Violences policières : la parole au rap français
Témoignages

Violences policières : la parole au rap français

Du Ministère A.M.E.R. à Soso Maness, en passant par Dosseh ou le Saïan Supa Crew, neuf rappeurs français prennent la parole sur les violences policières.

Photographie : Sandra Gomes

25 mai 2020. À Minneapolis, Georges Floyd, ex-rappeur de la scène de Houston proche de DJ Screw, meurt asphyxié par un policier blanc, Derek Chauvin. Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, une dernière expertise médicale innocente les gendarmes impliqués dans l’affaire Adama Traoré, imputant sa mort à des antécédents médicaux. Quatre ans auparavant ce sont, selon ses proches, quasiment les mêmes derniers mots que celui-ci prononçait au sein d’un fourgon de gendarmes à Beaumont-sur-Oise : « Je ne peux plus respirer. » Parce qu’ « une longue vue offre à la conscience plus d’aise qu’un miroir » selon les mots de Joseph Andras et Kaoutar Harchi, les indignations médiatiques et politiques quant au racisme policier aux États-Unis se sont enchaînées, contrastant avec le silence en France. Malgré tout, le 2 juin 2020, la plus grosse manifestation dénonçant les violences policières depuis des décennies a eu lieu devant le TGI de Paris, sous l’impulsion du collectif « La vérité pour Adama ».

Parallèlement à la lutte pour la justice, une autre asphyxie touche la France, particulièrement les industries culturelles  : celle de la liberté d’expression, quand elle porte sur les institutions étatiques. Le rap, en tant que musique marquée par l’immigration postcoloniale, multiplie depuis ses débuts les dénonciations des violences policières. À chaque artiste sa manière d’en parler : storytelling documentés, retours symboliques à l’envoyeur, humour impitoyable, bangers cathartiques… Peu importe les formes et les époques, le sujet n’a jamais été ringardisé, et pour cause. L’histoire de sa pénalisation politico-juridique est longue. Elle passe d’un Kenzy sans pitié en interview dans les années 1990 à un quasi-hymne prudemment censuré de 13 Block aujourd’hui, au détour des amendes infligées à Despo Rutti pour une couverture d’album représentant un enfant noir au milieu de policiers identifiables lors de l’expulsion d’une famille.

À l’heure où le harcèlement policier est au centre de l’actualité, où l’on trouve même des auditeurs de rap capables de nier – voire de moquer – ces violences structurelles, il nous a paru indispensable de revenir avec plusieurs artistes sur quelques titres qui traitent de cette question. Souvent eux-aussi témoins dans leur chair du racisme policier, ces rappeurs et leurs témoignages rappellent que cette musique n’a pas n’importe quelle histoire. 

