Mykie Kara G’z, Devil Shyt à la française
Interview

Mykie Kara G’z, Devil Shyt à la française

Rencontre avec Mykie Kara G’z, rappeur nantais membre de La Clique Mortelle, collectif qui s’est construit entre 2007 et 2016 une solide discographie toute dédiée au Devil Shyt.

L’histoire commence à Montargis, dans le Loiret, dans les années 2000. Deux voisins, amis de longue date et passionnés de rap, décident de se lancer dans la musique. Ils prennent pour noms de scène Lil Prod et Young Thug – bien évidemment, à cette époque-là le Young Thug américain n’a pas encore percé. Leur credo est clair : le duo fait dans le Devil Shyt, ce courant né à Memphis et qui se caractérise par des tempos lents, des atmosphères lourdes, des flows complexes ainsi que par des références à l’ésotérisme et au satanisme. Les premiers projets sortent, pour la plupart des beat tapes. Lil Prod et Young Thug choisissent de nommer leur duo La Clique Mortelle (LCM). Une appellation qu’ils vont vite étendre à d’autres artistes partageant leurs influences. Parmi eux, Mykie Kara G’z, un jeune Nantais qui, inspiré par les productions du duo, se met au rap. Sortant six mixtapes en moins de cinq ans, il donne à La Clique Mortelle quelques-uns de ses moments les plus mémorables. Aujourd’hui, Mykie comme la plupart de ses collègues a un peu mis sa musique de côté. Il est redevenu un passionné avant tout, un « archiviste du rap » comme il se définit lui-même. Rien d’étonnant donc au fait que ce soit lui qui, via sa chaîne YouTube, ait mis à la disposition de tous l’imposante discographie de LCM et s’occupe ainsi de faire vivre l’héritage du collectif. Nous avons donc sollicité Mykie pour nous parler de son parcours, de La Clique Mortelle et plus généralement de Devil Shyt, qu’il soit francophone ou non.


Abcdrduson : Comment découvres-tu le rap ?

Mykie Kara G’z : Mon grand-frère et ma grande-sœur ont treize et onze ans de plus que moi. Ils m’ont beaucoup influencé musicalement. En 1999, mon frère m’a donné quelques CD qu’il n’écoutait plus. Par exemple, il y avait le CD 2 titres des Sages Poètes de la Rue, Qu’est ce qui fait marcher les sages ? Ça m’a beaucoup plu et je lui ai demandé de me faire des cassettes avec d’autres morceaux. Du coup j’ai pu écouter la compilation Hostile avec « Le Crime paie ». J’avais neuf ans, je ne comprenais rien mais j’aimais beaucoup l’ambiance. Il me faisait aussi des cassettes avec ses titres préférés de rap US, du Dr. Dre, Soul Assassins, DMX. Il avait les bases, il me les a transmises. Je me suis mis dedans comme ça et depuis je n’ai pas lâché. Je suis un gros collectionneur de CD originaux, j’en ai plus de 2300. East Coast, West Coast, Down South, rap français… Tous les styles. Récemment, j’ai réalisé que j’ai toujours kiffé les ambiances très sombres. Déjà à l’époque, ce que je préférais dans ce que mon frère me faisait écouter c’était Cypress Hill, Mobb Deep, Wu-Tang Clan, ou les morceaux les plus sombres de Dre, genre « Stranded On Death Row » ou « Serial Killa » de Snoop Dogg. Je trouve qu’on ressent beaucoup plus les émotions quand l’atmosphère est pesante et dark.

A : Quand arrives-tu au Devil Shyt ?

