SCH, au coeur du Vésuve
Interview

SCH, au coeur du Vésuve

Sur son troisième album JVLIVS, SCH revient à l’essence même de ce qui constitue son identité : celle d’un enfant des bords de la Méditerranée, entre noirceur et poésie de l’écriture. Rencontre au long cours.

et Photographies SCH : David Delaplace pour l’Abcdr du Son
Photographie Guilty : Katrina Music
Photographie Furax Barbarossa : Cebos Nalcakan

Un deuil, une renaissance. JVLIVS sort après un an et demi d’épreuves. Derrière la volonté d’en faire la B.O méditerranéenne d’un film de gangster (la violence, la classe, le père, l’ascension sociale, la mort, tout y est) il dessine une quête d’identité qui passe par un retour aux origines. Origines de sa musique : le rap, purement, Katrina Squad et ses productions. Origines existentielles : Marseille, Aubagne, les amis d’enfance, et plus largement, l’ancrage méditerranéen – les paysages de Palerme qui se fondent avec ceux de Marseille, les guitares mélancoliques du sud de l’Italie – jusqu’au choix de l’écriture romaine pour son prénom. Autant de revirements artistiques qui ont poussé l’Abcdr à rencontrer SCH pour une longue interview, où le galérien sorti des ténèbres d’A7 et le parvenu grisé mais  nostalgique d’Anarchie et de Deo Favente ont laissé place à un homme toujours aussi torturé, mais plus confiant dans sa musique et dans l’avenir que lui promet JVLIVS.

I. Reprendre son terrain

Abcdr du Son : Ton nouvel album démarre avec le morceau “VNTM” sur lequel tu répètes plusieurs fois vouloir « reprendre ton rrain-té. » C’est lié à ton changement de label, la création de ta propre structure, ton retour avec Katrina Squad ? De l’extérieur, on a vraiment l’impression d’une rupture et d’un nouveau départ avec ce disque.

SCH : Totalement. J’étais encore chez Braabus Musique, je suis aujourd’hui encore en litige avec eux et ça m’a empêché de sortir de la musique pendant un petit moment. La situation est en train de se résoudre mais c’est vrai que je n’avais pas particulièrement envie d’évoquer ces histoires sur mes réseaux : parler de tout ça n’aurait fait que ternir l’image de la musique, et ça aurait gâché la magie. Du coup j’ai créé un label pour voler de mes propres ailes et faire ce que j’avais envie. J’avais une vrai vraie volonté de reprendre mon terrain, d’autant plus qu’un an et demi dans le rap, ça équivaut à dix années. C’est réel, vu le niveau de la consommation musicale actuelle. Voilà pourquoi je parle énormément de récupérer mon terrain sur ce disque. J’ai laissé pas mal de mes gosses dans le rap faire ce qu’ils avaient envie pendant un certain laps de temps, il fallait que je revienne au charbon. [Sourire] C’est de bonne guerre évidemment, je dis ça sans aucune animosité. On fait du rap, on rigole.

A : On a senti qu’il y avait quand même une certaine forme de pression pour toi avec ce retour. D’autant plus que ton arrivée chez Rec.118 a été quand même annoncée de la même manière qu’un Lebron James aux Lakers…

S : [Rires] On l’a un peu orchestré comme ça c’est vrai. C’était un grand renversement dans ma carrière, et il fallait que je change toute ma formule. Au niveau de la musique, je suis retourné travailler avec Katrina Squad, tandis que pour l’image j’ai changé les personnes avec qui je travaillais sur mes clips et mes pochettes. Surtout, c’est moi qui me suis enregistré, j’ai fait l’album tout seul, accompagné de Guilty en tant que directeur artistique. J’en avais besoin en fait. Mais je n’ai pas du tout l’impression de m’être égaré sur mes deux albums précédents, puisqu’ils ont permis à JVLIVS d’être ce qu’il est aujourd’hui. J’avais besoin d’aller voir certaines choses, d’être déçu par d’autres, pour réaliser qu’au final, ce qui marche le mieux, c’est Guilty et moi, et que ce que je sais faire avec le plus de facilité c’est du rap. Et ça m’a fait du bien, puisque je ne me suis jamais autant senti en confiance avec ce nouvel album depuis A7.

