Nos 25 morceaux du premier semestre 2021
Rap francophone

Nos 25 morceaux du premier semestre 2021

Résumé en vingt-cinq titres de six mois de rap en français, avec ses tendances et ses marges.

Photo : Boris Stakhanov

Rocé – « Jingle bells »

Contre son gré, Rocé n’a pas attendu le cœur de l’hiver 2021 pour faire un tour de manège. Pas plus que nous d’ailleurs. Pas plus que Fabe qui en 1998 déjà lâchait « Nuage sans fin », un titre amer au constat cinglant qui résonne drôlement avec ce « Jingle Bells » venu nous assommer un peu plus dans un deuxième hiver noir. « La France est un manège et le président un forain, le monde la Foire du Trône et on veut tous gratter tour un . »  Chez Fabe et DJ Mehdi, l’esthétique était Public Enemy, dans l’époque de ce  « Jingle bells », le public est presque devenu l’ennemi.  « L’heure tourne, y’a que le capitalisme dans le reflet des boules de Noêl / Y’a pas d’ivresse, y’a pas d’étoile derrière la brume qui s’lève. » La production de Kool M The Loop Digga, qui nous avait habitués à des compositions soul et jazz sur L’ ombre sur la mesure, est glaçante. Tournant en boucle comme un carrousel de film d’épouvante, il n’y manque qu’un rire sournois de clown planqué dans un caniveau. Le chœur des enfants en guise de refrain est machinal, et renvoie lui aussi vers un futur en entonnoir. Rocé comme à son habitude vise juste, comme il l’a fait sur « Spectacle permanent » l’an dernier et sur « Cxpitxlistes » ce printemps. Deux morceaux qui, avec celui-ci, se retrouvent sur Poings Serrés, EP de six titres disponible en vinyle depuis la fin du mois de juin. Un rap noir, critique, engagé, pas plus acide que lucide en réalité. Tournant en rond à son insu. Mais vu qu’à « chaque fois qu’tu croises un type qui te dit ce qu’il pense ou qui t’parle de son entourage, t’as l’impression que le ciel est un nuage sans fin…JulDeLaVirgule

Nubi – « La Victoire »

Son nom a été cité ces deux dernières années par Nekfeu, Aketo ou encore Kaaris. Pourtant, on n’avait plus entendu la voix grasse et le flow souple de Nubi depuis un couplet avec Alkpote en 2015. L’idée avait fait son chemin d’une retraite méritée pour l’ancienne moitié de Futuristiq, lui qui a brillé à en faire plisser les yeux pendant une bonne quinzaine d’années, mais sans vraiment réussir à macker le biz, l’ère de la crise du disque étant passée par là. Ce fut donc une surprise de voir son nom aux crédits de la compilation Mal Luné Music de DJ Quick, et l’écoute de ce « La Victoire » ne l’a rendu que plus agréable. Dans un egotrip gonflé à bloc sur un instru trap froid et intemporel de DJ Quick, la main de fer dans un gant de métal d’il y a quinze ans est de nouveau évoquée. Nubi devise sur la victoire, ses tenants et ses aboutissants, le chemin périlleux pour y parvenir (« tous les jours on rêve de s’la couler douce, ils rêvent de nous faire couler »), les compromissions à refuser (« à c’qu’on dit, tout le monde a son prix, mais pas bibi, habibi, même pour un million j’peux pas m’bibi »). Sans frôler les mêmes sommets de sa discographie, « La Victoire » montre un rappeur toujours aussi affuté malgré ce long mutisme, et un titre qui peut annoncer de belles choses si toutefois ce n’est pas qu’un one shot. – Raphaël

Laws Babyface – « Babylone »

Instrumental soyeux signé Chefnezz, pas d’effet de style ni d’esbroufe que ce soit dans l’écriture ou dans l’interprétation, Laws Babyface déroule calmement son rap de jeune débrouillard du dehors, tout en délicatesse. Il vient de Lyon et cela s’entend à l’argot, fait de pélos et de franjos. “Babylone” n’est pas sans rappeler quelques grands noms du rap français, Joz Lucazz et Lalcko notamment. S’y entend le traditionnel tiraillement entre élévation spirituelle et bassesse matérielle, course à la maille et voie du repentir, pour deux minutes de dope boy blues des plus classiques. C’est d’une finesse appréciable, plus qu’efficace, et cela fait de Laws Babyface un bel espoir du rap local, à l’instar de son ami Tedax Max. – B2