M : En 2007. Je traînais sur un forum de rap US, où on s’échangeait des albums underground, de G-Funk et de Dirty South notamment. À cette époque, je commençais à peine à réaliser qu’il y avait des artistes indépendants qui faisaient de la musique au moins aussi bonne que les rappeurs qui avaient un succès commercial. L’1dix, un DJ Belge qui fait du screwed & chopped, avait posté une tape de J-Green, Codeine Dream. Ça m’a vraiment mis une claque, c’était une sonorité que je ne connaissais pas du tout. J’avais l’impression que c’était le son qui était fait pour moi. J’ai essayé d’approfondir mes connaissances là-dessus. Je suis un acharné donc j’ai choppé toutes les informations possibles. Et je suis tombé sur l’album Witness Your Murder d’Evil Pimp, un énorme classique. J’ai fait les choses à l’envers : j’ai découvert le rap de Memphis avec des gens qui étaient influencés par le son de la ville mais n’en venaient pas. J-Green est d’Atlanta, Evil Pimp de l’Iowa. Donc je suis remonté dans le temps avec DJ Sound & Frayser Click, les premières tapes de DJ Paul et Juicy J. C’est très lo-fi, il fallait un peu que mon oreille s’habitue. Mais une fois que c’était fait, j’ai trouvé ça mortel, le côté lo-fi apporte même un certain charme. Ça m’a d’ailleurs tellement plu que quelques années plus tard j’ai fait un blog, ugtapes, avec plus de 300 tapes underground. Il a eu plusieurs dizaines de milliers de téléchargements. Mais je suis dégoûté là, il y a quelques temps Mediafire a fait sauter mon compte et donc tous les liens avec. Ils m’ont envoyé plusieurs avertissements, probablement parce qu’un artiste a signalé que j’avais mis sa tape sur le blog sans avoir les droits. Mais comme l’anglais et moi ça fait deux, je n’y ai pas trop prêté attention et j’ai laissé traîner.

A : Quand commences-tu à rapper ?

M : Comme j’étais à fond dans le son de Memphis, j’ai continué mes recherches et un jour je suis tombé sur le myspace de Wadj Withaker, puis sur le skyblog de Young Thug. Je me suis dit « putain c’est incroyable, des mecs qui font du Devil Shyt en français. » Je ne me souviens plus trop comment ça s’est fait, mais on a commencé à sympathiser avec Young Thug et Lil Prod. Du coup un jour j’ai voulu me lancer et faire un morceau avec l’une de leurs productions qui reprenait le sample d’Halloween, « Dans la peau d’un psycho ». Je n’avais jamais rappé avant mais je me suis pris au jeu. Donc je leur ai demandé d’autres instrus, pour ainsi faire ma première tape. Moi je ne me considère pas comme un MC, j’écris des textes mais je n’ai aucune mémoire, je suis obligé de me relire pour me rappeler de ce que je dois rapper. Je suis un passionné qui s’est essayé au rap, j’étais loin d’imaginer que je sortirais des projets. Si je n’avais pas découvert le Devil Shyt, je ne me serais probablement jamais lancé. De nature, j’aime bien être à contre-courant. Quand j’ai vu que personne ne faisait de Devil Shyt en français à part Young Thug et Lil Prod, je me suis dit qu’il fallait faire quelque-chose, amener ma pierre à l’édifice.

Lil Prod - « LCM » ft. Mykie Kara G’z, Wadj Withaker, Young Thug et Lil Hoe

 

A : Qui fait partie de La Clique Mortelle ?

M : Young Thug et Lil Prod de Montargis, Wadj Withaker de Chantonnay en Vendée, Niksohigh de Bordeaux, Young Suspek de Montréal et moi-même, de Nantes. Il y a aussi deux personnages un peu mystérieux dans la clique, Lil Hoe et Da Mystic Terror… Je laisse les auditeurs les découvrir.

A : Comment se forme le collectif ?

M : Young Thug et Lil Prod se nommaient déjà La Clique Mortelle ou Deadly Click, ils formaient un groupe de fait. Assez naturellement, Wadj Withaker et moi les avons rejoints, suivis par Niksohigh et Young Suspek de Montréal. C’est la magie d’internet. [Rires] À ma connaissance, on est les seuls à avoir vraiment sorti des projets de Devil Shyt en France. Avec internet notre génération est la première qui a pu accéder facilement à tout ce qui est sorti à Memphis dans les années 1990. Mais je n’oublie pas les mecs de Grigny qui sont aussi à fond dans ce son et étaient là bien avant nous, des gars comme Eskadron, La Comera ou LMC Click. Pareil pour Alkpote, pour Don Bak ou pour Alpha 5.20, son dernier album sonne complètement Memphis. Smeda du Pré-Saint-Gervais faisait aussi des sons bien sombres, ambiance sudiste. Je pense qu’eux sont plus influencés par ce qui est sorti dans la deuxième moitié des années 1990, les albums de Gangsta Boo, Skinny Pimp, Project Pat. Pas du Devil Shyt, mais Memphis quand même. Nous c’est vraiment la période des cassettes underground, celle qui précède. Pour remonter encore plus loin dans la genèse du Devil Shyt francophone, Evil Seb et Le Chum, deux Canadiens, sont les vrais précurseurs, ils étaient déjà là en 2003. Evil Seb est malheureusement décédé en 2007 suite à un règlement de compte. Qu’il repose en paix.

