Dioscures, le mood ou rien
Interview

Dioscures, le mood ou rien

Révélé pour son travail avec Laylow, le producteur Dioscures vole aujourd’hui de ses propres ailes, après une période de doutes et de remise en question.

et Photographie : Brice Bossavie

Dioscures a le penchant de ceux qui ont eu peu l’occasion de se raconter auparavant. Il digresse, se confie et veut éviter, dans le flot de ses propos, de dire des choses qui dépasseraient sa pensée. Alors il se corrige, prend le temps de développer, de nuancer. C’est qu’en l’espace de trois ans, il s’est passé beaucoup de choses pour ce jumeau, lien familial dont il a tiré son pseudo – les dioscures sont les frères Castor et Pollux dans la mythologie grecque. Natif de Marseille, puis enfant d’Avignon, Dioscures a concrétisé des envies artistiques qu’il affirme avoir eu depuis l’adolescence. Sa collaboration avec Laylow lui a permis de devenir un producteur scruté. À partir de .RAW et .RAW-Z en 2018 jusqu’à TRINITY en 2020, Dioscures s’est autant mis au service du son numérique de Laylow qu’il a aussi développé sa singularité, dans ses rythmiques au groove riche autant que dans ses textures vertigineuses, déformant ses propres mélodies puis celles de musiciens habiles.

Mais l’envie était trop forte pour lui de ne plus être qu’un nom au crédit des disques de Laylow, aussi remarqués qu’ils ont pu l’être ces dernières années. C’est d’ailleurs, de son propre aveu, la raison qui l’a poussé au départ à créer de la musique : porter sa propre vision, tracer ses propres directions. Tout au long de l’échange, Dioscures apparaît comme un homme refusant les compromis sur sa musique, qu’il voit comme un prolongement du cœur plutôt que de la tête. Si certains percevront peut-être de la prétention ou l’orgueil mal placé, ses proches collaborateurs soulignent au contraire que cette droiture est intimement liée à sa musique. Chez Dioscures, ce qui compte, c’est de capturer des états et des émotions, donner du sens à sa musique avec un cercle restreint, plutôt que de chercher le tube immédiat. S’il a bien essayé de se fondre dans l’écosystème de la production industrielle, en plaçant ici et là sur des albums de Dinos, Sneazzy ou Aladin 135, c’est surtout dans ses collaborations sur le long terme qu’il s’épanouit – même si, comme il le raconte, il en a perdu un peu de raison à y être trop investi.

Dioscures a proposé une rencontre dans un appartement à Saint-Denis, dans lequel il a vécu en colocation le temps où il a travaillé sur les disques de Laylow. Il a depuis changé de lieu de vie, dans un quartier voisin, comme un autre symbole du nouveau départ qu’il a pris ces derniers mois. C’est non loin de cet ancien domicile, sur un banc planté au milieu des immeubles, qu’il a réussi à trouver les mots qui ouvrent CIELA, son premier album sorti le 7 février 2021. Un album qui s’éloigne des ambiances froides et gothiques de TRINITY pour épouser un son plus foisonnant, où l’on retrouve autant les ambiances futuristes du label DigitalMundo de Laylow et Wit. que des mélodies plus légères, aux influences indie-pop, donnant l’impression de flotter dans l’eau ou dans les airs. Elles soulignent le passage d’une certaine gravité dans laquelle Dioscures a eu l’impression, de ses propres mots, de s’être enfermé, pour aspirer à une approche plus simple de sa jeune profession autant que de sa vie qu’il a raconté le temps d’une matinée.

Retrouvez notre playlist « Produit par : Dioscures » sur Deezer et Spotify.


Abcdr du Son : Ton premier album CIELA débute avec ces mots sur « M.E.R.C.I. » : « j’ai besoin d’un nouveau souffle, ça fait trop longtemps que je suis en apnée. » Dans quel état d’esprit étais-tu avant de créer cet album ?

