L’art discret de Rægular
Interview

L’art discret de Rægular

Designer-graphiste à la réalisation des pochettes de Nekfeu, Lomepal ou Alpha Wann, Rægular s’est démarqué ces dernières années par son travail à mi chemin entre graphisme, photographie et typographie. Entretien avec un acteur notable mais réservé d’une partie de l’imagerie rap français de ces dernières années.

et Photographie : Brice Bossavie

Depuis quelques années maintenant, son travail plane au dessus d’une partie du rap français, sans que tout le monde ne soit au courant : Nekfeu, Lomepal, Alpha Wann, Nemir, Kobo… tous ces artistes ont fait appel à Samuel Lamidey, aussi connu sous le nom de Rægular, pour réaliser les pochettes et l’identité visuelle de leurs albums. Formé aux Arts Décoratifs, Rægular a su se faire remarquer ces dernières années pour son travail entre design, graphisme et photographie, qui – à l’image de son collectif original Le Garage – tente de faire un pas de côté dans l’esthétique du rap français. Nous avons rencontré Rægular à deux reprises pour assembler cet entretien. Une première fois courant février 2019, pour entrevoir le parcours d’un artiste discret mais omniprésent par son travail sur les pochettes de Flip ou encore de Une Main lave l’autre. Une deuxième fois en juin 2019 : au moment de quitter son atelier pour notre premier échange, nous n’avions réussi à avoir aucun indice sur ses futurs projets malgré nos plaisanteries autour de la sortie hypothétique d’un troisième album de Nekfeu… Quelques mois plus tard, Les Étoiles Vagabondes sortait. Une pochette déjà incontournable de 2019 qui nous a poussé à revenir voir son concepteur dans son atelier au début de l’été. Entretien en deux parties avec Rægular, designer-graphiste méticuleux et silencieux devenu inévitable.

I. ENSAD et Le Garage

 

Abcdr du Son : Tu as fait l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs, comment es-tu arrivé là ?

Rægular : Après le baccalauréat, je ne pensais pas forcément faire du graphisme. J’ai fait un bac scientifique, une prépa HEC commerce, je me suis réorienté, retrouvé à la fac de Jussieu pendant un an en mathématiques informatique appliquées aux sciences mais c’était encore pire que la prépa. Comme j’aimais bien les jeux vidéo et le dessin, j’ai visité des écoles de graphisme, pour moi, c’était un peu la frontière entre l’informatique et le dessin. Je me suis retrouvé dans une école de graphisme simple pour préparer les concours des écoles publiques d’arts appliqués. Inconsciemment, cet univers m’a toujours intéressé, je regardais beaucoup de films, j’adorais les pochettes, la peinture… J’allais pas mal au musée étant petit mais sans jamais me dire « je veux être artiste. » Avant la prépa je n’avais même que très peu dessiné, à part pour décalquer comme tous les enfants font avec leurs personnages préférés.

A : Une fois à l’ENSAD, qu’est-ce qui change dans ton apprentissage ?

R : Tu découvres des personnalités, des élèves, des profs, les gens sont extrêmement intéressants, le tout crée une émulation qui te pousse à t’intéresser en profondeur à ta discipline. La première année est commune à tous, c’est une année un peu bizarre dans laquelle on aplatit un peu les savoirs car les profils sont très divers. Tu as des gens d’école d’art, des baccalauréats arts appliqués, des personnes qui aiment et savent dessiner, des gens comme moi qui ne savent pas très bien dessiner et qui veulent faire du graphisme. L’important n’est pas forcément de bien savoir dessiner mais plutôt d’apprendre ce qu’est « l’art » et tout ce que ça englobe. Durant cette année, il y a des choses que je n’avais jamais faites… Alors bien-sûr, la moitié des choses sont très… [Il réfléchit] Sur le moment tu penses que c’est inutile. Parfois, c’est un peu les clichés de l’école d’art… Tu as des exercices étranges pour « appréhender » le monde autour de toi. Au début, tu ne te rends pas compte si c’est bien ou pas, tu as des a priori, mais ça ne dure que quatre mois. J’avais les professeurs les plus impliqués dans ce genre d’exercices, toutes les semaines, un exercice différent assez bizarre… Parfois, tu te retrouves à faire du théâtre… Et il y a des après-midis où tu te dis « Qu’est-ce que je fous là ?! » Je me souviens une fois, je me suis retrouvé avec un carton sur la tête à devoir mimer une émotion… C’était trop là. [Rires]

A : Tu as commencé à côtoyer l’univers du rap pendant ta formation à l’ENSAD ?

