Rocca, éperdu dans l’espace
Interview

Rocca, éperdu dans l’espace

Inspiré par sa collaboration avec Kyo Itachi, Rocca a sorti avec VENUS un disque où il affronte ses angoisses avec sérénité et spiritualité.

Photographies de Rocca : Raphaël Da Cruz pour l’Abcdr du Son.
Photographies de Kyo Itachi : Richard Bord

C’était sur Bogotá París, son album de 2015 sorti simultanément en français et en espagnol. Rocca rappait avec malice sur « Babyface » à quel point le temps semblait glisser sur lui, en tout cas sur les traits de son visage. Dix ans plus tard, le constat pourrait être similaire, tant Rocca est un néo-quinquagénaire qui n’en a pas l’air. Mais VENUS, son album sorti ce printemps en collaboration avec Kyo Itachi, est un album dans lequel le temps et l’avenir taraudent Rocca avec plus d’acuité pour la première fois dans sa discographie.

VENUS sort trois ans après Cimarrón, autre disque collaboratif pour le MC franco-colombien, cette fois avec le défunt DJ Duke. Le DJ et producteur était décédé trois ans plutôt, donnant forcément une teinte particulière à la sortie de ce disque, dont la qualité avait retenu l’attention d’une partie de notre rédaction au moment de faire le bilan de l’année 2023. VENUS sort dans un autre contexte, celui d’une remise à plat de Rocca d’un point de vue créatif, comme il le raconte dans cet entretien. Kyo Itachi connait lui aussi dans un cercle vertueux, fort d’un enracinement dans le rap français depuis quatre ans et d’un Pièces montées avec Dany Dan qui a fait sa petite sensation en 2024.

La pochette de VENUS, assurée par le peintre Jonathan Vandromme, présente les visages superposés de Rocca et Kyo Itachi. Elle souligne à quel point ils se sont bien trouvés. Dans leurs disciplines respectives, ce sont des artistes qui tiennent la même ligne depuis leur début, toujours branchés avec le rap orthodoxe venant surtout de la côte Est américaine. Ils n’en ressortent pas sur ce VENUS une pâle copie, mais continuent au contraire de soigner leurs particularismes et se nourrissent l’un l’autre : Kyo en troussant des instrus sur mesure pour Rocca, qui lui même a retrouvé le goût de rapper en français avec ces beats. Le rappeur et le producteur reviennent ici sur leur dynamique qui a engendré un disque d’où se dégage, derrière les angoisses de l’époque, une forme rassurante de spiritualité et d’amour tenace pour la musique.


Abcdr du Son : Quand as-tu commencé à enregistrer cet album, VENUS ?

Rocca : Quand j’étais en train de faire l’album Cimarrón. Une fois l’écriture terminée, les morceaux posés et au moment où on rentre dans la partie du mix, c’est à ce moment que Duke décède. Je laisse le projet de côté et je me connecte avec d’autres producteurs. On travaille alors l’album Nueva Era avec Tres Coronas.

Abcdr du Son : Sur lequel il y a en effet des prods de Duke mais aussi de Kyo Itachi.

Rocca : Voilà. Kyo m’envoie des prods et je commence à travailler sur deux albums avec lui. Un qui allait s’appeler Hendrix, et un autre que j’ai commencé à faire en espagnol. Mais après, j’ai sorti Cimarrón, puis l’album Antesala, de Tres Coronas. J’ai commencé à travailler sur d’autres projets et finalement l’album Hendrix est resté en stand-by. Le temps est passé. J’ai trouvé que l’album en espagnol était plus cohérent que l’album en français avec Kyo. Donc, je lui ai dit : « repartons sur une nouvelle vibe. On prendra les meilleurs morceaux de la première tentative et on les lâchera en single comme ça après l’album. » Mais c’était à un moment où je ne voulais plus écrire en français. Kyo Itachi a été un peu saoulé, je l’ai senti. Mais il est patient et m’a dit : « laisse-moi un mois, je t’envoie un pack d’instrus vraiment taillés sur mesure pour le projet que j’ai envie de faire avec toi. » Il m’a envoyé une quarantaine de sons.

Abcdr du Son : Ça a déclenché quelque chose ?

