Fayçal, lyriciste revanchard
Interview

Fayçal, lyriciste revanchard

Depuis près de vingt ans, Fayçal construit une discographie où le goût pour un rap raffiné cache un besoin de revanche.

Photos par Lélie.

Lyriciste, Fayçal est pourtant un homme de peu de mots. Il y a quelque chose de paradoxal chez ce rappeur : le raffinement de sa plume, les multiples niveaux de sens des images, l’artisanat de la rime, tout cela travaille à dévoiler radicalement des blessures et des victoires que l’on devine profondes. Mais dans le même geste, ce raffinement témoigne également d’une grande pudeur. Il est question de douleur et de solitude, de moments de clarté, du passage des années, des amis qui trahissent et de ceux qui demeurent là quoi qu’il arrive. De dépassement de soi, de se transcender par les mots. Mais de l’homme, de son trajet et de son travail, peu de choses transparaissent. Quelques lieux tout de même, décrits avec une précision de cartographe. Blaye d’abord, ou il passe sa jeunesse, puis Bordeaux. Le succès du titre « La Belle Endormie », sorti en 2009, fait de lui un des porte-étendards de facto de la ville.

Il est l’un des garants d’une certaine tradition rap de la ville, solidement ancrée dans son adhésion à une éthique de travail et d’écriture où la technique joue un rôle central. L’art du dépassement de soi par la performance lyricale est aussi pour Fayçal le moteur d’une rage revancharde qui l’a animé pour une bonne partie de sa carrière – qui continue de sourdre sous les accents électro de ses deux derniers EPs, Bords perdus (2016) et Chants de ruine (2021). Le temps d’une rencontre en bord de Garonne, il a accepté de revenir pour l’Abcdr du Son sur certains des jalons de ce parcours. Avant d’en revenir à l’essentiel : l’écriture et la musique, les blessures qu’elles réparent et celles qu’elles entretiennent.


Abcdr du Son : Je te propose de commencer par le début, c’est-à-dire à Blaye. C’est un endroit auquel tu reviens régulièrement dans ta musique, comme dans le morceau « Mélodie d’un jour de juin ».

Fayçal : C’est là où je suis né, où j’ai grandi et où j’ai commencé à écrire. J’en parle beaucoup également dans « Les Vestiges de ma vingtaine », un de mes premiers titres. C’est une petite ville à cinquante bornes de Bordeaux, c’est là où j’ai fait mes armes. J’ai eu une vie classique, ni pauvre ni riche, au milieu. Classe ouvrière, mon père était ouvrier qualifié dans une centrale nucléaire, ma mère était mère au foyer, elle nous a élevés mon petit frère et moi.

A : Plus près de nous, dans « Bords perdus » tu parles de « ton fief, ta presqu’île »

F: Ça, c’est un autre concept. C’est un morceau un peu métaphorique, comme si c’était moi qui étais un peu éloigné du monde en général, mais c’était pas forcément lié à à cette ville, c’est plus lié au fait de me détacher des gens Je suis issu d’une double culture, de par mes parents, et pour moi, il y a beaucoup de sens dans l’endroit où j’ai grandi, évolué. C’est comme si c’était un refuge ou une sorte de sanctuaire.

A : Tu disais que c’est à Blaye que tu as rencontré l’écriture et le rap ?

F : J’écris depuis tout petit. Dans mes souvenirs, ça me permettait de rentrer dans un monde qui n’était pas le monde réel, ça m’évadait. J’écrivais des petits trucs en CM2. Je jouais beaucoup aux RPG aussi…  J’avais des amis, je n’ai jamais été très solitaire quand j’étais petit, mais j’étais toujours un peu en décalage. De par mes origines aussi, j’étais toujours un peu entre deux, entre deux types de culture, et la double culture c’était pas l’image d’Épinal d’aujourd’hui… Le fait d’écrire, ça m’a un peu… pas sauvé de ça, mais ça m’a permis de rentrer dans quelque chose d’autre. Ça m’a permis d’entrer, encore une fois, dans une sorte de sanctuaire, comme si c’était quelque chose qui me protégeait de forces extérieures, malveillantes.

