Sidekicks

Cela faisait 9 ans qu’on l’attendait : après avoir marqué la décennie 2010 de son empreinte, Mike Will Made-It revenait en ce mois de mars avec son troisième album, R3SET. L’absence, causée par le vol de ses disques durs, n’était pourtant que partielle. Car s’il n’a plus sorti d’album à son nom, il a continué de composer pour des artistes importants, pour le cinéma (Creed II, Suicide Squad) et s’est imposé comme réalisateur multi-tâches en CEO du label Ear Drummers.

Le 13 février, le hitmaker devenu bâtisseur d’empire annonçait cet album et en un mois et demi, sur les 15 morceaux qui le composent, 9 sont déjà illustrés par des clips. “MY WAY”, avec J. Money, Anycia et Karrahboo, est le dernier d’entre eux.

Money, égérie de la futuristic swag era, n’avait plus beaucoup rappé depuis près de huit ans. Quelques tentatives discrètes, pendant qu’il enchaînait perte de sa mère et d’amis proches, cancer, blessures par balles au poumon et au cœur, arrêts cardiaques. Il revenait sur le devant de la scène à l’été 2025 sur 5 titres de A Futuristic Summa, hommage inspiré rendu au sous-genre par Metro Boomin. Dans “MY WAY”, le vétéran célèbre liberté et indépendance, cisaillant au refrain un triplet flow qui s’étire comme une bulle de chewing-gum.

Les rap d’Anycia et de Karrahbooo, eux, s’étaient déjà côtoyés en 2024 dans “SPLASH BROTHERS”, un morceau iconique scellant la rencontre de leurs observations humoristiques tranchantes, impertinentes et acidulées. Sur “MY WAY”, le duo réitère l’expérience : avec sa voix cassée dans un Maybach enfumé, Anycia flex et exhibe sa richesse. Son egotrip rabaisse une concurrence idiote, ridiculisée en crackheads dès la première phase. Karrahbooo, de son côté,  précise d’un rap parlé insolent car nonchalant qu’elle n’a besoin ni d’un mec qui traîne chez elle, ni qu’on l’emmène en trip (une boutique de luxe suffit), ni même d’argent (elle en ramène déjà assez).

Aux accents glossy bien arrondis, l’instrumental soyeux signé Mike Will et Sonny Digital accompagne le trio au micro de manière assez dépouillée : une 808 soulignée par une discrète boucle synthétique, qui renforce une tension autant propice à la ride nocturne qu’à l’empowerment féminin. Loin du hit plein de drops surjoués, des petites variations finissent de lustrer un slow flex entraînant et magnétique, prolongé d’un clip simple, terre-à-terre, au décor cosy évocateur.

Tout le long de R3SET, Mike Will Made It s’illustre ainsi en curateur du légendaire terroir d’Atlanta. Sur tous les terrains, la qualité est plutôt homogène : collaborations calibrées sublimant certaines stars des années 2010, anthems taillés pour les strip-clubs (palme pour « STANDING O », avec Travis Porter et Monaleo), ponctuations R&B, pain music et bangers doux-amers (à noter, le feat tant attendu entre Chief Keef et NBA Youngboy). Un retour réussi, dont l’énergie maîtrisée et limpide de “MY WAY” est l’incarnation glamour.

Une rue plongée dans la pénombre. Seuls la fumée s’échappant de la cheminée industrielle et le tournoiement de la grande roue en troublent la quiétude. Au milieu des immeubles et maisonnettes, une pancarte met cependant en garde : « Beware of The Cat. » En contre-haut, Deemax surplombe cette maquette de ville miniature et entame, d’un flow de velours, le premier couplet de son CHAT FREESTYLE : « Deux heures du mat’, posé devant la feuille et un joint mal tassé/ fait froid ce matin j’ai la veste matelassée… » Le voilà, l’animal errant toisant la cité endormie.

Ce freestyle d’une vingtaine de minutes, tourné chez le disquaire parisien et à la mise en scène visuelle presque onirique, est annonciateur d’une mixtape prévue le 10 avril. Servi par des productions de haute-volée à dominante boom bap (Planaway, Kyo Itachi, Mani Deiz, Arthus, Needraw, Brianinthemid, Tisma, Thresu et Acare à la manoeuvre), le rappeur du Val-de-Marne file encore un peu plus la métaphore féline. En février, déjà, l’artiste a dévoilé “O’Malley”, une référence au chat de gouttière des Aristochats. Un morceau à la fois sombre et chaleureux dont la trompette jazzy semble tout droit sortie d’un film noir des années 1950.