R : Non pas du tout, ce rapprochement s’est fait par hasard grâce au Garage. On était un petit groupe de potes à l’ENSAD à vouloir poursuivre après l’école cet espèce d’esprit pluridisciplinaire. On avait le garage d’un pote qui était plus ou moins vide, c’était un peu un squat et on s’est dit “Venez on fait des bureaux dedans, on fait un truc propre.”

A : Est-ce que tu peux expliquer qui était présent dans Le Garage ?

R : Il y avait moi, Syrine qui était plus sur la vidéo [Syrine Boulanouar a façonné une grande partie de l’identité visuelle du collectif 1995, NDLR] Antoine, le propriétaire des lieux qui faisait de la photo à l’époque. Il y avait Léopold, dès la fin de l’ENSAD, il s’est mis à faire du design. Il était avec moi en graphisme. Tu avais Baptiste qui faisait de l’architecture d’intérieur et quelques autres personnes. On était potes et la rencontre avec la musique s’est faite grâce à 1995. Je n’étais pas là, mais un jour, la légende dit que Sneazzy est passé devant, ils écoutaient un morceau de Rohff… C’était en 2010 ou 2011, le tout début de 1995, ils faisaient des open mics à l’époque. Sneaz est passé devant la porte, il a entendu du rap, est entré, et nous a dit “Vous faites quoi ?” Ils se sont mis à discuter. Il nous a dit qu’il faisait partie d’un collectif de rap et cherchait quelqu’un pour faire des vidéos… Et voilà.

A : Quel souvenir tu gardes du Garage ?

R : C’était cool… Même si on n’aurait pas pu faire ça pendant des années, ça a été super de réaliser tout ça… Et j’ai rencontré 1995, tout par de là. J’étais un peu le graphiste à tout faire. S’ils avaient besoin de moi, j’étais partant. Sur la fin, en ce qui me concerne, j’avais envie d’un truc un peu plus calme pour vraiment bosser. Alpha et Louis [Hologram Lo’, NDLR] venaient de lancer Don Dada Records, et m’ont demandé si je voulais faire la pochette de Alph Lauren 1.

« J’étais un peu le graphiste à tout faire de 1995. S’ils avaient besoin de moi, j’étais partant. »

II. Cyborg et Lomepal

 

A : Aujourd’hui, avec la dématérialisation de la musique, certains projets sont réalisés exclusivement pour les plateformes de streaming et non plus pour le physique. L’aspect de l’objet, son côté matériel, c’est quelque chose que tu aimes quand même travailler ?

R : Je ne pense pas que les artistes ne veulent pas un bel objet, je pense qu’ils ne savent pas forcément ce qu’est un bel objet. Je pense… [Il réfléchit à ses mots] Si on n’est pas un minimum sensibilisé à l’art pratique, c’est comme tout, tu ne vas pas forcément vouloir quelque chose qui te paraît incroyable. C’est comme quand tu n’as pas vu beaucoup de films, tu ne vas pas savoir pourquoi tel ou tel film est un chef-d’oeuvre ou pourquoi c’est un navet. C’est le même principe. Moi c’est ce que j’aime faire, j’ai toujours aimé le print. J’ai grandi dans les années 90, j’avais des cartouches de jeux vidéo, des vinyles et des CDs, je pense que ça vient de là. En revanche, quand tu parles de dématérialisation, je ne pense pas que ça vient de là. On peut rester encore hyperconceptuel et créatif. C’est même le but aujourd’hui. On peut être créatif avec une image sur Spotify.

A : Du coup, tu mets uniquement la créativité sur le champ numérique ?

R : Ah non, je pense que les deux doivent être faits en accord. Cyborg est un exemple un peu cool. Même si on l’a fait d’une manière très spontanée sans spécialement trop le réfléchir. [Il saisit le vinyle de Cyborg au-dessus du bureau] On avait cet objet sur lequel on s’est dit qu’on allait cacher les images avec deux stickers mais après la question s’est posée sur “Comment faire la même chose sur le numérique ?” Du coup, je me suis amusé. J’ai tout scanné. J’ai fait de la retouche. Tu as un mélange de matière et de Photoshop alors qu’à l’origine, l’ensemble provient d’une photo, donc je récupérais le grain. Je faisais un peu comme du glitch [Avec l’émergence d’Internet, le glitch est devenu une mise en image des erreurs analogiques ou numériques à des fins esthétiques, NDLR], ça brouillait encore plus les pistes sur le digital. Au départ, ce n’était pas fait exprès… Mais après coup, on s’est rendu compte que ça rentrait parfaitement dans la thématique de Cyborg. D’ailleurs, beaucoup ont interprété la pochette de cette manière, comme un code, un robot qui serait en train de lire, alors qu’à la base, on n’avait pas du tout réfléchi notre approche dans ce sens… Parfois tu fais des choses et elles finissent par te dépasser.

