Raphaël Malkin : « Rud Lion, l’un des derniers pirates de France »
Interview

Raphaël Malkin : « Rud Lion, l’un des derniers pirates de France »

Avec la participation de Bax

Côté pile : un sens certain de la musique, du charisme à revendre, une grande capacité à fédérer. Côté face : l’incapacité à gérer sa colère, sa frustration et ses penchants autodestructeurs. Marc Gillas alias Rud Lion a été, entre autres, musicien pour Tonton David et Alain Bashung, figure des sound systems parisiens, manager d’Expression Direkt. Et il aurait bien pu devenir quelqu’un qui compte dans la musique française pendant plusieurs décennies, mais ses démons ne lui en ont jamais vraiment laissé la chance. C’est cette vie intense, chaotique et courte que raconte Raphaël Malkin dans son livre Le Rugissant, paru en septembre dernier aux éditions Marchialy. Un récit impressionnant de détails, fruit d’un travail de longue haleine, pour éclairer la trajectoire brinquebalante d’un personnage méconnu qui continue, vingt ans après sa mort, de hanter ceux qui l’ont côtoyé.


Abcdr : Peux-tu nous raconter ton parcours et nous parler de l’environnement dans lequel tu as grandi ? 

Raphaël Malkin : Je suis parisien pure souche. J’ai grandi dans le dix-huitième arrondissement, mais je suis incapable de dire si le fait d’avoir vécu dans une terre de rap comme celle-ci m’a influencé dès le départ. Je suis tombé dans le rap quand j’avais une dizaine d’années comme beaucoup de monde de ma génération, mais davantage dans le côté US que français. Ma porte d’entrée, ç’a été l’album posthume de Notorious B.I.G., Born Again. Je l’ai acheté à onze ans à la FNAC de la Gare Saint-Lazare… Je te passe les détails de l’épiphanie, comme des milliers de gens peuvent en avoir dans ces cas-là. Pendant toute mon adolescence je me suis construit une culture et une mythologie américaine. J’ai grandi avec Biggie, avec Mobb Deep, avec Boot Camp Clik. J’ai rattrapé mes classiques du rap français vraiment très tard, aux alentours de la vingtaine. Par exemple, je découvre Ideal J à cette période-là.

A : Comment te lances-tu dans le journalisme ?

M : J’ai fait Sciences Po à Paris puis une école de journalisme. J’ai vécu une année à New York quand j’avais vingt ans, à Bombay aussi. En 2009, j’ai co-créé un magazine culturel qui s’appelait Snatch, qui est devenu mensuel au bout d’un certain temps et qui a existé jusqu’en 2015. Pour mes collègues et moi c’était à l’époque le moyen de satisfaire des envies de grands reportages. Parallèlement à mon intérêt pour le rap, j’ai une passion pour le journalisme au long cours et les récits d’aventure. Pour des types comme Gay Talese, Joseph Mitchell, David Grann, Tom Wolfe aussi, dans une moindre mesure… Ce sont eux qui ont forgé ma façon de voir le journalisme. Snatch m’a permis de faire des papiers sur la musique, des papiers sur des bandits et de voyager partout dans le monde. Depuis 2015, je travaille pour le magazine Society. Je suis un peu devenu le spécialiste des États-Unis dans la rédaction. Je fais des allers-retours presque tous les mois et j’écris sur plein de sujets différents, qui peuvent aller des inégalités raciales aux grands récits politiques, en passant par les créateurs de mode par exemple. J’ai vécu un an aux États-Unis en tant que correspondant, je suis rentré en novembre dernier. Je vivais dans la baie de San Francisco. J’ai donc fini d’éditer le bouquin sur Rud Lion depuis la Californie.

A : Tu es né en 1987, donc tu es au début de la trentaine. Pourtant, tu t’es un peu spécialisé dans une période que tu es trop jeune pour avoir vécu pleinement : les années 1990. Ton premier livre, Music Sounds Better With You, parlait ainsi de la French Touch, le second est une biographie de Rud Lion, mort en 1999. Est-ce que tu as une fascination particulière pour cette période ? 