A : Justement, tu n’avais pas A7 dans un coin de la tête sur les deux projets précédents ?

S : Je l’aurai toujours, c’est inévitable. C’est le projet de mon enfance et de ma jeunesse que je n’oublierai jamais, et je suis content qu’il fasse partie de la discographie d’énormément de monde. Mais je ne le prendrai jamais comme une malédiction, du genre premier album classique qui m’a crispé le reste de ma carrière. C’est uniquement pour les puristes que A7 restera indépassable. La plupart des auditeurs aiment plutôt prendre en maturité et grandir avec l’artiste qu’ils aiment. Là j’ai la même sensation que celle que j’avais avant de sortir A7 : celle d’avoir fait avant tout de la musique qui me parle vraiment à moi. Beaucoup plus que d’autres choses.

A : Comment JVLIVS a-t-il été construit ? De l’extérieur on a le sentiment qu’il y a eu une réelle envie de faire un vrai album, là où A7 restait une mixtape.

S : Guilty et moi on a vraiment réfléchi à ça au moment de faire le disque. Et tout le concept est né de longues discussions entre lui et moi. En fait, ce que j’adore avec Guilty, c’est qu’il est capable de me voir sous plusieurs angles : comme un ami – donc comme Julien Schwarzer – mais aussi comme un amateur de ma musique – donc comme SCH.  Et un jour, il m’a dit : “Tu sais, Julien, ce que les gens aiment chez toi, c’est le côté cinématographique, les images que tu amènes, et comment tu arrives à les retranscrire en musique. Je pense qu’il faudrait jouer cette carte-là à fond sur ton disque et aller vers une patte très cinéma, presque B.O de film.” C’est à partir de là qu’on a trouvé le fil conducteur de l’album et qu’on s’est vraiment mis à constamment penser « fil rouge. » On a réfléchi à l’ordre des morceaux, fait attention à ce qu’ils s’enchaînent bien dans leur musicalité, placé les interludes aux bons endroits… Globalement on a en fait voulu revenir à l’essence des albums de rap des années 1990.

A : JVLIVS c’est un album qui raconte une histoire selon toi ?

S : Sur la version physique au dos de la jaquette, il y a écrit “Tome 1 : Absolu. » C’est le premier tome d’une trilogie JVLIVS. C’est un disque construit dans la continuité, dans le but de raconter une histoire, celle d’un jeune qui sort d’une pharmacie et veut finir plus loin. Il y aura par exemple un pré-JVLIVS peut être, quelque chose qui se passera avant le propos de ce disque… En fait on a vraiment eu la volonté le brouiller les pistes là-dessus, même à la sortie du disque. Au niveau des images, les clips se suivent mais ont été postés de manière achronologique par rapport au court-métrage pour brouiller les pistes par exemple. Les gens comprendront plus tard.

II. Entre fiction et réalité 

A : En plus de raconter une histoire, tu as ancré ton album dans une vraie ambiance cinématographique et imagée. Cet aspect on le retrouve notamment dans ton écriture : dans “Tokarev” par exemple, quand tu parles d’un “te-tré capuché au phone sur le trottoir en face du Starbucks” on a direct le Starbucks de l’avenue de la République à Marseille en tête [le premier à avoir été installé, et aussi le plus connu NDLR] quand on connaît la ville.

S : C’est l’image de quelqu’un qui a quelque chose à se reprocher et qui est sur une grande avenue avec beaucoup de monde. Il porte une capuche pour que les gens qu’il a trahi ne le reconnaissent pas, puis “deux mecs casqués, c’est pas les Daft Punk”, ça veut dire ce que ça veut dire. [Sourire] C’est très visuel effectivement et je m’inscris beaucoup dans cette école en termes d’écriture. Chaque son pourrait être un clip dans la tête de quelqu’un et c’est le but recherché. Aujourd’hui on est dans une industrie où clipper dix-sept titres revient très cher – ce n’est pas forcément rentable et on est quand même là pour gagner nos vies – donc j’essaye de faire en sorte que chaque auditeur puisse se faire son propre clip dans sa tête en écoutant mes morceaux.

