Sidekicks

Guessmi se moque des étiquettes. Avec sa proposition musicale fraîche et sans compromis, la jeune canadienne se fait, depuis quelques mois, sa place dans le rap francophone au fil des sorties. Sur un fond de prods mélancoliques, l’écriture de la rappeuse ne relève ni de la confession, ni de l’egotrip pur. Le rap de Guessmi associe une attitude nonchalante et un peu d’insolence, avec des refrains mélodieux aux teintes sombres.

La rappeuse de Laval s’est fait connaître en 2022 avec « Rafales », aux côtés des canadiens Lebza Khey et Cupidon. Cette année-là également, elle participait à la Saison 3 de la compilation de rap québécois #RAPELLES. En 2026, Guessmi s’associe d’abord avec la talentueuse Mandyspie en janvier dernier. Ensemble, elles sortent le très bon « 404SADBITCH », avant que le mois suivant, la rappeuse ne revienne avec « PLUS JAMAIS BROKE », un egotrip froid et incisif.

Plongée dans un sommeil paisible, en compagnie de ses liasses de billets, Guessmi met fièrement en lumière sa réussite sur la pochette de son nouveau single. Elle découpe une prod énergique, portée par un refrain cristallin (« Plus jamais broke, c’est une promesse / Pas une menace, oh never broke again »). Son timbre grave, noyé dans l’autotune et la reverb, met en valeur ses paroles crues, et renforce la dimension métallique du morceau. L’objectif de Guessmi est clair : poser en quelques minutes les bases de son style, à l’aide d’un flow chanté et d’une esthétique Y2K, tout en mettant en avant sa détermination à ne plus être dans le rouge.

L’univers visuel opulent qu’elle développe depuis ses débuts, se prête au jeu de la nostalgie des années 2000. À l’image du visualizer de ce nouveau morceau, où sont disséminés des objets emblématiques de l’enfance (Hello Kitty et Les Super Nanas). Une esthétique sombre et « girly », qui, combinée à l’omniprésence de piles de billets, joue sur le paradoxe entre l’insouciance de la jeunesse et la nécessité de s’en sortir. En se faisant la promesse de ne plus jamais courir après les fins de mois, Guessmi propose finalement avec « PLUS JAMAIS BROKE », un titre motivant. Une musique de hustleuse aux teintes Y2K qui sonne comme une mystérieuse formule, pour atteindre un seul et unique objectif : voir son compte virer au vert. Et dans aucune autre couleur. 

« Dehors, c’est l’apocalypse ». Une raison de plus pour TH de choisir, visiblement, la montée en régime. Avec « CHAISE ÉLECTRIQUE », il s’offre un sprint foudroyant qui radicalise ses codes, avant son premier album, E-MUSIC.

 La prod, signée Finvy et REESE3019, est dominée par des hi-hats saillants qui s’abattent en rafale à la cadence mécanique d’une usine robotique. Le morceau vibre de textures métalliques et électroniques, tout droit sorties d’une salle des machines, prolongeant la matrice e-trap familière de TH. Les synthés sous trance gate y martèlent une mélodie qui semble héritée de « POKÉMON » sorti l’an dernier, hypnose sonore qu’un beat switch vient briser à 1:42. Ce décrochage scinde le single et souligne le contraste permanent chez le rappeur. Le texte, de son côté, évolue par à-coups. La patte de l’artiste est là, brutale et sans filtres. Ici, pas de récit, juste des flashs instinctifs envoyés comme autant d’uppercuts. Le trappeur sous haute tension shoote les diapositives d’un quotidien à 200 km/h, entre transactions (« Anvers, Rotterdam, Amsterdam, j’empile les têtes »), mépris des institutions (« J’remplis mon casier, j’empile les faits ») et arrogance d’un présent en Lamborghini qui répond aux échecs d’hier (« Ma prof’ disait : « Tu vas finir SDF » »). Le décor d’une fuite permanente où l’argent, la drogue et la vitesse servent de seuls remparts à l’apocalypse. 