A : Comme vous êtes très éparpillés géographiquement, j’imagine que toute l’activité de La Clique Mortelle passait par internet.

M : Pour l’essentiel oui. Young Thug et Lil Prod sont voisins, des amis d’enfance. Ils ont grandi ensemble, ils se sont influencés l’un l’autre niveau son. Au début ça devait être N.W.A., Geto Boys, le Wu-Tang, etc. Puis Memphis, mais ils sont très éclectiques. Wadj et moi ne sommes pas très éloignés, on s’est captés pour la première fois en 2010, dans un camping aux Sables-d’Olonnes. Ça fait très beauf dit comme ça. [Rires] Aujourd’hui c’est comme un frère, on se voit régulièrement. Wadj est de Vendée mais il a vécu à Bordeaux, où il a côtoyé Niksohigh.

A : On a dû lui en parler et t’en parler mille fois, mais ça doit être galère niveau référencement d’avoir choisi comme blaze Young Thug.

M : Le Young Thug américain n’avait pas vraiment démarré sa carrière à l’époque où le Young Thug français a choisi ce blase, c’est important de le rappeler. Petite anecdote d’ailleurs, à l’époque où j’ai découvert l’existence de Young Thug de La Clique Mortelle, je regardais sur DatPiff s’il y avait des sons de lui et je suis justement tombé sur des mixtapes du Young Thug d’Atlanta. Elles n’avaient que quelques vues, personne ne le connaissait, même aux States. C’est plutôt marrant quand on voit le monstre que c’est devenu dans l’industrie musicale.

A : Pour ce qui est de l’enregistrement, c’est avec les moyens du bord où il y a eu des sessions en studio ?

M : Pour moi c’est comme Shy One, « In My Room Productions ». [Rires] J’ai un micro USB que je branche sur mon ordinateur et le filtre anti-pop fait avec un collant de ma mère et un cintre. Je n’ai pas changé ça depuis 2010. Pour Young Thug et Lil Prod c’est pareil. Wadj a enregistré tout ce qu’il a fait en studio, à part quelques couplets qu’il a posés chez moi.

A : À l’époque, tout ce que vous enregistrez est mis sur des blogs, via des sites d’hébergement de fichiers. La plupart de ces sites n’existent plus. Est-ce que certains de vos projets ont disparu ou tout est trouvable sur ta chaîne YouTube ?

M : Je suis un archiviste, un conservateur de ouf. Si un artiste que j’apprécie sort quelque chose sur YouTube, je vais le convertir et le télécharger directement. Donc tous les sons de La Clique Mortelle, je les ai conservés et je les ai mis sur ma chaîne. J’ai regroupé les morceaux qui ne faisaient pas partie de projets pour faire des compilations d’inédits. En 2010 Young Thug devait sortir un album qui était prêt mais son disque dur a planté. Celui-ci est introuvable mais ça doit être le seul.

A : Est-ce que vous avez eu l’intention de sortir des projets en physique ?

M : Lil Prod a sorti un album en CD, Relatevilshyt, un tirage à 50 exemplaires je crois. Il a une interlude de DJ Paul qui le big up dessus d’ailleurs. Il l’a envoyé à tous ceux qui le soutenaient, c’est plutôt cool. Moi de mon côté, je voulais surtout faire des sons qui me plaisaient et les partager ensuite. Faire de la musique gratuite, avant tout pour moi. Si ça plait tant mieux, sinon tant pis.

A : Donc pas de projets de concerts non plus…

M : Non, ça ne me branchait pas les concerts. Je suis plutôt réservé, j’aime bien être dans ma bulle. Wadj a fait des open mics, mais c’était avant d’intégrer La Clique Mortelle, à l’époque où il était surtout influencé par le Wu-Tang et le rap de la côte est.

A : Avez-vous eu l’intention à un moment de sortir un projet collectif, réunissant toute La Clique Mortelle ?

