y flâner parfois en slow flow. À l’exception du beat switch de « Force à nous » qui la pousse à presser son rap au rythme des basses sourdes, rappelant (si besoin était) la plume incisive et la technicité de la rappeuse. 

Les productions sont lumineuses et des sifflements d’oiseaux s’y font même entendre. Pour autant ce maxi 4 titres n’a rien d’une promenade de santé. Force à nous porte au contraire une urgence politique : « on brave les tempêtes sans tempérer nos colères » (« Force à nous »). Une urgence dont l’allure est donnée par « Nos Princesses, nos princes », produit par Kool M – DJ et beatmaker de La Rumeur – et dont le refrain est emprunté au titre « Une princesse est morte » du groupe toulousain KDD. Ce morceau sorti en 1998 rendait hommage à Betty Shabazz, militante pour les droits civiques des Africain·es-Américain·es et compagne de Malcolm X, décédée dans l’indifférence « sans bougie dans le vent, sans rose devant sa porte. » Le remake contemporain imaginé par Ryaam décrit les violences d’Etat racistes et rend hommage aux femmes et hommes tué·es par la police en France. 

Un héritage rap et politique que la rappeuse porte dans ce 4 titres et qu’elle transmet, avec lucidité mais non sans espoir, aux plus jeunes générations : « le combat est périlleux, l’issue sera victorieuse, je l’ai vu dans les yeux de mes neveux » (« Force à nous »). La colère de Ryaam est pressante mais l’aspect lumineux des productions n’est-il pas le signe – paradoxal – qu’elle la vit plus « sereinement » ? Comme dans les premières mesures de « Paix et amour sur toi » en feat avec Hemo, camarade francilien. Ce même sentiment derrière lequel la rappeuse courait en 2018 dans sa Grime SessionMais il serait temps ma sister que j’atteigne la sérénité »). À travers cette dichotomie et alors que l’actualité est si peu réjouissante, Ryaam nous invite malgré tout à « garde(r) la foi ».