Ministère A.M.E.R – Plus vite que les balles (1994) Par Stomy Bugsy

« On a composé « Plus vite que les balles » avec Passi à l’époque où je vivais entre Porte de la Chapelle et Sarcelles. On ratait souvent le dernier train et on se retrouvait à marcher dans la nuit jusqu’à Sarcelles. Et notre quotidien, c’était de souvent se faire contrôler par la police, trois fois par jour. Cette course poursuite que l’on raconte sur le morceau, pour un jeune Noir de banlieue, c’était presque la routine. C’était le quotidien d’un jeune de quartier qui sort tard, qui est dans la mouvance hip-hop, qui a une démarche précise et qui se retrouve à être la cible des contrôles. C’était banal et ça ne devait pas l’être, et c’est ça qui est triste. L’histoire racontée est basée sur plusieurs histoires vraies et plusieurs cavalcades avec la police. En disant « les vitrines qui les a brisées ? », on parle de plein de choses : des vitres qu’on a cassées en allant chasser des skins, en taggant Gare du Nord, dans une bagarre de quartier, en fuyant un contrôle de police… Et les policiers faisaient parfois des tirs de sommation en l’air ou par terre, quand ils voyaient qu’on leur mettait 200 mètres dans la vue. Quand on y pense, objectivement, flic c’est un beau métier de base : aller sauver une vieille, arrêter un criminel, maintenir la paix, c’est une super belle profession. Au même titre qu’un pompier ! Mais quand un immeuble brûle, est-ce que le pompier se dit : « Il y a des Noirs et des Arabes dedans ? » Non. C’est pour ça qu’on a tant la rage contre les bavures policières. Et à l’époque c’était des bavures, aujourd’hui c’est presque des crimes avec le plaquage ventral. On sait que ça tue. Quand tu as trois policiers sur ta cage thoracique, 180 kilos, on sait que tu vas crever.  Et ceux qui essayent de les couvrir ne sont pas moins pires, il faudrait sérieusement faire le ménage chez eux. On raconte les mêmes choses depuis tellement de temps et pourtant j’ai l’impression qu’on a écrit ce morceau hier, c’est quand même triste. Sur le morceau, je dis « mais l’ennemi est dans son pays, sait où je suis : Paris la ville des képis » parce que c’est comme ça qu’on considérait vraiment la capitale. J’étais beaucoup plus emmerdé à Paris qu’à Sarcelles : comme il n’y avait pas autant de Noirs et d’Arabes à Paris c’était violent, tu te faisais contrôler sans arrêt ! Aujourd’hui, j’ai un privilège, c’est que certains flics me reconnaissent quand ils me contrôlent et ils me laissent plutôt tranquille. Mais quand ce n’est pas le cas, ça peut se passer mal, je peux me sentir agressé. Tu as une personne qui te fait du rentre dedans, qui te manque de respect… Tous les Noirs et les Arabes qui vivent ça au quotidien, ils sont forcément fatigués. Je dis souvent que pour être policier, il faudrait une formation plus longue. Là, en six mois, tu as un pistolet dans les mains et tu vas dans certains quartiers, il faut être prêt pour faire ce genre de choses. Je pense en tout cas qu’avec le Ministère A.M.E.R. et d’autres groupes, on a un peu éveillé les consciences sur les problèmes avec la police, on voulait dénoncer tous les problèmes qu’on subissait en tant que Noirs, c’était notre motivation première. Alors voir autant de monde venir au tribunal début juin, c’était beau. Il y avait des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des Noirs, des Blancs, j’ai adoré l’esprit des gens ce jour-là. La manifestation avait été interdite et malgré ça ils sont venus en étant respectueux. Ça redonne beaucoup d’espoir de savoir qu’il y a beaucoup de gens qui ont du bon sens et qui sont éveillés. Oui, il y a peut-être un abrutissement de la société, mais il y a aussi une grande prise de conscience de la jeunesse sur plein de thèmes politiques. J’ai beaucoup d’espoir pour le futur. « Plus vite que les balles » est en tout cas un morceau qui est resté dans notre discographie. C’est une bonne chose mais d’un autre côté, le fait qu’il dure dans le temps signifie que les problèmes sont toujours là : il y aura toujours des bavures de la police. Faisons en sorte qu’il y en ait le moins possible. »