M : Je ne sais pas si on peut parler de fascination, mais j’ai un grand intérêt pour le passé et notamment pour la seconde moitié du 20e siècle. Pour moi, les années 1990, c’était la dernière époque où le champ des possibles était immense, où la spontanéité érigée en règle de fonctionnement pouvait mener à quelque-chose. J’ai l’impression que le rap de cette période et l’histoire de Rud Lion en sont les parfaites illustrations. Bien sûr avec Internet on peut faire plein de choses, mais à l’époque il y avait un esprit très débrouillard et défricheur qui selon moi est mort à la fin des années 1990. Peut-être qu’aujourd’hui ça renaît en quelque sorte avec l’utralibéralisation des réseaux sociaux et notamment avec l’usage qu’en font les artistes. Mais ce côté très artisanal de l’époque me fascine. Je trouve ça impressionnant ce que des mecs comme Rud Lion ont pu faire avec leur seule passion en bandoulière.

A : Maintenant que ton second livre est sorti, quel regard jettes-tu sur ton premier bouquin, Music Sounds Better With You ? 

M : C’était un exercice un peu particulier. Je n’ai jamais été un grand fan de musique électronique. Dans ma vie il y a toujours eu le rap, américain surtout, et très loin derrière les autres gens musicaux. Je prends beaucoup plus de plaisir à bouger la tête chez moi sur « Shook Ones » qu’à aller en club. Mais pour Music Sounds Better With You , l’occasion a fait le larron. J’avais écrit un très long papier pour la sortie du film Eden en 2014 [NDLR : Eden, de Mia Hansen-Løve, s’inspire du parcours de Sven Løve, frère de la réalisatrice et figure des débuts de la French Touch]. J’avais vraiment réuni beaucoup de matière restée inexploitée pour l’article et je me suis dit qu’il était dommage d’en rester là. J’ai décidé d’en faire un livre, j’ai proposé l’idée à une maison d’édition, Le Mot et le reste, qui a immédiatement été partante. J’étais plus intéressé par l’histoire qui pouvait être racontée que par le sujet de base. Ce livre m’a servi de modèle pour la suite. La méthode est la même que pour Le Rugissant : j’ai mené de très longues interviews pour le réaliser, l’écriture est nerveuse, les événements sont traités de manière chronologique. Mais je le trouve bardé de défauts dans l’écriture, j’aurais pu aller plus loin dans l’enquête et je n’ai pas trouvé satisfaisant le travail d’édition fourni par Le Mot et le reste. J’avais fait le choix de m’éloigner de la musique pour raconter la vie des protagonistes et eux ont décidé de recentrer sur la musique. Au final, le bouquin se tient quand même et la réception a été plutôt bonne, mais si ça n’avait tenu qu’à moi j’aurais essayé d’élargir le sujet.

A : Pour en venir au Rugissant, comment as-tu découvert le personnage de Rud Lion ? 