A : Tu as beaucoup poussé ce curseur sur ce disque, en mettant des interludes parlés. C’est presque un film qu’on écoute pour le coup…

S : On a pris la doublure française d’Al Pacino, José Luccioni, pour faire un clin d’oeil. Et c’est Furax Barbarossa qui a écrit les interludes narratives, un artiste de Toulouse dont j’ai été bercé par la musique. « Croisade » , « Ça m’fait pas marrer » tous ses grands morceaux. Pour moi c’est un grand lyriciste, qui n’a pas eu l’exposition qu’il méritait. Ce n’est pas forcément ce qu’il cherchait d’ailleurs, mais ce n’était que rendre à César ce qui est à César que de lui faire écrire ces interludes. Je pense que c’était bien d’aller dans l’underground, de chercher des artistes qui ne sont pas connus si ce n’est par une petite fraction des auditeurs de rap. On a expliqué à Furax la direction qu’on voulait prendre, quelque chose entre Marseille et la mafia, et on a laissé faire son imagination. Quand j’ai vu qu’il faisait dire au narrateur “peuchère” dès l’intro, j’ai vu qu’il avait compris. Je me suis dit “Ah, c’est une caillera, il est trop fort ! » [Rires]

A : Le SCH que l’on entend sur JVLIVS, c’est Julien, un personnage, ou un peu des deux ?

S : Julius c’est moi, Julien. Mais s’il n’y avait pas de SCH là dedans, j’aurais changé de blase et je me serais appelé Julius. Je n’ai pas de problèmes avec ma schizophrénie hein, je sais bien différencier Julien et SCH et les ranger chacun dans leurs cases. [Rires] Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup plus de Julien dans JVLIVS qu’il n’y en avait dans un album comme Anarchie. J’ai commencé à un peu faire ce pas-là dans Deo Favente avec des morceaux très intimistes comme « La Nuit » et là c’est un parti-pris assumé. Je suis beaucoup plus personnel dans ce que je dis. Je pense à un morceau comme « J’t’en Prie » par exemple.

A : Tu parles de schizophrénie. Quand tu es SCH, tu deviens quelqu’un d’autre ?

S : SCH, c’est juste une partie obscure de moi que je n’ai pas besoin de montrer quand je vais au centre commercial m’acheter des habits. [Sourire] Cette partie obscure m’a poussé à faire certaines choses pas terribles dans ma vie, mais elle m’a aussi donné l’envie de faire de la fiction trash. Surtout, ça permet d’extérioriser plein de trucs enfouis, que je n’exprime pas au quotidien, parce que je suis de ces tempéraments « cocotte-minute » qui ne disent jamais ce qui ne va pas. La musique, ça coûte moins cher qu’un psy et ça baise moins la santé que de fumer du shit. [Sourire]

A: Globalement, on a l’impression que tu as romancé, amplifié, certaines expériences de ta jeunesse, pour mieux en parler en profondeur. Tu vois un lien entre certaines expériences ou valeurs propres à la mafia dans la fiction et à la petite délinquance des quartiers dans la réalité ?

S : Je trouve que la fiction est souvent moins forte que la réalité. La réalité des quartiers est même beaucoup plus violente que celle de la fiction en général, et à Marseille on est bien placés pour le savoir. Après je sais qu’il arrive des dingueries à Paris, mais c’est peut être moins médiatisé pour la bonne et simple raison que c’est une capitale et qu’il y a une image à tenir. Chez nous, la frontière entre la vie et la mort, elle est super… fine. Je veux dire par là que ça peut vraiment aller très vite : des mecs sont morts pour un T-max, parce qu’il venait de sortir. C’est compliqué. Il y a quand même un réel lien entre les grosses mafias qui existent encore aujourd’hui et la petite délinquance dans les quartiers : les seconds sont les bras armés des premiers, tout simplement.

« C’est important pour moi de retourner dans les endroits où je n’avais rien, d’être avec des gens qui sont fiers de voir ce que je suis devenu. »

III. Marseille et sa production

A: On commençait à parler de Marseille. JVLIVS est peut-être le disque qui en parle le plus.