KDD – Qui tu es ? (2000) Par Dadoo

« Ce morceau, « Qui tu es ? », part de plusieurs racines. La première est musicale : on avait cette vision d’un rap qui irait super vite sur une musique super lente. Quand à la thématique, on a trouvé que cette manière de rapper avait en elle-même le sentiment qu’on peut ressentir quand on est en face d’un officier, qu’on sent l’injustice poindre et qu’on n’a pas forcément le verbe pour répondre ou les témoins, et qu’on est obligé de contenir sa rage. Et à ce moment-là – parce que ça m’est arrivé souvent – je me suis dit que si le mec posait sa plaque et son pistolet, sérieux, on réglerait le truc de manière différente. Et peut-être qu’on n’en viendrait pas aux mains parce qu’il ne resterait plus qu’à discuter. Dans l’uniforme de policier, il y a déjà la violence, l’ordre, le pouvoir. Nous ce qu’on reconnaît c’est l’autorité des gens dont le travail est de défendre la justice et l’humain. Quand c’est le contraire, on a affaire à du pouvoir, et donc de l’abus de pouvoir. C’est cette rencontre entre cette envie musicale et ces contrôles à l’époque omniprésents dans la ville de Toulouse qui a fait ce morceau. « Qui sera le prochain ? », sur le même album, part d’une bavure policière : celle qui a tué Pipo. [Habib Ould Mohamed, tué d’une balle à bout portant par un officier de police et laissé pour mort suite à une tentative de vol, le 13 décembre 1998, NDLR] Quand on est sur l’écriture de l’album Une couleur de plus au drapeau, on vit ces événements. Et quand on reçoit la production d’Imhotep, on se retrouve dans cette ambiance, parce que la musique est très tendue, avec une belle mélodie. On a ce sentiment que la bavure policière est comme un monstre qui choisit ses proies. Donc on se demande : « Qui sera le prochain ? » Il y a eu une indignation populaire énorme, parce que tout le monde est touché. Ça nous bouleverse. Toulouse est une petite ville : on est amené à croiser les mêmes flics.

L’impunité devient un sujet d’inquiétude à l’époque. On se sent alors vraiment investi de témoigner : l’art c’est aussi un témoignage du vécu sublimé par la tendance esthétique et musicale. À l’époque, on capte très vite qu’il y a un système qui permet d’encaisser les coups du sort des conneries que peuvent faire les représentants de l’ordre, sous prétexte qu’ils doivent être irréprochables et soutenir les gouvernants. Il y a toujours ce jeu politique entre démagogie pure pour capter l’électorat et situations d’urgence à gérer, qui fait que moins ça fait de bruit, mieux c’est. C’est ce qu’on essaie de désarticuler dans ce morceau : donner des clés de réflexion pour comprendre et calmer les colères. La solution ce n’est pas la colère : c’est l’éducation. On a un troisième morceau qui traite de la police : « Un homme faible ». [sur l’album Résurrection sorti en 1998, NDLR] Le refrain dit : « Un homme faible a son âme dans son arme ». Le parti pris, c’était de rentrer dans la peau d’un keuf et de décrire la misère sociale qui peut impacter son professionnalisme – sans justifier la bavure. On s’est dit : « Admettons qu’un pote devienne keuf, qu’on sait que dans sa vie il a un divorce, qu’il vit un décès familial, et qu’il part en couilles sur le terrain parce qu’il est pas bien ? » Au même titre que tous les gens sur cette terre, les flics sont des êtres singuliers : ils ont tous des histoires, qui peuvent être aussi touchantes. Les keufs, c’est la street : tu peux tomber sur un bon comme sur un connard. Il m’est arrivé de tomber sur des keufs qui m’ont plutôt arrangé alors que j’étais en défaut de quelque chose. Je ne peux pas avoir d’avis définitif.

Mais il y a un an et demi, j’ai commis une infraction au code de la route en franchissant une ligne continue pendant un demi-tour, sans qu’elle soit dangereuse ou que je sois alcoolisé. La police municipale m’emmène au commissariat de l’Embouchure de Toulouse. J’y suis menotté, assis. Un des keufs prend son smartphone, met « Une princesse est morte » à fond et me regarde pendant tout le morceau. Et là je pète un plomb, je leur dis : « Mais à quoi vous jouez les mecs ? Je n’ai pas que ça à faire. » Je commence à gueuler, à demander à voir leur supérieur, et là une dame sort de son bureau et invite à me libérer après une suspension de permis de six mois parce que j’ai été véhément. Mais quand les mecs te menacent et que tu finis à écouter ta chanson au commissariat, t’as pas envie de rigoler. Auprès de qui est-ce que je vais porter plainte pour un truc comme ça ? Je m’en bats la race de qui tu es. Pose ta plaque et ton pistolet.