Rocca : La rime est partie en français. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que j’étais en train de parler avec lui en français. Je fais toujours du freestyle avant de rapper. Et là, mes rimes sont parties en français. Et puis j’ai écrit deux textes en un jour. Je lui ai envoyé la maquette, direct, parce que je suis très rapide. Il m’a fait: « C’est de la balle. » Et j’ai écrit l’album en neuf jours.

Abcdr du Son : Et c’était quand exactement ?

Rocca : En janvier, l’an dernier. Je tue l’album en neuf jours, depuis la Colombie. On a commencé à faire les arrangements en même temps que j’ai écrit et posé les 13 textes. Et Kyo est super emballé. Comme j’étais perché, à chaque fois que je l’appelais, je faisais « Allô la Terre, ici, Vénus. » Parce que quand je l’appelle, avec le décalage horaire, c’est à des heures pas possibles, genre 3h du matin. Mais il est branché. Et puis je me renseigne sur Vénus et je vois que c’est la planète inspiratrice des poètes. Et je dis: « ça, c’est un bon titre d’album. On va l’appeler VENUS. »

Abcdr du Son : C’est une question que j’allais te poser, parce que « Vénus », c’est le dernier morceau. Et à un moment, tu rappes : « j’écris sous l’influence de Vénus. »

Rocca : Oui, j’ai écrit sous l’influence de Vénus. Et pareil pour Kyo, il est très inspiré. On envoie ça direct au mix à Low Cut, qui est en France aussi et avec qui je travaille depuis la Colombie. Et là, on commence à travailler les arrangements avec Kyo.

Abcdr du Son : La cohérence, musicalement, part donc de ce pack de prods que t’a envoyé Kyo, pensées spécialement pour toi.

Rocca : Voilà. La fusion est parfaite. J’aime bien parce que c’est un album super spontané. Je l’écris vite, je le kicke en deux jours. C’est ouf. J’ai fait six prises le premier jour et le deuxième jour, j’ai fait les sept autres. One shot. Je viens de cette école-là. À Bogotá, j’aime bien enregistrer avec un ingé-son qui s’appelle Rusto, un MC colombien. Il parle pas français du tout, donc je me dis qu’il ne va capter que mon flow et la vibe. C’est à moi de bien articuler, c’est un bon challenge. Les textes, si tu les écoutes bien, ils sont enregistrés d’une traite. Tant que je n’aimais pas le morceau, je ne passais pas à un autre. J’ai enregistré dans l’ordre de la tracklist de l’album, comme je le voulais. J’avais déjà tout le concept de l’album. On savait avec Kyo quel était le premier track. J’ai donc enregistré du premier jusqu’à la fin comme si c’était un live. Du coup, il a gardé un côté super spontané. Après on a pu se régaler dans le mix parce que c’était très simple. Il y avait une seule voix. J’ai fait simplement une voix de backs très légère, comme si j’étais un backer en concert. Finalement, je trouve que c’est un album très fluide, très hip hop et très moderne.

Abcdr du Son : C’est la première fois que tu as procédé comme ça ?

Rocca : J’ai trente ans d’expérience. Je me fais entièrement confiance. Je ne travaille pas avec l’I.A. : j’habite à Bogotá, je ne manque pas d’inspiration. Toute la journée, il y a des trucs qui se passent. Et là, j’étais inspiré pour écrire en français. J’ai travaillé comme ça pour le futur album de Just Music Beats, qui s’appellera Oro et qui sera en espagnol.

Abcdr du Son : Tu l’as créé parallèlement à VENUS ?

Rocca : C’est ça. Et là, on est déjà sur d’autres projets avec Kyo. On a un album en espagnol et toutes les bribes qui sont restées de Hendrix. Des singles très puissants qu’on va lâcher à la rentrée. Cette nouvelle forme de travail me donne beaucoup d’assurance dans l’écriture et je me sens super à l’aise. J’ai un nouvel album que j’ai enregistré pendant mon séjour avec DJ Low Cut. On a enregistré 11 titres en trois jours. L’album est patate. J’ai envie de sortir deux, trois projets par an. Je pense que le truc qui va me faire survivre, dans cette ère digitale, c’est le physique et sortir des putains de projets en vinyle avec des beaux disques, avec une pochette soignée, un mix soigné, des paroles soignées, du vrai savoir-faire. Ça, ça donne une plus-value à une œuvre et une intemporalité que beaucoup de mecs qui sont au top n’ont pas du tout. Quand je dis au top, c’est au top des ventes, pas au top de leur talent. Je pense que c’est une très grande différence et les gens la remarquent. Et surtout, s’ils ne la remarquent pas, le temps leur fait se rappeler ce détail-là.