À l’inverse du morceau, le clip de Nathanaël Day joue la carte de la sobriété. Le noir et le blanc dominent une image glaciale, seulement troublée par une typo rouge sang, distillant la menace sans la nommer, et accentuant une tension que le clip ne fera que resserrer. Entre détention et asile, le décor étouffe un trappeur-dissociatif cerné de silhouettes noires qui le dupliquent et l’oppressent. Au beat switch, TH semble perdre pied avant d’être plongé dans le noir. Il y est agressé, tatoué de force et sanglé à une chaise électrique. Face au chaos, l’artiste finit par sourire : une folie fascinante qui montre qu’il ne subit pas ce désordre, il s’en nourrit, jusqu’à la combustion.

« CHAISE ÉLECTRIQUE » ne révèle rien d’inconnu, TH reste TH, trappeur-apocalypto-futuriste dense et cohérent, qui dit l’essentiel sans trop en dévoiler. Une montée en tension avant la décharge finale du 3 avril.

Peu après la sortie du deuxième numéro du magazine Gotham, s’est tenue une soirée à La Bellevilloise, co-organisée par le label, représenté par Tcho et Rocé, et la librairie Le Grand Jeu.

La soirée a débuté par une table ronde autour de la question de l’archivage et de la transmission du patrimoine du rap français. La conversation rassemblait Rocé, le libraire Christian Omodeo, le confrère de l’Abcdr du Son Raphaël Da Cruz, le réalisateur Marc-Aurèle Vecchione, et Julien Boudisseau, rédacteur en chef d’INA Hip-Hop. De cette discussion transparaissait d’abord l’enthousiasme communicatif d’archivistes qui avaient (enfin) la possibilité de parler au public rap des documents rares qu’ils ont vus ou manipulés, et qui se distinguent par la variété de leurs supports : flyers, le plus souvent manuscrits, réunis dans un livre Fly Art édité par Christian Omodeo et Uncle Texaco, images d’archives de Captain Café (émission des années 1990 animée par Jean-Louis Foulquier) et H.I.P H.O.P (émission diffusée pendant l’année 1984 sur TF1 et animée par Sidney), livre de photo (Subway Art, de Martha Cooper et Henry Chalfant, publié en 1984), et archives sonores retrouvées et réunies sur Par les Damné.e.s de la Terre (2018), album de Rocé. D’anecdotes en anecdotes se dessine un récit moins connu de la naissance du rap français, qui complète le narratif de l’importation d’un son américain. Rocé met ainsi l’accent sur le rôle joué par le raggamuffin, équivalent français du dancehall, et plus largement des musiques de la diaspora africaine, que les anglo-saxons avaient érigées en matrices du rap bien avant les Français. « Nous comparer à Léo Ferré et Georges Brassens, c’est flatteur, mais c’est laisser dans l’angle mort nos Gil Scott-Heron et Marvin Gaye français » résume-t-il.

La deuxième partie était consacrée à des mixs de DJ Fab et DJ Stresh, ce dernier accompagnant aussi les showcases de Vîrus, Amnez, Djex913 et Rocé, tous.tes en grande forme. Vîrus place une exclusivité dans la veine de Nycthémère. Sous son flegme trompeur (« on pourrait presque croire qu’on a répété » rigole-t-il), le MC rouennais rappe sans backeur les huit minutes de « Désolé du retard », morceau conclusif de Nycthémère. Rocé clôt le bal avec « On s’habitue ». Un vécu à défendre, une vision à répandre, vingt-cinq ans plus tard.

Cadences 1 – Groupement Culturel Renault

Révélé avec sa série de freestyles « Technique interdite », puis par la sortie d’une petite dizaine de morceaux dont notamment « Tout leur prendre », Chakal, originaire de la ZUP Sud de Rennes, est alors doublement repéré comme rookie 2026 : à la fois dans Les 11 à suivre 2026 de Booska P et dans Les 12 du label Midi/Minuit, il ne lui reste plus qu’à confirmer.  