Ce qui est important c’est de traiter le problème à la base : la police doit être réformée. Je suis plus pour une police de quartier qui connaît ses habitants qu’une police importée d’une autre ville. Les mecs armés qui n’ont pas le bac sont priés de changer de métier. C’est une profession qui demande une formation beaucoup plus lourde. Il faut avoir des notions de psychologie et de médiation sociale pour savoir à qui ils s’adressent. »

Saïan Supa Crew – Polices (2001) Par Vicelow

« Je crois que « Polices » est parti de l’instru d’Alsoprodby, qu’on a kiffé. On s’est dit qu’on allait faire un truc sur la police, où chacun raconterait une situation précise, entrecoupée par une voix off. Pour la maquette c’était moi, mais on a ensuite eu Richard Darbois. [comédien spécialisé dans le doublage en français d’Harrison Ford, Danny Glover, Richard Gere, Jeff Goldblum, NDLR] C’est un tueur, ça a amené un level cinématographique. Dans le morceau, mon couplet ainsi que ceux de Fefe et Specta sont tirés d’histoires réelles ; ceux de Leeroy, Sly et Samuel sont des situations qu’ils n’ont pas vécues mais qu’ils ont voulu expliquer. En ce qui concerne mon couplet : il y a vingt ans en arrière, quand tu avais un staff ou un pit, c’était chaud quand tu te faisais contrôler par les flics parce qu’il fallait que tu aies tes papiers et ceux de ton chien, pour justifier sa catégorie. Ce n’était pas à Bondy [ville d’origine de Vicelow, NDLR] mais à Rosny-sous-Bois, où j’habitais avec ma copine de l’époque. Ce qui est délicat dans ce cas de figure, c’est que les flics sont casse-couilles, ils m’ont malmené, mais en vrai j’avais plus peur pour mon chien que pour moi, qu’ils le prennent et le piquent. C’était un ou deux ans avant la sortie de ce morceau.

J’aurais aimé qu’on sorte « Polices » en single et le clipper. Specta, surtout. Mais c’était pas évident parce qu’il n’avait pas un format commercial, il n’y avait pas de refrain. C’est pour ça qu’on a fait un contrepied aux Victoires de la musique [lors de la cérémonie de 2002, NDLR], en démarrant par « À Demi-Nue » puis en passant à « Polices » : c’était important pour nous de le jouer. Mais aujourd’hui, quand je le réécoute, je constate que rien n’a changé dans ce qu’on racontait. Mes premiers textes de rap parlaient déjà des rapports avec la police. J’avais une mentalité quartier : je n’aimais pas les flics, c’était comme ça. En plus, mon bâtiment était en face du commissariat : je voyais des gens de mon quartier s’y faire conduire. C’est obligé qu’au moins une fois tu aies eu à faire aux forces de l’ordre. Et je suis même pas un bandit. Déjà très jeune je me suis vite retrouvé dans des situations où j’étais dans une hostilité aux forces de l’ordre. Ce conditionnement est justifié parce que tu connais des grands qui ont vécu des mauvaises expériences avec la police. Mais à cause de ce conditionnement, ça crée déjà des tensions directement avec les forces de l’ordre. Quand je dis « les rapports jeunes-flics puent la morue », c’est que pour moi, c’est mort.

Le problème est au niveau de la justice : les flics doivent donner l’exemple mais ne sont jamais réprimandés. Les gens dans les quartiers le savent, et les flics n’en ont rien à foutre. J’ai vu des situations où des flics avaient de bonnes relations avec des jeunes. Il y avait une maturité des deux côtés. Il y avait une défiance envers la police, mais c’était un noyau d’irréductibles, de têtes brûlés des quartiers qui étaient face à la police. Mais le plus souvent, il y a une aigreur, une tension. Avec l’âge, je me suis fait mon expérience qui a confirmé mon conditionnement, mais en sortant du quartier, tu vois aussi qu’il y a la police du quartier et la police ailleurs, que des choses ont évolué mais aussi empiré, parce que rien n’a changé. Les jeunes d’aujourd’hui défient plus la police qu’avant. Tu n’as pas besoin d’être une caillera. Et la police est encore moins bien préparée qu’avant.

