Sam’s, aux frontières du réel
Interview

Sam’s, aux frontières du réel

Passé par le cinéma, l’écriture, Validé et les galères, Sam’s revient avec son deuxième album Inspiré d’Histoire(s) Vraie(s). Un disque personnel et réfléchi qu’il nous raconte.

Photographies : Brice Bossavie

Pendant longtemps, il aura été un homme de l’ombre. Et puis, en 2020, Sam’s explose aux yeux du grand public en tant que rappeur, mais pas dans son propre rôle. C’est dans le costume de Mastar, antagoniste de la série Validé de Canal+, que Moussa Mansaly prend la lumière, lui qui jusque-là menait une carrière fructueuse dans le cinéma et dans la musique en restant parfois à l’écart des projecteurs. Avec Inspiré d’histoire(s) vraie(s), deuxième album du rappeur, celui qui signait jusque-là des tubes pour les autres, prend finalement le rôle du personnage principal de sa propre musique. Une prise de pouvoir aussi personnelle qu’artistique, comme le prouve le fil rouge de l’album – le cinéma – et les moments  d’impudeur d’un disque qui navigue entre exigence des rimes et grands moments de sensibilité. Avec Inspiré(s) d’histoire(s) vraie(s), Sam’s montre finalement qui il est : un touche-à-tout qui aura pris son temps avant d’affirmer sa vision, celle d’un amoureux du rap aujourd’hui prêt à se raconter dans un album fleuve qui respire la sincérité. De quoi nous donner envie de nous poser un moment pour discuter avec le Bordelais, qui aura prouvé le temps d’une rencontre dans un bar parisien que sa gamberge et ses questionnements servent aussi son art. Dans le cinéma, mais aussi dans la musique.

Abcdr du Son : Ton nouvel album arrive aujourd’hui alors que tu as été exposé au très grand public après la première saison de Validé l’année dernière. On aurait pu penser que tu allais enchaîner très vite après avec un album pour surfer là-dessus. Pourquoi avoir attendu ?

Sam’s : Validé, quand ça m’expose aux yeux du grand public, ça m’expose en tant que personnage de Mastar dans la série. Je ne voulais pas m’enfermer et faire un « album de Mastar » dans la mesure où ce que je fais en tant que Sam’s raconte plein d’autres choses, et je me suis dit que je préférais prendre le temps pour bien que les gens comprennent qu’il y a Mastar et il y a Sam’s. Certains ont vu qu’il y avait une opportunité que je n’ai pas prise mais au contraire. Je pars du principe que ne suis pas dans cette urgence, j’ai aussi d’autres choses à côté. Je ne me suis pas dit : « Tu as cette exposition, c’est là que tu vas faire le buzz, tu vas vendre plus. » Je m’en fous moi. J’ai eu la chance d’avoir été très exposé avec la série, des gens m’ont découvert grâce à ça mais je me suis dit que j’allais plutôt prendre le temps de faire un projet.

A : Tu avais envie de revenir à de la musique en solo ?

S : Oui ! Le cinéma avait pris le dessus en termes d’exposition, et ça me tenait à coeur de rétablir la balance en utilisant l’exposition que j’ai pu avoir grâce à Validé et au cinéma pour la mettre aussi sur ma musique.

A : On sent que tu as voulu vraiment faire un album avec une direction artistique, un fil rouge, à travers le cinéma. Comment est-ce que cette idée t’est venue ?

S : J’ai été en studio non stop à enregistrer pendant deux ans, j’avais une centaine de morceaux. Si j’avais voulu, j’aurais pu sortir des albums tous les mois. Mais quand je réfléchissais, je me disais que les albums qui m’ont le plus marqué sont ceux qui racontent quelque chose, qui ont un fil rouge, un concept ou un univers. Et vu que je suis dans le cinéma et la musique, c’était évident pour moi qu’il fallait que je fasse quelque chose qui mélange ces deux univers.

A : Comment tu as fait pour garder ce fil rouge ?

S : Je réfléchissais beaucoup sur ce que je faisais et je me faisais des tracklistings en me disant : « Ok, mais ça raconte quoi ? » Par exemple, pendant le confinement, quand Validé et La Vie scolaire sortent, je fais un son un peu marrant qui s’appelle « Mec de mon bâtiment ». Ce n’est pas ce que je fais d’habitude mais le morceau prend. Et là je me dis : « Putain, merde. Je fais quoi maintenant ? Je fais que des trucs comme ça ? Est-ce que c’est ce que je veux vraiment faire ? » Et finalement, je me suis dit que j’allais faire un album où je montre plein de facettes de ma musique. Je réfléchissais, je murissais le truc. Tu pars d’une idée, tu écris plein de trucs et tu te demandes comment tu veux raconter ton histoire, est-ce que c’est intéressant ou pas… Au final j’ai muri cet album comme un film.