Abcdr du Son : Vous n’avez pas le même public. Je pense que les mecs qui sont au top des ventes ont en partie un public passif, qui prend ce qui vient avec l’algorithme, avec les tubes. Ton public, celui qui apprécie ton registre de rap que tu partages avec d’autres artistes, c’est un public plus actif, qui sait pourquoi il vous écoute et pourquoi il aime votre musique. C’est pour ça qu’ils sont prêts aussi à s’engager sur du physique.

Rocca : Exactement. Et c’est ça aussi l’importance qu’il y a de créer une communion avec eux, sincère dans les concerts, sincère dans la com, sincère dans la promotion, parce qu’on est ensemble. On n’est pas distants d’eux. On est accessibles, on est humains. Je pense que les gens ont besoin de ça dans l’ère digitale.

Abcdr du Son : Avec ses aspects artificiels que tu critiques dans un morceau comme « I.A. » par exemple.

Rocca : On vit cette ère difficile de guerre, de triche. Mais il y a des choses bien aussi. Un équilibre, avec des choses qui deviennent encore plus justes, plus puissantes, plus vraies, parce qu’on veut se rapprocher plus de ça, justement. On veut cette authenticité. On la recherche, on la travaille, on la valorise. C’est ça qui fait la différence.

« Cimarrón était un disque hommage aux ancêtres, à ce qui fut pour comprendre qui on est aujourd’hui. Sur VENUS, je suis perché. »

Abcdr du Son : Je reviens à ta collaboration avec Kyo. Il y a eu ce pack de productions qu’il t’a envoyé, sur mesure. Est-ce que tu avais déjà des thématiques avant d’écrire sur ces prods-là ou c’est la musique qui a pu t’inspirer des choses pour ce disque ?

Rocca : Sur mon portable, j’ai plein de bloc notes, avec plein d’idées. Mais je n’écris pas de textes si je n’ai pas la musique. Je faisais cette erreur-là quand j’étais jeune, quand j’ai commencé dans le rap. Je me retrouvais avec des flopées de textes super bien construits qui rentraient difficilement sur d’autres musiques. C’était un casse-tête et je n’aimais pas. Donc, j’ai très vite compris  de ne plus faire ça, à partir de l’album Elevación. Et depuis ça, je n’ai jamais réécrit un texte sans avoir la musique avant. Il suffit simplement qu’il y ait une vibe qui arrive. Le son qui m’inspire. En général, la première rime que je balance, c’est toujours la bonne.

Abcdr du Son : C’est de celle-ci que découle ensuite tout le morceau ?

Rocca : Je commence toujours avec une bonne punchline. C’est toujours une phrase forte. Et cette phrase forte ouvre un panorama visuel et important pour l’écriture. Les gens parlent aujourd’hui de punchline, mais ce ne sont pas des punchlines. Genre, « j’arrive comme… » avec une référence. Ça, c’est pas une punchline pour moi. C’est une référence. Pour moi, une punchline, c’est quand on commence à dire : « La nuit tombe comme une fièvre épaisse. » Ça, c’est des trucs qui te font tout de suite rentrer dans une ambiance. Et moi, je travaille ces trucs-là très cinématographiques. Je pense qu’avec l’âge, je sais l’exploiter et ça devient partie intégrante de mon style.

Abcdr du Son : Ce qui me marque entre Cimarrón et VENUS, c’est comment il y a une sorte de miroir entre les deux disques. Dans Cimarrón, tu tissais beaucoup de lien avec le passé, le poids de l’esclavage et de la colonisation sur le présent. Là, sur VENUS, on a beaucoup plus l’impression que tu continues à parler du présent en regardant le futur avec inquiétude.