J’ai voyagé, vu les rapports des forces de l’ordre avec leur population dans d’autres pays, et on n’est pas les États-Unis. Quand un flic te contrôle et à sa main sur son flingue, il te dit pas « sale noir », mais il suit son protocole et tu blagues pas en vrai. En France, c’est plus folklorique, c’est autre chose. Les jeunes en France n’ont pas peur des flics. Certains leur font la misère et les flics sont pas prêts pour ça. Et après ils se vengent : regarde ce qui est arrivé au petit Gabriel, à Bondy. Quand t’es jeune, tu passes par là des fois : t’es con, tu veux voir, donc tu fais des conneries. Mais un cache-cache dans une crèche [référence au couplet de Feniksi dans « Polices », NDLR] ou essayer de voler un scooter, même si c’est illégal, les flics sont là pour arrêter, pas pour frapper des mineurs, par terre. Quand tu passes par là, que des potes sont passés par là, à part avoir la haine contre la police, qu’est-ce que tu peux faire ? Les mecs n’ont plus espoir en la justice. S’il y avait eu des flics qui auraient sauté après des bavures, je peux te dire qu’il y aurait eu des feux d’artifice dans les quartiers. Et regarde aujourd’hui : il faut qu’il se passe un truc aux États-Unis pour qu’on reparle d’Adama Traoré. On est très influencé par la culture américaine : ça s’est embrasé là-bas, ça embrase le monde. Nous, on suit. Maintenant il faut qu’on s’approprie notre lutte, notre combat par rapport à nos problèmes à nous. On est dans un racisme hypocrite, contrairement aux États-Unis. Quand tu veux faire des choses pour ta communauté, tu es vu comme communautaire. Mais les gens ont besoin d’être représentés. Si quelqu’un qui me ressemble vient me dire quelque chose, je vais peut-être plus l’écouter. Et même nous, les artistes : les morceaux sur la police, il n’y a pas que ça pour faire avancer les choses. Il y a plus à faire pour les petits frères arrivés à un certain âge. Des choses qui dépassent ce qu’on dit dans nos musiques, des choses sur le terrain. La manifestation du 2 juin, j’y suis allé pour soutenir et sentir les choses, mais il y avait aussi un côté hype et militant 2.0, malgré la bonne foie de beaucoup de gens présents. Mais maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? L’été va passer, et à la rentrée ? On ne doit pas juste s’arrêter sur le combat sur les violences policières, mais aussi s’interroger nous-mêmes. On pointe des gens pour qu’ils soient justes ; est-ce qu’on est nous-mêmes justes envers les gens ? On ne peut pas faire des rassemblements sur le racisme si on est pas nous-mêmes réellement unis et cohérents pour se faire entendre. On est ensemble jusqu’à quel niveau ? Il y a plus de petits qui meurent à cause de bavures policières ou à cause des fights entre quartiers ? »

Dosseh – Blue Lights (Remix) (2019)

« Je me suis retrouvé à faire un remix de « Blue Lights » de Jorja Smith parce que son équipe voulait faire une version française, et leur choix s’est porté sur moi. Je connaissais déjà le morceau, le sens qu’il avait, et le thème me parlait forcément. Les violences policières, c’est un sujet que j’ai déjà évoqué à plusieurs reprises dans mes morceaux, il y a pas mal de phases sur le sujet dans mes textes, et dans le cas de « Blue Lights » on était en plein dedans, avec les gyrophares de keufs, alors j’ai développé. C’est un sujet qui me tient à coeur parce qu’en tant que mec de cité c’est une réalité que l’on côtoie depuis toujours. Quand j’étais gamin, il y avait plein de grands qui racontaient comment des keufs les avaient emmenés dans la forêt pour les défoncer, en les laissant se démerder pour ensuite rentrer au quartier. Pour nous c’était presque normal. En grandissant, quand tu prends conscience de la gravité du truc, tu te dis que ça ne devrait même pas exister. C’est pour ça que sur le morceau je dis : « Quand s’pointent les Robocops même les innocents s’éparpillent. »