M : On l’a envisagé, mais on ne l’a jamais fait. L’arrivée de la trap nous a un peu démotivés. Je m’étais lancé dans le Devil Shyt parce que je trouvais que c’était quelque chose d’unique, et les rappeurs trap ont repris les flows des rappeurs de Memphis. Il y a d’abord eu Future qui reprenait le triplet flow de Lord Infamous dans « I’m Tripin » avec Juicy J. Puis Migos s’est inspiré de ça et a fait de ce flow une marque de fabrique. En France, Kaaris a fait le freestyle « Sombre » à Planète Rap. J’étais content que le rap évolue dans ce sens-là, mais en même temps ça m’a un peu démotivé. C’était différent, mais les flows étaient proches et il y avait ces instrus sombres… Ce qu’on faisait devenait moins particulier. Quand on est arrivés, c’était encore la période du boom bap, il y avait tout à faire.

« Je voulais surtout faire des sons qui me plaisaient et les partager ensuite. Faire de la musique gratuite, avant tout pour moi. Si ça plait tant mieux, sinon tant pis. »

A : Comment vos projets étaient-ils reçus ? Qu’en pensaient les gens ?

M : Il y avait des gens qui ne connaissaient pas du tout et qui demandaient « C’est quoi cette merde ? » [Rires] Mais au final, il y a eu moins de haters que ce que je pensais. Beaucoup nous écoutent et apprécient mais sans connaître le rap de Memphis. Des personnes qui sont dans l’horrorcore, qui écoutent VII notamment. Et puis il y a aussi des gens qui connaissent le son de Memphis et apprécient qu’on soit dans ce délire-là mais en français. Et j’imagine aussi qu’il y a des puristes qui au contraire n’acceptent pas qu’on fasse du Devil Shyt en français. En tout cas, ça ne laisse pas indifférent.

A : Avez-vous eu des connexions avec d’autres rappeurs français qui sont dans un registre pas trop éloigné, comme Alkpote ou Butter Bullets ?

M : J’avais contacté Sidisid sur Soulseek, je lui avais envoyé une tape. Il m’a répondu que la cover était belle, mais ce n’est pas forcément ce que je voulais lire. [Rires] Alkpote je lui ai parlé après un concert, je lui ai dit qu’on faisait du Devil Shyt en français, ça lui a fait plaisir.

A : Vous avez par contre collaboré avec pas mal d’artistes internationaux, des Allemands, des Polonais, des Canadiens, beaucoup d’Américains…

M : Le Devil Shyt, c’est une grande famille. Il y avait beaucoup de connexions sur les réseaux sociaux. On partageait nos sons, ils kiffaient ce qu’on faisait et donc ils nous demandaient de participer à un de leurs projets. Et inversement. C’est l’époque où on faisait des posse tracks internationaux de vingt minutes. C’était un peu le bordel, les niveaux étaient très différents. Il y a un son où Lord Infamous de Three Six Mafia pose un couplet, puis Evil Pimp, Lil Jack de Manson Family et à côté tu as des mecs qui sont complètement novices dans le rap. Je trouve ça cool. Et c’est une fierté de faire un morceau avec des légendes, même si c’est à distance. Après je ne suis pas sûr que les gens l’écoutent en boucle, vingt minutes c’est costaud quand même.

A : Il y avait un groupe qui ne faisait pas partie de La Clique Mortelle mais qui était dans votre entourage, BLS Family. Qui sont-ils et que deviennent-ils ?

M : Ils viennent de Toulouse, j’étais en relation avec Cemka, on a dû se connaître sur un forum. Il kiffait aussi le rap de Memphis. Je les ai invités sur mes projets et ils ont sorti un EP produit par Lil Prod en 2012. Ils avaient un putain de potentiel, c’est dommage qu’ils aient arrêté le rap. Deux d’entre eux ont laissé tomber la musique pour des raisons religieuses. Ils ont commencé à enregistrer un album produit par Lil Prod et Young Thug mais ils ne l’ont jamais fini du coup. J’avais écouté quelques extraits, ça butait. Ça fait un peu chier que ça ne soit jamais allé au bout.

A : À l’heure actuelle, qu’advient-il de La Clique Mortelle ?