Morceau au refrain chantonné, « Jobbeur » annonce l’EP Le Vent sorti le 27 février dernier. Plus construit que les extraits précédents, il annonce aussi une vraie volonté de standardiser, sans le trahir, un modèle qui jusqu’ici avait fondé sa réussite sur un rap violent ultra-rapide de découpeur apnéiste. Les influences UK drill sont toujours là, tout comme le quotidien de vendeur-consommateur assidu et, surtout, un certain art pour des scènes de vie de rue balancées comme autant de mini-storytelling tissés en patchworks. Les tableaux s’enchaînent, zigzagant dans un cerveau défoncé qui revendique ses mauvaises habitudes, l’argent, le réseau, la drogue, l’alcool, les relations fugaces sur fond de détachement émotionnel.

Au fil de l’EP, il y délivre une rage froide mais jamais criarde. La description minutieuse des voies tortueuses du bicraveur fait des va-et-vient entre présents, passés et futurs, entre réflexions et egotrip, constats désabusés et états d’âmes, touches d’humour et violences, avec une impulsion dont l’agressivité est toujours contenue.

Jamais noyés non plus, parce que se bonifiant à la réécoute du fait de leur technicité et de leur débit, les lyrics déroulent sur des instrumentaux souvent sombres (l’excellente « Intro », une prod halloweenesque aux rythmes stridents et angoissants, avec trompettes de la mort et cliquetis d’épées ; le clavier mélancolique, les samples vocaux et les cris en fond de « La mise » ; le rythme haletant de « Fifa street », ses pulsations, ses basses écrasantes et ses chuchotements meurtriers ; l’UK drill scolaire mais bien lustrée d’ « Hypnotise »…), mais parfois plus lumineuses, comme sur l’orchestration de ce fameux « Jobbeur ». Le jazz lancinant de ses cuivres nocturnes berce, produisant un hiatus enivrant par rapport à la frénésie du flow. Même ses remous électroniques aquatiques glissent et embourbent ; remous présents par ailleurs sous une forme bien plus cristalline dans le quasi-bouyon « La Ur », morceau planant, motivant, au refrain entêtant.

« Jobbeur» impose donc à la fois une certaine exigence et une réelle ouverture d’esprit, témoignant d’un effort d’affiner et de structurer la patte de l’artiste. Mitraillant de son flow TGV des rimes crues mais techniques et bien senties, il faut souhaiter que « le vent » ne se dissipe plus si rapidement. 

« Aujourd’hui c’est doomsday. » Il n’est pas question du prochain Avengers mais d’un maxi 3 titres surprise, ainsi teasé le jour de sa sortie par Asinine. À nouveau orchestré par son acolyte Briac Severe, ici rejoint par Lil Chick et Léo Bouloumié, Doom sonne l’heure d’une apocalypse marseillaise.

Loin du noir et blanc des précédentes sorties, la pochette verte met en scène la vingtième arcane du tarot : un ange soufflant dans la trompette du jugement dernier. Cette référence aux cartes rappelle le visuel d’un autre 3 titres de la rappeuse, XIII, qui représentait La Mort brodée sur un tissu. Et avec Doom, il s’agit bien de métaphore filée. Après La Jetée (sorti en 2025), conte gothique introspectif, cet EP est une nouvelle percée dans l’intime, en témoigne la triste phase « c’que j’fais j’aime pas vraiment, ça m’ressemble trop. »

Sur le premier titre, « La bête », Asinine fait face à ses propres démons sur fond de synthés électro qui sonnent comme des cors dissonants. Puis la nostalgie revient au galop sur la prod jersey de « Solange » dont les drums résonnent avec l’esthétique du désastre. L’apothéose vient avec le dernier son qu’Asinine a interprété en exclusivité sur la scène de la Cigale pour la fin de la tournée de La Jetée. « Que du vent » a des accents de ballade médiévale moderne où la tristesse est toujours poétique : « J’ai peur qu’mes rêves, ils commencent à me pourrir sous les ongles. »