M : Ça date de l’époque de Snatch. J’ai rencontré plusieurs personnes du rap et de la musique électronique et le nom de Rud Lion revenait souvent. Tout le monde avait une anecdote à raconter sur lui. Je me souviens notamment que Philippe Zdar m’a parlé quelques fois de lui. Il avait l’air d’être haut en couleur, un peu bigger than life. Par déformation professionnelle, j’ai commencé à m’intéresser à lui. C’est le genre de personnages qui me passionne depuis toujours, dans la musique ou ailleurs : les éminences grises, les auras fortes. Je me suis rendu compte qu’il y avait peu d’informations sur Internet, à part de brefs articles de forums, quelques vidéos un peu foireuses. Et aussi la vidéo simili-biographique postée par son frère Yannis sur YouTube. Tout ça m’intriguait beaucoup. J’ai grandi près des puces de Clignancourt, je suis un habitué de ce coin : près de là-bas, il y a une fresque représentant Rud Lion avec un singe sur l’épaule. Quand j’ai réalisé ça, j’ai été encore plus interpellé. J’ai gardé tout ça dans un coin de ma tête pendant très longtemps, en me disant qu’il y avait forcément quelque chose à écrire sur ce type-là. Jusque là, je n’en avais parlé à personne. Et puis il s’est passé deux choses : un jour où je n’avais pas grand-chose à faire au bureau j’ai écrit un message à Weedy d’Expression Direkt, un peu comme on lance une bouteille à la mer. Je lui ai dit que je voudrais écrire sur Rud Lion, mais que je n’avais pas de matière et que j’aimerais lui en parler. Entre le moment où j’ai écrit ce mail et le jour où on s’est rencontrés, il s’est écoulé un an. Je suis allé le voir à la sortie d’une école de piano où il prenait des cours et il m’a sorti quelques anecdotes qui m’ont définitivement convaincu qu’il fallait faire quelque chose. Le deuxième élément déclencheur, c’est Papalu : on s’est parfois croisés, on a des amis en commun, on a bossé sur des projets éditoriaux à l’époque de Snatch. Je ne sais plus exactement comment, mais j’ai fini par comprendre que Lucien avait grandi avec Rud Lion. Je lui ai envoyé un mail et il m’a répondu dans la minute : « Putain c’est ouf, j’en parlais avec ma meuf hier. » En quelques lignes, il m’a dit qu’il fallait à tout prix faire quelque chose. Mais je l’ai eu au téléphone peu après et il m’a dit : « Fais-le, mais moi je ne parle pas des morts et je ne te parlerai donc pas de lui. » Je me suis donc lancé à partir de là. J’ai commencé à recenser un maximum de personnes qui auraient pu croiser Rud Lion en me basant sur ce que j’avais trouvé sur Internet et sur les quelques prénoms que m’avait donnés Lucien. J’ai aussi fait une interview plus formelle de Weedy puis des autres membres d’Expression Direkt, en me disant que ça allait me donner un premier éventail de pistes à explorer : recueillir leur histoire, leurs souvenirs, leurs points de vue sur Marc mais aussi récolter d’autres noms pour aller plus loin. Tout ça, c’était au début de l’été 2017.

 

« Rud Lion, c’est le genre de personnages qui me passionne depuis toujours, dans la musique ou ailleurs : les éminences grises, les auras fortes »

A : C’est donc ce fil que tu as commencé à tirer pour aboutir aux quatre-vingt-dix entretiens que tu as menés pour réaliser le bouquin.

M : C’est ça. Quelqu’un me parlait de quelqu’un d’autre qui me parlait d’une troisième personne, et ainsi de suite. À chaque fois que je finissais un entretien, je savais que j’avais deux autres personnes à contacter derrière. Il y a eu deux moments assez forts dans cette série d’entretiens : le premier, c’est quand j’ai interviewé les mecs d’Expression Direkt tous ensemble. C’était à la fin de la tournée L’Âge d’or du rap français. Je suis allé à Brest pour les retrouver et je les ai interviewés à la terrasse de mon hôtel. Ça a duré une heure et demi, ils se sont retrouvés en retard pour leur concert, ils ont dû prendre des douches en catastrophe dans ma chambre. [Rires] Ils m’ont indiqué plein de personnes à contacter, des gens dont je n’avais pour la plupart jamais entendu parler. La deuxième rencontre très forte, c’est celle avec Doudou Masta. Il pensait depuis assez longtemps à faire quelque chose sur Rud Lion, mais il ne savait pas quoi. Il a accepté de m’aider de bon cœur et m’a ouvert des portes que je n’aurais jamais pu ouvrir sans lui. J’ai ainsi pu parler à de vieux amis d’enfance et à des compagnons de cellule de Marc, des personnes qui n’auraient jamais voulu parler si Doudou n’avait pas fait l’intermédiaire.

A : Dans d’autres interviews tu as parlé de Rud Lion comme d’un personnage « solaire ». Qu’entends-tu par ce terme ?