Dioscures : J’ai commencé l’album en même temps qu’on a commencé à travailler sur TRINITY. C’était en février 2019. Le premier track qu’on a enregistré, c’était « CINÉ CLUB ». Je n’étais pas dans le même mood qu’aujourd’hui. « M.E.R.CI. », je l’ai enregistré en dernier, en octobre ou novembre 2020. C’est une comédienne qui parle, Alika Martinova, mais on a écrit le texte à deux. On s’était calé une journée sur un banc, en bas de mon ancien appartement. C’était pendant une phase bizarre de ma vie. Je lui disais des mots, et elle les écrivait. C’est une femme qui est comédienne, donc elle était très à l’aise pour faire ça. Je commençais à comprendre ce que je voulais et ne voulais pas dans ma vie. J’avais fait un burn out par rapport à TRINITY. J’avais besoin de parler et de faire un morceau qui énonçait des vraies choses, au fond de moi. Donc l’état d’esprit n’était pas le même au début de la création de l’album. Mais quand j’ai fait ce morceau, tout a commencé à se lier dans ma tête. Je me suis dit : « c’est là où je veux en venir. » Je l’ai fait par intuition. Ça faisait deux ou trois mois que je réfléchissais à faire un morceau comme ça. J’ai hésité, je me demandais si c’était une bonne chose. Et finalement je me suis dit que je devais être moi-même. Il a fallu ces trois ou quatre mois pour comprendre mon état d’esprit et assumer ce morceau.

A : Pourquoi avoir décidé de sortir un album à ton nom ?

D : Quand j’ai commencé le beatmaking, je voulais faire une carrière solo, en fait. J’ai commencé à faire des instrus après la grande époque Soundcloud vers 2014 ou 2015. Avant ça, je ne faisais pas de musique : je dansais dessus, j’étais un breaker. J’ai grandi dans la musique : ma grand-mère organisait des soirées avec de la musique algérienne, en mode derbouka, il y avait du raï à fond dans la voiture… Mais je ne pense pas que j’étais destiné à ça. Niveau rap, j’écoutais un peu Mister You, LIM, Fonky Family, IAM – « La Lettre » de Shurik’n est un morceau qui m’a beaucoup touché. Et là, quand j’ai 19 ans, il y a cette vague de producteurs sur Soundcloud : Mc Carmack, Sam Gellaitry, Kaytranada, et High Klassified que j’ai ensuite côtoyé un peu. Toute la vague Soulection… Je m’étais mangé de fou cette vague. J’avais kiffé ce délire d’un mec qui fait du son dans sa chambre et se retrouve à faire des concerts à son nom. Mais je me suis aperçu qu’en France, c’était chaud.

A : Qu’est-ce qui t’a fait franchir le pas ?

D : Avec des potes on a créé une marque de fringues, Rewind, et moi je m’occupais d’organiser des soirées. J’ai invité un pote DJ à mixer à ces soirées, il a commencé à m’apprendre certains trucs. Et puis ensuite je me suis acheté ma première platine, mais j’ai eu vite envie de jouer mes sons. Je suis un mec curieux : quand j’étais en cuisine, j’ai commencé à la plonge, mais voir des mecs cuisiner m’a donné envie d’en faire. C’était pareil avec la musique. Déjà avec la danse, l’art a toujours été une manière d’exprimer mes émotions. Mais mon idée de base c’était vraiment de faire du son pour faire danser les gens.

A : La danse a eu une influence sur ce que tu composes ?

D : À fond. Dès le début, j’avais le rythme, je comprenais les contre-temps. J’estime que je suis très fort en drums. Il faut du mouvement dans mes drums. Souvent, il me faut deux patterns [NDLR : motifs rythmiques], du changement. La musique, pour moi, c’est un film. Quand j’écoute quelque chose, j’aime bien imaginer quelque chose en même temps.

A : Sur quel logiciel as-tu commencé à travailler à l’époque ?

D : FL Studio. J’avais déjà essayé quand j’étais adolescent. Et puis je l’ai réinstallé plus tard, en mode tutoriels YouTube. J’ai galéré. [rires] Je voulais refaire le son de la scène Soundcloud, la scène de Toronto… Pour apprendre, j’ai recopié des prods, sans les mettre en avant. Au moment où je commence la prod à Avignon tout en ayant mon taf en restaurant, je dors jusqu’à 11h, je commence le taf à 12h, je fais de la prod à la pause entre 15h et 20h, je finis le taf à 23h, je rentre, je fais de la prod. Tous les jours.