Relo – « Normal »

Relo est de ces rappeurs transmetteurs, porteur de l’histoire sédimentée du rap phocéen. Même Numéro 7 l’a reconnu lors d’une interview dans nos pages (pour un bout d’histoire, c’est ici) : il semble être presque le seul à se rappeler qu’Uptown est le premier groupe de rap des quartiers nord. Dans son dernier EP en date Argoésie vol.1, le bousillé du son Queensbridge laisse place à une légère actualisation chantonnée du flow et des refrains. Parmi ces sept titres qui valent honnêtement le détour, « Normal » est une reprise d’un hymne trop peu connu du rap marseillais des années 2000 : « Quartiers nord-mal », du groupe Puissance Nord, dont l’un des membres, Fahar, fait le refrain de « Je suis Marseille ». La production, retravaillée par Ladjoint et Fabio Giovi, mêle sample – les passages scratchés sont directement tirés de la première version – et composition, dans une tentative de reproduction de la boucle de guitare originale. L’entremêlement de ces deux techniques correspond à l’esprit du morceau et de l’EP : mettre de l’ancien dans du nouveau, réactualiser les chroniques tristounes mais fédératrices du territoire QN. Après « Marseille en vrai », ce titre peut bien devenir le nouvel hymne personnel de son rap : rappeur « normal », porte-parole anonyme, backé par n’importe quel habitant de la ville. Bref, ici Relo déterre et livre un trésor de la Méditerranée. Englouti par les flots mais réhabilité par le flow [NDLR : l’Abcdr étant un site bénévole, cette phrase a été écrite à la base pour gratter des piges au sein des pages cultures de Libé. En vain.] – Manue

Damso – « Passion »

Quatre albums, des certifications dans tous les sens, une Victoire de la Musique, beaucoup de joies et quelques déceptions : après un peu plus de 5 années passées à survoler le rap francophone, Damso semble maintenant être en train de tourner une première page de sa carrière. C’est sans doute la raison pour laquelle sa réédition QALF Infinity contient un morceau rétrospectif aux deux visages : d’abord une première partie introductive dont la prod’ signée Ponko et Prinzly semble aller à toute allure – en tout cas aussi vite que les premières années du succès de Damso – et ensuite une autre partie plus contemplative où il semble réfléchir à sa propre condition. Après avoir engrangé l’expérience de ses premières années, Damso a découvert toute la face cachée du succès : une bénédiction qui lui fait aussi perdre son identité (d’où le nom de son album Ipseïté) sa vie privée mais aussi la sincérité de ceux qui le croise. En reprenant le temps d’un morceau les différentes étapes chronologiques de son parcours pour ensuite prendre du recul sur son vécu, Damso boucle finalement un des arcs les plus importants de sa musique pour le moment : celui de trouver qui il est tout en naviguant dans les eaux troubles de l’adoration de ceux qui ne le connaissent pas vraiment. – Brice

Arm – « Code source »

Temps réel est le dernier disque de rap d’Arm. Le rennais l’a dit lors de sa sortie, il souhaite voguer vers d’autres horizons musicaux. S’il ne faut pas forcément croire les rappeurs qui prétendent renoncer à l’art de rimer, voir Arm changer de cap, c’est un peu comme perdre un point cardinal, détraquer la boussole qui permet de s’orienter dans le labyrinthique monde moderne. Car plus que jamais sur ce dernier EP, Arm trace des plans séquences d’une civilisation digitalisée. Une démarche qui a pris de l’ampleur lors du virage trap de sa musique, et dont il maintient le cap depuis 2017. Sur les instrus très remplies de Sclé Beats, Arm barre en direction de récifs d’humanité. Sans incantation, il extrait ceux qui l’écoutent de l’abîme des écrans, et donne de la chair et de la consistance aux parias d’aujourd’hui à qui les ruines du monde appartiendront tôt ou tard. Arm est de ces capitaines solitaires, qui n’ont pas besoin de proclamer leur fonction pour tracer légitiment des sillons à part. « Leurs choix sont nos détours » assène t-il sur « Code source », deuxième des six pistes de cet EP volcanique, tempétueux et rempli de grondements. Une réflexion qu’il prolonge longuement dans une interview donnée au site Vraisavent.fr. Et un dernier disque qui transporte aux limites de l’époque. En attendant le prochain vaisseau. – zo.