M : Je m’attarde dans le livre sur sa part d’ombre, sur le fait qu’il était très redouté et qu’il n’hésitait pas à dépasser les bornes – très souvent pour de mauvaises raisons. Mais c’est aussi quelqu’un qui a un sens de l’inspiration extraordinaire et du génie créatif. Il savait également attirer les gens autour de lui et donner envie de se mettre dans sa roue. Il avait quelque chose de puissant dans sa personnalité, de fascinant. On avait envie de participer à ses aventures. C’est en cela que je dis de lui qu’il est solaire : il ramenait les gens, il les charriait derrière lui. Ce côté fédérateur, il ne faut pas l’oublier ou le faire passer après toute sa noirceur. Ce sont deux côtés qui fonctionnent ensemble et qui, quand on regarde sa vie, se valent. Ce n’est pas que mon avis, c’est aussi celui de tous ceux qui l’ont aimé et qui ne se voilent pas la face à son propos. Ces gens, quand on ne parle que de son côté solaire diront « attention, c’est aussi quelqu’un à qui il arrivait de ne pas être bon. » Et quand on mettra en avant sa noirceur ils diront « mais c’était aussi quelqu’un qui a réussi à mener des projets à bien car il savait rassembler. » Et là, on parle autant de la compilation Ghetto Youth Progress en 1994 que des balbutiements de la Mafia K’1 Fry. Je me suis d’ailleurs retrouvé par hasard en interview avec Kery James et la première chose qu’il m’a dite quand j’ai évoqué Rud Lion c’est : « Quand on bossait avec lui, c’était extraordinaire. Ça a lancé quelque chose.« 

A : En parlant de noirceur, différents épisodes assez sordides ont émaillé la vie de Rud Lion. Il y a notamment une condamnation pour viols collectifs avec les Requins Vicieux à la fin des années 1980. Comment fait-on pour dépasser ce genre de faits d’armes scabreux ? À aucun moment tu ne t’es dit que ce n’était pas justifié de raconter la vie d’un gars qui avait de telles casseroles ? 

M : Il y a une trajectoire romanesque dans sa vie : artistiquement, Rud Lion a vraiment compté à un moment, il a créé des choses. Ça se superpose au fait que c’est quelqu’un qui voulait aller tellement vite qu’il a fini par exploser. Si ce n’avait été qu’un bandit qui s’était fait plomber parce que mêlé à des embrouilles, ça n’aurait pas été justifié d’écrire un bouquin sur lui. Là, la légitimité du livre est due au fait qu’il y a d’un côté une puissante créativité et de l’autre une personnalité borderline. Des mecs qui sont de simples bandits, il y en a plein. Mais Marc a participé au développement d’une musique. Il a, à un moment, incarné ce qui est devenu un phénomène culturel majeur en France. À partir de là, pour moi ça rendait légitime d’écrire sur lui. C’est également ce qui a convaincu l’éditeur. L’histoire avec les Requins est effectivement compliquée. Mais c’est aussi quelqu’un qui est capable de donner énormément d’amour, de se montrer assez vulnérable sur le plan sentimental, de s’ouvrir. C’est notamment le cas à la toute fin de sa vie, quand il est avec Juliette. Il a des relations assez ambivalentes avec les filles, ça dépend de sa situation dans la vie. Comme tout en fait : il ricoche systématiquement entre le très bon et le très mauvais.

A : Est-ce qu’il y a des informations que tu as récoltées dont tu ne t’es pas servi, que tu as préféré censurer ? 

M : Je n’ai rien censuré à proprement parler. Mais je n’ai pas utilisé certaines histoires d’algarades, d’échanges de coups, de coups de feu parce qu’il y en avait vraiment à la pelle. Tout le monde en avait une à raconter. Et il ne s’agissait pas de faire un catalogue de bastons et de ne montrer qu’une facette du personnage. Il a donc fallu faire du tri et je considère qu’en racontant ces embrouilles avec parcimonie, on comprend très bien qui il est. Ce n’était pas nécessaire d’en faire des pages et des pages. C’était une question d’équilibre, pour avoir un propos nuancé mais aussi pour ne pas alourdir le texte. Il y a d’autres choses qui n’ont pas été utilisées, plus graves, car on en dit déjà assez dans le livre et ça ne me paraissait pas utile de remuer la merde pour rien.