M : Il n’y a plus grand chose. Niksohigh voulait qu’on refasse quelque chose, mais tout le monde n’était pas motivé. J’ai posé quelques couplets en espérant que ça aboutisse à quelque chose, mais finalement il ne s’est rien passé. Young Thug a arrêté pendant quelques années mais il veut recommencer à faire du son. Il a sorti l’an dernier une vingtaine de morceaux inédits qui datent de la période 2011-2013. Wadj a arrêté le rap, il s’est mis à fond dans le Taekwondo. Niksohigh est dans le beatmaking, il se fait appeler ButcherBeats, il fait des instrus trap bien dark avec son collectif, Street Religion Music. Lil Prod est le plus actif mais il est très perfectionniste : il ne sort pas souvent des projets, mais quand c’est le cas ça fait mal. Il prépare le volume 9 de ses tapes en ce moment. Il s’est mis à faire des morceaux sans aucun sample, il sort de sa zone de confort car il souhaite avoir plus de marge de manœuvre niveau créativité. De son côté il s’est passé pas mal de choses : il a des instrus sur YouTube, des recompositions de productions de Three Six Mafia notamment. Les rappeurs américains sont friands de ça, certains ont pioché dedans. Xavier Wulf du Raider Klan notamment, Amber London aussi. Seed of 6ix, qui est un duo composé de deux neveux de DJ Paul, dont l’un est le fils de Lord Infamous, ont aussi utilisé deux de ses prods.

A : C’est une belle reconnaissance.

M : Oui, clairement. Pareil, c’étaient des remakes d’instrus. L.O.A.S. a aussi pris un instru de Lil Prod pour son morceau « Lady Gaga », celui où il envoie de la peinture sur les gens dans le clip. Sinon, niveau actu il y a Tissmega La Fournaise qui est dans l’entourage de Young Thug et qui a sorti deux morceaux dernièrement, produits par ce dernier. Et Ryuk Phis qui a posé sur un beat remake de Lil Prod. Je bosse d’ailleurs sur un son avec lui en ce moment. J’en profite aussi pour faire un big up à Mystic JC, un rappeur canadien, qui a récemment sorti sa première mixtape, épaulé par Le Chum. Il nous a toujours soutenus depuis le début, à mon tour de lui donner de la force, il représente La Clique Mortelle dans beaucoup de ses morceaux d’ailleurs. Lil Prod, Young Thug et moi même sommes invités dans son projet, gros shout out à lui !

A : Vous avez sorti pas loin de quatre-vingt projets. Lesquels conseillerais-tu d’écouter en priorité à quelqu’un qui souhaite découvrir La Clique Mortelle ?

M : Je dirais Résurrection de Young Thug, Relatevilshyt de Lil Prod, South West Boyz de BLS Family, Mauvais Présage de Wadj Withaker, L’Homme invisible de Da Mystic Terror et Les satanés Bye volume III de moi-même.

Mykie Kara G’z - « Brise la loi pt.3 » ft. BLS Family, Young Thug et Lil Prod

 

A : Comment ça se passait de ton côté au niveau du processus de réalisation d’un morceau ?

M : Young Thug et Lil Prod m’envoyaient des packs d’instrus et je choisissais. Des fois je n’avais pas de thème prévu et c’est leurs prods qui constituaient le déclencheur, qui me parlaient, notamment pour me lancer dans du storytelling. Des fois je repérais un sample qui me plaisait beaucoup chez un rappeur de Memphis et je demandais à Young Thug de me faire un instru en utilisant ce sample. En apportant quelques modifications bien sûr, pour que ce soit quand même personnalisé. Quand je demandais quelque chose, généralement l’instru que je recevais était encore meilleur que ce à quoi je m’attendais.

A : Sur certaines de tes tapes est inscrit « Lil Prod présente » ou « Young Thug présente ». Quel était leur rôle dans la réalisation des projets ? Étaient-ils en quelque sorte des directeurs artistiques ou s’agissait-il surtout d’une forme de label ?

M : Non j’avais une liberté artistique totale, je ne recevais aucune consigne. C’est un collectif, chacun amène sa pierre à l’édifice. Mais c’est Young Thug et Lil Prod qui ont créé La Clique Mortelle, ils étaient là avant nous, pour moi c’est un peu les DJ Paul et Juicy J de chez nous. Donc c’est normal que leurs noms apparaissent. Lil Prod a fait toutes mes covers. Lui et Young Thug ont mixé tous mes projets et ils ont produit tous les instrus sur lesquels j’ai posé. Enfin presque tous : quelques-uns ont été produits par RIT. C’est un mec très talentueux, mais qui est dans un autre délire maintenant, plus électro, sous le nom de Nollores. Il faisait un peu de la trap avant l’heure. Il a produit un album de Mr. Sche, Devil Haze. On communiquait beaucoup, quand il faisait un instru il me l’envoyait pour que je lui donne mon avis. Du coup j’ai vu tout ce qu’il a produit et qui n’est pas sorti de son disque dur, car c’est un énorme perfectionniste et qu’il ne proposait aux rappeurs qu’une petite partie de ce qu’il faisait… et c’est un peu du gâchis.