Rocca : C’est vrai, je n’avais pas remarqué ça.

Abcdr du Son : Dans VENUS, tu parles beaucoup de l’existence, de la mort, de la rédemption, mais aussi – on vient d’en parler – des risques avec la technologie, comme ans « IA », dans « Likes & K ». L’impact que ça a sur nos vies et que ça peut avoir sur notre avenir. J’ai l’impression que c’est un disque dans lequel il y a beaucoup de réflexions sur l’avenir par rapport à Cimarrón, où il y avait des réflexions sur le poids du passé.

Rocca : Je n’avais pas fait le lien. C’est vrai que Cimarrón était un disque hommage aux ancêtres, à ce qui fut pour comprendre qui on est aujourd’hui. Sur VENUS, je suis perché. C’est pour ça que je dis « Allô la Terre, ici Vénus. » Je fais un constat un peu panoramique de ce qui se passe dans l’actualité. Ça parle de plein de choses. « Paramo », qui raconte le problème des guerres en ce moment au Moyen-Orient.

Abcdr du Son : Tu passes parfois du micro, c’est-à-dire de ce qui peut se passer dans le quotidien des gens, à des constats plus globales sur le monde.

Rocca : Oui. Sans me prendre la tête. C’est un disque très fluide. Je n’ai jamais aimé le rap à grands discours. J’ai toujours aimé laisser la fluidité de la musique et que les gens interprètent le texte comme ils veulent l’interpréter. Quand tu arrives avec un pavé d’informations, ça devient saoulant. On dirait que c’est un bouquin que tu lis ou une encyclopédie qu’on te met dans la tête. J’aime pas. Je préfère beaucoup jouer avec le flow, les rimes croisées, les sonorités. J’aime utiliser des mots simples, mais très cohérents. J’ai jamais aimé non plus utiliser des grands mots où il faut que tu cherches un dictionnaire pour comprendre ce que je dis. Je trouve que le rap, ça doit être immédiat. Peut-être que le seul moment où tu vas m’écouter, c’est là. Il faut que ça soit compris tout de suite. J’ai jamais aimé le rap puzzle, où il faut que tu cherches des références. J’ai jamais aimé ce truc de snob. Il faut que ça soit super lisible. Donc la diction, il faut qu’elle soit parfaite. Il faut que le message soit clair et net. Après, tu peux te prendre la tête sur mes lyrics parce qu’il y a de quoi se prendre la tête. Mais la musique, ça ne doit pas être compliqué. Le jazz, c’est du difficile qui fait facile. On ne te dit pas « regarde les quantités de notes ! » C’est fluide. [Il imite une mélodie de jazz, NDLR] C’est simple, mais c’est très technique. C’est ce que dit Ismael Miranda, un très grand sonero cubain : « Je joue un difficile-facile. Et eux, ils font un facile-difficile. »

Abcdr du Son : Certains artistes veulent prouver, impressionner.

Rocca : Au début, on fait ça. Ça m’est arrivé. Je mettais trop de rimes, trop de mots. Aujourd’hui, c’est plus aéré, c’est plus tranquille, c’est fluide. Et ça, c’est important dans la musique. Je pense que c’est très important de garder cette musicalité. Et c’est très important d’avoir une voix pour le rap. Être né avec une voix.

Abcdr du Son : « It’s mostly the voice ».

Rocca : Voilà, comme disait Guru.

« Il faut apprendre des jeunes, comme les jeunes doivent apprendre des anciens. Il faut créer ce pont générationnel. »

Abcdr du Son : Je voulais revenir sur cette thématique du temps qui passe. Dès le premier morceau, « Avant que sonne le gong », tu en parles. Il en est question aussi dans « Paramo », « Préface », « Punisher ». Il y a un fil rouge, dans l’album, de réflexions sur l’existence, le temps qui passe et les actions dans notre vie.

Rocca : À l’âge que j’ai, on fait un bilan. [Rocca a eu 50 ans l’an dernier, NDLR] Je ne vois plus les choses de la même manière. Je ne suis plus passif sur certains trucs qui m’auraient énervé. Je prends les choses autrement. J’appréhende les coups. Je sais quand ils vont arriver, je sais les éviter un peu mieux. On apprend toujours. On est toujours, de toute manière, en train d’apprendre. On apprend des plus jeunes.