A : Quel était le brief initial pour la pochette de Cyborg ?

R : Le brief de départ de Ken [Nekfeu, NDLR] était à peu près ça : “Je veux un bel objet et qu’on ne voie pas ma tête.” Après, le plus dur sur cette pochette a été les impératifs de temps… Il est venu nous voir hyper pressé car il souhaitait annoncer la sortie de son album à son Bercy. En gros, on a commencé à bosser dessus en octobre, son album est sorti début décembre… Il a fallu tout faire en deux semaines donc tout est allé très vite. Ojoz [Photographe des clichés de Nekfeu pour la pochette de Cyborg, NDLR] nous a dit “Bon… Il faut qu’on fasse les photos ce week-end.” Ils ont fait le shooting dans la foulée, m’ont envoyé les photos. J’ai fait les maquettes. Il a fait le tri. Il m’a dit “Ça j’aime pas. Ça j’aime pas. Ça j’aime bien… Faut faire un peu plus comme ça.” Après tu fais encore vingt-cinq maquettes… Et vingt-cinq maquettes plus tard, tu as un objet.

A : Cette pochette est le point de départ de beaucoup de choses pour toi. J’ai l’impression qu’à partir de ce moment, les gens se sont dit que tu étais capable de façonner une vraie identité.

R : J’espère… Même si sincèrement, 90 % du résultat je le dois à Nekfeu. C’est son aura, son album… Son projet a cartonné. Les gens ont adoré donc au final, c’est grâce à lui. J’aurais produit le même travail avec un artiste inconnu, ça n’aurait pas eu le même impact. Mais après je te l’accorde, une fois que les gens se sont mis à regarder par le prisme de Nekfeu et se disent “Ah tiens, il a fait un truc original qu’on n’a pas forcément vu ailleurs.” Mais en vrai, je pense que les gens se sont simplement dit “Ah tiens, c’est marrant… Il a mis un vrai autocollant sur son album.” [Il se met à rire] Ce n’est pas plus con que ça. Mais comme je te disais tout à l’heure avant de commencer l’interview, le côté identité, je pense qu’il est plus venu à partir de Flip de Lomepal. [Avant de commencer l’interview, dans une discussion autour du disque de platine de Cyborg accroché à son bureau, nous apprenons que le bandeau autour du vinyle est aussi un clin d’œil à la culture japonaise que Nekfeu apprécie. Les “obi” sont des bandeaux en papier que l’on retrouve fréquemment autour des vinyles, NDLR]

A : Tu as réalisé la photo pour la pochette de Flip. C’est quelque chose que tu pratiquais déjà avant ? Et en plus, tu t’es occupé du design et du maquillage ?

R : J’ai toujours pratiqué la photo plus par passion que par profession. J’ai commencé durant ma prépa à faire de l’argentique, notre école était très ouverte sur ça, on avait un studio pour développer et tirer nos images. Et Lomepal a été le premier avec qui j’ai réalisé une cover entièrement en photo, sans graphisme par-dessus. Pour Alph Lauren 1 et 2, tu avais le même esprit mais les pochettes étaient légèrement plus retouchées pour donner un aspect plus artwork. À l’origine, ce n’était pas une volonté pour Flip, le projet nous a amenés à construire l’image de cette manière. Quand Antoine [Lomepal, NDLR] m’a contacté, on s’est rencontrés à Grand Musique. On s’est vus chez lui, Antoine avait une idée en tête, être déguisé en femme maquillée ou travestie. Il m’a donné sa référence visuelle, un clip de Mac Demarco dans lequel il se déguise en femme. [« My Kind of Woman”, NDLR] J’ai trouvé ça hyper cool d’avoir une idée aussi originale… Mais de suite, je me suis dit qu’il allait falloir éviter les écueils à tout prix. Éviter de tomber dans le ridicule. Sans t’en rendre compte, ça peut vite tomber dans le pastiche ou la mauvaise insolence. Du coup, on a mis en place un shooting assez simple, maquillé, par nos propres moyens. J’ai demandé à des copines stylistes qui ont la marque de sac Martès et qui partageaient mon atelier avec moi à l’époque, si elles étaient libres un soir pour venir le maquiller et le coiffer. On a fait ça ici, au studio avec un fond. On a essayé plein d’attitudes. Des choses intéressantes sont ressorties… Et à la fin, au niveau du choix… C’est marrant, jusqu’au bout, la pochette de Flip a failli être une autre. Antoine et Grand Musique étaient partis sur une photo… Elle était bien dans l’attitude, mais techniquement, elle n’était pas assez maîtrisée. Pour moi, elle était floue, mal éclairée, et je pense que dans ce portrait, il y avait un côté lo-fi qui devait leur plaire. De mon côté j’avais la photo de Flip en tête, celle qui est restée. Je trouvais que dans l’attitude, le regard, il y avait quelque chose de particulier… Donc j’ai essayé de les pousser un peu en disant “C’est celle que je préfère, maintenant si vous choisissez l’autre, moi ce n’est pas de mon ressort, vous faites ce que vous voulez.” Ça a peut-être mis la puce à l’oreille à Antoine, il a fait un sondage autour de lui, neuf personnes sur dix ont préféré l’autre.