Si la carte du jugement appelle à se regarder soi-même, Doom dresse ainsi le bilan de ses premières années de carrière. Les fans de la première heure reconnaîtront une nuée d’auto-références glissées dans ces trois titres. Asinine nous rappelle le poids de cette « foutue colère » (celle qui ne change jamais d’adresse de « Ballades »), au point de « brûl(er) la maison » (comme sur l’EP éponyme de 2024), le tout sur des nappes électros à en faire « crier le Moog. » Mais les non-initié·es ne resteront pour autant pas à la marge, Doom étant  un bon moyen de rencontrer l’artiste. Car si l’EP s’inscrit dans une continuité, ce dernier est également annonciateur d’une nouvelle ère. Le jugement étant (aussi) l’arcane du renouveau ou de la renaissance, ce 3 titres donne envie de continuer à suivre les réinventions sonores d’Asinine.

Comment survit-on à la surcharge ? Comment conserver corps, esprit et mémoire alors qu’ autour de soi tout semble noyé par le flux d’images, de répressions, de labeur interminable ? Yovo répond par le contre feu. Vague contre vague et densité contre densité. Pour pouvoir ensuite s’extirper de ses propres décombres, comme Tsutomu Yamaguchi après Nagasaki et Hiroshima. 

Au début amateur d’une forme de néo boom bap promulgué par le DJ et producteur Kooking, le jeune rappeur de l’Essonne semble libérer depuis sa rencontre avec Diogenes les capacités qu’il a acquises pendant des années d’open mics parisiens. Après un EP avec PAPI TEDDY BEAR en 2025, ils se retrouvent en ce début d’année 2026 le temps de plusieurs singles, dont « CASINO ». Croiser le fer avec la voix de soprano de PAPI TEDDY BEAR a,  semble-t-il, accéléré la plongée de la tessiture de Yovo. “CASINO” percute par des bruits. Des sons, des artefacts, des raclements et des assonances qui scalpent les voix fantomatiques et les basses. Tout ça étouffe à peine les os de fafs qui craquent, écho venu d’un ancien EP. Le flow est trainant et haché, laissant quelques interstices pour respirer en relevant la tête pour mieux la replonger en se fragilisant la nuque. Le rappeur du 91 va creuser dans sa propre gorge. Il délaisse les larges variations aigues explorées par le passé pour aller chercher sa voix la plus profonde. 

Alors que les paradoxes qui le caractérisent étaient les sujets principaux de ses précédents EPs solo, Yovo semble maintenant les enjamber pour charger à pleine puissance. (“N*gr* j’me paye des êtres vivants pour qu’ils m’donnent de l’amour/ Et j’traine des traumas ethniques, chuis dans toutes sortes de galères.”) Reste indéboulonnable dans ses textes la mémoire coloniale. Elle justifie la hargne et la brutalité́ qu’on croit ressurgir de chez un Kaaris « métagorique » ou de chez un Siboy invectivant Al Pacino. Les percus de Diogenes sont sèches et percent à travers les couches de voix et de basse, offrant au morceau de quoi tenir l’ultime envolée de Yovo, chaotique, les phases se mangeant les unes les autres en ultime crachat. Cette formule fait paraître Yovo insubmersible. Excepté peut-être dans sa propre tristesse.

Il n’en fallait pas plus que trois singles pour comprendre que Jeune Morty est décidé à avoir une longueur d’avance. L’artiste de Choisy-le-Roi, figure du rap underground français propulsée avec son album Éponyme l’an dernier, posait déjà avec « Deuniers » en ce début d’année un premier coup de semonce sur une trap façon Therapy-Kaaris des années 2010. « Shrooms » surprenait ensuite avec une plugg tirée des bas-fonds de SoundCloud circa 2016. Et voici ce 13 mars « Katy Perry », troisième single avant la mixtape Jeune Morty Vol. 1, attendue le 27 mars prochain. 