« Comme je le dis souvent, je fais du rap de vie. Je raconte ce que je suis, ce que je peux voir. »

A : Qu’est-ce que tu voulais raconter avec Inspiré d’histoire(s) vraie(s) ?

S : Tout ce par quoi j’ai pu passer, tout ce qui m’arrive en ce moment et en faire une synthèse, tout en restant vrai. Et raconter à travers tout ce qui m’est arrivé comment j’ai pu évoluer dans ma musicalité.

A : Tu avais envie de raconter des choses vraies, réelles ?

S : Comme je le dis souvent, je fais du rap de vie. Je raconte ce que je suis, ce que je peux voir. Mais sur cet album, je voulais sortir de ce truc trop sérieux de la chose. Je me suis rendu compte à travers le cinéma que tu peux raconter des choses dures, vraies, tout en faisant rêver les gens. Je voulais aussi ce côté entertainment. Quand tu écoutes de la musique tu t’évades, même si tu peux raconter des choses dures. L’important c’est comment tu racontes les choses. Si ça te permet de t’évader, de sortir de ta vie de tous les jours, c’est ça que je voulais faire ressortir à travers ma musique.

A : C’est un peu quelque chose que l’on retrouve dans les films de Grand Corps Malade dans lesquels tu as tourné. Ça parle de sujets sérieux mais il y a de la légèreté.

S : Exactement. Quand tu regardes Patients, c’est un truc super dur. Mais il y a quand même un message d’espoir et il y a de la vie. Comme pour La Vie scolaire. Et c’est super inspirant. Donc pour ma musique, je ne voulais pas faire quelque chose de trop plombant non plus. J’aimais bien ce fil rouge avec cette voix off qui te parle de plonger dans mon esprit, entre réalité et fiction, fantasmes… C’est un peu notre quotidien. Même pour le morceau avec Grand Corps Malade, « J’y pense j’oublie », c’est un rappel qu’on vit des choses dures. Mais sur le morceau juste après on va danser, on va kicker. Le plaisir d’un rappeur c’est que les gens écoutent ce que tu fais et qu’ils soient divertis par ce que tu fais. C’est comme quand tu écris un livre où quand tu fais un film. C’est la fonction première de l’art et c’est ce qu’il ne faut jamais oublier. Donc quand je fais l’album, le but c’est aussi que les gens voyagent ou dansent, se posent pour réfléchir. C’est ma fonction première quand je rentre en cabine.

A : Si on reste sur l’idée de fiction et de réalité, dans ce que tu racontes sur cet album, tout a l’air très réel. Tu n’as pas l’air d’exagérer ou d’amplifier des choses.

S : Je suis dans un recul où je ne peux pas te dire que j’ai fait des choses que je n’ai pas faites. Mais c’est vrai que dire que j’ai vendu des kilos ou que j’ai tué des gens… [il réfléchit] Je ne dis pas que c’est quelque chose que je n’aime pas. Si ça reste dans l’entertainment c’est cool. Les Cainris savent très bien le faire, ils sont dans leur personnage, mais ils te le disent, c’est dans le cadre du divertissement. Mais quand c’est fait dans une intention de raconter la réalité, pour moi c’est de l’auto-balance.

Sur le dernier morceau de l’album « Le Fond de la classe », on sent justement que tu as envie de montrer de la sincérité.

S : Dans « Le Fond de la classe », c’est comme si j’étais… [il réfléchit] Au début de l’album, c’est comme si j’étais sur un plateau de tournage. Tu entends « action » et un clap au début du premier morceau et tu rentres dans ma tête. Et tu ne sais plus si tu es dans ma tête, dans la réalité, dans un flashback. « Le Fond de la classe », c’est comme si c’était le moment où, bam, c’est moi. Tu te retrouves face à moi. Je te raconte tout. Et à la fin du morceau, poum, tu entends « magnifique, coupez. » Et là je me dis : « Putain, je me suis vraiment livré sur tout l’album, où j’étais dans un rêve ? ». Tu vois ce truc ambigu ? C’est exactement ça. Ce morceau, c’est une prod de Céhashi. Et je te jure, cette prod, j’ai dû la garder un an de côté. Des fois je l’écoutais des soirs entiers, sans écrire. Inconsciemment, tout ce qu’il fallait pour le morceau, je l’avais. Des fois Céhashi me demandait des nouvelles et je lui disais de ne pas s’inquiéter. Le jour où j’allais commencer une phase, ça allait dérouler. Et quand je commençais à écrire dessus, je m’arrêtais exprès. Je prenais plaisir à prendre mon temps pour ce morceau. Parce qu’au moment où je prends la prod, il se passe plein de choses dans ma vie. C’est pour ça que le morceau fait sept minutes. C’est un morceau que j’ai écrit au fil du temps, mais je savais inconsciemment qu’il allait ressembler à ça.