A : Qu’est-ce qui fait le succès de cette pochette selon toi ?

R : La simplicité et le regard. Dans le regard… Je ne peux pas te dire quoi exactement, mais quelque chose ressort. Durant la séance photo Antoine a essayé plein de trucs, il n’a pas eu peur de jouer la comédie et de poser au moins un minimum. Et là, c’est marrant… C’est un moment où il a été pris totalement au naturel. C’était un instant où il doit tourner le tête pour regarder un truc et j’ai pris la photo à cet instant, sur le vif. Au-delà des bons retours sur la pochette, on s’est très bien entendus au niveau graphisme. Par exemple, il ne voulait pas mettre de skate sur la cover, il souhaitait que des traits de cet univers soient présents de manière subtile. Du coup, on a pas mal bossé autour des logos, un par chanson dans la même veine que les stickers de skate. Quand tu achètes un skate, tu ressors avec dix stickers que tu colles partout. Cette idée s’est répercutée sur un an et demi. Tu as quelque chose dans le temps qui a duré, et ça c’était bien.

A : Quand on s’apprête à réaliser la pochette de son nouvel album Jeannine, quel est le nouveau défi ? J’aime beaucoup la couleur utilisée pour l’arrière-plan.

R : C’était plus une continuité qu’un défi. On avait toujours la même façon de travailler. Il vient me voir avec une petite idée comme celle d’utiliser les yeux de sa grand-mère. Il voulait que ça apparaisse et après dans le côté création, je me pose des questions, je lui propose des choses très simples, il me fait ses retours “Oui… Non…” Et pour être tout à fait honnête, cette couleur en arrière-plan… La photo est sur fond rouge à la base. On a réalisé la photo ici, il était rétroéclairé par derrière avec une couleur rouge, et instinctivement, on a aimé les photos mais Antoine m’a tout de suite freiné en disant “Mais dans sa musique, l’album n’est pas rouge, il est plus froid…” Du coup, j’ai essayé de changer la colorimétrie… J’arrive sur le cyan, il me dit “C’est ça, c’est sûr !” Sauf que le problème avec le cyan c’est qu’il ne s’imprime pas, c’est comme du fluo. Il a fallu imprimer le tout en pantone, c’est du jargon un peu technique mais pour faire simple, cette photo est en couleurs mais on a dû la repasser en noir et blanc et repasser un fond par-dessus… On apprend à chaque fois.

A : Tu as travaillé avec Alpha Wann à ses débuts. Dans son parcours, son évolution, sa maturité, vos deux trajectoires convergent. Quel était le plus gros challenge pour réaliser la pochette de son album Une main lave l’autre ?

R : Je suis très fier de tout le boulot effectué avec Alpha, c’est lui qui m’a donné la chance de faire ma première cover tout seul, j’ai eu l’impression d’avoir progressé avec lui. Pour Une main lave l’autre, la direction artistique a été reconnue. Les gens se sont pris les visuels, les clips… C’est une sorte d’aboutissement. Pour la pochette, je voulais qu’il soit au milieu de nulle part, que les gens se demandent “C’est vrai ou faux ?” Les photos ont été réalisées sur la terrasse de mes beaux-parents l’été dernier. On devait faire le shooting depuis un an et demi, on avait même fait quelques essais avec une idée aboutie. Initialement, la pochette se rapprochait de celle d’A$AP Ferg. [Still Striving, deuxième mixtape du rappeur, NDLR] C’était notre idée de départ, le concept était limite validé… Puis Ferg a sorti sa mixtape et on a dû partir sur autre chose. Entre-temps, six mois se sont écoulés… Et les grands challenges ont été de coller à l’univers d’Alpha. Avec du recul, je suis satisfait… La pochette est minimaliste. Dans l’attitude, tu retrouves le ton de l’album… Les deux s’influencent. Pour approfondir même un peu plus, à partir du moment où j’ai pu écouter tout l’album, quatre ou cinq jours avant la séance photo. Je me suis mis à noter des idées “Tiens, ‘Une main lave l’autre, les deux se lavent le visage’, il dit ça dans ce morceau…” J’ai organisé un shooting chez mes beaux-parents en été, je savais qu’on allait avoir des couchers de soleil de fou. À peu près trois cents photos ont été faites. Douze ou treize sont ressorties.