A : Quand est-ce que tu rencontres le rap ?

F : 1996 ou 1997 je crois. Dans un kiosque je tombe sur un magazine Radikal. Puis l’inévitable Skyrock en 1998, et les albums de Shurik’n et d’Oxmo que j’écoute beaucoup. J’ai pris cette vague là. J’étais vraiment un mix de trop de trucs, j’avais Nirvana, Cabrel et les 2Bal sur la même cassette. Du coup, c’est venu simplement. Je voulais dire des trucs avant de freestyler ou d’improviser, le fond a toujours eu beaucoup d’importance, j’ai toujours eu cet attrait pour la technique dans l’écriture. Pour le topo, Blaye c’est un peu retranché du monde, du monde artistique et du monde rap. Il faut contextualiser, en 1997, le rap n’était pas ce qu’il est maintenant. Quand j’ai commencé, on n’était pas les stars du lycée ou du collège, les filles nous regardaient bizarre, on était un peu mal vus, et ça, quoi que l’on puisse dire dans nos textes. Mais de l’extérieur, je me reconnaissais dans les gens qui faisaient cette musique. Je m’appelle Fayçal et je voyais des mecs qui avaient les mêmes noms que moi, les mêmes prénoms, et qui faisaient de la musique, quand bien même ils vivaient dans un environnement différent et qu’ils disaient parfois des choses qui étaient loin de ma réalité. Tout ne me touchait pas, mais dans le fond, ça me parlait. Donc je me suis dit « je vais le faire, mais à ma manière. »

A : Et ce travail là, au début, tu le fais seul ?

F : Quand j’ai vraiment commencé le rap, l’écriture aussi mais surtout le rap, j’étais tout seul, mais un ou deux ans après, il y a des liens qui se sont tissés avec des amis qui le sont aujourd’hui encore comme Galich, qui par exemple écoutait du rap aussi à cette époque. Il y avait Ciz qui était plus grand et qui arrivait de Paris, il nous ramenait des disques et il nous faisait écouter. Ça a formé un petit truc, on était cinq-dix, c’est parti de là mais j’étais toujours le seul à rapper, eux ils étaient auditeurs. Ils m’ont toujours encouragé, des vrais supporters ! Et encore une fois, à l’époque, ce n’était pas vu comme maintenant, les mentalités n’étaient pas les mêmes. Aujourd’hui, c’est tellement plus accepté !

« Il y a sûrement un coté revanchard dans ce que je fais. Sur beaucoup de points de ma carrière, sur la vie, sur les lieux, sur les évènements, sur les gens. »

A : Ensuite, tu bouges sur Bordeaux pour la fac. À l’écoute de ta musique, on a l’impression que c’est un moment de ta vie qui t’as forgé. Avec le recul, qu’est-ce que tu gardes de cette expérience dans l’amphi 400 ?

F : C’est en 2003, j’ai 20 ans. J’y suis allé après mon bac L, sachant qu’avant le bac L j’ai aussi passé un BEP. Je n’ai pas toujours été dans ce truc littéraire, même si j’écrivais, je n’ai pas toujours été voué à ça. Avec le temps… Il y a sûrement un coté revanchard en fait dans ce que je fais. Sur beaucoup de points de ma carrière, sur la vie, sur les lieux, sur les évènements, sur les gens…

A : Et la fac fait partie de ces lieux sur lesquels tu voudrais prendre une revanche ?

F : Déjà, j’étais très content d’y accéder. C’est-à-dire que ça m’intéressait. J’y ai redéveloppé un peu ce truc que j’ai pour l’écriture, que j’avais perdu au collège parce que j’étais dans des caricatures, j’étais là pour ambiancer les autres. La fac, c’était aussi la découverte d’un monde nouveau, de gens nouveaux qui eux aussi écrivaient, mais qui étaient dans un délire différent du mien, surtout à l’époque. Il a fallu faire face à d’autres visions de l’écriture, d’autres gens, d’autres livres, d’autres approches. J’en garde forcément un bon souvenir. Ça m’a aussi apporté dans mon écriture d’avoir connu par le biais de la fac des auteurs comme Dostoïevski par exemple.