S : Je voulais me réancrer dans mon univers qui est Marseille, Aubagne. J’ai grandi dans la banlieue proche de Marseille, et aujourd’hui que j’ai plus de temps, je suis de retour là-bas avec mes potes d’enfance. Certains ne m’avaient pas vu depuis trois ans, parce que j’avais décidé d’accorder mon temps libre à ma mère, même s’ils me manquaient beaucoup. Là ça fait un an et demi que je suis revenu, on se raconte le temps perdu, et ça nous fait vraiment du bien. Je pense même que je les apprécie plus que si je ne les avais jamais quittés. Ces discussions ont d’ailleurs pu influencer l’écriture de l’album : elles m’ont remémoré des choses que j’avais oubliées, des souvenirs de quand on était gosses, des conneries qu’on a pu faire, des moments difficiles passés à plusieurs. Quand on a perdu des potes dans des accidents de voiture, dans des dingueries… Ce retour aux essences, aux endroits où je vais, où je suis resté, où j’aime être, c’est ce qui fait que l’album est autant identifié « Marseille ». J’aime beaucoup Paris aussi, mais je suis fondamentalement marseillais. Et j’aimerais que les gens qui ne me connaissent pas comprennent que je suis de Marseille.

A : On a l’impression en écoutant l’album, de se balader dans Marseille. Au début du disque, tu es dans les quartiers les plus populaires. [SCH a passé plusieurs années à Kalliste dans le quinzième arrondissement, NDLR] Tu te retrouves après la première interlude dans les avenues riches, tu vas ensuite au cimetière Saint-Pierre pendant un morceau, avant d’aller au front de mer sur la fin de l’album. C’était voulu ?

S : Oui, c’est une petite balade. Et surtout, les changements d’ambiance sont parfois abrupts. Marseille a cette caractéristique propre à elle qui est que la surface est souvent plaisante, mais parfois, à une rue près, tu dépasses une sorte de frontière invisible et tu passes du côté obscur. Du coup, sur mon album, il y a des morceaux très clairs comme « Le code » qui sont une bouffée d’oxygène dans l’album et qui en même temps sont très tristes. Ça pourrait être ça, le truc paradoxal que tu trouves à Marseille.

A : Il y a d’ailleurs un clin d’oeil à la scène musicale marseillaise, avec l’apparition de KOFS [rappeur et acteur dans le film Chouf de Karim Dridi NDLR] dans le clip de “Otto”…

S : [Sourire] KOFS pour moi, en cinéma ou en musique, il est cohérent dans ce qu’il propose. Et c’est ça que j’aime chez lui. Il ne va pas faire un film où il est coiffeur, et un clip où il est narco-trafiquant. Tu ne peux pas dissocier la partie image et la partie musique de KOFS et c’est pour ça que j’ai voulu faire quelque chose avec lui. C’était aussi pour rendre à Marseille ce qui lui appartient. Parce qu’en fait je trouve que Marseille s’éparpille dans la généralité de sa musique. Et mettre KOFS en avant, c’était lui rendre sa cohérence.

A : En quoi Marseille manque de cohérence ?

S : Marseille ça reste brouillon, il y a peu de projets vraiment bien structurés, ça manque de force. De fil rouge. Et je dénigre aucun artiste en disant ça, parce que je m’entends bien avec presque tous les artistes de Marseille, sauf ceux que je ne connais pas et que je ne demande qu’à connaître. Mais ça manque de projets construits comme a pu faire IAM par le passé. Ça manque terriblement de structures, et c’est dommage parce que sur la scène marseillaise, il y a de grandes choses à faire : le problème c’est que personne ne se sort les doigts du cul pour faire bouger les choses. Ça peut donner envie à certains que je le dise ! En tout cas, c’est une envie personnelle.

A : En termes de structure, il y a quand même OnlyPro, la Savine…

S : Oui bien sûr, je ne te parle pas de maison de disque, je te parle vraiment de projets de mise en avant de la scène marseillaise. Je pense à Fianso par exemple qui fait 93 Empire, c’est cool ! C’est beau pour la musique et pour la scène neuf-trois. Ça serait chouette « 13 Empire »… Mais cela arrivera sans tarder, par la force des choses.

A : Tu nous disais que cet album était un retour aux sources pour toi à Marseille. Mais est-ce qu’avec le succès tu peux encore vraiment sillonner la ville ?