« Parfois tu fais des choses et elles finissent par te dépasser. »

III. Influences

 

A : Dans l’univers de la photo et des pochettes, tu pourrais citer des pochettes qui t’ont marqué ?

R : [Il se met à réfléchir longuement]

A : Je vais te donner une piste, je suis fan des pochettes de Kendrick Lamar.

R : [Il répond instinctivement] Je suis un grand fan du rappeur, c’est la référence ultime. Ma pochette préférée de Kendrick est celle de la version deluxe de Good Kid, M.A.A.D City avec le van. To Pimp a Butterfly est pas mal aussi… Mais je n’aime pas le cadre gris, c’est un détail mais ça me fait tiquer. Par contre, la qualité des photos dans le livret de To Pimp a Butterfly est très belle aussi… Après en matière de référence… Ma pochette préférée l’année dernière a été celle de Blood Orange, l’ange dans la voiture avec les ailes. [Negro Swan, NDLR] Ça ne s’explique pas, c’est juste l’image. La photo est magnifique même si quelqu’un à côté de moi pourrait la trouver quelconque, je la trouve magnifique… Dans les couleurs, l’aspect naturel… Je trouve ça tellement difficile de faire une photo en action, dans la rue, en pleine ville, et que tu aies l’impression que ce soit un shooting… Mais ma pochette préférée reste We Can’t Be Stopped des Geto Boys. Tu as le membre du groupe qui a perdu un œil, il est sur un brancard… L’histoire est incroyable… Il s’est fait shooter par sa copine, a perdu un œil, et ils ont pris cette photo sur le brancard. Il pose…

A : Tu as l’air de bien connaître l’univers du rap américain.

R : C’est tout à l’heure que je voulais te dire ça, à la question “Comment suis-je venu au rap ?”. Je t’ai dit que c’était un hasard mais j’ai toujours écouté du rap depuis mes 8 ans.

A : Et ça fait quoi de savoir maintenant que tu participes aussi à cette culture ?

R : C’est flatteur… Plus jeune, mon album favori et la pochette qui m’a le plus marqué c’est celle d’Opéra Puccino, la photo… Les couleurs sont sublimes. Après, ce n’est pas une pochette mais la personne qui a tout inventé dans cet univers est Peter Saville du label Factory Records. Dans les années 70, il a fait beaucoup d’électro et de rock alternatif. Il a conceptualisé les pochettes de New Order, Joy Division, il y en a tellement… Ce qui était cool avec lui, c’était le tout. C’était le back. Aujourd’hui, tu vas dans une Fnac, tu achètes l’album, c’est encore actuel… Tellement moderne et c’est simple, il n’en met pas des tonnes et ça a autant de puissance. À la base, Virgil Abloh a repris une de ses pochettes pour Yeezus [Sixième album de Kanye West, NDLR] pour rendre hommage à une de ses maquettes durant l’époque de New Order. Au final, il me semble que c’est Virgil Abloh qui a réalisé la pochette, mais à l’origine, c’était une maquette de Peter Saville pour New Order qui n’est jamais sortie. [Il prend son téléphone pour afficher la maquette de Yeezus] Voilà sa maquette… Et ça, c’est Yeezus[Il se rappelle ne pas avoir cité une pochette de rap français] Ah oui ! En rap français, comme je n’en ai pas cité, il y a en a une, la cover de Columbine, celle avec les médailles. [Clubbing for Columbine, NDLR]

A : Je trouve que dans tes pochettes, une forme de marque de fabrique commence à être identifiée.

R : Je ne sais pas mais c’est flatteur. Je pense que la première chose déterminante est la rencontre avec les artistes. Il ne faut pas croire, même si les artistes ne savent pas forcément faire une pochette, ils sont hyper créatifs… Ils sont des radars à ressentir leur époque et les écouter est primordial. Après oui, ton ressenti s’ajoute, ce que tu aimes, les références, parfois tu es pertinent, parfois non… Et dans l’état actuel de la pochette, ça commence à être un peu mieux, même si on peut avoir encore plus de diversité, des choses qui sortent du lot… Il faut s’efforcer d’aller dans ce sens : des choses différentes.

« La première chose déterminante est la rencontre avec les artistes. Même s’ils ne savent pas forcément faire une pochette, ils sont hyper créatifs. »

IV. Les Étoiles Vagabondes

 

A : Les Étoiles vagabondes est une de tes dernières réalisations, et pas des moindres. Nekfeu est venu te voir l’année dernière en te disant qu’il voulait un objet ?