A : Tu fais aussi des rencontres liées au rap à cette époque-là ?    

F : Oui, c’est à ce moment là que j’ai rencontré VII qui faisait des instrus. C’est par le biais de la Fnac, il y avait un vendeur qui s’appelait Dajoan qui s’occupait du rayon rap et avec qui je suis encore en contact. Il avait un petit label sur lequel il y avait VII. On s’est rencontrés, et il était très dans les bouquins, lui aussi. Il passait son DAE [ndlr : Diplôme d’Accès aux Etudes supérieures] à l’époque où moi, je redoublais ma première année de fac, donc il y a une année où on s’est retrouvés tous les deux ensemble. C’était intéressant ! Mon premier album est sorti à cette époque là, sous le label Sonatine qu’on avait en commun. J’étais à la fac en 2004 et 2005, et Murmures d’un silence est sorti en 2006, j’avais 23 ans, j’ai écrit pas mal de textes pendant que j’étais à la fac. Donc forcément, c’est un album qui fait très « étudiant », très sérieux, très personnel aussi.

A : Tu peux raconter le processus de création de cet album ?

F: VII faisait beaucoup d’instrus. Il samplait des trucs hyper aériens. Dès le début, j’ai cherché des instrus plus ou moins atmosphériques. C’était un peu après 1998, la période du piano-violon, et il faisait aussi beaucoup d’instrus comme ça, hyper mélancoliques. Mais si tu écoutes Murmures d’un silence, j’étais sorti un peu de ça. À part « Grandeurs et décadences », il y a très peu de piano-violon. C’est toujours des synthés, des choses comme ça. Je voulais casser cette routine, et arriver avec un truc plus atmosphérique, et plus espacé. Dans les thématiques aussi, c’est un peu différent de ce qui se faisait à l’époque.

A : Sur cet album, il y a aussi beaucoup de morceaux qui s’apparentent à des exercices de style. C’est un format dont tu t’es départi petit à petit…

F : Possible. C’est vrai que maintenant j’essaie de faire des trucs plus aérés, comme « Éclairs de lune » par exemple, même s’il y a toujours ces contraintes-là. Quelque chose comme « Grandeurs et Décadences » est toujours un de mes morceaux préférés, même si plein d’autres sont bien plus écoutés. La technique, pour moi c’est trop important, mais c’est un parti pris. C’est comme dans le sport, pour être fort, il faut de la technique. Plein de gens sont écoutés alors qu’ils n’ont pas de technique. Le public les dit différents, mais ils sont aussi différents que ton voisin peut l’être, par exemple, il n’y a aucune plus value. J’ai l’impression d’être aigri en disant ça mais j’essaie juste de me questionner par rapport à ce qu’est la technique.

A : Tu as mentionné le sport, et je sais que tu as beaucoup fait de foot. Il y a un lien entre ta pratique de ce sport et celle du rap ?

F : J’en ai beaucoup fait oui, avant le rap même. Mon père était entraîneur, il adorait le foot et il m’a mis dedans depuis tout gamin, je n’avais pas le choix. Il nous a transmis ça, pour lui c’était l’école de la vie. C’est pour ça qu’aujourd’hui, je crois que je préfère le sport à l’art. Le sport, c’est noble. Quand tu joues avec quelqu’un vous êtes sur le même terrain, et le meilleur, c’est celui qui travaillera le plus et qui aura le plus de technique en général. C’est quelque chose qu’on ne retrouve pas dans le milieu artistique. Messi, c’est Messi, il a une technique de monstre donc il est en haut. L’autre, il n’est pas bon, il ne marque pas de buts, ne fait pas de passes, donc il est en dessous. Les stats mentent rarement alors que dans le rap, tu ne vas pas forcément être reconnu pour ta technique, pour ton travail… Quelqu’un qui fait un platine n’est pas forcément meilleur que celui qui vend cinq cent albums, il profite souvent du public, qui est juge et pas arbitre.