C’est un réflexe que beaucoup de jeunes ont assimilé. Lorsque les keufs arrivent et font une descente, même ceux qui n’ont rien fait se mettent à fuir parce qu’ils ont peur de se faire péter pour rien, qu’on les frappe, ou qu’on les embarque. Et je ne te parle pas de rumeurs, moi-même j’ai eu le réflexe de partir en courant alors que je n’avais strictement rien fait ! Au début du morceau je dis aussi que « j’regarde ma mère j’lui tape un dernier bisou sur le front » par rapport à des choses que j’ai vécues : tu embrasses ta mère parce que quand tu sors tu ne sais pas si tu vas rentrer le soir. Parce qu’il peut se passer ce genre de truc-là. Même un contrôle de routine, tu l’appréhendes bien plus que le reste de la France parce que tu sais que ça peut partir en couilles. Si tu tombes sur un mec un peu chaud qui veut faire du zèle, il va être hyper agressif, hyper irrespectueux. Dans mon cas, j’ai un nom qui sonne africain et un flic m’a déjà fait des phases en me demandant mon nom : « Hein ? Ça s’écrit ça ? C’est quoi ça ? » Il y a ceux qui répondent et ceux qui ne répondent pas. Si tu réponds ça peut monter très vite, et un truc comme ça tout pété peut partir en couilles. Tu peux te faire embarquer et prendre six mois pour outrage à agents ou alors te faire tabasser. Normalement, tu ne devrais pas sortir de chez toi le matin en te disant : « Je vais peut être me faire caler. » Mais on vit dans une sorte de réalité parallèle.

À une autre époque le rap était très politisé, parce que la société et le mood étaient comme ça, on n’avait pas de téléréalité qui t’enfume le cerveau et te divertit au point d’oublier les problèmes. C’est comme ça qu’on a grandi. Entretemps il y a des décennies qui sont passées, le rap est devenu le style musical le plus écouté de toute la jeunesse : tu es écouté par plus de monde mais tu n’as pas toute la jeunesse qui se sent spécialement touchée par les injustices raciales. Est-ce que c’est bien ou est-ce que c’est pas bien ? J’en ai aucune idée. Mais ça m’a fait plaisir de voir autant de monde venir à la manifestation au tribunal : dans la foule, il y avait des Blancs, des Noirs, des Arabes, et ça a permis de se rendre compte que le problème ne révoltait plus uniquement les jeunes de cités. Il y a toute une jeunesse qui s’est déplacée pour dire : « Non, je ne suis pas d’accord. » C’est bien que la puissance des réseaux ait réussi à faire monter ce truc-là à l’intérieur des jeunes, se sentir impliqués dans une cause. Le divertissement c’est bien, on kiffe tous, on en a besoin dans nos vies, on peut pas être tout le temps à cran. Mais de temps en temps c’est nécessaire de parler de choses sérieuses comme celles-ci. »

Jo le Phéno – Bavure 3.0 (2020)