A : Est-ce que tu es d’accord si on te dit que tu as fait un album assez triste et mélancolique ?

S : Oui. Mais j’ai mis la forme pour qu’on ne le sente pas tout de suite. Mais je suis d’accord avec toi, il y a beaucoup de morceaux dans cet esprit, comme celui avec Grand Corps Malade, « Tellement de failles », ou l’outro… C’est vrai que les thèmes sont assez froids et mélancoliques. Mais la forme est différente. Mais c’est vrai.

A : La mélancolie ça a toujours été quelque chose qui te suit dans ta musique non ?

S : Je vois ce que tu veux dire. Dans la vie de tous les jours quand tu me vois, je suis souriant. Je ne suis pas dans le pleurnichage. Et c’est vrai qu’inconsciemment, quand je suis dans ma musique, je me retrouve moi et je peux peut-être parler de choses que les gens ne sont pas censés savoir. Alors que quand je suis chez moi, mes réflexions, mes démons, personne ne les voit. Et les mettre en musique est une manière pour moi d’extérioriser ça et de montrer un autre visage.

A : Il y a d’ailleurs un mot que tu prononces sur ton album et qu’on entend pas beaucoup dans le rap c’est « dépression ». Le fait de dire clairement dans un morceau que tu étais en dépression, c’est quelque chose d’assez peu habituel.

S : C’est super tabou parce que dans le rap français, il y a toujours ce côté où l’on veut montrer qu’on est des bonhommes, des cailleras. « On en a chié mais au fond on est des Rambos. » Mais autour de moi j’ai vu énormément d’artistes, que ce soit des acteurs, des rappeurs, des beatmakers, en dépression. J’en ai vu un paquet. Et quand je dis un paquet, tu n’as même pas idée du nombre d’artistes que j’ai vu dépressifs. Parce qu’ils étaient enfermés entre le fait de montrer tous les jours que tout va bien et une réalité qui les dépassait des fois. Comme beaucoup avaient peur d’être eux-mêmes, ça se ressentait dans leur musique. Un mec qui te chante tout le temps des choses où il dit que c’est cool, c’est la fête, il se dit que s’il se met à raconter qu’il est un peu fragile, les gens ne vont pas comprendre. Pareil pour le mec qui dit qu’il est une caillera. Du coup les mecs n’osent pas et ils rentrent dans un cercle vicieux. Surtout aujourd’hui avec les réseaux sociaux, le buzz. On ne s’en rend pas compte mais quand tu vois sur Twitter des gens qui se font insulter, c’est marrant deux secondes mais mets-toi dans la tête du mec. C’est super dur. Et c’est pour ça que je n’avais pas de gêne à en parler sur mon album. Quand tu es aligné avec toi-même et que tu sais d’où tu viens, qui tu es, tu n’as pas trop de problème à dire que tu as été en dépression. Je n’ai pas eu de problème à écrire sur un morceau que j’étais nominé aux Césars, sauf qu’en même temps, je perds mon père, j’ai des problèmes avec mon ancien label, des trucs où quand tu rentres chez toi tu te dis « nique sa mère un peu. » Et les gens ne s’en rendent pas compte de l’extérieur parce que dans la vie de tous les jours tu es là « oui, ok c’est cool ! » Le fait de le dire et de l’assumer, pour moi c’est plus être un bonhomme.

A : Cette thématique de la dépression tu la mets d’ailleurs dans un interlude avec un extrait des Soprano.

S : Les Soprano, pour moi, c’est un classique de chez classique. Et ce qui m’intéresse c’est qu’on découvre le personnage de Tony Soprano à travers sa psy. Il fait des dingueries, c’est un mec costaud, il veut même au début ne pas dire qu’il va chez la psy parce que c’est mal vu dans la mafia. Mais quand il se livre, tu sens qu’il a une fragilité. Et pour moi ça le rend encore plus charismatique. Je voulais justement mettre ce passage car la psy dit : « êtes-vous dépressif ? » Elle lui pose la question. Et le fait de lui poser la question c’est peut-être là où il réfléchit le plus au sujet. Le sujet de la dépression on ne l’aborde pas souvent. Et j’avais envie de dire : « et toi, c’est comment ? Moi, c’est comment ? Même toi qui écoutes mon album ? » Si j’écoute un album et j’entends ça, je me dis qu’on peut peut-être un peu poser les armes et en parler.

« Le sujet de la dépression on ne l’aborde pas souvent. Et j’avais envie de dire : « Toi, c’est comment ? Moi, c’est comment ? » »

A : Sur cet album tu parles aussi de ton quartier, des violences policières sur « Pour quelques dollars de plus ». C’était important pour toi de traiter ce sujet ?