« Je me suis toujours dit : « il faut que tu aies ta patte. » On ne fait pas de la musique pour ressembler à tout le monde. »

A : À quel moment tu te décloisonnes et fais du son avec des rappeurs ?

D : J’ai commencé avec Beeby, mais rapidement je connecte avec Tortoz. Avec Rewind France, on ouvre un magasin et on connecte avec Mister V et Tortoz, qu’on sponsorise. Ils descendent à Avignon, je leur dis que je fais du son, et au bout d’un moment, un an, je commence à faire des prods qui ressemblent à quelque chose. Entre temps, j’ai connecté avec Dtweezer. Avec lui, on va à Grenoble pour bosser en studio avec Tortoz. Je ne fais pas encore écouter de prods. Peu de temps après, je retourne à Grenoble, je lui fais écouter des prods, et c’est là qu’on commence à faire du son. À ce moment-là, j’étais archi dans un délire hispanique : mon tag c’était « Dioscures mami ! », j’avais une grosse moustache. [sourire] On rentre à fond dans ce délire latino. Quand tu viens du sud, et que tu vas en Espagne par exemple, il y a la même énergie. En plus, Tortoz me dit à ce moment-là que son père a fait du flamenco. Là je me dis « let’s go ! » J’ai produit dix des quatorze titres de New Ventura. Mais c’est un album que je n’ai pas réécouté après. Parce que je trouvais que sur New Ventura, Tortoz était dans un entre deux : entre le banger et le latino. Du coup ça m’a un peu perdu. Et comme au moment de la sortie j’arrive sur Paris, finalement on va moins collaborer avec Tortoz.

A : Qu’est-ce qui motive ton arrivée à Paris ?

D : Depuis tout jeune, je suis en mode « je vais monter à Paris », pour m’éclater. Je sais que ma destinée va se faire ici. Avec Tortoz, sur New Ventura, on fait un morceau en feat avec Ormaz de Panama Bende et Laylow. [NDLR : « Slowdown »] On vient sur Paris pour l’enregistrer. Je me retrouve dans une petite piaule à côté de Barbès, 10 m², on est trois dedans. On fait le morceau à deux, avec Mingo. Je suis trop fier parce que pour ce morceau, Tortoz a envoyé trois packs de prods à Laylow : le mien, celui de High Klassified et celui de Micuda. Laylow commence à devenir un mec stylé à ce moment-là, il avait fait « Dix minutes ». Et là, il me dit « t’es plus fort que High Klassified. » Alors que pour moi, High Klassified, c’est trop chaud ! Ses drums avec un millième de seconde de retard, c’est un truc qui m’a vachement inspiré. Je crois que dans le pack de mes prods que Tortoz avait envoyé, il y avait déjà « Elephant ». [NDLR : qui finira sur .RAW] On fait le morceau « Slowdown », et c’est là que Laylow me propose un projet : faire des sons ensemble, où je fais les prods, et lui tape des toplines pour des gens, et on partage les gains en deux. Bien évidemment, comme tout le monde le sait, ça a donné tout autre chose. [sourire] Je lui envoie une prod, deux prods, et il commence à capter qu’il veut garder le truc pour lui. À ce moment-là il m’envoie une loop de guitare d’un pote à lui, parce qu’il veut kicker dessus mais veut que j’y ajoute mon groove un peu spécial. Il m’a toujours dit « t’as toujours un truc cool dans tes drums. » Du coup on fait ce son, qui va devenir « Avenue ».

A : Sur .RAW, le son qui va être un tournant, c’est « Ciudad », non ?

D : Oui, ça va être un tremplin pour ma carrière. C’est une co-prod avec Mingo. Il avait fait la ligne de basse, et après je l’ai coupé, restructuré tout. Je commençais avoir un côté D.A. des morceaux. Je l’envoie à Laylow, et il fait « Ciudad ». Mais je suis un peu dég’ parce que ça n’a pas propulsé la carrière de Mingo. C’est à ce moment que je capte qu’il faut être présent sur les réseaux. Finalement, sur .RAW, je fais « Ciudad », « Elephant », « Hi-Fi » et « Avenue ». Presque 50% du projet, c’est cool ! On fait alors un concert au Nouveau Casino. Et j’ai aussi envie d’être sur scène. Il me propose de gérer l’Auto-Tune, comme en plus je l’avais déjà géré sur Tortoz. C’est là qu’on commence à avoir une bonne relation avec Laylow.

