L’oeil d’Ahmed Klink
Photographie

L’oeil d’Ahmed Klink

Si le rêve américain ruine, Ahmed n’est pas parti poser des fleurs sur la tombe de pépé Joseph à Brooklyn. Il a quitté Paris pour vivre New York de l’intérieur et le photographier sous toutes les coutures. Rencontre entre rêve américain, rayonnement de Jay-Z, The Source et le projet de photos Mix Tapes.

Abcdr Du Son : Peux-tu te présenter brièvement ? Tu vis à New York aujourd’hui ?

Ahmed : J’habite à Manhattan depuis un peu plus de trois ans maintenant et je shoote essentiellement des portraits de célébrités, des artistes, musiciens en grande partie. En quittant Paris, je ne pensais pas gravir les échelons si rapidement. Même si j’ai toujours eu cette ambition au fond de moi, je débarquais complètement dans l’inconnu… Pour moi New York c’était Irving Penn, Clay Patrick McBride, Barron Claiborne, Mannion ou encore Shabazz qui a documenté le New York des années 80. Tous ces All-Stars de la photographie qui ont fait ces images iconiques que je feuilletais dans ma chambre quand j’étais gamin. En arrivant à New York, ce n’était pas forcément évident, avec un de mes amis, Noah Dodson, qui étudiait à l’international Center of Photography, on photographiait n’importe quoi qui puisse nous apporter une certaine exposition. Des DJs en passant par des petits rappeurs, des soirées… et c’est parti de là. Avec l’ambition de toujours chercher à passer à l’étape suivante. J’ai commencé à apprivoiser la ville et à comprendre pas mal de choses. Notamment le fait que de faire de bonnes photos n’était qu’une facette d’un jeu bien plus complexe. Aujourd’hui ces mêmes magazines que je lisais simplement il y a encore quelques années font partie de mes clients, c’est un sentiment très sympa… Je pense que c’est ma propre version du rêve américain en quelque sorte.

Ab: Tu sors une série de photos regroupée sous le nom Mix Tapes. Quelle a été ta démarche pour ce projet ?

Ah : Pendant ces deux dernières années, j’ai accumulé un nombre assez impressionnant de clichés en concert ou dans les backstages de festivals que je couvrais pour diverses publications. L’ambiance concert a toujours eu pour moi cette saveur particulière, cette ambivalence… Tu as cet énorme rush d’adrénaline avec l’artiste sur scène, ces milliers de gens qui t’entourent, cette frénésie, les backstages…

Une fois terminé, tu as immédiatement cette espèce de nostalgie bizarre qui t’envahit. Tu sais, comme si tu étais à la poursuite de quelque chose qui s’était soudainement envolé. Je l’ai toujours ressenti de cette manière et je pense qu’au fond c’est un sentiment assez universel… c’est cette ambivalence que j’ai essayé de retranscrire au travers de cette série. Regrouper tous ces clichés que je pourrais me repasser en boucle, un peu comme une mix-tape de mes artistes préférés que l’on m’aurait offerte.

Ab : Toutes les photos de Mix tapes sont en noir et blanc ? C’est un de tes partis-pris pour ce projet ?

Ah : Oui, clairement et ça a finalement été une décision très naturelle. Je tiens d’ores et déjà à m’excuser si je rentre dans d’improbables explications artistiques mais je voulais garder ce côté intemporel qui, je trouve, est propre aux concerts. Le noir et blanc met l’accent sur les formes, les silhouettes et permet de se concentrer sur l’intensité et l’importance du moment sans être ébloui ou distrait par les couleurs qui peuvent parfois être très présentes, sur scène notamment.

Ab : Comment as-tu choisi les artistes qui figurent sur Mix tapes ?

Ah : Ça n’a pas été facile… j’avais un catalogue d’artistes assez varié, de Jay-Z à Crystal Castles en passant par Metallica, Arctic Monkeys ou encore The Roots. En parcourant les photos, je me suis rendu compte que chacun de ces shoots avait été particulier pour diverses raisons, que ça soit une photo marquante, certains moments partagés avec l’artiste ou l’énergie ressentie… je voulais un ensemble cohérent qui puisse retranscrire tout ça autant que possible. Je pense que les artistes qui composent Mix tapes sont au final ceux qui correspondaient le plus à ces critères. Je trouve que la photo de Jay-Z qui ouvre la série est un bon exemple. Pour moi elle décrit exactement ce qu’il est devenu aujourd’hui : intouchable. Cette marée de photographes braquée sur lui, que ce soit le cheap point & shoot ou l’énorme optique à 2000 dollars, les cameras vidéos…. c’est une photo à laquelle je tiens beaucoup. Si un jour des aliens envahissent la Terre et viennent me demander qui est Jay-Z, je les inviterai à boire un verre dans mon appart’ et je leur montrerai cette photo.

Ab : Parmi toutes les rencontres associées à la photo, quelle est celle qui t’a laissé le souvenir le plus marquant ?

Ah : Comme tu peux t’en douter, il y en a eu beaucoup et à différents niveaux… La première fois où je suis rentré dans les locaux de The Source d’abord. Le fait que leurs bureaux soient situés à deux pas de Wall Street m’avait déjà surpris. Ensuite, je me souviens être allé au distributeur pour acheter quelque chose à manger et me retrouver face à face avec cette énorme reproduction de leur couverture dédiée à B.I.G après sa mort en 97. Même si le magazine n’est plus tout à fait ce qu’il était, tu te rends quand même compte de l’héritage gigantesque qu’il supporte. Un jour un chauffeur de taxi qui me conduisait à un de leurs shoots m’a même demandé si je ne pouvais pas lui obtenir un article dans « Unsigned hype » ! [Rires] Avoir eu The Source comme un de mes tout premiers clients reste un très bon souvenir.