Plus de trois ans après avoir été repéré lors du Grünt #52 de NeS, dont il est l’acolyte fidèle, Deemax développe ici sa propre imagerie faite d’introspection nocturne et de rimes égotrip acérées. Le MC s’approprie la figure du félin sauvage pour mieux se placer en observateur reclu, “posé au fond de la classe” ou “depuis un coin de la ville”. Mais, si l’animal a la réputation d’être un solitaire dans l’âme, le MC a tout de même “ramené [s]es chats de gouttières” pour l’épauler tour à tour au micro. Tisma et GAL, d’abord, pour des barz’ irrévérencieuses sur un piano d’hiver, suivis de Lyre, qui chantonne avec lui sur un air de guitare, et d’Owen le temps d’un couplet survolté. Sans oublier Keroué, rimeur hors pair aux “dents bien ciselées” et aux “griffes affutées”.

Le chat présente également un point commun avec un autre mythe cher au rappeur : celui du samouraï. Et plus particulièrement celui du rōnin qui, contrairement à la majorité des membres de cette classe emblématique du Japon féodal, n’appartient à aucun clan. Outre une phase citant le film Ghost Dog – mettant en scène un samouraï des temps modernes à New York, que Deemax avait déjà samplé dans sa mixtape À ma place (2024) –, le MC se compare à un “samouraï déchu” dont “ils veulent couper le chignon”, c’est-à-dire déshonorer. Tel le matou des rues et le guerrier sans maître, Deemax est libre. Prêt à batailler pour conserver son indépendance.

Le rap américain n’échappe pas à l’affolement collectif actuel, qui pousse les artistes à privilégier le fait d’être vu à celui d’être compris. Albums blockbusters conçus en comités, morceaux sans âmes générés artificiellement, scènes undergrounds postmodernes cyniques jusqu’à la désintégration… un tableau qu’on qualifierait de décadent s’il n’avait pas déjà des airs de champ de ruines. 22, rappeur de Birmingham en Alabama, n’est pas un révolutionnaire. Sur son EP ; , il rappe avec un flow détaché des textes abstraits, semblables à ceux de ses collègues plus exposés. Mais là où la recherche d’attention et de viralité préside aux ambitions artistiques de ces derniers, 22 semble au contraire vouloir se fondre dans le décor. Fréquemment doublées, sous-mixées, ses lignes de voix semblent flotter entre quatre murs, à la dérive dans un espace clos. Les productions déconstruites de cm343 & makkgin singent le field recording et évoquent le calme doux et un peu inquiétant d’un lotissement abandonné. Quand les basses apparaissent sur « smacked » et que le fantôme prend des couleurs, c’est au contraire pour marquer la distance avec le bruit des vivants, étouffé par la cloison qui le sépare du cocon tissé par 22. Morceau le plus traditionnel de l’EP, le bien-nommé « backdoor » et ses nappes menaçantes rappellent à l’auditeur qu’on ne s’attarde pas dans une maison hantée. Hantée par un rappeur et des producteurs dont la musique agit comme un miroir déformant pour les presque-morts de l’époque.

Les ascensions fulgurantes boostées par Tik Tok exigent d’accélérer son développement pour « surfer » sur la vague. Timar, qui mature sa formule depuis 2023 mais dont le morceau « 4h44«  , en featuring avec ZZ, a rapidement intégré le top 50 Spotify après une trend féconde à l’été 2025, a pris ce timing au sérieux. Enchaînant les singles, invité sur la mixtape de La Fouine, le Cristolien sort dès le 4 décembre 2025 un album de quinze titres en signant chez Aura Music d’Universal, label dirigé par Amine Farsi. 

Fin mars, avec la sortie du clip de « BOHÈME », il annonce une réédition accompagnée de onze inédits. L’esthétique léchée s’inscrit dans la veine de celle des précédents clips qui accompagnaient déjà REQUIEM. Plans photogéniques, zooms, ralentis, couleurs saturées, flous lumineux, clairs-obscurs et contrastes chromatiques… Timar a fait du théâtre, se rêve derrière la caméra. De quoi appréhender d’un autre œil le chic de la cover de l’album, ainsi que le concert donné en janvier dernier au Théâtre du Châtelet. 