A : Le succès que rencontre .RAW, à l’échelle de Laylow, a-t-il eu un impact sur ta vie ?

D : Ça me permet de signer ma première édition, chez Universal, et de lâcher mon taf. Big up à Julien Thollard [NDLR : directeur artistique chez Universal Music, cf. encadré], il a toujours cru en moi de ouf. Si je dois ma carrière à quelqu’un, dans le milieu professionnel, c’est lui. Ça n’a jamais été un mec qui a été contre ce que je voulais, même quand je dis non. Il sait toujours pourquoi je dis non. Il te laisse la place, parce qu’il comprend que t’es artiste. Il va essayer de comprendre où tu veux en venir.

A : Ça change beaucoup de choses dans ta vie de ne faire que de la musique ?

D : À ce moment-là, je ne suis pas encore prêt. Quand j’arrive à Paris, je n’ai pas la structure nécessaire, mais je ne m’en apercevrai que plus tard. J’ai pas le temps de me poser, j’enchaîne. Je déménage ici [NDLR : à Saint-Denis], on vit à quatre, je dors sur un matelas ici, [NDLR : il pointe du doigt le sol au milieu du salon] à côté de mon ordinateur. C’est là qu’on commence à faire .RAW-Z, direct après .RAW. On le claque en six mois.

A : Il y a une sensation sur tes premiers placements avec Laylow : un travail sur les textures, la recherche d’une patte musicale.

D : De base, je me suis toujours dit : « gros, faut que tu aies ta patte. » Quand t’écoutes Kaytranada, tu captes sa musicalité. On ne fait pas de la musique pour ressembler à tout le monde. Quand Laylow arrive, il a ce truc digital. Indirectement, dans ma manière de travailler, ça m’amène à vouloir… des textures différentes. Ça [NDLR : il tapote du doigt contre la table basse], le rendre stylé.

A : Ça s’entend sur « Maladresse », les tintements qu’on entend en fond.

D : Et je fais ça inconsciemment ! Si j’imagine une basse qui fait « oooouuuuaaaaarrrr », il faut que le son fasse ça ! Et pourtant, « Maladresse » est un son que je n’aime pas du tout au début. C’est pas musical pour moi. Mais quand il sort, je l’adore. Je comprends.

A : C’est marrant que tu parles des basses, parce que justement on entend une évolution entre ton travail avec Tortoz, des basses glidées très à la mode à l’époque. Alors qu’avec Laylow, tu as des basses plus crades, boueuses.

D : En fait, je commence à me dire avec Laylow : « enfin un mec qui est autant ché-per que moi. » Musicalement, il n’a pas de limite. Il peut être difficile dans sa manière de travailler, mais il n’a pas de limite créative. Tortoz me faisait écouter des trucs en me disant : « je veux que ça ressemble à ça. » Laylow, il s’en bat les couilles, lui. Si tu lui fais écouter quelque chose qui ressemble trop à autre chose, il va te dire : « non, je prends pas. » Ça t’oblige à faire ton truc. Donc, on fait .RAW-Z, et on le fait bien.

« Quand des vrais musiciens écoutent mes sons, on me dit toujours : « ça marche. » J’ai une liberté musicale plus grande que la leur, mais en même temps je ne sais pas faire ce qu’ils font.  »

A : Le succès d’estime de .RAW-Z change-t-il quelque chose pour toi ?