Enima – « Moi »

En 2019, parmi les nombreux sommets de l’album De Rien, le titre « Belzebuth » laissait percevoir le plus bel aspect de la musique d’Enima, née au croisement d’un mal être profond et d’une intarissable soif pécuniaire : « J’écoute Hasni dans une Benz qui vaut plus cher que l’cabaret, j’vais devenir millionnaire mon cul assis sur le tabouret… » Seul, triste et riche, le rappeur n’a confiance en personne, ne parle pas et ne veut qu’accumuler le matériel. Tantôt d’un nihilisme effarant, tantôt d’une lucidité froide, le Québécois marche avec lui-même et une arme au cas où. Le morceau « Moi » s’inscrit en plein dans ce repli, dont on peine à dire s’il est dû aux déceptions d’un homme où à ses ambitions démesurées. Enima joue au solitaire sous Henny, il combat ses peurs et se pardonne à lui-même ses torts, comme si c’était possible.  Cela donne toujours lieu à des tournures géniales, faites d’anglicismes, d’oralité québécoise et surtout d’un talent d’écriture rare. Ainsi « des hommes et des boss, en prison redeviennent des gosses, qui respectent les gosses », « c’est la rue qui a causé ses problèmes préférés », Enima « arrive d’en bas [il] était soudé à terre »… Depuis sa piscine de dollars, en cavale poursuivi par bien des soucis et des démons, il rappe et chante la mélancolie d’un criminel plein aux as. – B2

So La Lune – « Rodé »

De Koba la D à Khali les rappeurs aux voix louches balaient le spectre de l’auditorat rap – parfois avec un vrai apport musical, parfois surtout pour faire semblant d’être original et torturé. Chez So la lune, la fêlure de voix, un brin cacophonique, n’est pas forcée : il la traîne avec la fausse nonchalance des angoissés, sur des productions clairement travaillées pour sortir du lot. Ses EPs, aux tons lilas ou bleutés, à l’image de sa musique, ont ponctué le semestre. Mais c’est avec le dernier, Orbite, que la fissure a fait son chemin. À l’écoute, il y a un moment où les notes dissonantes, fausses, paraissent soudainement justes. Elles s’immiscent dans les tréfonds du coeur, et là : impossible de s’en défaire. « Rôdé » s’écoute et se réécoute en intraveineuse. So y égrène répétitions et assonances –  c’est un rappeur de voyelles plus que de consonnes –  avec un timbre d’adolescent qu’un sale événement aurait paralysé au beau milieu de la mue. Au fil des boucles de guitare, son flow oscille entre le rebond et la chute, la mélodie et la cassure, la tristesse et la détermination, sans vraiment de thème. Mais qu’est-ce que ça marche bien. – Manue

Sobek le Zini & Kaki Santana – « 100 Mètres »

La réalité dépeinte par Sobek le Zini et Kaki Santana sur ce titre est glaçante. “100 mètres” désigne la Maison d’Arrêt de Reubeuss, un établissement carcéral au cœur de Dakar, vieux d’un siècle, surpeuplé, aux conditions de détention inhumaines. Sur l’EP Story OBS, “100 mètres” succède à “Corrompu” et ils composent ensemble un diptyque hardcore sur l’exercice du pouvoir policier au Sénégal. Trois cent détenus dans une cellule, violence omniprésente, mortalité, incarcérations arbitraires… Tout ce que les deux rappeurs d’OBS (Original Bandit Saleté) rapportent est horrible, ils retranscrivent la vie là-bas et les homicides passés sous silence par les autorités. Sans aucune forme de romantisme, en remerciant Dieu de n’être pas eux-mêmes passés par cette prison : “Dis-moi, est-ce que tu comprends pourquoi je préfère prendre deux ans à Fleury qu’aller à Reubeuss pour dix mois ?” L’instrumental minimaliste laisse toute la place nécessaire à la gamberge que provoque cette situation alarmante. – B2

Carson & L’Don – « Argent israélien »