Avec « Katy Perry » et ses sonorités pop-électroniques des années 2000, Jeune Morty confirme sa signature : passer les époques au creuset et en sortir un son singulier qui cueille le néophyte comme l’auditeur aguerri. Ce single vibre sous un vernis digital-gaming rétro. L’intro tombe comme un générique de série : des accords synthétiques colorés et rapides et c’est l’enfance qui remonte, Disney Channel en fond, Kesha dans les oreilles. Le beatmaker américain OK, avec b41ts2late, y applique sa recette : BPM élevé, piano entêtant et énergie électronique héritée du producteur Maaly Raw (son influence déclarée) qui rappellent les prods derrière Nettspend ou Fakemink, la nouvelle garde expérimentale. Jeune Morty confie avoir été happé par le travail de OK et ses « sonorités africaines, proches du coupé-décalé ». « Katy Perry » est le fruit de cette alchimie : une musique hybride, francophone, ancrée dans une culture ivoirienne et des inspirations US. 

Côté visualiseur, un fond blanc et des danseurs esquissent des pas de Logobi tandis que des bandes de couleurs animées viennent s’enrouler autour d’eux. Une esthétique qui fait écho à Disney comme à des clips conçus pour une certaine jeunesse de l’ère Y2K. Textuellement, le rappeur reste constant. Sans chercher à épater, les barz dessinent un personnage à la fois ancré dans la rue et dégagé d’elle, qui revendique autant le Balmain que le bloc, les facettes avant les fafs. Cette tension n’est pas neuve dans le rap, mais elle est rarement portée avec une telle singularité : une façon de poser qu’il dit « venue de sa mère ou de Dieu » et des références improbables. 

Cette sortie circulait déjà sous le nom de Ça va se savoir dans les stories de Jeune Morty en août dernier. Le trajet clandestin de « Katy Perry » dit sa méthode : mélanger dans l’ombre, surgir là où on ne l’attend pas. À quelques jours de Jeune Morty Vol. 1, « Katy Perry » ouvre la fosse. Le rappeur franco-ivoirien est prêt à y sauter.

Dans “How Much A Dollar Cost”, Kendrick Lamar évoque sa rencontre avec un sans domicile fixe dans une station-service d’Afrique du Sud. Ce dernier lui demande quelques pièces, le rappeur refuse sous prétexte que le sans abri est incapable de bien dépenser cet argent… Avant de comprendre, au fil de la discussion, que face à lui se tient une incarnation de Dieu sur Terre. Le SDF comme miroir renvoyant à notre propre individualisme.

Onze ans plus tard, ARTR – pour Arthur – retrace lui aussi sa rencontre avec un sans domicile fixe, “posé d’vant le ciné, avec son coussin cartonné”, auquel il offre des clopes. Mais, cette fois-ci, pas d’intervention céleste. Le rappeur réunionnais de 22 ans préfère brosser le portrait réaliste et brut d’un laissé pour compte perdu dans les méandres d’une ville que l’on devine être Paris (même si le clip, réalisé par Axel Petit et Alexandre Munsch, a, lui, été tourné à Bordeaux). Le MC décrit, avec une précision presque documentaire, les errances entre “les grecs qui le laissent rentrer” pour se réchauffer, les “cafés chauds” distribués par les “mains froides” des associations, “les bouts de foie gras dans les poubelles” à l’approche de Noël ou les virées à la Fnac – où l’itinérant “répand son odeur de basse-cour” –, toujours accompagné de son chien fidèle. Et, à entendre la prod lente et sombre (signée  Appa), aux sonorités presque robotiques, on imagine le vagabond désincarné, cerné par ce quotidien. À rebours des morceaux dépeignant des individus qui sombrent progressivement, “Coussin cartonné” se cantonne ainsi à la photographie d’un sans abri déjà au plus bas. Un homme condamné à arpenter ce bitume dont il ne peut s’extraire.