S : Je vais être sincère : je ne peux pas me faire Saint-Fé’ [Rue Saint Férréol, principale rue commerçante du centre ville, NDLR] pendant les soldes. Aujourd’hui ce n’est plus la même ville que j’apprécie. Quand j’étais jeune j’allais à Saint-Fé pendant les soldes, aujourd’hui je vais plus faire la calanque du Sugiton en bateau. C’est une autre manière d’apprécier la ville, et je me dis que quand j’étais gosse j’ai plus perdu du temps à aller faire Saint Fé’ qu’à visiter la ville. En vrai, les jeunes de Marseille ne connaissent rien de leur ville. C’est réel. C’est la course au fric, parce qu’ils n’ont pas compris que la vraie course c’est celle contre le temps. Et tant qu’ils ne comprendront pas ça ils n’iront malheureusement pas à Sugiton…

A : Quand tu n’as pas d’argent à la base c’est compliqué de penser de cette manière…

S : Oui, j’ai de la chance d’avoir réussi à en avoir pour arriver à cette conclusion. C’est clair que si j’étais toujours dans la galère dans laquelle j’ai grandi je serais toujours dans la course au fric. Mais je ne cours plus après ça. C’est beaucoup plus sain dans les rapports que tu as avec les gens, dans ta manière de vivre, de voir les choses… À l’inverse, il y a une autre partie de moi qui reste attachée à ma vie d’avant. Il y a un truc de bon dans la chienneté. Je passe toutes mes soirées devant l’alimentation, avec tous les mecs avec qui j’ai grandi – et ils n’ont pas tous réussi – car je suis bien dans ça. C’est vraiment un mood qui me correspond : je suis bien quand il se passe des dingueries, parce que j’ai tout simplement grandi là-dedans.

A : C’est pour ça que tu dis « Je pourrais m’enfuir, quitter la zone, mais la vérité c’est que je l’aime à mort ? »

S : Oui je l’aime à mort. Les gens te disent parfois « Tu as de l’argent, quitte-le ce merdier ! » Mais j’ai grandi dans ça, je suis amouraché de ça, tu veux que je fasse quoi ? Je vais m’acheter une maison avec deux trois brebis à la campagne ? Pour écrire quoi après ? C’est important pour moi de retourner dans les endroits où je n’avais rien avant, d’être avec des gens qui n’ont rien et qui sont juste fiers de voir ce que je suis devenu et qui aiment passer du temps avec moi comme moi j’aime passer du temps avec eux. On n’est pas dans une relation malsaine avec mes potes d’enfance et c’est ça qui est bien. C’est la raison pour laquelle je dis dans “Bénéfice” que le paradis serait triste sans mes reufs. C’est archi-paradoxal, c’est chelou, mais je pense que l’enfer avec ses reufs serait moins triste que le paradis tout seul. Est-ce qu’il vaut mieux être en enfer avec ses reufs ou au paradis tout seul ? Je ne sais pas. C’est une question que je me pose. [Silence]

A : C’est important pour toi de garder un pied dans le terrain ?

S : Je le dis dans un morceau : on a tout fait pour partir, mais aujourd’hui que j’en ai les moyens j’ai besoin d’y être un minimum. Mais je ne vais pas m’inventer de vie non plus, je suis parti, attention. Je peux me lever, ouvrir les volets, et regarder les arbres. Mais le soir je suis là-bas, parce que ça me fait du bien. Je ne peux pas avoir la vie d’un autre.

« Quand je suis seul je ne pense pas à quel temps il va faire demain : je pense à mon père. »

IV. De Julius à Julien

A : L’Italie est très présente sur le disque. Tu parles du Vésuve, tu cites Naples, la musique est très méditerranéenne. D’où est-ce que ça te vient ?