Ne cherchez pas de finesse dans ce titre brise-nuque qui ouvre l’EP Nouvelle ère de Carson et L’Don : les deux rappeurs font dans le gras qui tâche et glisse. Parmi les dizaines de moments vantards qui prêtent le sourire aux amateurs de bons mots à prendre à 1,5 degré, il y a une phrase de Carson qui résume assez bien l’esprit du morceau : « j’rappe bien, j’dis pas trop d’sôtises. » La première moitié est vraie – et s’applique cette fois encore mieux à son comparse L’Don, bondissant sur cette prod ratchet. La seconde moitié est inexacte, car les deux rappeurs enfilent quelques imbécilités bien senties – on ne sait d’ailleurs même pas ce que viennent foutre les shekels évoqués dans le titre. « L’apostrophe, c’est pas L’Entourage », annonce, chambreur, L’Don. Dans cet egotrip bête et méchant, rempli du plaisir du rap et de la petite vanne facile, lui et son comparse rappellent pourtant une autre formation, les Casseurs Flowters de « Ils sont cools » – en plus sales et rugueux. L’Don l’affirme crânement : « c’est sur les terrains les plus pourris qu’on trouve les meilleurs joueurs. » Vu sous ce prisme, « l’islamo-gauchiste » et « l’italo-prodige » ont l’air d’une paire qui fait des merveilles sur un terrain de National chaque week-end, peut-être moins pros et lisses que les stars de Ligue 1, mais pas moins enthousiasmants dans leur jeu. L’EP Nouvelle ère, avec son parti pris californien et texan taillé pour la ride, présente en tout cas des rappeurs droits dans leur musique, c’est bien là l’essentiel. – Raphaël

Caballero – « Bizarrement »

Que cache donc Caballero derrière sa bonhommie et sa grande barbe ? Cette question, le rappeur bruxellois l’évitait soigneusement depuis plusieurs années, caché derrière les bons mots et les placements précis qu’il présentait avec JeanJass sur les albums Double Hélice. Au moment de refaire de la musique en solo, il a pourtant fallu se regarder dans le miroir. C’est sans doute la belle réussite de OSO, premier album solo où le Belge donne une première salve de titres rap comme ses fans pourraient s’y attendre, avant d’effectuer une bascule plutôt surprenante : le temps d’un interlude de 50 secondes sans doute enregistré à l’iPhone, on y entend le rappeur discuter d’une histoire d’enfance avec son père. S’en suit alors un morceau introspectif qui revient sur sa jeunesse et ses origines, entre une famille qui se déchire sous ses yeux (“Ma mère a trompé mon père, dis-moi comment faire pour grandir normalement quand ton géniteur te traite de hijo de puta?”) un accident de voiture et des rêves dans la musique qui vont finir par se concrétiser. Comme sur certains morceaux de ses débuts – notamment sur Le Pont De La Reine – Caballero traite à nouveau des choses sérieuses sur son album. Et donne un peu plus d’épaisseur à sa musique. “Bizarrement” en est le meilleur exemple. – Brice

Kohndo – « Week end » feat. Dany Dan

Ça faisait un bail. Un bail qu’on n’avait pas entendu les rimes justes de Kohndo. Un bail que Dany Dan ne nous avait pas gratifié d’un couplet bondissant. Mais le plus long dans cette attente, c’est peut-être cette chaleur dans le son et cette attitude cool des deux MCs qu’on avait perdu de vue. Dans « Week-end », les deux vétérans prennent du bon temps sur un thème aussi léger que le vendredi soir et le break de fin de semaine. La production, gonflée de pédales wha-wha et de chœurs féminins pourrait figurer au catalogue Stax. Chaude et organique, Kohndo  et Alaeddine Jabeur prolongent la vibe de Soul Inside qui ressort en version Deluxe pour ses dix ans. Dan, mic acrobate, y est encore étincelant. Son habituel bagout épouse à merveille le flow millimétré de Kohndo. Un contrat dominical rempli avec aisance la plus grande, clôturé par un passe-passe de seigneurs. « La vie est belle frangin, légère quand le calme revient. » Ca n’a l’air de rien écrit comme ça mais déclamé par Dan, cela fait l’effet du premier verre en sortant d’une longue semaine de taff. L’effet de sortir d’un long hiver pour enfin voir le soleil du printemps et toucher l’été. La combinaison fait mouche, nul doute qu’elle ferait sur le long terme péter tous les gestes barrières, QR codes et cahiers de rappel. Débarrassé de tout gimmick, topline ou autotune de fortune, K.O.H. et Dan ont fait ça comme des soul men en costards le soir de leur prime. Avec virtuosité, classe, panache et légèreté. – JulDeLaVirgule