D : À ce moment-là, ça se passe bien dans ma tête. Et pourtant ma vie, c’est un désastre : je vis par terre, sur un matelas. Je ne fais pas attention à mes thunes. Je claque plus de la moitié de mon édition en n’importe quoi. Je suis dans ma jeunesse. Et c’est là qu’on commence TRINITY, qui n’est pas TRINITY au début, en février 2019. Mais moi, à ce moment-là, je n’arrive pas à sortir de la patte de .RAW-Z. Je refais les mêmes choses, je suis coincé musicalement. Parce que je ne sais pas faire de musique, me mettre devant un piano ou une guitare. Je ne peux pas aller aussi loin que mes je voudrais. « Maladresse », c’est instinctif ce que j’ai fait. Quand je fais écouter mes sons à des vrais musiciens, on me dit toujours : « ça marche. » Du coup j’ai une liberté musicale qui est plus grande que la leur, mais en même temps, je ne sais pas faire ce qu’ils font. C’est pour ça que je vais peut-être plus loin dans ma direction artistique. Avoir quelqu’un qui joue et lui demander « essaie ça ! » Et là : oh ! On a le son.

A : Ça a été un gros taf de faire de la D.A. sur un album comme TRINITY ?

D : J’ai été D.A. sur la musique avec Laylow, on a réfléchi tous les deux. Mais le concept de l’album, c’est lui à fond. Pour moi, j’étais son bras droit musical.

A : Tu disais avoir été bloqué sur le son de .RAW-Z. Quand as-tu eu un déclic ?

D : Quand on a été à Bordeaux pour une résidence pour l’album, avec Sofiane Pamart et Mingo. On a enregistré les trois quarts de l’album là-bas. « TRINITYVILLE », « POIZON » – qu’on avait déjà taffé avec Sofiane avant -, « NAKRÉ », « AKENIZER », « MEGATRON », « PIRANHA BABY ». Là, j’ai capté mon rôle dans l’album, que les prods, les leads musicales ne viendraient pas forcément de moi et qu’il fallait que j’aille les chercher ailleurs. Chez Sofiane Pamart, chez Mingo. C’est un album où j’ai beaucoup samplé, cherché des loops.

A : Comment as-tu rencontré Sofiane Pamart ?

D : Je le connecte dans un studio à Paris, grâce à Julien. J’avais fait la prod de « CINÉ CLUB », mais je n’en étais pas satisfait. Et là, il tape le piano dessus. On fait plusieurs sessions ensuite. Et à chaque fois, Laylow prend les sons. Il y a eu « POIZON » direct après, puis « CASTING ». [NDLR : sur la compilation La Relève, de Deezer]

A : Qu’est-ce qui se passe après cette résidence à Bordeaux ?

D : Quand on rentre, je suis déjà fatigué par la création de l’album. Parce que Laylow est très perfectionniste, exigeant. Même trop. « BURNING MAN », il y a eu quarante versions. Je suis passé plus de deux cents fois sur le morceau. Le morceau le plus galère, c’est « VAMONOS » avec Alpha Wann. À la base, c’était un autre son. En même temps, il faut faire sonner le truc ! Et un mois avant l’album, je trouve la lead, sur Looperman. [NDLR : plateforme d’échange de sons entre musiciens] Je l’ai destroy, joué avec, puis en studio on a rejoué quelques basses. Mais après je comprend parce qu’il y avait toute une logique par rapport à TRINITY, qu’il fallait respecter.

A : Le fil conducteur de l’histoire de TRINITY a eu une influence sur ta manière de faire les prods ?

D : Un tout petit peu parce que Laylow voulait avoir une couleur, on y réfléchissait évidemment. À la base, même lui le dit, tout le processus de l’histoire de l’album est venu après que tout soit presque terminé. Souvent un album ça se fait comme ça, tu as des petites idées, et c’est à la fin que tu réfléchis au sens global que tu veux y mettre. Lui, c’est arrivé un peu comme ça, il a rassemblé plein d’idées et m’en a fait part. Les interludes ont toutes été faits à la fin par exemple.

A : Dans les productions de TRINITY, il y a beaucoup de reverb, ça sonne spacieux. On a vraiment le sentiment que ton son prend tout l’espace. Tu as essayé de développer des textures pour cet album-là ?