ARTR confirme ici son intérêt pour les storytellings, après plusieurs essais, pas forcément aussi aboutis mais néanmoins intrigants, et toujours sinistres. “La voisine” (2024), décortique la cohabitation malsaine entre lui et sa voisine tétraplégique là où “31 décembre 2023” (2025) raconte le suicide d’une jeune femme passée sous un RER. Dans une interview à Konbini, le Réunionnais confiait d’ailleurs son grand intérêt pour ce genre de format. Son préféré ? “Hakim”, de Kamelancien (2012), le récit d’un boxeur au sommet chutant de son piédestal à cause de problèmes d’alcool. Une ambiance bien différente de “Dans ma poche”, titre bouyon qui avait permis à ARTR de se faire remarquer en 2025 lors de la sortie de sa mixtape En 4 lettres. Ont suivi, la même année, Avant Seulement pt. 1 et 2… Deux EPs dans lesquels ARTR a su montrer qu’il était plus qu’une mini-trend sur TikTok. Un artiste prêt à raconter son vécu, et d’autres vécus. À l’image de celui de « Coussin cartonné ».

Le grime est en partie né du désir et du besoin des individus à se faire entendre au milieu de la cacophonie de l’époque. Si cette prémisse s’applique à tous les courants musicaux depuis la préhistoire, peu l’ont incarné aussi littéralement. Le genre superpose des voix uniques, au propre comme au figuré, sur des partitions issues du bruit ambiant du système et de ses marges : autant la soupe populaire musicale des centres commerciaux que le brouhaha des clubs hypes. Comptant parmi les fées penchées sur son berceau, le londonien Joseph Ellis-Stevenson va façonner les contours du grime en tant qu’interprète et producteur, d’abord sous le pseudonyme de Young Dot. Il sort six volumes de sa série de mixtapes Rotten Riddims, qui l’impose comme l’un des producteurs préférés des producteurs britanniques. Young Dot devient Dot Rotten, et le travail dans l’ombre finit par payer : il signe en major au tournant des années 2010, collabore avec des stars pop comme Ed Sheeran et Cher Lloyd et sort son premier album Voices In My Head en 2012. Porté par le single « Overload », basé sur le tube trance-eurodance « Children » de Robert Miles, le rappeur change de dimension. Pourtant, pour des raisons peu documentées, l’artiste néglige la promotion de l’album et finit par rompre avec la maison de disque. Les paroles de « Overload » prennent une dimension prophétique : « I just wanna leave / Or I’ll be stuck here till my soul flies ». Peut-être par accident, Dot Rotten incarne alors une vision du grime par nature incompatible avec une industrie mainstream destinée à être à la fois agressée et magnifiée par le vandalisme, comme un graffiti sur le mur d’une banque. Il n’abandonne pas la musique pour autant, continue à produire et gratifie ses fans de quelques clashs contre les têtes d’affiche du genre, dont notamment Wiley et Stormzy. Désormais des stars internationales, ces derniers lui rendront hommage en mars 2026, à l’annonce de son décès brutal à seulement 37 ans. Zeph Ellis laissant derrière lui une œuvre éternellement influente, et une vision intègre et exigeante de la production musicale.

Le rap en espagnol est souvent resté dans une esthétique. Que ce soit sur le continent européen ou américain, le grain boom bap, underground, lo-fi a toujours été très présent,  regardant en chien de faïence le mastodonte d’en face, le reggaeton, s’immiscer peu à peu dans ce que l’on nomme aujourd’hui « la musique urbaine ». Si les dernières sorties US quasi-simultanées de Coyote, Cypress Hill et Delinquent Habits montrent un regain de tension de cette scène, la compilation franco-hispanique Rap Herencia Mixtape y va également de sa pièce. Partie d’une initiative du compte Instagram Rap Herencia, la mixtape casse les frontières et réunit rappeurs francophones et hispanophones sur dix-sept titres. Côté français, on y retrouve parmi d’autres Tipi Mobb de Rennes, L’Oracle de Noisy-Le-Sec ou S.Tim de Sommières. Côté hispanique, la zone de balayage géographique est beaucoup plus large avec Pika de Valencia (Espagne), Tormenta de Guadalajara (Mexique) ou encore Discan de Cauquenes (Chili). Un résultat qui sonne comme une galette underground artisanale et fédératrice, faite avec les moyens du bord mais avec une passion débordante.