M City – « Cole & Yorke » feat. DJ Stresh

Les amateurs de football des années 1990 se souviennent de la paire redoutable que formaient Andy Cole et Dwight Yorke à Manchester United – une entente passée à la postérité pour ce genre de combinaisons. Dans le titre de M City qui reprend leurs noms, on ne sait pas qui de Fresh One et Black P incarnent respectivement les anciens 9 et 19. Une chose est certaine : depuis leur 20/20 Vision l’an dernier, les deux OG’s forment un duo redoutable. Le producteur Allagrande « donne la bonne lead » en leur servant des caviars comme Beckham, à l’instar de cet instru sec entre gospel et blues, qui rappelle lui aussi volontiers la fin des années 90, plutôt Brooklyn qu’Old Trafford. « Y a quelques rappeurs bons, mais nous, on est dangereux », balance Black P dans son couplet, repris par un DJ Stresh sauvage au refrain. Sur « Cole & Yorke », M City bandent en effet les muscles, aussi bien pour frapper à mains nues que pour tenir leurs outils, transformant leurs bouches en « calibre[s] classe revolver[s] ». Avec sa virulence autant sonore que verbale, »Cole & Yorke » est sans doute le morceau le plus vif de ce Mac 10 Music, un coup de poing sur la table qui soulève la crasse laissée par les treize autres pistes. – Raphaël

 

Fayçal – « Éclairs de lunes »

Il y a quelque chose de l’ordre de la bousculade organisée chez Fayçal. Une bousculade de mots, d’idées qui se rattachent brillamment entre elles dans un flot de paroles quasi ininterrompu. De toute façon, la façon de rapper du Bordelais se situe entre le soliloque, la rêverie, et la confession. Lorsque Fayçal pose, généralement, il y a l’impression d’un fleuve qui gonfle, qui alterne entre rapides nerveux et méandres au courant faussement tranquille. Sans grondements mais avec puissance, refrains et couplets se confondent tandis que Fayçal alterne les temps sur une production aérienne, tantôt dénuée de beat, tantôt agrémentée d’un seul kick assourdi au battement proche d’un rythme de house music. Et le rappeur de Bordeaux, la tête hors de l’eau, suit le courant de ses idées, de ses rancœurs doucement étouffées avec une force tranquille. Celle d’une forme de mélancolie sage, d’humilité face à l’existence. Et une solitude comme prix à payer pour profiter pleinement de ces « Éclairs de lunes ». – zo.

Tissmey – « Petit locksé »

Voilà quelques années que Tissmey mène son bout de chemin depuis Boulogne Billancourt, s’essayant à divers registres. Avec “Petit locksé”, il fait preuve d’une maîtrise imparable pour ce qui est du kickage, et se rapproche par moments du niveau de son glorieux père, Salif. Si ce dernier a de nombreux héritiers musicaux et constitue une inspiration majeure pour toute une génération, Tissmey se trouve être réellement son fils, et cela s’entend sur ce titre. C’est vrai non seulement pour l’aisance avec laquelle il pose, particulièrement sur le deuxième couplet, mais c’est également vrai de par certains placements et même de par le lexique. Tissmey parle en “gringo” et en “cousin”, en “livrette” et en “boloss” comme Salif le faisait. Il insiste aussi sur son accent parigot, et quand on l’entend prononcer “GSXR 1000”, la filiation est immanquable. Il sera bien difficile de porter haut les couleurs familiales tant la trace laissée par le paternel sur le rap français est profonde, mais le jeune Tissmey a en tout cas les skills nécessaires à de belles démonstrations. – B2

Werenoi – « Fort »

Des rumeurs montreuilloises disent que c’est Sadek, issu d’une ville limitrophe, qui aurait repéré Werenoi lors d’un passage à Jean Moulin. Si aucun titre ne surpasse pour l’instant « Fort », celui-ci laisse apercevoir un potentiel prometteur. Son flow est froid et impitoyable, notable par le jeu martelé sur les diérèses et les voyelles redoublées en fin de phase. Sa manière de dire « papil-lon » ne le rend pas vraiment mignon, et c’est l’image du couteau du même nom qui surgit, plus qu’un gentil battement d’aile. Du même quartier que Cenza, mais au style différent, il est de cet âge où les 25 ans sont loin et les 40 incertains, où il n’a pas encore percé dans le rap mais sait qu’il ne percera pas dans le foot. Une expérience qui confère à sa texture de voix comme à ses paroles une certaine consistance, éloignant la mélodie du refrain d’une sucrerie creuse destinée aux enfants du rap topliné. À la place, un talent brut, probablement à tailler et retailler. Et en bonus de fin : une jolie rime pour faire galérer les annotateurs RapGenius entre inceste et palimpseste, le palimpseste désignant un manuscrit à plusieurs couches, sur lequel se multiplient les réécritures. À lui de tracer la sienne. – Manue