R : On avait bossé sur Cyborg avec Ojoz et Nekfeu voulait travailler avec la même équipe sur son nouvel album. Il nous a envoyé un mail en avril 2018 en nous expliquant qu’il préparait son nouvel album et qu’on devait se voir avec Ojoz pour discuter de la pochette. Pour Nekfeu, c’était vraiment important que les deux pochettes se complètent, il avait depuis le début cette idée de “fusée” qui se complète en deux parties. C’est vraiment comme ça qu’on a réfléchi la pochette. La sortie de l’album a ensuite été décalée, puisque le film a été décalé : Nekfeu considère vraiment les deux albums et le film comme un tout, qui doit être et vu et écouté ensemble. Si le film n’a pas été disponible tout de suite c’est vraiment pour une histoire de droits comme l’expliquait récemment Polydor. Ça nous a en tout cas laissé un peu plus de temps pour bosser sur la pochette.

A : Dans quelle mesure on t’a laissé créer cette pochette ? Il y avait des impératifs de temps, et – surtout – de coût ?

R : On était très pressés au début puisque l’album devait sortir bien plus tôt, et on a ensuite eu le temps. Les premières fois où l’on s’est vus, on avait mille possibilités en tête, et on a fait énormément de réunions pour définir comment on allait pouvoir imbriquer tout ça. Il y a quand même des impératifs obligatoires pour une pochette d’album, il faut mettre les crédits, les références, et au début on avait un système qui ne fonctionnait pas avec ces impératifs. On voulait mettre tous les crédits sur le deuxième album, mais ce n’était pas possible légalement, alors on a mis les crédits respectifs sur chaque album. Nekfeu voulait même à la base que l’Expansion sorte avant l’album, mais ça a changé plusieurs fois.

A : Et au niveau du style visuel ?

R : Sur ce point, le sous vide est vraiment en référence aux sachets lyophilisés. On voulait garder un côté un peu NASA, espace, et on s’est inspirés de représentations tirées de la cosmologie. Il devait même y avoir un côté plus photo à la base mais plus on avançait plus le côté abstrait, objet, de la pochette, plaisait plus à Ken. C’est pour ça que Ojoz n’a pas fait de photo dessus même si on a tout réfléchi ensemble depuis le début.

A : Il y a une ressemblance visuelle entre la pochette de Cyborg et Les Étoiles vagabondes. C’était voulu ?

R : Complètement. C’était une volonté de la part de Ken de faire quelque chose dans la continuité : quand on a commencé à réfléchir il me disait qu’il voulait vraiment que ça ressemble à Cyborg et pas à Feu, et c’est pour ça qu’il nous a rappelé. La vraie différence entre ces deux disques c’est qu’on a eu du temps pour le bosser. Il s’est alors dit qu’il fallait rebosser comme sur Cyborg mais avec plus de temps, et une idée de base plus définie depuis le début. Le sticker métallisé qu’on retrouve sur Cyborg et aussi Les Étoiles vagabondes on s’est dit dès le début qu’il fallait le garder, comme ça ça ferait un écho. On voulait même avoir les deux stickers sur le côté comme pour Cyborg mais finalement on a vu que c’était mieux comme c’est aujourd’hui.

A : Pourquoi avoir décidé de mettre sur les plateformes de streaming une photo de l’objet ?

R : Je vais répondre pour moi : c’est une esthétique que j’aime bien, ce visuel très brut, très frontal. En plus on peut faire ce qu’on veut aujourd’hui avec les pochettes, donc ça sort du portrait de l’artiste avec une jolie typo. On peut faire des choses complexes aujourd’hui, le public n’est pas bête, ça va l’interpeller. Mais surtout, Ken avait envie de faire comme ça : il était content de l’objet qu’on était en train de faire et il s’est dit que ça serait chaud de vraiment mettre l’objet en avant en tant que pochette. Moi j’ai dit banco [rires]. On s’est demandé à un moment s’il fallait le montrer ouvert ou fermé, les deux ensemble, ou séparément, et on en est arrivés à la conclusion qu’il fallait opter pour un affichage très frontal. C’est aussi pour ça qu’on a affiché la pochette fermée de Expansion sur Les Étoiles vagabondes ensuite. C’était plus fort visuellement et plus logique par rapport au premier album d’avoir la version fermée des deux.

A : C’est la première fois que tu as autant de marge de manoeuvre sur une pochette ?

R : C’est la première fois que je bosse avec un artiste qui met autant en avant sa pochette je pense. Mais la marge de manoeuvre est la même. Ken a autant travaillé dans les idées que moi, il n’y a pas un truc dont on ne discute pas. Si c’était juste mon travail je n’aurais pas fait pareil, c’est pour ça que je dis bien que l’artwork est fait par Nekfeu et moi. Je mets en image ses idées, ce n’est pas moi qui lui dit « On va faire ça pour son album ». Il sait très bien ce qu’il lui faut, je lui propose plusieurs trucs, et il me dit ensuite vers où aller.