S : Quand j’étais gosse, tous les voyages que j’ai fait avec l’école étaient en Italie. J’ai fait Rome, la Sicile, le Vésuve, l’Etna, ça m’a bercé toute ma jeunesse. Je n’ai fait que partir en Italie et dans l’éducation qu’on nous donne à l’école on nous parle très peu des pays africains – chose que je trouve relativement déplorable – pour nous parler uniquement de l’histoire de la France et de Christophe Colomb qui a découvert l’Amérique. C’est aussi un petit peu à cause de ça que je me suis construit sous l’influence de ce pays. Le disque est super méditerranéen et c’est aujourd’hui l’essence-même de qui je suis : quand je vais m’acheter des vêtements, je pars à Milan. Je me suis pris les séries Gomorra et Suburradans la gueule, ainsi que des vieux films comme La Trahison de Gotti… Ce n’est pas forcément tourné en Italie mais c’est hyper connoté par rapport au pays. J’ai été bercé par ça, surtout que mon père écoutait beaucoup de variété italienne, Umberto Tozzi, Toto Cutugno, et toutes ces choses-là, donc ça m’a forcément influencé. Ce n’est pas pour rien que j’ai voulu mettre en avant un artiste comme Sfera Ebbasta qui aujourd’hui arrache tout. Et je suis d’ailleurs un peu fier d’avoir été précurseur de ça. En Italie il y a un vrai vivier musical, un lifestyle qu’on n’a pas nous… C’est super différent de la France. Quoique quand tu vis à Marseille tu te rends compte que ça ne l’est pas tant que ça !

A : JuL disait être lui aussi très intéressé par le neomelodico, la musique populaire du sud de l’Italie. Pourtant c’est une musique parfois mal comprise

S : C’est grandiose. Il y a une musicalité dans leurs tonalités de voix que l’on n’a pas nous. C’est comme les américains : je pense qu’ils chantent avec une ou deux octaves de plus ou de moins que nous, ce qui fait que forcément ça passe mieux quand c’est américain. C’est juste une question de tonalité. Si on avait la même tonalité qu’eux peut être que ça agirait différemment sur les cerveaux d’un Américain quand il écoute du rap français. Mais l’Italie ça déchire.

A : C’est intéressant que ce pays-là t’ait particulièrement marqué alors que ton père était d’origine allemande. Tu n’a jamais creusé cette partie de toi ?

S : Ça fait partie de ma vie, mon nom de famille c’est Schwarzer – ça veut d’ailleurs dire « Être noir » – mais je n’ai pas connu mon grand-père. Mon père ne faisait jamais vraiment allusion à l’Allemagne, parfois il parlait allemand mais je ne comprenais rien, j’étais trop petit. Je l’entendais crier des insultes en allemand quand je rentrais trop tard à la maison. [Sourire] Mais il ne m’a jamais rendu ouf avec l’Allemagne, il a plutôt fait ça avec l’Italie. Peut-être que pour lui ce n’était pas forcément des bons souvenirs : il est descendu avec mon grand-père pendant la guerre, je comprends qu’il n’avait pas envie de parler de cette période à la maison.

A : Ton père qui est d’ailleurs un personnage essentiel de ton album.

S : Sa figure reste un des fils rouges de l’album oui. C’est l’influence de ma vie. Ce n’était pas un super-héros mais c’est mon premier modèle. Je pense qu’on est tous fascinés par nos parents, sauf qu’on se rend souvent compte de la fascination qu’on a pour une personne quand on la perd. Pour ma part, c’est ce qui m’est arrivé. C’est la personne qui m’aura à tout jamais marqué et inspiré indélébilement. Et il reviendra sur tous mes projets. Quand je suis seul, dans une pièce, je ne pense pas à quel temps il va faire demain : je pense à mon père. Je suis quelqu’un d’assez torturé, je pense beaucoup et je me pose énormément de questions de base. Quand je te dis ça je pense à un artiste comme Jacques Brel, qui était super torturé, et je me range de son côté sur ce point. J’aime beaucoup me poser et réfléchir en contemplant quelque chose comme font les riches. Ma mère me dit des fois « Arrête de penser, tu penses trop. » [Sourire] Mais ça m’aide à écrire.

A : C’est pour cette raison que tu t’es fait tatouer le nom de ton père sur la main ?

S : C’est surtout pour ne pas oublier en fait. Avec tout ce que je pense, Alzheimer me prendra tôt ou tard et au moins je n’oublierai pas son nom quand je regarderai ma main… [Sourire] L’homme et son cerveau c’est une machine de guerre, mais le jour où il déraille tu n’as plus rien. C’est notre pensée qui nous guide. Le jour où tu n’as plus ça, tu ne sers plus à rien…

A : C’est quelque chose qui te fait peur ?