A : Tu utilises beaucoup d’extraits de film dans tes projets. Est-ce que tu pars de ces extraits pour créer des morceaux ou est-ce qu’au contraire tu les utilises comme une illustration de tes morceaux ?

M : Un peu des deux. J’ai par exemple fait « Seul contre tous » en m’inspirant clairement du film. RIT qui produit le morceau était fan aussi.

A : Justement c’est à celui-ci que je pensais, c’est un film qui m’a pas mal marqué.

M : Oui, pareil. Je l’ai en DVD collector, il m’a traumatisé. Après j’étais dans une époque un peu particulière, c’est le genre de films que j’aurais du mal à revoir aujourd’hui. C’est vraiment pesant. J’ai aussi utilisé des extraits pour Les satanés Bye Volume II, notamment de L’Associé du diable. C’était une période où je regardais pas mal de classiques que j’avais loupés. Dès que je repérais un dialogue qui me plaisait, je le mettais de côté pour l’utiliser dans un interlude ou demander à Young Thug et Lil Prod de l’insérer dans un instru.

A : Parmi tous tes projets, duquel es-tu le plus fier ?

M : Les satanés Bye volume III. C’est celui que j’ai mis le plus de temps à faire. Je fais partie de cette génération qui a commencé le rap et qui a mis tout ce qu’elle faisait sur internet dès le premier morceau, sans se poser de question. J’enregistrais et je sortais le truc dans la foulée. C’est cool, je ne regrette pas du tout cette spontanéité. Mais sur mes premiers projets, il y a vraiment des trucs qui ne sont pas ouf… Mais arrivé à Les satanés Bye volume III, je voulais faire un projet toujours underground mais plus abouti, plus travaillé. J’ai dû mettre un an à le faire, sans bien sûr être en permanence dessus. Je me suis dit que je ferais un son par mois et que la tape sortirait quand elle sortirait. Je suis vraiment attaché à ce projet, il a été bien accueilli par les gens qui me suivaient. Et puis dessus il y a « Codeine, Promethazine », qui est l’un des premiers morceaux de rap français sur le thème. Quelques rappeurs en avaient parlé, Les Sales Blancs notamment, mais il n’y avait pas eu beaucoup de morceaux entiers sur le sujet. Lil Prod en avait fait une version screwed & chopped avec des visuels. Quelques mois après Joke a aussi fait un titre là-dessus, ça s’est joué à peu. Le deuxième projet dont je suis le plus fier c’est Mykie & Friends, que je trouve également plus abouti que le reste. Je commençais vraiment à être plus à l’aise dans le rap, j’ai ralenti au mauvais moment, j’étais sur une bonne lancée. [Rires]

Mykie Kara G’z - « Chargé comme un flingue »

 

A : Je me suis toujours posé une question : pourquoi le Devil Shyt est-il né à Memphis et pas ailleurs ? Qu’est ce qui dans cette ville a fait qu’elle a vu naître un style musical si particulier ? As-tu une idée ?

M : C’est une très bonne question, mais c’est compliqué de te répondre. J’ai lu des trucs là-dessus mais j’ai une mémoire de merde, il faut que j’arrête de fumer peut-être. [Rires] Je sais que DJ Paul et Lord Infamous étaient des passionnés de films d’horreur. Mais c’est vrai que plein d’autres artistes de Memphis kiffent les ambiances sombres, DJ Squeeky, DJ Zirk… Forte pauvreté, taux de criminalité élevé… Tout ça joue forcément, mais pour les références sataniques je ne saurais pas te dire d’où ça vient.

A : Comment vois-tu la façon dont le Devil Shyt a évolué au fil du temps ?