A : Étant données certaines anecdotes et certaines allusions, ton enquête a dû inquiéter certaines personnes j’imagine.

M : Inquiéter, non… La démarche en a fait tiquer certains. Des personnes ont essayé de m’avertir, en me disant qu’il pouvait m’arriver deux ou trois bricoles sur le chemin.

A : Quand tu dis qu’on t’a averti, c’est pour te mettre un coup de pression ou juste pour te dire de te méfier ?

M : Non, vraiment pour me dire de faire attention à moi, d’être prudent. Ce que je comprends très bien, ça reste un sujet sensible. J’ai peut-être eu de la chance, mais en tout cas je n’ai pas eu de menaces.

A : Tu parles très en détail de sa dernière soirée et de son meurtre. La description est très précise. Quelle est la place de l’extrapolation dans ce chapitre ? 

M : Il y a peut-être une part d’extrapolation sur les sentiments qui pouvaient animer Marc à ce moment. Là j’ai fait un effort d’imagination. Mais sur les faits, j’ai une très gros source, un mec qui aurait dû être là mais finalement ne l’a pas été et à qui on a tout raconté en détail. J’ai essayé de tout vérifier derrière et je pense que dans l’ensemble c’est très fidèle à la réalité. Je n’ai pas eu accès au dossier pour la simple et bonne raison que la version que possédait la famille a été perdue dans un déménagement. Idem pour la version de l’avocat de la famille, elle a été perdue dans le déménagement de son cabinet. L’avocat des personnes qui ont été accusées et blanchies pour le meurtre a arrêté de me répondre au bout de plusieurs appels. Le parquet a refusé de me communiquer le dossier pour une raison simple : comme il n’y a pas eu de condamnation, les accusés bénéficient de la protection de la vie privée.

A : Y a-t’il des choses qui t’ont surpris dans son parcours ? 

M : Je trouve ça étonnant que Marc se soit trouvé dans les parages à chaque moment important que vit le rap à une certaine époque. Il est là à l’époque du Bataclan, à l’époque des sound systems, quand La Haine sort, quand NTM commence à se faire un nom, quand « Mon esprit part en c… » arrive… Il est tout le temps dans le coin ! En plus à une période décisive dans l’histoire du rap français. Et en même temps, il rate le train à chaque fois, plein de gens réussissent mais pas lui. Il est incapable de concrétiser parce qu’il a une personnalité qui fait que d’autres choses l’attirent. Et ses coups de sang ne sont pas ceux de tout le monde : il décide de tirer sur la porte du Bataclan parce qu’on ne le laisse pas rentrer, de fracasser la gueule de gens qui ne lui reviennent pas en studio.

A : Tu parles de lui comme d’un homme de l’ombre, comme d’une éminence grise.

M : Oui, il me fait penser à un creative director à l’américaine, un mec qui donne de grandes directions artistiques. Ça s’ajoute à un sens très aigu de la musique : il sait jouer du piano, il a appris tout seul, en total autodidacte. Il sait où la musique doit aller et il arrive à transmettre ses idées aux gens qui sont avec lui en studio.

A : Il y a clairement une contradiction entre ce rôle d’éminence grise, qui a priori nécessité beaucoup d’abnégation, et l’égoïsme qu’il affiche très régulièrement.

M : Complètement ! Mais Rud Lion n’est que contradictions. Ça marche pour plein de choses, comme par exemple pour son ambition à devenir quelqu’un dans la musique et son incapacité à y parvenir du fait de coups de sang. Ça marche pour le fait de déclarer sa flamme à des femmes mais d’être très dur avec elles. D’être un homme de confiance pour certaines personnes et d’en trahir d’autres, ou quand il décide d’adhérer à la philosophie rasta et que derrière il fait n’importe quoi. C’est ça en permanence, il ricoche. C’est ce qui fait son intérêt, son humanité. Les anecdotes se succèdent et le lecteur finit par comprendre qui est Rud Lion. Et quand il ferme le bouquin, il n’est certainement pas surpris de comment les choses se sont terminées. L’idée ce n’était pas d’empiler les détails mais de donner les clés pour comprendre le destin de Marc.