Je me souviens également avoir été marqué par ma rencontre avec Waka Flocka Flame dont le professionnalisme m’a vraiment bluffé. Je devais le shooter juste avant la sortie de son album et je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. J’avais l’image de ce mec qui trainait avec Gucci et qui sortait un peu de nulle part avec ses chaines en or et ses tatouages… mais au final ça reste un de mes meilleurs shoots. C’est un mec qui a une connaissance et un respect profond pour le monde du hip-hop. Il était à l’heure, vachement posé, on a fini par parler playoffs NBA et on a fait des photos très sympas.

Dans un registre plus personnel, j’ai rencontré des personnes extraordinaires. Des photographes, des artistes, des personnes que j’admire, que je respecte et qui sont pour la plupart devenu des amis proches… je pense qu’à ce jour ça reste mon souvenir le plus marquant. Quoique… un jour avant de monter sur scène, John Legend m’a demandé où j’avais acheté mes baskets ! [Rires]

Ab: La scène new-yorkaise a perdu régulièrement de sa superbe depuis cinq-dix ans. On attend toujours le mec à même de tout péter dans la grosse pomme. Est-ce que c’est un truc que tu as ressenti là-bas ?

Ah : C’est un fait, ça fait bien une dizaine d’année que New York n’a pas sorti de stars comme elle en avait l’habitude dans la fin des années 90, début des années 2000. Les monstres de la scène new-yorkaise comme Jay-Z ou Nas n’ont jamais vraiment profité de leur statut pour mettre certains de leurs protégés sur la carte. Des mecs comme Memphis Bleek par exemple n’ont jamais vraiment explosé malgré le soutien majeur dont ils ont bénéficié. Après, on peut bien se demander si c’est vraiment le boulot des légendes de faire exploser d’autres rappeurs ?

Je pense également que le paysage hip-hop a beaucoup changé depuis la fin des années quatre-vingt-dix. J’ai comme l’impression que la scène new-yorkaise n’a jamais su apprivoiser ces rapides changements, et se retrouve aujourd’hui un peu « à quai ». Les choses sont peut-être en train de changer avec Roc Nation qui va certainement prendre de l’ampleur…. Et d’une certaine manière, je suis curieux de voir si Jay-Z va rendre à New York ce que New York lui a donné.

John Legend, Christine Teigen & Puddy 2010

Ah : C’est une photo qui me fait toujours marrer parce qu’elle est complètement en décalage avec le contexte dans laquelle elle a été prise. C’était avant que John Legend ne monte sur scène avec The Roots. Il y avait toute cette effervescence, pour ne pas dire bordel autour de la loge, avec l’entourage, les gardes du corps, la presse. Et là, tu as John Legend, sa copine et son chien, posés tranquillement sur le canapé, avec les restes de leur repas chinois qui traînent. Exactement la scène du portrait de famille. J’ai trouvé ça extraordinaire. A la limite le seul indice qui puisse t’indiquer qu’il se passe quelque chose, c’est le chien qui regarde à ma droite… et effectivement il y avait un des gardes du corps qui venait juste de faire son entrée pour m’indiquer qu’il fallait que je les laisse seuls. John a répliqué que ça ne lui posait pas de problème et que je pouvais rester deux minutes de plus. Ces fameuses deux minutes pendant lesquelles on a discuté de l’endroit où j’avais acheté mon t-shirt et mes baskets.

Das Racist, Backstage 2010

Ah : Das Racist ! Une drôle de bande de mecs de Brooklyn et de loin le groupe de rap le moins conventionnel que j’ai pu rencontrer… J’en avais beaucoup entendu parler, mais je n’avais jamais eu l’occasion de les voir. Après leur set, un des membres de leur entourage était allongé par terre dans leur loge, défoncé. Mais genre défoncé à un point qu’il a commencé à avoir des convulsions… Je ne savais pas vraiment si je devais shooter ou même si je pouvais shooter à ce moment-là mais les autres membres du groupe n’avaient pas l’air de s’inquiéter. Au contraire, alors que j’avais commencé à prendre quelques photos, ils ont ramené une enveloppe avec le nom du groupe, ils l’ont mise sur lui et m’ont dit : « Voilà, comme ça, c’est mieux. » J’ai répondu que c’était parfait, juste parfait.

�uestlove, The Roots Picnic, Philadelphie 2010

Ah : Je couvrais The Roots Picnic pour un journal qui m’avait demandé de documenter principalement les backstages. J’ai passé ma journée dans les loges, et notamment dans celle de The Roots. En milieu d’après-midi, Quest a débarqué et je lui ai demandé si je pouvais prendre quelques photos. C’était la première fois que je le voyais en personne et le mec est physiquement assez impressionnant… moi je fais 1m69 et j’étais obligé de me mettre sur la pointe des pieds pour être à son niveau, et encore, je galérais bien… J’ai commencé à me faire chambrer sur ma taille, c’était gentil mais ça y allait quand même ! Au moment de déclencher, j’ai juste entendu un mec dans la loge lancer un « Mais aidez-le ! Filez-lui une échelle, ou un truc dans le genre ! » et Quest s’est mis à se marrer. Voilà, j’ai une photo de Questlove qui se fout de ma gueule et je ne sais toujours pas si je dois m’en vanter ou pas…

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