S : C’est plus la confrontation des uniformes que je voulais évoquer. C’est marrant parce que je suis récemment redescendu à Bordeaux et j’ai vu un mec de mon quartier qui est devenu presque chef de la BAC. On se voit, on se connaît, donc c’est cool, au-delà de l’uniforme. Et je pense que tous les problèmes qu’il y a, c’est à cause de ça : un keuf, l’uniforme qu’il a, il représente une autorité. Cette autorité qu’il représente, ils ont des règles et des codes qu’on leur dicte, c’est-à-dire tolérance zéro, etc. Et pour un mec de cité, c’est comme s’il avait aussi un uniforme. Tu es au quartier, tu as des codes, c’est régi par des lois. Et quand ces gens se rencontrent, c’est l’uniforme qui joue. Une fois qu’on leur a dit : « Ces mecs qui sont habillés comme ça, ils sont comme ça, il y a ça, on les contrôle comme ça » et bien les mecs de cité font la même chose. Et c’est là où ça se prend la tête. Je me suis posé la question en voyant Abdoulaye Kanté qui parlait. Dans ma tête, avant de le juger, je me suis dit : « C’est quand même fou d’être un mec de cité, de la diaspora africaine et d’être keuf. » Tu fais comment ? Comment tu te sens ? Parce que tu fais ton travail. Mais en même temps comment ça se passe ? Et c’est de là où je suis parti.

A : Sur l’album tu parles du fait de quitter ou pas ton quartier, de t’extraire de ta condition sans te renier. C’est important pour toi de ne pas totalement oublier d’où tu viens ?

S : Non, il ne faut pas s’oublier. C’est pour ça que j’ai cette facilité à rentrer au quartier. Je peux aller dans n’importe quel quartier, je suis à la cool. Et au contraire, si je peux être une source de motivation tout en étant encore là-bas, c’est cool. Sauf que malheureusement, que ce soit dans les médias, dans la musique ou dans la fiction, le monde urbain, la rue, le quartier, c’est sujet de fantasmes. Il y a toujours ce truc de crédibilité de « je viens de la cité. » C’est vrai que quand tu viens de la cité et que tu réussis, il y a quelque chose de fort, parce que tu viens d’un endroit où ce n’était pas facile. Mais la dérive de ça c’est qu’on peut rentrer dans un truc où c’est cool d’avoir vécu des choses dures. Mais c’est seulement « cool » aux yeux des gens quand tu réussis. Parce qu’il y a des gens qui vivent des choses dures et qui ne réussissent pas… C’est pour ça que je dis sur l’album que quitter le quartier n’est pas de la lâcheté. Limite, au contraire, il faut que ce soit des modèles de réussite. Aux États-Unis, culturellement, ils ont cette différence. Quand tu es dans le ghetto, que tu as vécu la merde et que tu t’en sors, tu le montres. C’est une fierté. Pour que les mecs du ghetto se disent : « Je vais faire de l’argent comme lui et je vais me sortir moi et ma famille du ghetto comme lui. » Et souvent malheureusement, j’ai entendu en France quand un gars s’en sortait qu’on disait qu’il avait changé. Et j’avais envie de leur dire : « Mais encore heureux qu’il a changé. » Au moins il s’en est sorti.

A : Ton album tourne autour de la fiction, de la réalité, tu joues des rôles au cinéma. Est-ce quand tu fais de la musique en tant que Sam’s tu joues un rôle ou c’est vraiment Moussa ?

S : Sam’s, c’est le subconscient de Moussa qui prend forme. Et qui va de temps en temps s’amuser à endosser des rôles. Mais tous ces rôles sont une partie de moi-même. Et même des fois il peut se permettre de jouer des rôles qui ne sont pas moi-même. Mais c’est vrai que cet album est très intimiste. Il y a de la fiction mais ça parle de ma vie. C’est pour ça qu’il y a le mot « inspiré » dans le titre de l’album. Souvent, quand tu regardes un film et qu’on te dit que c’est inspiré d’histoires vraies, la trame n’est pas exactement la vérité. Il y aura des codes cinématographiques pour sublimer l’histoire. Donc ça peut être dans la musique, ça peut être dans une phase ou un concept de morceau. Et c’est ça qui est intéressant. Je peux te raconter les choses que j’ai vraiment faites et te dire simplement :« Ok, j’ai vraiment fait ça. » Mais je trouve ça moins intéressant que de brouiller les pistes et faire que l’auditeur se dise : « Il l’a vraiment fait ou c’est la partie où justement c’est de la fiction ? » C’est bien de laisser des zones d’ombres.

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