Khali – « Bonbon »

L’année dernière, le rap français a vu un changement de paradigme. Encore considéré comme un artiste de “niche” il y a quelques années, Laylow a éclaté le plafond de verre sans que personne ne l’anticipe. Une proposition artistique poussée. Un album conceptuel. Un univers cyberpunk recréé. Et une utilisation pleinement aboutie de l’autotune et des modifications techniques sur la voix. Cette explosion s’est faite en adéquation avec la maturation de nombreux comptes Twitter capables de bouleverser le microcosme de l’agenda du rap. Dans cette nouvelle ère des possibles, la créativité est étendue aux  nouveaux acteurs qui désirent expérimenter. Khali est en pleine phase avec cet univers. Un sens de l’originalité recherchée dès ses premières pistes sur Soundcloud. Une musique approchée dans l’ensemble de son spectre sonore – en quelque sorte, la musique de Khali s’identifie à une pièce de maison parfaitement décorée. Et une écriture où la technique est délaissée pour la justesse. Justesse dans les émotions. Justesse dans l’élocution. Justesse dans l’étirement de sa voix. “Bonbon” est un savant mélange. Une guitare prégnante pour former la mélodie. Des gimmicks séduisants pour suspendre l’auditeur à ses lèvres. Des détails qui nous font dire que l’artiste est attentif à la ville d’Atlanta, aussi bien à ses têtes d’affiche (Young Thug, Gunna) que ses avant-gardistes (Lil Keed, Playboi Carti). Produit par une des étoiles filantes du paysage français, le producteur Kosei, l’auteur de LAÏLA étale la maîtrise de sa science. Des petites parcelles de réflexion sur son désir d’ascension sociale. Des bribes de pensées pour ne pas sombrer dans le déterminisme. Et tout ça avec un texte qui alterne entre français et arabe et même dans ce cas précis, l’utilisation de langue arabe se fait à des fins esthétiques. Ces sonorités dénotent du français et Khali joue avec comme pour apporter une nouvelle branche à son style mais toujours avec la bonne dose de chaque ingrédient. Trouver la bonne mesure. Ne pas trop en dire mais plutôt suggérer. Toucher la cible mais avec adresse. Peut-être les marques d’un futur grand. – ShawnPucc

AshKidd – « Rouge » feat. Mc Solaar

Un rayon de soleil dans l’orage : sur son premier album L’AMOUR ET LA VIOLENCE, le rappeur Ashkidd parle de l’amour, ses espoirs et ses tourments pendant une heure. Au terme d’un long récital tortueux et synthétique, l’album se conclue pourtant par une note plus légère. “Rouge” et ses guitares sensuelles arrivent comme un générique de fin, un peu mélancolique et très romantique. Une combinaison qui justifie bien l’apparition d’un MC Solaar très avare en featurings ces dernières années (c’est pour l’instant sa deuxième apparition musicale de l’année) sur un couplet où il déroule son jeu tout en se posant tranquillement sur la production de Dany Synthé en jouant avec les mots. “Rouge” parle d’amour, d’errances au soleil couchant et de regards posés sur la lune, le tout en déambulant dans la capitale. Des plaisirs simples que le jeune Ashkidd et sa figure tutélaire MC Solaar décrivent à merveille. – Brice

Dabaaz – « Blind »

Queensbridge d’un côté, Paris de l’autre, et un grand groupe de Seattle au centre. Voilà pour « Blind », confession d’un Dabaaz confronté à des problèmes de santé, des angoisses, mais aussi et surtout à un besoin d’aller de l’avant. Question instrumental, ce sont quelques secondes du début de « Shook Ones part. 2 » qui rencontrent une boucle samplée du titre « Indifference » de Pearl Jam. La production est évidemment signée Drixxxé, et la voix et l’intention d’Eddie Veder hantent ce titre, comme un calque tourmenté du texte de Dabaaz. Miroir sans fard, empreinte hip-hop dans le phrasé et son tempo, rétine grunge dans le récit auto-biographique à l’atmosphère proche d’une expérience de mort imminente, « Blind » n’est pas à prendre comme un titre de dépression. Il est un influx, une séparation du corps et de l’esprit, un moment de flottement lucide, habité et nerveux. Rien de plus vivant finalement. Preuve que Dabaaz n’est pas à enterrer dans le cimetière des éléphants du rap français. – zo.