A : Quelles idées tu as amenées sur cette pochette par exemple ?

R : Pour Cyborg, Ken était venu me voir pour avoir un côté physique, objet, sur son album. Pour Les Étoiles vagabondes on avait encore envie de faire un joli physique qui sortait de l’ordinaire, donc j’ai sorti mon plus beau dossier avec 100 références de packaging. Il y avait des choses transparentes, sous vide, des pochettes d’album, des sachets de nourriture, et on s’est dirigés vers deux trois pistes. Très vite il s’est dit qu’il fallait que ça ait l’air d’un sachet lyophilisé de nourriture.

A : Du coup c’était quoi les références principales de cette pochette ?

R : J’ai découvert le physique de l’album Age Of du musicien électronique Oneohtrix Point Never et ça m’a pas mal aiguillé sur le fait de mettre des couches, de la transparence, tout en rendant quelque chose de lisible, notamment sur le physique d’Expansion. Sinon les références allaient de Yeezus à des sachets lyophilisés de nourriture, il y avait aussi le coffret de l’album The 2nd Law de Muse, avec une matière qui captait la chaleur des objets et créait des formes quand on pose quelque chose dessus. On voulait faire un packaging un peu ouf comme ça, qui allait  faire un peu parler.

A : Il y a aussi un vrai travail sur les matières, entre le papier bulle, le sachet argenté sous vide…

R : Sur Les Étoiles vagabondes, on voulait rester sur l’idée de l’espace et du sachet lyophilisé. Pour Expansion, on voulait créer une altération de l’image. On a hésité entre du papier bulle ou du papier froissé mais c’était plus compliqué à trouver. Surtout il fallait que ça soit reproductible, et le fait main ce n’est pas possible pour Nekfeu. Quand tu fais 400 ou 300 pièces peut-être, mais quand tu dois en tirer 100 000 c’est impossible d’avoir un mec qui froisse le papier et emballe ensuite le truc [rires]. Mais à la base on voulait ça. On a essayé plein de trucs et finalement on a choisi le papier bulle. Universal nous a d’ailleurs beaucoup aidés à trouver les prestataires et à nous dire ce qui était possible ou non. C’est déjà assez fou qu’ils nous aient suivis là-dessus.

A : Ce n’est pas compliqué de mettre 100 000 disques sous vide ?

R : Si. [rires] C’est galère. L’usine qui a produit les disques, MPO, a carrément dû acheter une machine de sous vide pour le faire. Ils n’avaient pas la machine pour ça, et du coup ils en ont acheté une pour l’album de Nekfeu. J’espère qu’ils vont la réutiliser après… [rires]

A : Est-ce que Les Étoiles vagabondes est l’album le plus ambitieux que tu as fait ?

R : C’est le projet le plus différent ça c’est sûr. Ambitieux, sûrement aussi. Tout ce qui touche à Nekfeu, il y a forcément une visibilité énorme et donc plus de pression, tu te dis que tu ne dois pas te louper. Il y a de l’enjeu. Et après c’est sûr qu’avoir l’opportunité de sortir un album physique très graphique, porté sur l’objet, c’est une chance. Mais il ne faut pas le faire tout le temps, seulement quand ça a du sens. Sinon ça n’aura plus aucun intérêt.

« C’est la première fois que je bosse avec un artiste qui met autant en avant sa pochette je pense. »

V. Avenir de la pochette

 

A : La première fois qu’on s’était vus, on avait parlé de Peter Saville et de Yeezus. Je me souviens tu m’avais montré la première maquette de Yeezus. Ce qui m’avait marqué c’était le petit sticker rouge. Entre les stickers et la matière, on ressent les liens avec Peter Saville dans tes travaux.

R : Je ne m’en cache pas du tout, pour moi, c’est une référence, bien sûr qu’il y a des liens, j’adore son travail. Yeezus est un exemple formidable, il me fait marrer. Virgil Abloh a fait la direction artistique avec Kanye, il reprend une maquette jamais sortie de New Order. Est-ce que c’est du plagiat ou pas ? En réalité, je n’en sais rien et ça ne m’intéresse même pas comme débat. À la limite, elle serait sortie, pourquoi pas, mais dans tous les cas, la pochette défonce et quand elle est sortie, tout le monde voulait avoir son petit album Yeezus, transparent. Je l’ai acheté juste en physique pour ça. Cette démarche, je kiffe. Tu fais un truc un peu différent des autres pour que les gens se disent “Tiens, il va falloir se creuser un peu les méninges.” Mais Peter Saville est une référence parmi d’autres. Comme je t’ai dit, à mon avis, David Rudnick est dans la filiation et pousse les choses même encore plus loin. Après des trucs à la Yeezus, de bonnes idées comme celles-ci, tu en as eu plein. D’autres seront encore copiées ou encore honorées par des références. La limite entre l’hommage et  le plagiat est légère parfois.