Le décor du Château de Ferrières est adéquat. Son intérieur luxueux, variante Rothschild raffinée d’un baroque splendide et théâtral, se marie parfaitement à l’univers musical, dont « BOHÈME » condense les principaux raffinements : instrumentaux synthétiques, grandiloquents, mélancoliques et déterminés, appuyés par un piano qui revient toujours et s’accompagne de violons, d’effets numériques et de percussions cinétiques. 

A la manière d’un Bouss, d’un So La Lune voire d’un Khali, le rap de Timar se démarque d’abord par son travail spécifique sur la voix. Chants sinueux pleins d’ondulations, autotune aigüe, transformé au gré des nombreuses variations d’intonations, volumes et cadences. L’élasticité vocale s’amuse à rythmer deux couplets qui oscillent entre raps vifs et passages chantés. Planante, la couleur vocale est atypique car nasillarde et cristalline. Elle hante par ses échos sur le refrain, et s’étire souvent dans la douleur. 

Dans cette complainte viscérale, la vie de quartier étouffe, ne donnant lieu qu’à de vains exutoires, constats amers, questionnements torturés, échappatoires toxiques ou tragiques. Les diamants, déjà au coeur du Sierra Leone, sont ici l’occasion de rappeler les vices violents d’une vie qui a toujours été sans avenir. La seconde partie du clip, avec la Maybach cernée par 4 cagoulés, les danseuses et la centralité d’un globe terrestre qui zoom sur l’Afrique centrale, rappelle des thématiques chères à cet artiste d’origine congolaise dont le clip de « CHE GUEVARA » s’ouvre sur un discours du révolutionnaire. « BOHÈME », tragique, se présente donc comme belle synthèse d’un univers déjà dense. REQUIEM : MIEUX QU’HIER, promu par Kery James, est disponible depuis le 3 avril.

Guessmi se moque des étiquettes. Avec sa proposition musicale fraîche et sans compromis, la jeune canadienne se fait, depuis quelques mois, sa place dans le rap francophone au fil des sorties. Sur un fond de prods mélancoliques, l’écriture de la rappeuse ne relève ni de la confession, ni de l’egotrip pur. Le rap de Guessmi associe une attitude nonchalante et un peu d’insolence, avec des refrains mélodieux aux teintes sombres.

La rappeuse de Laval s’est fait connaître en 2022 avec « Rafales », aux côtés des canadiens Lebza Khey et Cupidon. Cette année-là également, elle participait à la Saison 3 de la compilation de rap québécois #RAPELLES. En 2026, Guessmi s’associe d’abord avec la talentueuse Mandyspie en janvier dernier. Ensemble, elles sortent le très bon « 404SADBITCH », avant que le mois suivant, la rappeuse ne revienne avec « PLUS JAMAIS BROKE », un egotrip froid et incisif.

Plongée dans un sommeil paisible, en compagnie de ses liasses de billets, Guessmi met fièrement en lumière sa réussite sur la pochette de son nouveau single. Elle découpe une prod énergique, portée par un refrain cristallin (« Plus jamais broke, c’est une promesse / Pas une menace, oh never broke again »). Son timbre grave, noyé dans l’autotune et la reverb, met en valeur ses paroles crues, et renforce la dimension métallique du morceau. L’objectif de Guessmi est clair : poser en quelques minutes les bases de son style, à l’aide d’un flow chanté et d’une esthétique Y2K, tout en mettant en avant sa détermination à ne plus être dans le rouge.

L’univers visuel opulent qu’elle développe depuis ses débuts, se prête au jeu de la nostalgie des années 2000. À l’image du visualizer de ce nouveau morceau, où sont disséminés des objets emblématiques de l’enfance (Hello Kitty et Les Super Nanas). Une esthétique sombre et « girly », qui, combinée à l’omniprésence de piles de billets, joue sur le paradoxe entre l’insouciance de la jeunesse et la nécessité de s’en sortir. En se faisant la promesse de ne plus jamais courir après les fins de mois, Guessmi propose finalement avec « PLUS JAMAIS BROKE », un titre motivant. Une musique de hustleuse aux teintes Y2K qui sonne comme une mystérieuse formule, pour atteindre un seul et unique objectif : voir son compte virer au vert. Et dans aucune autre couleur. 