Loto – « Karavage »

C’est encore maladroit par moments et pénalisé par des anglicismes superflus. Mais « Karavage », qui ouvre le huit titres Hustle & Respec Vol 1, est le genre de morceaux qui rappellent pourquoi le rap est une musique viscéralement mue par l’enthousiasme juvénile. L’historique Youtube probablement chargé en morceaux provenant du Michigan (on perçoit des ressemblances avec Sada Baby ou Rio Da Yung OG), Loto reprend l’énergie de cette scène si créative pour l’appliquer à un savoir-faire hexagonal, entre références égyptiennes, argot contemporain (« en esprit »), et accumulations d’images sous ses allitérations. « J’rappe comme Karavage. Tout c’que t’as fait, j’l’ai fait à la nage. J’ai un fusil à la main, des munitions dans la page. En fait j’ai un tokarev d’Aimé Césaire. Comme une nourrice, frère, j’suis dur à saisir. Et j’dois rien à César, j’veux aucune césure. Entre moi et la vérité, j’fuck tous ces sbires » : passés sur la cadence élevée de l’instrumental de « Karavage » et la fausse nonchalance de Loto, cet enchaînement claque. Avec une arrogance qui laisse pourtant la place à des éclairs de confession ou de lucidité (« J’sais très bien c’que ça fait un seul rent-pa. Avec une jambe en moins j’fais les cent pas »), Loto offre de belles promesses sur ce « Karavage » et quelques autres titres de son premier essai, notamment « 10 moins 9 ». – Raphaël

Gambino – « Wesh wesh »

Comme il y a les bons et les mauvais chasseurs, dans le rap il y a les bonnes et les mauvaises reprises de chanson du top 50 et il faut admettre que dans les deux domaines, la partie « mauvais » est clairement surreprésentée, parole de sudiste. Mais – à condition de se laisser aller – il y a des exceptions, et entre autres, les fulgurances du secret le mieux gardé des quartiers nord : Gambino. « Wesh wesh » est une adaptation à la sauce d’un enfant illégitime de Jul et PNL de « Nuit de folie », titre déjà repris en 2020 par le maître en la matière (oui ça commence à bien faire, mais après tout, James Brown n’a-t-il pas été samplé plus de 3000 fois ?) Contre toute attente, le Marseillais parvient à faire un joli morceau, ou du moins un morceau qui lui ressemble. Relativisme démagogique (James Brown était certes un sale type mais sa musique ne mérite sûrement pas d’être comparée à celle de Début de soirée) ou dégoût radical à part, pourquoi ? Parce que sa version, plus qu’elle ne joue sur la beauferie et la nostalgie des habitants du pays de Johnny et France Gall, révèle une texture absente de la chanson originale. C’est un peu le principe du sampling, d’une certaine manière. Dynamisé par les chœurs de stade chers au rap marseillais contemporain, Gambino insuffle à une chanson populaire française un sens du collectif, du réalisme et tire la fadeur vers une mélancolie qui ne s’épanche pas. Qu’elle excède les papys grognons du hip-hop hexagonal ou pas, la formule reste une illustration de version locale d’un genre à l’origine afro-américain. Avec tout ce que cette adaptation implique (apéro costaud recommandé préalablement à l’écoute). Et pour les allergiques, il est toujours possible d’aller réécouter un vinyle best-of de James Brown en sirotant un vin naturel. – Manue

Dioscures – « M.E.R.C.I »

Comme une renaissance. En sortant son premier album solo en février le dernier, le producteur Dioscures (Laylow, Sneazzy, Squidji) souhaitait tourner une page : celle d’années passées à tout donner pour la musique, quitte à mettre son propre bien être en danger. Un mode de fonctionnement qui lui aura permis d’imposer sa patte dans le rap français, notamment avec Laylow, mais qui aura aussi eu des conséquences inattendues : après un burn-out et une longue période de remise en question – qu’il nous racontait lors de la sortie de son album – Dioscures a décidé de remettre tout à plat. Et de vivre un nouveau départ : c’est exactement ce que raconte “M.E.R.C.I”, titre introductif de son album. Porté par une guitare nostalgique et des choeurs célestes, Dioscures y raconte en début de morceau son cheminement personnel, la voix pudiquement trafiquée, tout en laissant des percussions transpercer le morceau, comme pour affirmer son nouveau départ. Trois minutes intenses émotionnellement, dans lesquelles les qualités de producteurs de l’Avignonnais parlent d’elles même, en racontant aussi le cheminement d’un musicien aujourd’hui prêt à maitriser son art, à son rythme. – Brice