 

« Quand il lance Ghetto Youth Progress il a l’impression que le monde est à lui »

A : Tu parles d’un monde que je connaissais peu et qui est assez fascinant, celui des sound systems parisiens. Ça ne t’a pas donné envie d’écrire un bouquin sur cette scène-là ?

M : Franchement j’ai envie d’arrêter d’écrire sur la musique, mais ça aurait pu. C’est un monde à part entière qui recèle de mille et un personnages fantastiques. C’est aussi ce qui fait le sel de Paris ce genre de scène, on gagnerait à la mettre en exergue. Tout y est encore à défricher.

A : Pour toi, c’est quoi sa période la plus heureuse ? 

M : Quand il lance Ghetto Youth Progress il a l’impression que le monde est à lui. Il pense certainement avoir réalisé un tour de force, parce qu’il fait ça en indépendant. Rassembler autant d’artistes, cela n’avait jamais été fait à cette époque-là en France. Il signale très clairement qu’à partir de ce moment tout est possible : dans le communiqué de presse qui accompagne l’album, il est question de conquête de Paris et de conquête de la France. S’il s’était tenu à carreau, s’il avait eu plus de rigueur et de discipline dans le pan musical de sa carrière, tout était effectivement possible. Jusqu’aujourd’hui. C’est vraiment l’histoire d’un énorme gâchis.

A : Je vois deux grands absents dans cette histoire : le premier c’est Doudou Masta. Tu le remercies pour son aide à la fin du livre mais il n’est pas mentionné dans le récit. Pourquoi ? 

M : Ce sont les aléas de ce genre de travail, quelqu’un peut te donner une masse d’informations énorme mais les moments qui le concernent ne sont pas si importants et ne méritent pas forcément qu’on s’y attarde.

A : Deuxième personne absente, Melaaz. J’avais lu qu’à l’époque où elle travaillait avec Philippe Zdar sur son album elle était en couple avec Rud Lion.

M : Je l’ai eue au téléphone, elle est même venue à une séance de dédicaces à Vitry. Elle a lu le livre, il lui a beaucoup plu. Je n’en ai pas parlé parce que j’avais déjà suffisamment d’éléments sur ses relations avec les femmes, sur sa situation à l’époque où il la rencontre. À un moment, j’ai regardé la liste des personnes que j’avais à rencontrer et j’ai mis en face mon calendrier de rendu… Il fallait faire des choix, le bouquin ne pouvait pas faire cinq-cent pages.

A : Elle devient quoi Melaaz ?

M : Elle vivote. Elle a complètement arrêté la musique, elle est mère de famille. C’est une belle carrière gâchée, elle avait énormément de talent et était très précurseure dans ce que pouvait être une forme de groove à la française. C’était une personne assez fragile, pas forcément bien entourée, et sa place dans le monde de la musique était alors compliquée. Peut-être qu’à certains endroits sa relation avec Marc a également joué en sa défaveur.

A : Durant sa jeunesse, Marc a vécu quelques temps en Côte d’Ivoire avec son père et son demi-frère. Par la suite, lors d’un passage en prison, il a écrit ses mémoires sur cet épisode. Tu as eu accès à ces écrits ? 

M : Non, pas du tout. Ce sont des bribes de papier que la vie a éparpillées. Il en a envoyé des morceaux à différentes personnes qui les ont perdus avec le temps.

A : Donc ce que tu dis dans le livre de son séjour en Côte d’Ivoire c’est son demi-frère que te l’a raconté ? 

M : Oui, ses deux frères m’en ont parlé ainsi que des amis de la famille. Je me suis aussi basé sur des souvenirs que j’ai de l’Afrique, où je vais souvent : les couleurs, les odeurs, l’atmosphère, etc.