D : Quand je fais de la musique, je ne cherche pas à vouloir faire quelque chose. Parce que c’est là que tu te trompes. Pour « TRINITYVILLE », c’est Laylow et Sofiane Pamart qui font la lead de leur côté et moi je complète avec les drums. Et je me suis exprimé sur le morceau. Je ne réfléchis pas à comment je vais faire le morceau, je me casse juste la tête pour trouver des éléments. Je suis quelqu’un qui a besoin que la musique soit instinctive. Par exemple, pour CIELA il y a des morceaux qui ont été faits en vingt ou trente minutes comme celui avec TamTam. C’est après sur le mix que je me suis cassé la tête sur ce morceau. Mais je ne vais jamais remettre en question la musique. Et les seuls morceaux où j’ai fait ça, ce sont les sons avec Madd et Laylow. Pour le reste je me casse la tête sur le mix, mais je ne vais jamais remettre en question la mélodie. Je sais que si un morceau ne me plait pas, je ne vais pas me prendre la tête. J’ai besoin que la musique soit instinctive.

A : Sur le plan personnel, le travail sur TRINITY a-t-il été quelque chose d’éreintant physiquement ?

D : Complètement. Je suis tombé en burn out après. Ce qui est bizarre c’est que ça a mis du temps à arriver. À la sortie de l’album, avant le confinement, on fait l’Olympia et je vis le truc à fond. Je ne savais pas que j’allais tomber… Je fais l’Olympia ce soir-là, je rentre chez moi je dors sur un matelas. Le fait de dormir par terre et de faire un Olympia, c’était cool mais je commençais à en avoir marre. Ça faisait cinq ou six ans que je faisais de la musique, il fallait que je commence à en vivre, à avoir une stabilité. Surtout quand tu passes autant de temps à te consacrer à ça. Et je me mange une foudre bien plus tard, en juin.

« Le disque d’or de TRINITY a été un trophée dans mon cursus. Pour la première fois dans ma vie je me suis dis « t’es chaud gros, respecte ton travail. » »

A : Que se passe-t-il en juin ?

D : [NDLR : Il claque des doigts] L’illumination. Je suis chez moi, et je suis en colère. Je ne comprends pas trop ce qu’il se passe en moi et je cherche à comprendre. Ça me prend quatre mois pour comprendre. Pendant le confinement, ça se passe bien, on est en colloc’, tu oublies un peu certains problèmes de la vie courante. Et c’est au déconfinement que tout part. Je commence à comprendre qu’il y a quelque chose qui ne va vraiment pas chez moi. Je réfléchis, j’essaie de comprendre, et je commence à parler sur les réseaux sociaux. Et là mon album commence à prendre un sens pour moi, je comprends pourquoi je fais CIELA. Cet album m’amène à un défi de fou. Je suis tiraillé entre le fait d’arrêter la musique ou continuer à ce moment-là. Un peu moins maintenant parce que je suis plus fier de moi et j’ai trouvé la confiance que j’ai toujours voulu avoir, mais je ne sais pas si je vais continuer ou pas. Je sais que CIELA va avoir des répercussions dans ma vie, j’attends de les voir. Donc je ne me précipite pas trop.

A : À côté de ça, on te voit produire pour Wit., Sneazzy, Dinos… Ça se fait pendant TRINITY ?

D : Oui, à peu près. J’ai même commencé à travailler avec Wit. avant Laylow, sur « Non Stop ». Il est trop fort. Wit. est un des premiers mecs qui a cru en moi, il m’a envoyé un message sur Soundcloud sur ma deuxième prod pour me dire qu’elle était cool. Elle s’appelait « Waterproof » je crois. [rires] On était encore à Avignon.

A : C’était une envie de ta part de placer pour d’autres gens ?