A : Après 2009 et Murmures d’un silence, tu prends une longue pause et tu reviens en 2013 avec un entourage artistique différent, comment s’est passée la transition ?

F : De 2006 à 2009, Secrets de l’oubli et Murmures d’un silence, les prods c’était 2FCH et VII, on avait un label qui s’appelait Sonatine. Après, on est partis chacun de notre côté. VII, il faisait un truc très horrorcore, il était dans le délire Necro. Moi, je fais quasiment l’inverse, c’est très poétique. Mais on se respectait énormément ! On a fait « Le sang et le pain », un titre que j’aime beaucoup. Après la fin du label en 2008, par là, on s’est scindés et on est tous un peu partis de notre côté ; et en même temps, c’était l’arrivée d’Internet. Ça m’a permis d’échanger et de faire connexion avec des rappeurs underground qui étaient dans la même veine que moi, dans d’autres coins de France : Hugo TSR, Demi Portion, C-Sen et d’autres. On discutait et les feats de cet album se sont quasiment tous faits comme ça sur L’or du commun. Il n’y a jamais eu d’histoire d’argent ou de buzz. J’habitais en coloc avec mon frère, on écoutait des MCs comme Nasme ou Mysa. Quitte à inviter des gens, autant inviter ceux que j’écoutais.

A : Tu considères faire partie d’une scène rap indé, aux côtés de ces artistes-là ? Tu t’es produit au Demi Festival par exemple.

F : Dans ma carrière, en termes d’évènements scéniques, c’est vrai que le Demi-Festival et le Scred Festival, c’étaient de belles scènes. C’étaient peut-être mes deux scènes préférées avec ce noyau hip-hop. Plus récemment, j’ai aussi joué au festival Rest In Zik, à Bordeaux. C’est forcément beaucoup de fierté, car c’était la première édition. Le fait d’avoir rappé à cet événement, en plein Bordeaux, dans un festival rap qui est vraiment indépendant, je trouve que c’était une belle image. D’ailleurs, force à l’orga pour la deuxième édition en mai 2023. Je passerai sûrement en tant que spectateur cette fois, l’événement le mérite.

A : Avec « La Belle endormie, » tu as livré un titre qui est une sorte d’hymne local à Bordeaux. Tu peux raconter la création de ce morceau ?

F : Ce titre, je l’ai composé comme un morceau lambda de l’album. Je ne me suis jamais dit qu’il allait faire plus d’écoutes que le reste, qu’il allait vivre aussi longtemps, c’était un thème comme un autre dans l’album. Je suis parti de cette idée de décrire la ville de jour et de nuit, et du surnom de la ville, la belle endormie. De base, c’était une autre instru, mais j’ai fini par changer parce que je trouvais que celle là, qui est plus électro, collait plus à la ville et à son coté répétitif. Même en 2009, Bordeaux avait déjà un côté plus ou moins musique électronique. On l’a enregistré avec les autres titres de l’album, mais personne ne m’a dit que c’était potentiellement un tube. Ensuite, on l’a clippé et je crois que c’est vraiment le clip qui l’a fait décoller. Le sépia, ça portait quelque chose aussi. Le clip a pas mal tourné, sans qu’on n’ait vraiment de gros relais, c’était partagé sur des petits sites. Comme une toile d’araignée.

A : Tu as aussi souvent cherché à mettre en valeur des artistes locaux. Dans ta carrière, il y a deux posse cuts avec des artistes bordelais, « Rapsodies » et « Trente-trois mille et des poussières ».