« Dehors, c’est l’apocalypse ». Une raison de plus pour TH de choisir, visiblement, la montée en régime. Avec « CHAISE ÉLECTRIQUE », il s’offre un sprint foudroyant qui radicalise ses codes, avant son premier album, E-MUSIC.

 La prod, signée Finvy et REESE3019, est dominée par des hi-hats saillants qui s’abattent en rafale à la cadence mécanique d’une usine robotique. Le morceau vibre de textures métalliques et électroniques, tout droit sorties d’une salle des machines, prolongeant la matrice e-trap familière de TH. Les synthés sous trance gate y martèlent une mélodie qui semble héritée de « POKÉMON » sorti l’an dernier, hypnose sonore qu’un beat switch vient briser à 1:42. Ce décrochage scinde le single et souligne le contraste permanent chez le rappeur. Le texte, de son côté, évolue par à-coups. La patte de l’artiste est là, brutale et sans filtres. Ici, pas de récit, juste des flashs instinctifs envoyés comme autant d’uppercuts. Le trappeur sous haute tension shoote les diapositives d’un quotidien à 200 km/h, entre transactions (« Anvers, Rotterdam, Amsterdam, j’empile les têtes »), mépris des institutions (« J’remplis mon casier, j’empile les faits ») et arrogance d’un présent en Lamborghini qui répond aux échecs d’hier (« Ma prof’ disait : « Tu vas finir SDF » »). Le décor d’une fuite permanente où l’argent, la drogue et la vitesse servent de seuls remparts à l’apocalypse. 

À l’inverse du morceau, le clip de Nathanaël Day joue la carte de la sobriété. Le noir et le blanc dominent une image glaciale, seulement troublée par une typo rouge sang, distillant la menace sans la nommer, et accentuant une tension que le clip ne fera que resserrer. Entre détention et asile, le décor étouffe un trappeur-dissociatif cerné de silhouettes noires qui le dupliquent et l’oppressent. Au beat switch, TH semble perdre pied avant d’être plongé dans le noir. Il y est agressé, tatoué de force et sanglé à une chaise électrique. Face au chaos, l’artiste finit par sourire : une folie fascinante qui montre qu’il ne subit pas ce désordre, il s’en nourrit, jusqu’à la combustion.

« CHAISE ÉLECTRIQUE » ne révèle rien d’inconnu, TH reste TH, trappeur-apocalypto-futuriste dense et cohérent, qui dit l’essentiel sans trop en dévoiler. Une montée en tension avant la décharge finale du 3 avril.

Peu après la sortie du deuxième numéro du magazine Gotham, s’est tenue une soirée à La Bellevilloise, co-organisée par le label, représenté par Tcho et Rocé, et la librairie Le Grand Jeu.

La soirée a débuté par une table ronde autour de la question de l’archivage et de la transmission du patrimoine du rap français. La conversation rassemblait Rocé, le libraire Christian Omodeo, le confrère de l’Abcdr du Son Raphaël Da Cruz, le réalisateur Marc-Aurèle Vecchione, et Julien Boudisseau, rédacteur en chef d’INA Hip-Hop. De cette discussion transparaissait d’abord l’enthousiasme communicatif d’archivistes qui avaient (enfin) la possibilité de parler au public rap des documents rares qu’ils ont vus ou manipulés, et qui se distinguent par la variété de leurs supports : flyers, le plus souvent manuscrits, réunis dans un livre Fly Art édité par Christian Omodeo et Uncle Texaco, images d’archives de Captain Café (émission des années 1990 animée par Jean-Louis Foulquier) et H.I.P H.O.P (émission diffusée pendant l’année 1984 sur TF1 et animée par Sidney), livre de photo (Subway Art, de Martha Cooper et Henry Chalfant, publié en 1984), et archives sonores retrouvées et réunies sur Par les Damné.e.s de la Terre (2018), album de Rocé. D’anecdotes en anecdotes se dessine un récit moins connu de la naissance du rap français, qui complète le narratif de l’importation d’un son américain. Rocé met ainsi l’accent sur le rôle joué par le raggamuffin, équivalent français du dancehall, et plus largement des musiques de la diaspora africaine, que les anglo-saxons avaient érigées en matrices du rap bien avant les Français. « Nous comparer à Léo Ferré et Georges Brassens, c’est flatteur, mais c’est laisser dans l’angle mort nos Gil Scott-Heron et Marvin Gaye français » résume-t-il.