D : C’est même pas économique parce que ces sons-là ne m’ont pas ramené beaucoup d’argent. C’est juste que je vois le système et je vois que tout le monde place des prods partout. Je me dis « comment ça moi je ne place pas de fou ? », alors que je suis en train de travailler un album qui est pour moi l’un des meilleurs albums des dix dernières années. Et je me dis qu’il faut que j’aille placer ailleurs. Je vois des producteurs qui récoltent des disques d’or, de platine, et moi je n’ai pas de single d’or. Mais très vite je me rends compte en fait que c’est de la connerie. Je ne veux pas non plus me plaindre, parce que je sais que je ne fais pas une musique hyper commerciale, mais je réalise finalement que je suis peut-être quelqu’un qui a besoin de prendre son temps. Il y a des mecs qui vont de studios en studios, j’ai déjà fait ça, mais ça ne me correspond pas du tout. Je vois pas mal d’interviews de beatmakers qui disent faire plusieurs prods par jour, mais ce n’est pas mon cas. Quand tu vas vite comme ça, tu n’as pas le temps de savoir où tu veux aller, comment tu veux faire les choses, te demander si ce que tu fais est bon pour toi ou pas. Quand tu as la tête dans le guidon comme ça tu n’as pas le temps de voir les choses. Ça va faire un an que je n’ai pas vraiment fait de musique là par exemple.

A : Tu avais besoin de faire une pause ?

D : Oui, après TRINITY, à fond. Laylow voulait se relancer sur un autre album, moi je ne le sentais pas de mon côté. Mais je comprends de son côté qu’il était dans l’effervescence du premier album. Si CIELA marche à mort, je pense que je m’éteins pendant un an. Je prendrai le temps ! Si ça se trouve j’aurai envie de voyager, ou de faire de la restauration, je commence à avoir d’autres plans dans ma tête, m’acheter une maison, j’ai envie d’avoir une femme… J’ai vingt-cinq ans mais j’ai envie d’installer quelque chose de stable dans ma vie. Mais en même temps je veux donner de l’énergie sur d’autres projets, donc je vais faire les choses petit à petit. Je pourrais arrêter la musique pendant deux ans, ou alors pour faire des projets musicaux dans la pub, avec une marque de vêtements. Mais je ne ferai pas tout de suite un album, je vais avoir besoin de temps pour me nourrir de certaines choses et pour les raconter. Là je prends des cours de guitare, j’ai envie de prendre des cours de piano, j’ai envie de voir la musique autrement, de voyager…

A :  En novembre dernier, TRINITY a été certifié disque d’or. Est-ce que ça a été un accomplissement pour toi ? Ou ça n’a pas eu de symbolique particulière ?

D : Ça a été un accomplissement sur mon parcours. Pour moi c’est le disque d’or de tout le monde, de Bryan, de Shao, de Walid, mes potes qui me soutiennent depuis des années, et de ma famille. Ça a été un trophée pour moi, dans mon cursus. Pour la première fois dans ma vie je me suis dis « t’es chaud gros, respecte ton travail. » Alors qu’avant je ne me faisais pas ces réflexions, je prenais, je m’en foutais et quand on me disait qu’on était fier de moi, je ne comprenais pas. Mais j’ai plus conscience des choses. Je sais que demain j’ai envie de faire de la musique qui va faire danser les gens. Je veux te faire danser ! Parce que je veux te rendre heureux. Je préfère avoir maintenant cet état d’esprit. Parce que la vie doit être vécue comme ça. Donc je suis content d’être passé par ce moment de moins bien pour savoir où je veux vraiment aller. Je veux profiter de chaque moment de ma vie, maintenant.

« J’ai envie de voir la musique autrement, de voyager. Je vais avoir besoin de temps pour me nourrir de certaines choses et les raconter. »

A : Ça se sent sur CIELA. C’est ta patte mais c’est une autre couleur musicale, peut-être moins torturée.

D : J’en reviens de ça. Avant je faisais de la musique pour être triste, et aider les gens dans cette émotion. Maintenant je n’ai plus envie de ça. C’est pas super sain. Tu reçois des messages de gens qui disent que tu les aides, c’est super, mais tu ne t’aides pas toi-même en faisant ça. C’est pas juste de se conforter dans son malheur parce que tu ne te respectes pas, ta confiance en toi ne se développe pas, tu as l’impression d’être seul alors que ce n’est pas le cas. La solitude c’est très bien et j’apprends maintenant à être seul, pour me confronter à mes peurs, mais TRINITY et d’autres choses dans la musique m’ont fait dévier de certains objectifs. Ça n’a aucun lien avec Laylow, attention, c’est juste que c’est allé super vite dans ma vie d’un coup, et maintenant j’ai envie de me poser un peu.