M : Ça n’existe plus trop maintenant, c’est surtout mixé avec d’autres courants. Il y a de très bons artistes qui donnent de l’amour à Memphis à leur façon et attirent les regards de la nouvelle génération sur son passé musical, les Soundcloud rappers, SpaceGhostPurrp, A$AP Rocky… Le Phonk par exemple, c’est un peu la rencontre du Devil Shyt et de la Trap. Ils sont arrivés un peu après nous, pareil, c’est la génération internet. Je kiffe pas mal $uicide Boy$ aussi : eux sont fans de Grunge et de rap de Memphis, ils ont mélangé les deux, les voix un peu rock, les samples de Devil Shyt sur des beats trap. Après il reste des artistes vraiment underground qui continuent à faire du Devil Shyt, comme Evil Pimp et Krucifix Klan. Ou Devilish Trio, je t’invite à écouter si tu ne connais pas, de bonnes ambiances bien sombres. Mais je suis nostalgique des années 1990, je réécoute beaucoup ce qui s’est fait à cette époque, que ce soit dans le Devil Shyt, dans le boom bap ou dans le G-Funk.

« De très bons artistes donnent de l’amour à Memphis à leur façon et attirent les regards de la nouvelle génération sur son passé musical, les Soundcloud rappers, SpaceGhostPurrp, A$AP Rocky… »

A : Evil Pimp, ça fait vingt ans que le mec est là, même plus. Il a du talent, mais à chaque fois que je pense qu’il va un peu sortir de l’ombre, il disparaît. Je ne comprends rien à sa carrière, c’est complètement bordélique.

M : Il annonce toujours des projets qui ne sortent pas. Là il devait sortir un album du Krucifix Klan, tout le monde était chaud et attendait ça. Il a intégré un rappeur super bon, Ski Mask Yama. Ils ont sorti plein de bons morceaux, ils étaient sur une bonne dynamique et finalement gros blanc, il ne se passe plus rien. Les auditeurs demandent à Ski Mask Yama quand l’album sort et même lui répond qu’il n’en sait rien et qu’il ne comprend pas ce qui se passe. J’ai l’impression qu’Evil Pimp se débrouille toujours pour tout planter. C’est une énigme. Et puis bon, il a niqué tout le monde : des mecs lui demandent un featuring, il reçoit l’argent et n’envoie jamais le couplet. Ou alors un mec lui demande un beat et un couplet, il lui envoie, puis il réutilise le beat et le couplet en question pour un solo à lui. Du coup le mec qui l’a payé sort son truc dans l’indifférence, parce que les gens l’ont déjà entendu ailleurs et que forcément il n’a pas la renommée d’Evil Pimp.

A : Il y avait aussi cette rumeur comme quoi dans le Krucifix Klan il n’y avait que lui, qu’en fait les autres membres c’était lui qui déformait sa voix.

M : Il a beaucoup de rappeuses dans son équipe, souvent ce sont ses meufs qu’il fait rapper. Je pense que c’est lui qui écrit leurs textes et qui leur explique comment poser. Il se sépare, il trouve une autre meuf et puis il la fait poser elle aussi. Il a des enfants d’ailleurs avec l’une d’entre elles, Killa Queen, l’un d’entre eux rappe aussi sous le nom d’Evil Prince, il sera dans le prochain album de Krucifix Klan. Dans son équipe il y a un blanc, Crazy Mane, c’est un mec qui a du talent et qui existe réellement, pareil pour Playa Rob. En fait cette réputation c’est surtout dû à Stan Man, qui effectivement n’existe pas. J’ai dépitché la voix, on est plein à l’avoir fait et c’est bien celle d’Evil Pimp. Il a utilisé la photo d’un de ses potes pour faire croire que Stan Man existe. Et une fois que tout le monde a compris que c’était lui qui déformait sa voix, il a décidé de faire poser le mec dont il avait utilisé la photo. Sauf que ce n’était pas du tout la même voix et que surtout le mec ne savait pas rapper. Mais c’est ça que je kiffe aussi chez lui, il s’en bat les couilles. C’est plus décomplexé aujourd’hui, mais il y a vingt ans ça ne serait pas passé. Quoique Skinny Pimp avait déjà fait un truc comme ça dans les années 90, il sortait avec une meuf qui se faisait appeler Lady Bee et qui rappait, et quand ils se sont séparés il a continué à sortir des projets de Lady Bee mais en rappant lui-même dessus et en modifiant sa voix. C’était grillé que c’était lui mais bizarrement ça n’a pas fait scandale.

A : Le Devil Shyt est une scène assez difficile d’accès, parce qu’il y a une quantité impressionnante de tapes et d’albums qui sont sortis, parfois de manière très confidentielle. Si quelqu’un venait te voir et te demandait par où il faut commencer, quels albums lui conseillerais-tu ?