La deuxième partie était consacrée à des mixs de DJ Fab et DJ Stresh, ce dernier accompagnant aussi les showcases de Vîrus, Amnez, Djex913 et Rocé, tous.tes en grande forme. Vîrus place une exclusivité dans la veine de Nycthémère. Sous son flegme trompeur (« on pourrait presque croire qu’on a répété » rigole-t-il), le MC rouennais rappe sans backeur les huit minutes de « Désolé du retard », morceau conclusif de Nycthémère. Rocé clôt le bal avec « On s’habitue ». Un vécu à défendre, une vision à répandre, vingt-cinq ans plus tard.

Cadences 1 – Groupement Culturel Renault

Révélé avec sa série de freestyles « Technique interdite », puis par la sortie d’une petite dizaine de morceaux dont notamment « Tout leur prendre », Chakal, originaire de la ZUP Sud de Rennes, est alors doublement repéré comme rookie 2026 : à la fois dans Les 11 à suivre 2026 de Booska P et dans Les 12 du label Midi/Minuit, il ne lui reste plus qu’à confirmer.  

Morceau au refrain chantonné, « Jobbeur » annonce l’EP Le Vent sorti le 27 février dernier. Plus construit que les extraits précédents, il annonce aussi une vraie volonté de standardiser, sans le trahir, un modèle qui jusqu’ici avait fondé sa réussite sur un rap violent ultra-rapide de découpeur apnéiste. Les influences UK drill sont toujours là, tout comme le quotidien de vendeur-consommateur assidu et, surtout, un certain art pour des scènes de vie de rue balancées comme autant de mini-storytelling tissés en patchworks. Les tableaux s’enchaînent, zigzagant dans un cerveau défoncé qui revendique ses mauvaises habitudes, l’argent, le réseau, la drogue, l’alcool, les relations fugaces sur fond de détachement émotionnel.

Au fil de l’EP, il y délivre une rage froide mais jamais criarde. La description minutieuse des voies tortueuses du bicraveur fait des va-et-vient entre présents, passés et futurs, entre réflexions et egotrip, constats désabusés et états d’âmes, touches d’humour et violences, avec une impulsion dont l’agressivité est toujours contenue.

Jamais noyés non plus, parce que se bonifiant à la réécoute du fait de leur technicité et de leur débit, les lyrics déroulent sur des instrumentaux souvent sombres (l’excellente « Intro », une prod halloweenesque aux rythmes stridents et angoissants, avec trompettes de la mort et cliquetis d’épées ; le clavier mélancolique, les samples vocaux et les cris en fond de « La mise » ; le rythme haletant de « Fifa street », ses pulsations, ses basses écrasantes et ses chuchotements meurtriers ; l’UK drill scolaire mais bien lustrée d’ « Hypnotise »…), mais parfois plus lumineuses, comme sur l’orchestration de ce fameux « Jobbeur ». Le jazz lancinant de ses cuivres nocturnes berce, produisant un hiatus enivrant par rapport à la frénésie du flow. Même ses remous électroniques aquatiques glissent et embourbent ; remous présents par ailleurs sous une forme bien plus cristalline dans le quasi-bouyon « La Ur », morceau planant, motivant, au refrain entêtant.

« Jobbeur» impose donc à la fois une certaine exigence et une réelle ouverture d’esprit, témoignant d’un effort d’affiner et de structurer la patte de l’artiste. Mitraillant de son flow TGV des rimes crues mais techniques et bien senties, il faut souhaiter que « le vent » ne se dissipe plus si rapidement. 

« Aujourd’hui c’est doomsday. » Il n’est pas question du prochain Avengers mais d’un maxi 3 titres surprise, ainsi teasé le jour de sa sortie par Asinine. À nouveau orchestré par son acolyte Briac Severe, ici rejoint par Lil Chick et Léo Bouloumié, Doom sonne l’heure d’une apocalypse marseillaise.