S : La folie, bien sûr, oui. « La folie me prendra » je le dis souvent dans mes textes d’ailleurs. Quelqu’un qui te dit « J’ai peur de rien » ce sont des conneries. J’ai peur de la mort, j’ai peur de devenir fou avant l’heure parce que je réfléchis trop… Mais ça angoisse tout le monde je pense, il faut juste se faire à l’idée que ça arrivera. À un moment de l’album, je dis :« Le ciel s’éclaire avec ou sans toi. » Tous les grands hommes de ce monde n’ont pas empêché le soleil de se lever le lendemain de leur mort. Personne n’est vraiment vénérable et personne n’empêchera la vie de suivre son cours. C’est plus une affirmation que du questionnement d’ailleurs : je me dis simplement que quand je crèverai, le soleil se lèvera, pendant six mois on parlera de moi et ensuite on m’oubliera. C’est une réalité.

A : Ninho semble aussi t’avoir compris là-dessus quand il dit sur votre featuring « La mort m’a rappelé qu’elle met tout le monde d’accord ».

S : On s’est bien trouvé avec Ninho pour ça, et je suis content du thème abordé avec lui sur ce morceau. Ce n’est pas un banger comme Ninho sait bien les faire, je ne voulais pas me ranger dans la case de tout ce qu’il a pu faire sur divers projets, et ça a été une bonne manière de l’intégrer au propos du disque. Ça fait un moment que je connais Ninho, et on a beaucoup discuté avant de faire ce morceau. On parlait d’anciens événements qui sont arrivés dans nos vies respectives, et ça s’est infusé dans le morceau. Je suis vraiment partisan de l’humain avant le musical dans les featurings en général, ça se ressent quand c’est business.

« Le premier truc qui me rend fou dans le rap : les gens qui ne comprennent pas ce que tu dis. »

A : On a l’impression que tu as aussi digéré l’ascension sociale sur ce disque, que tu avais envie de montrer la vanité de la richesse. Dès A7, tu disais « Ils ont compris que la caille c’était rien sans l’time » mais là tu en parles encore plus, avec « Skydweller » ou « le temps se fout du prix de ma Rolex et de mes souliers Fendi ».

S : C’est réel. Le temps nous tue à petit feu et on en perd énormément à se lamenter sur notre sort ou à exhiber la richesse que l’on engendre. Le seul moteur, la seule vraie monnaie de ce monde, c’est le temps : on fait tout pour en gagner quand on est sur la fin, mais on en perd énormément tant que l’on ne s’en rend pas compte. C’est la course contre le temps, ce n’est pas la course contre l’euro, c’est faux ça. Aujourd’hui j’ai de l’argent et je réalise que c’est de temps que je manque. Alors qu’hier, sans argent, je n’en serais jamais venu à me poser cette question. C’est bien d’avoir un peu d’argent pour se rendre compte que la vraie course c’est celle contre le temps.

A : Tu as perdu du temps étant plus jeune ?

S : Oui j’en ai perdu à mort. J’ai passé ma vie sur un banc, je foutais rien : un flash, une bouteille de Cristalline, on refaisait le monde et on perdait du temps… J’aurais pu faire tellement de choses mieux que ça. Je ne dis pas que le rap c’est pas bien attention. Ce n’est pas le meilleur des univers une fois que tu es dedans, mais ce n’est pas le pire. Et puis on réussit nos vies donc on ne va pas trop se plaindre. Comme le disait Alkpote dans une interview : « Si j’avais pu concentrer toute mon énergie dans autre chose que du rap, j’aurais aussi fait des grandes choses. » C’est réel. J’ai perdu énormément de temps avec mon père, j’ai perdu énormément de temps avec ma mère, avec des potes, des gens que j’estimais… on perd tous du temps. On est en train d’en perdre là. [Rires] Mais c’est pas forcément mal non plus.

A : D’ailleurs tu dis à un moment « J’aurais été bon en tout mais j’aimais trop l’été. » Qu’est-ce que ça veut dire ?