F : Dans les deux cas, c’est des groupes ou potos qui gravitaient autour de moi. Paradoxalement, même si je fais une musique très solitaire, j’ai toujours ce besoin de mettre les autres en avant sur certains titres, ça vient surement du sport collectif… ou de mon coté Mélenchon. [il rigole] J’ai eu un groupe un peu après avoir commencé en solo, il ne faut pas l’oublier. Ça s’appelait d’abord Coeur de Pierre, puis c’est devenu Second Souffle… Gavé kitsch, les noms !  Sur « Trente-trois mille et des poussières » c’est tous des MC’s que je connaissais de près ou de loin. L’idée, c’était de leur donner la parole et parler de leur vie, du département, de faire un truc très freestyle, très à l’ancienne aussi.

A : En 2014, il y a ce morceau, « L’Appel de la nuit, » qui remixe le titre « Nightcall » de Kavinsky, et à partir de ce moment là, ta musique prend une direction beaucoup plus électro…

F : Même en ce moment, j’écoute beaucoup plus de sons comme ça, Kavinsky, ou Cliff Martinez, celui qui a fait la B.O de Drive, des trucs un peu électro. J’aimais beaucoup le refrain de « Nightcall, » la façon dont la voix est amenée au refrain. J’ai toujours aimé l’électro ça m’a toujours fait penser à ma jeunesse. La Master System, le côté digital. Encore aujourd’hui, ce que j’écoute, c’est très digital, très pixel. Il y a un côté un peu enfantin, ça m’a ramené en enfance, ou plutôt en adolescence comme les emojis. Le couplet parle de ça aussi, je trace la nuit, observateur et  nostalgique. un peu comme si j’avais la vingtaine. Petit à petit, j’en avais un peu marre du côté boom-bap pur et simple. L’électro, c’est toujours en quatre temps mais c’est un peu plus aérien, on revient un peu au côté atmosphérique.

A : Pourquoi avoir choisi de privilégier le format EP pour tes sorties les plus récentes ? C’est un format qui te correspond mieux aujourd’hui ?

F: Non, le format qui me correspond le plus à ce que je fais, ça reste l’album. Mais je suis très satisfait du dernier. Un peu moins de Bords perdus, je trouve que c’était très noir, un peu maladroit au niveau de l’ambiance, il y a des trucs qui auraient pu être mieux faits… Mon format principal, ça reste l’album, mais par rapport au milieu rap actuel, j’avais plus forcément la force d’aller au bout. Il y a de la technique dans ce que je fais, chaque mot… Donc forcément, ça te demande du travail. Avec un de mes couplets, il y en a qui te feraient six titres ou meme un album et les gars se la racontent…C’est pour ça aussi, le côté EP. Je ne fais que six titres, mais ils sont travaillés comme des morceaux d’album. C’est peut-être aussi pour pouvoir sortir des choses plus régulièrement.

A : Sur chacun de ces deux EP, tu travailles avec un nombre assez restreint de producteurs, pourquoi ce choix ?

F : C’est Yep qui a fait Bords perdus, entièrement. Après, sur L’or du commun, il y avait trois producteurs qui se sont occupés de tout l’album. Et sur les deux premiers, pareil, il y en avait deux qui se sont occupés de tout l’album. Sur Chants de ruines, il y en a eu trois : Yep, Rekoba et Keizan. Je n’ai pas cinq ou dix producteurs par disque, ou un par morceau. Les productions amènent une rondeur à ton projet. Si tu prends des dizaines de gens différents, après ton tableau est un peu incohérent.

A : Tu sais déjà de qui tu vas t’entourer pour le prochain ?

F: Non, je ne sais pas encore quelle couleur lui donner. J’ai des idées de texte, des bribes mais absolument pas de producteur en tête. Je veux trouver des gens qui fassent ce dont j’ai envie. Ce n’est pas tant le nom du producteur qui m’importe, que de trouver des instrus qui correspondent à la vision que j’ai. Je ne sais pas si je vais continuer encore longtemps. Je n’ai jamais eu de perspectives, c’est très important de le souligner. Quand j’ai fait mon premier album, ça devait être le dernier, pour moi. Ça va avec le côté revanchard, c’est ce que j’ai ressenti quand l’album a été pressé. Je viens d’une petite ville, pourtant je l’ai fait. Et 2009, c’est un peu pareil à l’échelle bordelaise : j’étais un rappeur de Bordeaux qui allait taper nationalement. Et L’or du commun, c’est encore un peu pareil.