Abcdr du Son : Ça, c’est intéressant. Parce que je connais des bonhommes qui, en vieillissant, se renferment un peu sur eux-mêmes, sur cette espèce de prétention de se dire: avec ce que j’ai vécu, je sais mieux que les jeunes.

Rocca : Tu sais certains trucs, mais d’autres, non. Il ne faut pas oublier que nous aussi, on a été jeunes et fougueux. On voyait les failles des anciens, malgré leur expérience. Et c’est pareil aujourd’hui. Un jeune fougueux, intelligent, il peut reconnaître les failles d’un ancien. Il faut apprendre des jeunes, comme les jeunes doivent apprendre des anciens. Il faut créer ce pont générationnel. C’est super important, aussi bien dans la spiritualité, dans les mœurs religieuses, dans les traditions des pays, dans les langues, dans la médecine, dans l’écriture, dans l’art. J’apprends tous les jours un truc nouveau d’un plus jeune qui vient nourrir ma connaissance. Le vrai sage, c’est celui qui sait qu’il n’est pas sage.

Abcdr du Son : C’est un peu le sujet de « Réflexion », d’ailleurs.

Rocca : Ouais. « Les sages méditent en silence. » Il faut méditer en silence. Le sage l’est parce qu’il est silencieux. Il essaie de commettre moins d’erreurs parce qu’il ouvre moins sa grosse bouche. Regarde le morceau avec Jungle Jack, comment il a tué. Jungle Jack, c’est un MC de 32 ou 33 ans. Donc c’est un gars qui est beaucoup plus jeune que moi. Et regarde la fraîcheur qu’il a ramenée. Son texte est impeccable, ses rimes sont impeccables. C’est de la crème. C’est très important pour les artistes de toujours être avec les plus jeunes. Les grands artistes comme Miles Davis ont toujours eu dans leur équipe des gens beaucoup plus jeunes qu’eux. Sans les plus jeunes, il se serait pas surpassé comme il a fait. Il serait resté avec des anciens qui sont habitués à travailler entre anciens. Et à un moment donné, ça sent la poussière. Je suis pas comme ça.

Abcdr du Son : Sur la jeunesse, dans le morceau « Likes & K », tu as cette phase : « Mais qu’est ce qui s’est passé ? Plus de respect les valeurs se sont faites remplacer. Ils vendraient leur mère pour des billets amassés, tachés de sang, froissés. » Ça rejoint des constats que tu as souvent fait sur la criminalité. Mais ce constat que tu fais sur des valeurs qui se sont délitées chez les jeunes qui traînent dans la criminalité, est-ce que c’est réel ? Ou est-ce que c’est pas parce que c’est ton regard plus mûr aussi ?

Rocca : Je vis dans un pays, dans un monde et dans un entourage où je suis toujours entre deux mondes. Je suis toujours confronté dans ma vie, sans le vouloir, à un côté très obscur qui revient toujours frapper à ma porte à un moment donné. Et j’ai toujours vu la violence comme une rivière avec un fort courant. Quand tu rentres dans cette rivière de la violence et de la criminalité, le courant va t’emporter à un moment donné, tu vas pas pouvoir nager contre ce courant. Tu as toujours la menace de la perquisition, du jaloux dans ton crew qui va te poucave, du détective qui dort en ne pensant qu’à toi et qui va te coincer. Une erreur que tu vas commettre. Je vois des gens qui ne sont plus là, qui sont partis par mort violente. Et les plus jeunes qui commettent les mêmes erreurs. Malheureusement, c’est cyclique. Ça fait partie de l’humain. C’est pas parce que ça a été écrit à l’époque de François Villon que ça peut pas être réécrit à l’époque de Rocca.

Abcdr du Son : Un truc que je trouve intéressant, pour autant, c’est que tu n’es pas complètement pessimiste. Je pense au morceau « Préface », où tu rappes sur le fait qu’on écrit notre propre vie.