M : Mystic Styles et les trois volumes d’Underground de Three Six Mafia, Deadly Verses de Gangsta Pat,  Face The Terror d’Evil Pimp, Da Last Krucifixin de Krucifix Klan… Les deux derniers, ce sont vraiment les ambiances Devil Shyt d’avant mais modernisées avec des beats qui sonnent plus propres, faits sur MPC. J’oublie sûrement des trucs indispensables… Mista Don’t Play de Project Pat, gros skeud mais ça commence à être moins underground. The End et World Domination de Three Six Mafia aussi, pour moi leurs trois premiers albums c’est vraiment l’enchaînement parfait. D’ailleurs toute la discographie du label d’Hypnotize Minds est incroyable, tout comme celle d’Evil Pimp et de son crew, celle de J-Green, dont le blase est maintenant JGRXXN… Et là je ne suis que sur les albums, même pas sur les tapes. Je ne sais pas combien tu veux que je t’en cite…

A : Cite-moi les plus importants pour toi. Je pense que tu as fait le tour non ?

M : Pas du tout. [Rires] Je vais détourner un peu ta question et plutôt te citer des artistes, des albums il y en a trop : mes plus grandes influences sont DJ Zirk et DJ Squeeky. DJ Paul et Juicy J se sont inspirés d’eux et les ont beaucoup samplés. C’est important de le dire, beaucoup de monde pense que ce sont eux qui ont tout inventé. Avant Zirk et Squeeky, il y avait le légendaire DJ Spanish Fly, qui a vraiment posé les bases avec l’utilisation du TR-808. Je te cite aussi DJ Sound et Blackout. Et bien sûr Lord Infamous et Koopsta Knicca, rest in peace

DJ Zirk - « Mind Blowin »

 

A : Quel regard jettes-tu sur cette période 2010-2014 où tu as sorti tes différentes tapes ?

M : J’ai un peu de nostalgie. Je suis content qu’on ait ramené ce délire-là en France. C’est une fierté, en tant que passionné de rap de Memphis. On a vraiment charbonné à l’époque, surtout Young Thug et Lil Prod.

A : C’est vrai que la productivité était assez dingue.

M : Clairement, c’était un album par mois, à la No Limit Records. En plus homemade quand même. Young Thug et Lil Prod ont fait de l’or avec de la merde, leur logiciel de beatmaking était vraiment basique, c’est impressionnant qu’ils aient pu sortir des projets aussi créatifs et bons avec si peu de moyens.

A : Comment vois-tu les textes que tu écrivais à l’époque ?

M : J’ai du mal à comprendre comment tout ça est sorti de ma tête. [Rires] J’étais en mission : j’avais rejoint La Clique Mortelle, il fallait que je fasse le taf. Ça venait tout seul, sans effort. Je me dis que j’avais de l’inspiration, ce qui est plus facile quand tu n’es pas très bien dans ta tête. Le rap c’était un peu une thérapie pour moi. Aujourd’hui ça va mieux, c’est pour ça que je ne fais plus que des couplets d’egotrip. Je trouve que je ne suis pas mauvais dans ce registre, mais sortir des textes comme j’en sortais à l’époque, je ne sais pas si j’en serais encore capable. Enfin c’est à voir : peut-être qu’il suffit d’avoir un coup de blues et une bête d’instru à ta disposition pour que ça reparte.

A : Aujourd’hui, où en est-tu par rapport à la pratique du rap ?

M : J’ai récemment posé sur un posse track international, à l’initiative des Allemands de Clique House Productionz. J’ai aussi fait un couplet pour Young Thug il y a quelques mois, mais ce n’est pas encore sorti. Je serai toujours là pour La Clique Mortelle s’il y a besoin et je poserai toujours avec plaisir. À côté, si des artistes me contactent pour collaborer, j’écoute l’instru, j’écoute comment le mec rappe, et si ça me plaît j’y vais. Le côté humain m’importe moins, les opinions, les croyances, je ne juge pas… C’est l’artistique qui prime. Je suis devenu très sélectif et j’ai envie de rester dans le son de Memphis. Avant, j’avais besoin de reconnaissance, de me sentir important et de ramener ma touche dans le rap, j’étais moins regardant. Maintenant je me considère à nouveau comme un auditeur avant tout, donc si une collaboration se fait c’est surtout pour une question d’affinités musicales.

 

Tous les projets sortis par La Clique Mortelle sont à écouter dans cette playlist :

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