Loin du noir et blanc des précédentes sorties, la pochette verte met en scène la vingtième arcane du tarot : un ange soufflant dans la trompette du jugement dernier. Cette référence aux cartes rappelle le visuel d’un autre 3 titres de la rappeuse, XIII, qui représentait La Mort brodée sur un tissu. Et avec Doom, il s’agit bien de métaphore filée. Après La Jetée (sorti en 2025), conte gothique introspectif, cet EP est une nouvelle percée dans l’intime, en témoigne la triste phase « c’que j’fais j’aime pas vraiment, ça m’ressemble trop. »

Sur le premier titre, « La bête », Asinine fait face à ses propres démons sur fond de synthés électro qui sonnent comme des cors dissonants. Puis la nostalgie revient au galop sur la prod jersey de « Solange » dont les drums résonnent avec l’esthétique du désastre. L’apothéose vient avec le dernier son qu’Asinine a interprété en exclusivité sur la scène de la Cigale pour la fin de la tournée de La Jetée. « Que du vent » a des accents de ballade médiévale moderne où la tristesse est toujours poétique : « J’ai peur qu’mes rêves, ils commencent à me pourrir sous les ongles. »

Si la carte du jugement appelle à se regarder soi-même, Doom dresse ainsi le bilan de ses premières années de carrière. Les fans de la première heure reconnaîtront une nuée d’auto-références glissées dans ces trois titres. Asinine nous rappelle le poids de cette « foutue colère » (celle qui ne change jamais d’adresse de « Ballades »), au point de « brûl(er) la maison » (comme sur l’EP éponyme de 2024), le tout sur des nappes électros à en faire « crier le Moog. » Mais les non-initié·es ne resteront pour autant pas à la marge, Doom étant  un bon moyen de rencontrer l’artiste. Car si l’EP s’inscrit dans une continuité, ce dernier est également annonciateur d’une nouvelle ère. Le jugement étant (aussi) l’arcane du renouveau ou de la renaissance, ce 3 titres donne envie de continuer à suivre les réinventions sonores d’Asinine.

Comment survit-on à la surcharge ? Comment conserver corps, esprit et mémoire alors qu’ autour de soi tout semble noyé par le flux d’images, de répressions, de labeur interminable ? Yovo répond par le contre feu. Vague contre vague et densité contre densité. Pour pouvoir ensuite s’extirper de ses propres décombres, comme Tsutomu Yamaguchi après Nagasaki et Hiroshima. 

Au début amateur d’une forme de néo boom bap promulgué par le DJ et producteur Kooking, le jeune rappeur de l’Essonne semble libérer depuis sa rencontre avec Diogenes les capacités qu’il a acquises pendant des années d’open mics parisiens. Après un EP avec PAPI TEDDY BEAR en 2025, ils se retrouvent en ce début d’année 2026 le temps de plusieurs singles, dont « CASINO ». Croiser le fer avec la voix de soprano de PAPI TEDDY BEAR a,  semble-t-il, accéléré la plongée de la tessiture de Yovo. “CASINO” percute par des bruits. Des sons, des artefacts, des raclements et des assonances qui scalpent les voix fantomatiques et les basses. Tout ça étouffe à peine les os de fafs qui craquent, écho venu d’un ancien EP. Le flow est trainant et haché, laissant quelques interstices pour respirer en relevant la tête pour mieux la replonger en se fragilisant la nuque. Le rappeur du 91 va creuser dans sa propre gorge. Il délaisse les larges variations aigues explorées par le passé pour aller chercher sa voix la plus profonde. 

Alors que les paradoxes qui le caractérisent étaient les sujets principaux de ses précédents EPs solo, Yovo semble maintenant les enjamber pour charger à pleine puissance. (“N*gr* j’me paye des êtres vivants pour qu’ils m’donnent de l’amour/ Et j’traine des traumas ethniques, chuis dans toutes sortes de galères.”) Reste indéboulonnable dans ses textes la mémoire coloniale. Elle justifie la hargne et la brutalité́ qu’on croit ressurgir de chez un Kaaris « métagorique » ou de chez un Siboy invectivant Al Pacino. Les percus de Diogenes sont sèches et percent à travers les couches de voix et de basse, offrant au morceau de quoi tenir l’ultime envolée de Yovo, chaotique, les phases se mangeant les unes les autres en ultime crachat. Cette formule fait paraître Yovo insubmersible. Excepté peut-être dans sa propre tristesse.