Rocca : « Écris ta propre préface. Fais un reset, puis efface. » Parce que si tu ne le fais pas, c’est un autre connard qui va le faire pour toi. Et même sur ta pierre tombale, il y aura écrit un truc que tu ne voudras pas. Il y aura l’épitaphe de trop ou l’épitaphe de moins. Ou l’épitaphe qui te cloue. Donc c’est important d’écrire son propre destin. C’est à toi d’écrire les pages de ta vie et pas un autre. Et pas le faire non plus par un chemin virtuel. La vie est réelle, les coups sont réels, les balles sont réelles. Les douleurs, les peines, les joies sont réelles. Et il faut savoir les écrire nous-mêmes.

Abcdr du Son : Ça rejoint aussi toutes ces interrogations spirituelles que tu as sur l’après. Le salut de ton âme, le salut de nos âmes.

Rocca : Le karma. La vie est très karmatique. Et comme je le dis dans « Punisher », elle est ironique. Quand tu vas croire que tout est bien, elle va te rappeler que t’as fait des choses pas bien, que tu les as pas arrangées.

Abcdr du Son : Sur ces phases d’observation et de réflexion, d’être un peu perché, comme tu le disais, mais je dirais aussi spirituel : est-ce que tu es quelqu’un qui lit beaucoup ? Sur l’état du monde, sur  ce qui se passe après la mort.

Rocca : J’ai beaucoup lu pendant une grande période. Dernièrement, je ne lis plus beaucoup, je t’avouerai. Si on parle de littérature. [Il se reprend] Mais si, je lis beaucoup en fait, des livres spirituels, qui sont avec moi quand je voyage en avion. C’est des livres que j’ai déjà lus et que je relis, pour certaines pensées. En ce moment, j’aime bien lire les trucs sur l’Ifà. C’est le système divinatoire Yoruba, qui existe aussi en Amérique latine, qui est arrivé avec les esclaves du Nigeria et du Bénin. C’est passionnant. C’est un oracle juste, très humain et magique.

Abcdr du Son : Il y a un autre sujet qui revient dans le disque et qui revient souvent dans tes albums depuis le début de ta discographie, c’est ton rapport au rap. Parfois, tu as pu être beaucoup plus véhément sur ce sujet. Je t’en sens un peu plus libéré aujourd’hui.

Rocca : Parce que je les laisse faire leurs conneries. Ça ne m’intéresse plus. Les mauvais, continuez à l’être. Ça nous fait briller. Ce contraste-là, je l’ai accepté.

Abcdr du Son : Il y a une phrase que je trouve intéressante, dans « Likes & K » : « J’ai toujours le doigté, c’est toi qui m’as zappé, ton fils a des idoles trop claquées. » J’ai le sentiment qu’il y a en effet une partie du public qui a accroché au rap dans les années 1990, lorsqu’il tombe sur du rap contemporain, se dit que le rap est mort, alors que non en réalité.

Rocca : Il est pas mort, le rap. Il y a des supers albums qui sortent en rap français. En rap cainri, l’underground se porte très bien. Je pense même qu’il ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui. Le rap américain indépendant est incroyable. DJ Muggs sort des projets chaque mois, Alchemist aussi, Billy Woods sort des projets de fou. Et sur le rap français, il y a des gars qui écrivent de ouf. Il y a des jeunes qui ont des plumes de dingue, qui ont des jeux de mots incroyables, qui n’arrêtent pas, qui ont des styles de fou, qui se cherchent, qui explorent.

Abcdr du Son : C’est pour ça que j’aime bien cette phrase-là. Pour un certain public qui a connu la fin des années 90 ou les années 2000, il cherche aujourd’hui quelque chose qui pourrait lui plaire dans ce qui marche très bien. Mais ça ne fonctionnera jamais.