A : Une figure est particulièrement marquante dans le livre : celle de la mère de Marc, Annick. Sa vie ressemble à un long chemin de croix : enfant de la DDASS, un mari volage, un fils ingérable, la maladie…

M : On a l’impression qu’elle est frappée par une malédiction. Galère sur galère, larmes après larmes. Pourtant, Annick est toujours présente pour ses enfants. C’est aussi de ça dont je voulais parler, de ces gens qui en bavent en permanence dans la vie.

A : Tu as pu la rencontrer ? Elle est toujours en vie ? 

M : Non, elle est décédée en 2004.

A : Pour rester dans la famille, en faisant des recherches je suis tombé sur la vidéo de prêche de son demi-frère, Yannis Gautier, où il évoque Marc. C’est la mort violente de Rud Lion qui l’a fait se tourner vers la religion ? 

M : Je pense que ça l’a énormément marqué, mais c’est plusieurs choses qui l’ont conduit à changer de vie. Sa trajectoire est aussi extrêmement dure. Il s’est fait incarcéré un peu avant la mort de son frère, pour une sale histoire. Puis à sa sortie il a rencontré quelqu’un. La personnalité de Marc le hante encore énormément, comme Jérôme, son autre frère.

A : Parmi tous les gens que tu as rencontrés, est-ce que certains avaient encore du ressentiment envers Marc, près de vingt ans plus tard ? 

M : Oui. Des gens n’ont pas voulu parler parce que ça remuait trop de choses en eux. Plus par peur que par ressentiment d’ailleurs… Ceux qui ont peur ont du ressentiment aussi, sauf que ça passe derrière la peur. Quand il est mort, il y a vraiment énormément de gens qui auraient pu le fêter, qui étaient soulagés. Et des personnes de tout bord : de la musique, de son environnement proche, impliquées dans des trafics…

A : Quand il arrive aux Sables d’Olonnes pour y passer une partie de son été, Marc n’a pas d’argent. Son premier réflexe est d’aller fracasser le dealer local, surnommé Satan, pour prendre sa place et faire savoir que dorénavant toute transaction passera par lui. Est-ce que tu as poussé le vice jusqu’à interviewer Satan ? 

M : J’aurais pu essayer mais non. En revanche j’ai interviewé la personne à qui Marc a coupé les dreadlocks dans un accès de colère. Pour tout te dire, il y a encore une fascination certaine de sa part pour Rud Lion, il s’est laissé embarquer dans un hommage assez extraordinaire.

A : Tu disais avoir découvert Rud Lion à travers des anecdotes, que tout le monde semblait avoir quelque chose à raconter sur lui… Maintenant que tu as fait ce livre, est-ce que tu penses que la légende est à la hauteur de toutes ces histoires ? 

M : Oui, clairement. C’est l’un des derniers pirates de France. Il a traversé une époque en étant le cul entre deux chaises et avec malgré tout un certain brio, à la fois dans son génie et dans ses échecs. C’est ce qui fait la puissance de l’histoire à la fin. Par plein d’endroits, Marc me fait énormément de peine et je ne rêve absolument pas d’avoir eu sa vie. Mais son parcours méritait d’être raconté, ne serait-ce que pour ce qu’il dit d’une époque et d’une ville, Paris. Il y avait ces trajectoires folles, où tout tanguait entre différents univers, différentes humeurs, différentes lumières. Aujourd’hui, le contexte décrit dans le livre s’est perdu. Tout a changé, je ne sais pas si c’est en bien ou en mal. Même si Marc n’est pas fascinant, il est digne d’intérêt. Des gens comme lui il y en a peu.

Fermer les commentaires

1 commentaire

Laisser un commentaire

* Champs obligatoire

*

  • Flo,

    Superbe interview merci ! J ai beaucoup aimé le bouquin. D ailleurs, un membre du forum de l abcdr avait pour pseudo « Nordine dit la g lée » je ne sais pas si c est le même que celui du bouquin 😉