« À l’origine, je voulais mettre « Bavure 3.0 » dans mon album, mais je n’arrivais pas à l’écrire, je n’arrivais pas à trouver le ton juste. Ironie du sort, dès que mon album est sorti, j’ai réussi à l’écrire d’un coup, tout seul. Comme pour « Bavure » un et deux, c’est le besoin de parler des violences policières qui a déclenché son écriture et le besoin de mes supporters d’en entendre parler. À ce moment-là, ce n’était pas le son que j’ai clippé aujourd’hui, c’était un autre texte, un peu plus… brutal. À force de l’écouter, je me suis dit que cette fois j’allais faire quelque chose de plus pensé, réfléchi, avec de l’énergie bien sûr, parce qu’il en faut pour ce genre de sujet. J’ai donc réécrit un truc avec un instru drill. C’est passé tout seul. C’est vrai que j’ai fait attention à ce que je disais dans les paroles [Jo a été condamné à 2 000 euros d’amende pour la première version de « Bavure » en 2017, NDLR] mais le son a de la haine, de la gouaille. L’impact de la musique est aussi dans les sentiments. Si je te fais un « Bavure 3.0 » chanté, sur un instru plus douce, même en disant la même chose, ce ne sera pas le même message. Là je choisis un instru drill, c’est énervé la drill, le texte est plus crié dans l’interprétation, donc déjà, ça ne fait pas victime. J’aurais même pu dire des trucs encore plus gentils que ceux que j’ai dit, ça n’aurait pas fait victime. Mais ce n’est pas gratuit ce que je fais. Je ne dis pas : « J’aime pas les keufs, point. » Je dis : non il y a des policiers biens, mais quand tu regardes l’ensemble, ceux que j’ai rencontrés par exemple, plus de 50 %, ils sont bizarres ! Alors qu’en plus, je suis quelqu’un de tranquille. Même quand je me fais contrôler, je ne suis pas du genre à m’exciter et leur parler mal. Mais ils te poussent à bout, jusqu’à ce que tu craques, et quand tu craques, ils se régalent, ils n’attendent que ça. Parce qu’à la base pour être dans la police, il faut passer un concours, tu n’es pas né super héros : c’est rien, c’est un insigne, tu dois être sanctionné. Le fait que tout le monde ait bougé aux États-Unis après la mort de Georges Floyd, ça a forcément été déclencheur. Et comme le peuple français est concerné par les bavures, ça a suivi. Même Castaner [ministre de l’Intérieur, NDLR] a commencé à dire que les propos racistes dans la police seraient sanctionnés. Il l’a dit, il faut le faire maintenant. Sinon je ne pourrais jamais dire que les choses ont changé. Moi, je suis un artiste, pas un politicien, et je fais ce que je peux en tant que tel. C’est bien beau de danser, bouger la tête, mais il faut parfois parler de choses réelles. J’espère donc que les gens qui subissent des bavures à longueur de journée vont se sentir soutenus, que ce titre leur fera du bien. En vrai, moi je veux juste faire du bien aux gens. Au peuple. »

Ul’team Atom – L’Entonnoir (2020) Par Fik’s Niavo

« La conscience des injustices, plus particulièrement des violences policières, c’est l’ADN de notre groupe. En 1998-1999, des morceaux d’Ul’team Atom en parlaient déjà. Sur vingt ans, ça nous a peut-être joué des tours médiatiquement, en termes de notoriété, peut-être qu’on aurait pu accéder à des choses un peu plus « strass et paillettes » si on n’avait pas évoqué autant de fois ce genre d’injustice. Là, pour notre comeback, c’était indispensable qu’il y ait un morceau qui traite de ces sujets. Le clip de « L’Entonnoir » a été tourné à Bordeaux, une ville qui a bâtie une grande partie de sa fortune aux dépens de la traite négrière transatlantique. Le port de Bordeaux a surexploité le « business » de la déportation. C’est Grödash qui a eu l’idée de jouer sur le contrepied avec cet instru de Mani Deiz, très posé, jazzy, limite un peu Pete Rock, tout en ayant des textes forts. Parce que si tu regardes bien, normalement les morceaux sur les condés c’est des trucs violents, scéniques. Le son a parlé surtout à une certaine tranche d’âge, mais c’est un peu notre cœur de cible, on ne verse pas dans le jeunisme. Je commence mon couplet par « j’ai passé l’âge de dire fuck la police comme un ado ». La différence est générationnelle, un son comme « Fuck le 17 » de 13 Block, j’aurais pu le faire à vingt ans : il y a quinze ans on avait fait « Quoi ma gueule » sur un sample de Johnny Hallyday. [Rires]