Rocca : Ce qui se passe, c’est que l’entertainement de l’industrie, c’est de la merde. Comme l’entertainment du gros cinéma, c’est des mauvais films. L’entertainment de la grosse littérature, c’est des mauvais livres. Tu ne vas pas acheter le livre de Trump et croire que c’est de la littérature. Pourtant, c’est le best seller. La viande que tu achètes au supermarché, ce n’est pas la bonne viande non plus. Pourtant, c’est celle qui se commercialise le plus. Ce qui est massif est très rarement bon. De temps en temps, l’industrie a besoin de produits qui soient bons. Un Bruno Mars, une Beyoncé, une Rihanna, une Adele. Parce que si tu n’as que des chanteurs sous Auto-Tune, c’est mort dans l’œuf. Il faut que l’industrie ait quand même ces grosses stars qui sont au top. Mais en bas de cette échelle, tu as toute une flopée de gars qui se croient incroyablement grands artistes et qui font de la merde. Et ça, il faut l’admettre. Ça a toujours existé.

Abcdr du Son : Je pense que c’est un des avantages qu’on peut tirer du numérique : l’accès à la musique d’artistes comme toi ou dans ton registre n’est pas si compliqué. Si on est un minimum curieux et qu’on s’intéresse, on peut les trouver.

Rocca : Le problème, c’est l’algorithme. Regarde : en ce moment, je suis fou des mocassins. Mais du coup, j’ai que des mocassins qui m’arrivent. Un algorithme de mocassins, donc je m’enferme dans un monde de mocassins depuis trois jours. [Rires] Je n’en peux plus. Parce qu’une fois j’ai regardé des mocassins, j’ai kiffé. Maintenant j’ai que des posts sur les mocassins. L’algorithme est super dangereux. Si tu as écouté une fois de la merde, tu vas avoir que de la merde qui va t’arriver dans les oreilles. Si tu es un peu influençable, que tu as une vie difficile qui te permet pas d’avoir une pause, que tu as regardé une fois un truc con, tu vas avoir que ces trucs cons. Tu vas t’enfermer dans une sphère de connerie. Donc, c’est très dangereux. Et dans la musique, c’est pareil.

Abcdr du Son : Je trouve que c’est un peu la thématique d’un morceau comme « Free Jazz ». L’idée de se libérer aussi de tout ce qu’on veut nous imposer comme standard.

Rocca : Exactement. Et puis le rap, si c’est tellement pourri que ça aujourd’hui, je préfère faire du free jazz. Ce que je fais dans le rap, c’est du jazz.

Abcdr du Son : C’est quelque chose que tu dis, et même que tu appliques depuis longtemps. Quand je pense à ton flow sur « Comme une sarbacane » par exemple.

Abcdr du Son : Ça, c’est le rap. Il faut être libre. Dès que tu commences à faire « ta-ta-ta ta-ta-ta ta-ta-ta » [il imite un flow en triolet répétitif] Tu fais le même flow qu’untel et qu’untel. Je n’ai pas de problème avec le triplet flow, mais pas avec un gimmick qu’on a déjà écouté 20 000 fois. Non, mon frère, il faut à un moment donné casser le truc. Mais il y a plus de followers que de créateurs.

Abcdr du Son : Sur ton rapport au rap, dans la deuxième partie de l’album, il y a non seulement « Free Jazz » mais auss « Aphrodite », avec JeanJass. C’est un morceau intéressant dans lequel tu parles de ton rapport presque romantique à la musique et au rap.

Rocca : C’est la muse. Et j’aime bien comment il l’a pris, JeanJass aussi. Il l’a pris d’une forme marrante. Il a beaucoup d’humour dans sa plume. Big dédicace à JeanJass. Très bon artiste, très belle plume, artiste complet. Ce morceau, je l’aime beaucoup parce qu’il est très différent dans l’album. Il est arrivé à un moment où je me suis demandé : « Qu’est-ce que je peux ramener de plus dans l’album ? » Kyo m’envoie cette prod, je la trouve dingue. Le refrain est simple, ça groove. La loop est bien, le beat est complètement différent. C’est plus des sub-bass, un truc atmosphérique. Parfait.

Abcdr du Son : Il y a un autre morceau dans lequel tu parles aussi de ton rapport au rap, c’est « Qualité-prix », avec Ol’Kainry.

Rocca : Gros son ! Une prod de ouf de Kyo Itachi et Azaïa. Tu sens qu’on a pris du plaisir à la kicker. Et qui de mieux que Ol’Kainry pour venir célébrer cette prod. C’est le gars qu’il faut pour ce genre de piste. C’est sa fluidité, c’est son ADN aussi.