Dj Clif & GDA – « Rêveur »

Il y a parfois des albums qui passent sous les radars malgré leurs qualités. Et le moment de les réhabiliter n’est pas forcément évident à trouver. Gueule D’Ange en donne ici l’occasion. Les trois titres sortis pour annoncer la sortie de son nouvel album sont l’occasion de rappeler que le rappeur avait déjà frappé fort avec Classico Micro. C’était en 2014, déjà avec un DJ à ses côtés : Brans. Et celui qui se fait désormais appeler GDA y confirmait une stature boom-bap de très haut niveau, avec ce côté daron de Paris Nord qui est une signature à la fois si spéciale, et si difficile à porter sans se prendre les pieds dans un caniveau du 18ème arrondissement. En 2021, après (quasiment) sept années d’absence, c’est avec un autre DJ que Gueule d’Ange s’associe. Et pour l’occasion, c’est avec un véritable orthodoxe du boom-bap new-yorkais mid 90’s : DJ Clif. Entre hommage à Gang Starr et nostalgie pour leur découverte de la culture hip-hop (« Gangstarr »), son nerveux amplifié par une courte boucle de violon survitaminée destinée à tout niquer (« Tooken »),  le duo propose systématiquement un rap qui fait hocher la tête. Oui, ici c’est purement l’école « puriste ». Et alors ? Il y a un flow qui cogne, de l’attitude mêlée à de l’estime de soi, des scratches hommages, des références de jeunesse, bref, une forme d’intégrité à respecter certains fondamentaux. Peut-être parce que finalement, rien d’autre ne les a jamais faits rêver que ce son-là. À écouter en auto-reverse. – zo.

Souffrance – « Lossa »

Après avoir forcé le respect, foutu le feu, imposé le silence, tout cassé – pas la peine de rayer une mention inutile, toutes ces locutions sont appropriées – le temps d’un instantané de rap dans Planète Rap, Souffrance de l’Uzine s’est offert une belle vitrine avant la sortie de Tranche de vie, son dernier album. Pour les curieux qui l’ont découvert lors de son live radio ou les convaincus qui suivent les sorties de son groupe, l’album déroule  une belle palette du rap de Souffrance. Du « bicraveur blues » où l’environnement précaire qui a conditionné sa situation est tout aussi bien détaillé. « J’rappe tellement bien quand j’suis en chien », constate d’ailleurs le rappeur de Montreuil sur « Lossa », morceau dans lequel il est encore dans le vif, comme la lame qui coupe une plaquette. Roztea Beatz livre à Souffrance un instrumental renvoyant au son saccadé et sinistre de la grande époque 45 Scientific, et le rappeur y fait mieux qu’y « descend[re] la pente sur les jantes ». Il épouse les sursauts rythmiques du beat pour raconter ses ambitions d’ascension social en sautant les marches quitte à se casser la gueule, sans pour autant concéder à une forme d’enjolivement généralisée. « J’n’ai que ma cause, il s’agit pas que de ma queue ; j’rappe des hématomes, ils veulent des films de mafieux », rappelle-t-il avec fermeté. Un « lossa », donc, mais pas dépourvu d’un sens des réalités et d’une forme de « conscience de classe ». Après tout, Souffrance sort de L’Uzine. – Raphaël

S.Teban – « Paris Dakar » feat. Alonzo

“Casquette Fendi, Lunettes Cartier, Levi’s trois quart.” S.Téban arrive classique et brut sur l’instru de Leknifrug, Thomas Vignes et Lyele Gwapo. Présent sur la scène phocéenne depuis des années, le Comorien a encore la dalle d’un rookie et son EP Base 015 sorti l’an passé pourrait faire office de carte de visite. Pour ce “Paris Dakar”, il a convié Alonzo et ensemble les voilà en démonstration de style. Ils ne racontent pas grand-chose si ce n’est qu’ils ont de la came à fourguer, des sapes qui en jettent et toujours l’appui de la rue. En un mot, c’est efficace. Surtout, que ce soit à l’écoute ou à l’image, S.Téban dispose d’une certaine attitude, hypnotique, au point de rendre addictif un morceau qui de prime abord n’avait rien d’extraordinairement original. – B2


Les morceaux de cette sélection sont à retrouver sous la forme d’une playlist sur Spotify et Deezer.

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