Avec « Gut Genug », l’Allemagne exporte son spleen
L’Allemagne va mal. Longtemps vu comme le modèle du centrisme économique et politique qui « marche », le pays de Beckenbauer fait face aujourd’hui à une crise de grande ampleur. Recul des libertés, réarmement sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, extrême-droite aux portes du pouvoir. Même l’été, d’ordinaire trêve bienvenue pour souffler un peu, prolonge cette année l’enfer tant et plus : humiliation sportive, licenciements massifs, canicule meurtrière accueillie par l’indifférence cruelle des dirigeants. Pas si étonnant dans ce contexte de voir émerger un tube estival inhabituel, le morceau « Gut Genug » du groupe de producteurs hip-hop berlinois Kitschkrieg.
Le trio s’est fait connaître pour son travail avec le rappeur Trettmann. Ensemble, ils façonnent un son à part, reconnaissable dès les premières notes. Tout en restant fondamentalement hip-hop, leur dépouillement harmonique et certaines de leurs structures rythmiques lorgnent vers une forme de deep house feutrée, à la fois chaude et nostalgique. « Gut Genug » s’ouvre avec la voix de Rayan du groupe Blumengarten, qui promet à l’auditeur « tu es assez bien comme tu es ». Comme s’il activait quelque chose, ce mantra est alors pris dans un rouleau house, entre une ivresse qui monte et une angoisse prête à exploser. La rappeuse de Hambourg Shirin David surfe sans difficulté cette vague, relatant en quelques lignes les doutes qui l’ont conduite au sommet tout en restant elle-même.
Le succès viral du morceau a pris de court ses auteurs et largement dépassé les frontières de la patrie de Miroslav Klose. Le style de Kitschkrieg a pour lui un caractère simple et compréhensible pour un public mondial, en même temps qu’une singularité allemande voire est-allemande à même de le faire sortir du lot. Le refrain, galvanisant et surtout terriblement entêtant pour un auditeur germanophone, semble ainsi doté d’un exotisme charmant pour les auditeurs pas familiers de la langue de Gerd Müller. Peut-être que cette supplique mélancolique à s’aimer davantage transcende effectivement le langage, jusqu’à parler à une légende comme Skepta, qui remplace Shirin dans un remix du titre sorti récemment. Parce qu’il n’y a pas qu’en Allemagne que ça ne va pas.