« Il faut mettre de l’âme. Et l’âme, c’est quelque chose qu’on ne peut même pas expliquer. C’est ce mystère entre nous et l’infini. »

Abcdr du Son : Dans « I.A. », tu as cette phrase : « Avant que l’intelligence artificielle reproduise cette magie. » Ça va peut-être conclure notre entretien. Il y a une magie qui s’opère entre toi et Kyo sur ce disque, vous qui êtes le fruit individuellement de toutes vos expériences, qui s’additionnent dans tout le processus de création que tu as raconté. Est-ce que ça pourrait vraiment être reproduit par l’I.A. ?

Rocca : Ce qui se passe, c’est que l’intelligence artificielle ne va pas reproduire. Elle va savoir imiter la reproduction. Et comme on vit dans un monde avec plus de cons que de gens réactifs et exigeants, pour eux ça sera pareil, une copie. Donc, ce qui me fait peur, ce n’est pas la technologie, c’est que les gens confondent et pensent qu’un Willylancien soit mieux. Malheureusement, il est mieux que le 90% des artistes du top rap français qui font en ce moment beaucoup de merde pour que ça plaise.

Abcdr du Son : Ou qui réappliquent des formules qui existent depuis cinq ans.

Rocca : C’est là que ça devient dangereux. Maintenant, sur ce style de rap que nous, on fait, peut-être que l’I.A. va y arriver. Elle fait des calculs que même l’homme n’arrive pas à faire. Mais la différence, c’est que l’art… [Il réfléchit] L’art comme je le conçois, artisanal, est tellement unique que je vois l’intelligence artificielle simplement comme un outil. Elle n’arrivera pas à reproduire ce que je ressens. Elle arrivera à imiter des parcelles de sentiments, mais elle n’arrivera pas à m’imiter. C’est le problème des artistes en ce moment qui sont en train d’écrire avec l’I.A.. Ils sont tellement feignants, ils se sont tellement mis dans une routine de chiffres qu’ils se laissent guider par l’I.A.. L’I.A. écrit mieux qu’eux parce qu’ils ont pas d’inspi. L’I.A. récupère toutes les données de ce qu’ils ont pu faire dans leur discographie et reproduit un texte. Là, tu commences à tomber dans la médiocrité.

Abcdr du Son : Tu parlais du fait que l’I.A. puisse être un bon outil : dans quelle mesure ?

Rocca : Je pense que l’intelligence artificielle serait un bon outil pour faire des pré-mixes, pour avancer plus vite d’un point de vue technique. Parfois, on se prend la tête trois ou quatre heures pour faire une bonne mise à plat et l’envoyer au gars pour mixer. Peut-être qu’aujourd’hui, je vais pouvoir faire un pré-mix plus rapidement. Ou un mastering un peu plus proche de ce que je veux pour orienter mon ingé-son. Ou à écrire un plan marketing que je vais devoir obligatoirement modifier, mais l’I.A. va pouvoir me donner une base. Mais que l’intelligence artificielle me donne une base d’écriture : non ! Parce que mon écriture vient d’un acte trop personnel. Chaque mot n’a pas été écrit pour remplir un douze mesures parce qu’il faut que j’ai un single qui rentre dans le top dans quinze jours. Je vise l’intemporalité. « Dans cette mortalité, moi, je cherche l’intemporalité. La phrase qui aidera à te relever, qu’un jour ton fils pourra même citer. » Est-ce que cette phrase, je l’ai sentie quand je l’ai écrite ? Cette répercussion dans l’univers, cette onde ? C’est comme une bonne note, jouée au bon moment. L’intelligence artificielle ne pourra pas reproduire le doigté de B. B. King, la note bien précise de Miles Davis ou de Clifford Brown. Ça sera juste un outil. Le problème, c’est que quand tu tombes dans la médiocrité, cet outil est moins médiocre que toi. Là, c’est un danger pour eux. Pas pour nous. Il faut mettre de l’âme. Et l’âme, c’est quelque chose qu’on ne peut même pas expliquer. C’est ce mystère entre nous et l’infini, entre nous et l’univers, entre nous et la vie et la mort. C’est ce 21 grammes qui se perd quand on meurt. Inexplicable.

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