A : CIELA, c’est la dernière page d’un chapitre de ta carrière ? Ou la première d’un nouveau ?

D : Pour moi il a déjà vécu cet album, il est déjà un peu derrière moi. Il a déjà une histoire, je l’ai écouté à des moments dans ma vie qui sont derrière moi. Il ferme un cycle. C’est pour ça que je te dis qu’il commence à avoir un sens pour moi, sur le fait de me reconnecter avec des gens. Maintenant j’essaye d’être plus en accord avec moi même et le fait de dire ce que je suis et ce que j’ai envie d’être sur le morceau d’introduction ça m’aide beaucoup. Quand je prends du recul, quand je vois les morceaux que j’ai choisis – parce que j’en ai fait d’autres avec Gros Mo, avec Aladin135 – j’ai l’impression que c’est une suite logique. Automatiquement cet album allait devenir ça. J’aimerais faire maintenant des choses plus pop, mélodieuses. J’ai écouté The Do à l’époque, Angus & Julia Stone, Aaron, des artistes sur Majestic Casual…

A : Tu as envie d’aller vers ça ?

D : Je ne sais pas où je veux aller, je sais juste que je veux faire des choses différentes. Par exemple, la mode de la drill ça ne m’intéresse pas vraiment. J’ai envie de m’émanciper de ça et faire ma musique à moi. C’est plus dur, mais quand tu écoutes Kaytranada sur un morceau, tu le reconnais, et ça je trouve que c’est intéressant. Et tout le monde peut le faire. Si tu as l’envie tu peux le faire, il faut juste ne pas être bridé dans sa tête. Si tu es conscient que tu peux avoir ta propre musique tu peux y arriver, parce que tu vas y croire.

A : Donc tu voudrais plus être un artiste solo ou rester au service des autres en tant que producteur ?

D : Solo. J’ai encore envie de travailler pour les autres si je me charge d’un album. Si un artiste m’appelle pour faire de la D.A, de la réalisation, là j’irais. Quand on fait de la musique, j’ai besoin qu’on rêve ! J’ai envie de dire « viens on va chercher un orchestre, viens on bouge faire de la musique dans une autre ville », vivre par rapport à la musique. Si j’arrive au studio tous les jours pour faire de la musique comme tous les jours, ça m’ennuie un peu. Je pense que j’ai envie de faire de la réalisation, j’ai envie de bouger avec le mec, faire les choses entièrement. Même si je feat avec quelqu’un j’ai envie qu’on aille à l’étranger, pour se faire kiffer, pour qu’on soit dans un mood. Quand j’ai fait le feat avec Madd, je suis allé au Maroc, j’ai fait une résidence, j’ai pris une villa, ça m’a amené dans une énergie… Avec TamTam j’étais à Marseille, j’ai voyagé un peu avec ma musique, c’est important.

A : Après cette période un peu compliquée que tu as eu, comment ça va aujourd’hui ?

D : Ça va beaucoup mieux ! [sourire] Bien évidemment il y a des jours où c’est encore dur. Mais je pense que je suis à un vrai changement. En fait c’est bête mais pour moi dans la vie tu peux changer même quand tu vas bien. Et j’en suis à un point où je suis en train d’enlever toutes les croyances bêtes que j’avais, ne pas avoir confiance en moi… Maintenant je pense à l’amour différemment. Je dis « je t’aime » aux gens que j’aime. J’essaie de changer, de vraiment être plus moi-même. Donc ça va beaucoup mieux mais tout changement a ses difficultés. C’est pour ça que hier j’ai écrit une phrase sur Instagram où je disais « j’ai envie de sacraliser chaque moment important pour moi. » Maintenant j’ai envie de faire ça. Même dans ma personnalité, j’ai envie de prendre soin des gens autour de moi, ce que je ne faisais pas avant parce que j’étais débordé par la musique. Cet album m’a rapproché de gens dont je n’étais pas proche avant, et c’est ça qui est beau pour moi. J’ai déjà gagné avec ce projet, il m’a permis de changer. Et je ne vis plus les choses de la même façon, je suis rattaché à mes valeurs, donc oui ça va mieux. Mais il y a du travail encore.

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