« Le rap, ça m’a guéri mais ça a aussi biaisé certains rapports avec des gens. »

A : Sur le fond, dans ces deux EP, on sent un peu moins ce côté revanchard.

F : Est-ce que j’aurais pu aller plus loin ? Ou est-ce que j’aurais pu faire moins bien ? Tout le monde se la pose cette question. Je préfère me dire que j’ai de la chance. Ce n’est pas donné tout le monde de partir d’où je suis parti et d’avoir fait une carrière quand même, d’avoir fait des écoutes et des vues en grand nombre avec des clips faits à partir de rien, une vraie ligne lyricale et une vraie ligne de conduite. Mais je suis toujours compétiteur. Ça vient du sport, ça. Autant je peux être littéraire, autant le sport m’a aussi donné ce côté-à. J’essaie de lier les deux, mais ça ne fait pas toujours bon ménage.  Il y a toujours des entités qui te ramènent au côté compétition. Même si tu n’as pas envie, t’y es ramené tout le temps. T’allumes un réseau, dans la rue, c’est la compétition partout. Qu’est-ce que tu vois ? Lui il a fait platine, et lui aussi… C’est imprégné dans ton inconscient, c’est de ça qu’il faut guérir.

A : Il y a aussi une guérison personnelle, on sent que l’écriture t’as apaisé.

F : C’est vrai, le fait d’écrire m’a apaisé. Après, beaucoup d’artistes te le diraient, ce qui te guérit d’un truc va aussi te pourrir d’un autre. Le rap, ça m’a guéri mais ça a aussi biaisé certains rapports avec des gens. Le fait de ne pas avoir de blase, ça m’a aussi perturbé à un moment mais je trouve ça tellement plus fort de rapper sans pseudonyme. Mon côté discret m’a aussi protégé. Je suis quelqu’un d’assez paranoïaque aussi, et j’ai été très bouleversé par ça, j’en parle dans « Mes points d’interrogations ». L’écriture m’a guéri de ça mais elle m’a un peu remis dedans aussi.

A : Quelle place occupe le rap dans ta vie à l’heure actuelle ?

F : C’est un peu ce que j’essaie de montrer dans le clip du morceau « Éclairs de lunes ». C’est un titre très rentre-dedans, que j’aime beaucoup. [il rappe] « Je les nique, tous quelconques, la technique à quiconque… » C’est un morceau revanchard, encore une fois. Quand le clip commence je suis petit, et ça montre comment j’ai évolué, comment je suis arrivé à Bordeaux. C’est une belle manière de conclure je trouve, qui montre bien où j’en suis en ce moment. Je suis fier de ce que j’ai fait. Ma mère a gardé toutes les affiches parce qu’elle respecte ce que je fais, elle trouve ça noble. La victoire, c’est ça pour moi : que ton entourage, ton frère, te disent qu’ils sont fiers de ton parcours et de ce que tu as fait, le reste… Ça, je l’ai eu. Maintenant, c’est un passage de transmission. Là après l’interview, je vais voir des gars, c’est des jeunes, ils ont vingt ans, ils font du rap. On discute, je les guide un peu. Je vais avoir un feat sur leur album qui va sortir, en plus j’ai fait un gros couplet, un truc boom-bap. Ça s’appelle Chambre 1017, ils sont un peu dans le truc du Wu-Tang. J’essaie de leur transmettre ce que je sais. Et ça me nourrit en même temps. De les voir faire, ça me pousse à revenir aussi. Quand tu te confrontes à des plus jeunes, tu discutes, ça évite de devenir aigri ! Tu n’es pas forcément d’accord avec leurs beats ou leur manière de rapper mais tu discutes, tu échanges. C’est ça qui te permet de continuer à évoluer, d’écrire encore et de trouver des inspirations.

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