S : Je voulais partir en vacances, il fallait que je fasse du fric, du coup je n’allais pas à l’école et j’essayais de faire de l’argent par tous les moyens possibles. Mais j’aurais été bon en tout. Le problème c’est je voulais partir en vacances avec les potes au soleil, parce que j’aimais trop l’été… C’est aussi pour ça que je dis sur « Ciel Rouge », « Me laissez pas voir le printemps si c’est pour mourir en été. » Je ne veux pas vivre quand le soleil pointe son nez, pour mourir quand il est là. Faites-moi mourir en hiver, quand il fait pas beau, un jour de pluie. Je regretterais pas ! [Sourire]

A : Tu as fait un morceau dans lequel tu te présentes comme un « incompris ». C’est vraiment ce que tu ressens ?

S : Ça, c’est à cause de Twitter. [Rires] Je ne me trouve pas du tout sous-côté : je me trouve plutôt incompris. Dans le sens où je pense avoir fait des grands morceaux qui n’ont pas été considérés en tant que tel. Dans ma discographie, mes deux morceaux préférés sont « Quand on était mômes » et « Essuie tes larmes » et ce sont des morceaux qui n’ont pas forcément été relevés. C’est là-dessus que je me considère plus comme incompris. Je suis fier de « Champs Élysées », mais ce n’est pas ce qui exploite le mieux mon potentiel je trouve. J’ai juste l’impression de ne pas être considéré à ma juste valeur par certains, mais Dieu merci je sais qu’il y en a qui le font.

A : C’est à cause de ça que tu expliques assez souvent tes textes sur le site Genius ?

S : À mort ! Le problème c’est que j’ai un petit problème d’articulation quand je rappe, et j’en suis conscient. Mais il y a des gens qui ont aussi des problèmes de vocabulaire quand ils écoutent. [Rires] Aujourd’hui je fais tout pour que Genius ait mes textes un peu avant la sortie de mes morceaux, avec mes annotations, parce qu’à mes débuts je n’avais jamais pris le temps d’aller sur le site, et j’ai finalement remarqué qu’il y avait des mecs qui écrivaient vraiment des dingueries. Je n’ai pas corrigé les anciens morceaux mais sur cet album je veux vraiment que tous les textes soient exactement ceux que j’ai écrits parce que la frontière est tellement fine entre une phase dingue que tu as écrite et un mec qui analyse ça de manière complètement à côté de la plaque… C’est le premier truc qui me rend fou dans le rap : les gens qui ne comprennent pas ce que tu dis. Du coup tu peux passer d’une punchline archi philo à un truc hyper teubé.

A : Le fait d’avoir fait un album très cadré, très lisible tant dans l’image que la musique, c’était aussi pour que tu sois plus compréhensible ?

S : Techniquement, j’ai essayé d’être le plus audible au niveau de l’articulation en tout cas. Mais c’est toujours un challenge pour moi. J’ai des placements assez spécifiques sur certains morceaux et je mets au défi pas mal de gens d’essayer d’être audibles sur des phases où je ne le suis pas trop. Après ça reste un challenge perpétuel : parfois tu as des multi-syllabiques qui s’enchaînent et je ne suis pas un ingénieur Tetris qui prend des mots au hasard pour les coller. Sur cet album, par exemple, au niveau de l’articulation, je me suis fait chier pendant trois mois à rapper mes textes avec un stylo dans la bouche, ensuite trois mois à les rapper devant une bougie sans l’éteindre pour le souffle… J’ai eu des problèmes de santé au niveau des poumons et les premiers mois où je rentrais à nouveau en cabine ont été super fatigants. Mais quand je vois le résultat, je me dis que ça valait le coup.

A : C’est un album sophistiqué dans ton interprétation ?

S : J’essaie en tout cas. D’ailleurs ça me rappelle un truc que j’aime faire : c’est aller sur YouTube et marquer « parodie SCH » en recherche. Ça ne ressemble jamais exactement à ce que je fais. Putain, y’en a pas un qui arrive à faire du S. Clairement, ça, c’est un truc qui me fait bander ! [Rires]

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2 commentaires

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  • Boricien,

    Putain Manue tu m’as donné envie d’écouter SCH, j’ignore comment tu procèdes mais tu y arrives ! Je ne voulais pas mais je vais écouter Julius. Bravo tu peux être fière de toi 🙂

  • Nathan,

    Les gars, l’interview est super mais gâchée par quelques fautes d’ortho ou de syntaxe, c’est dommage !