A : Avec Les Étoiles vagabondes, le but était aussi d’avoir un bel objet à poser sur son étagère ?

R : Clairement. Le premier truc était d’avoir un objet en rayon qui interpelle et qui soit : cool, joli, intéressant. Par la suite, les gens qui veulent l’ouvrir ou pas, je trouve ça encore mieux. J’ai reçu des centaines de messages de personnes qui l’avaient acheté en deux exemplaires. C’est un honneur que les gens fassent ça au final.

A : Qu’est-ce que tu n’as pas encore fait sur les pochettes que tu aimerais un jour réaliser ? Là, avec Nekfeu vous êtes allés quand même assez loin.

R : Oui et non. C’est-à-dire que ça, on peut le refaire sur un autre projet mais différemment. Tu auras toujours un axe à trouver sur un autre projet mais différent. Après, aller plus loin c’est peut-être sortir du physique. On s’est posé pas mal de questions sur le physique. Peut-être que le prochain sera un hommage au digital.

A : Est-ce qu’avec la démocratisation du numérique tu ne regretterais pas la disparition de l’objet disque en tant que tel ? Plus on avance, plus on voit le livret disparaître peu à peu par exemple…

R : J’aime bien le physique mais je ne me dis pas tous les matins “Tiens, je vais aller voir à la Fnac ce qui est sorti.” Je vais acheter un physique que j’ai vu. L’exemple de Yeezus que j’ai donné ou celui de Oneohtrix Point Never, lui, je suis allé l’acheter juste pour le physique, je n’avais jamais écouté. J’ai seulement eu l’occasion de l’écouter une fois acheté. Le physique peut amener à faire ce genre de transition… Après, est-ce que je regrette le livret ? Non, à partir du moment qu’on invente des trucs sympas à côté. Dans le digital, il y a plein des choses à inventer, des livrets interactifs… Je me souviens, Kanye avait fait ça pour The Life Of Pablotu avais un site avec tous les crédits du disque. Il n’était pas du tout interactif, mais quand tu vois ça, tu peux imaginer des trucs fous. Je ne suis pas un fétichiste de l’objet, honnêtement.

A : C’est quoi pour toi l’avenir de la pochette ?

R : Arrêter de réfléchir une pochette comme une pochette, en se disant qu’il faut forcément qu’on voit l’artiste, le titre… L’avenir de la pochette est sans fin, sans limite. Avec les nouvelles technologies, le fait que dans le rap tu retrouves un public aussi large et récent, et partout en plus. PNL a fait des scores physiques invraisemblables. Ensuite, il faut que les gens aient de bonnes idées et qu’une envie de la part des acteurs de l’industrie se manifeste.

A : Il y a des choses que tu n’as pas encore faites pour une pochette mais que tu gardes en tête ?

R : Ouais bien sûr… Mais je ne vais pas donner mes idées… [rires] Et en vrai, je ne sais même pas si c’est réalisable… Mais non, il ne faut pas que je te le dise. [rires] Mais sincèrement, ça serait de faire des choses à contre-courant. En revanche, ça n’empêche pas que la pochette de Kobo ou Lord Esperanza, qui sont beaucoup plus terre-à-terre, me plaisent tout autant. Tu as encore beaucoup de choses à créer que ce soit dans la photo… Je ne vais pas faire à chaque fois pour une pochette un truc “bizarre”. Là, tu avais un public pour, et ça, ça demande énormément d’investissements.

A : La pochette est un format qui toi te plaît au fond ou tu t’es retrouvé à en faire plus par le hasard des choses ?

R : Je pense que ça vient du fait que j’aimais le rap. J’ai toujours aimé les arts visuels et c’est un truc un peu entre les deux. Si je me suis retrouvé à faire des pochettes, c’est un coup du hasard. Tu rencontres des personnes qui sont dedans, qui ont envie de bosser en ta compagnie, et en plus, ils cartonnent… Mais après, ça n’empêche pas de vouloir un jour réaliser des livres ou je ne sais pas, même travailler dans les jeux vidéo. Là, je fais quasiment que des pochettes. Quand j’avais moins de visibilité, je faisais beaucoup de catalogues, de livres… J’ai toujours aimé les beaux-livres. Si un jour je pouvais en faire un avec un mec qui défonce…

Vous pouvez retrouver le travail de Rægular sur son site internet ou sur Instagram.

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