Et pareil, on était toujours dans ce truc de provocation en utilisant Johnny, une icône de la musique française. Ce morceau marche toujours super bien sur scène par exemple. « L’Entonnoir » aussi, mais ça t’amène à d’autres émotions, ça pousse à la réflexion, alors que « Quoi ma gueule » ou « Fuck le 17 » c’est des sons de zbeul ! On attend le refrain, ça part en pogo… Là sur « L’Entonnoir » on ne voulait, pas faire du rap de vieux, mais parler de ces sujets posément : n’attendez pas que sur ce morceau j’arrive pour insulter gratuitement la police, parce que c’est ce qu’ils attendent de nous aussi. En faire des trucs de petits jeunes énervés, de la même manière qu’ils décrédibilisent les manifs en focalisant sur les casseurs. Non, il y a des revendications. À quarante ans, tu essayes de revendiquer avec ton cerveau plus qu’avec tes tripes, mais quand tu mélanges les deux ça donne « L’Entonnoir ».

Quand je dis « maintenant tu cries au drame car tu connais le goût des flashballs », c’est une invitation à la réflexion : demandez-vous pourquoi quand il se passait des choses dans nos quartiers il y a vingt, trente ans, quand on n’en pouvait plus parce qu’on se sentait asphyxiés, par la justice, la police, la répression, on nous a souvent fait porter le bonnet du délinquant. Avec l’enchaînement de Nuit Debout aux gilets jaunes, on entendait « la police nous matraque, nous vise… » Mais des tirs au flashball, on en avait en 1996 aux Ulis ! J’ai vu des brigades en 1998 dans le 91 que je ne voyais à Paris que lorsqu’il y avait des gros matchs genre PSG-Liverpool, pour les hooligans. Mais ce que je veux surtout dire, c’est que les gilets jaunes ou les gens qui se font taper dans les manifs, c’est des gens qui se font taper pour ce qu’ils font. Les gens dans les quartiers populaires se font taper pour ce qu’ils sont. On a vu ça pendant le confinement, aux Ulis, à Argenteuil, des jeunes qui se sont fait tabasser en bas de leurs immeubles, certains avaient leurs attestations, certains faisaient juste des courses… Ces choses-là convoquent des choses qui ont trait à l’humain, on me frappe pour mon humanité, dans ma peau, on se donne le droit de dire que mon corps dans l’espace public représente un danger, un fantasme de sauvagerie. Et de fait, l’État envoie des gens pour maîtriser mon corps à n’importe quel moment, pour n’importe quel motif. Ce n’est pas la même chose qu’aller en manif, remplir son sac, faire ses banderoles, savoir que tu vas affronter la police.

À l’ère des réseaux sociaux, du rayonnement du rap français et d’un questionnement y compris chez les Anglo-saxons sur les liens entre les ex-colonies, l’État et la population du « pays des droits de l’homme », on a sous-titré le clip en anglais pour partager notre expérience. Et ça n’a pas loupé : on a noué des liens avec des beatmakers cainris, qui disaient : « Ah bon en France y’a ça aussi ? » Ça a ouvert notre champ des possibles, et on espère que encore plus de gens vont prendre connaissance de ce titre. »

Abi2spee – Flingue Tes Collègues (2020)

« Avant « Flingue tes collègues » j’ai abordé le sujet de la police dans ma musique avec un peu de haine et j’ai voulu faire un morceau dont on ne pouvait pas dire qu’il était haineux, j’ai digéré ça. Le but était de faire une comptine joviale, un truc tout con pour dépasser le stade de ma haine. J’ai fait des sons où j’avais le seum, là je voulais faire quelque chose de simple et clôturer le truc. Ça ne sert à rien d’aborder ce thème avec haine, il faut le faire avec intelligence. Ils sont tellement ridicules, le problème est si prononcé… Il y a eu une histoire en France d’un gars qui a pété les plombs dans la police et a tué au couteau des collègues, alors je me suis posé la question de savoir ce qui amène un flic (ou un gars qui travaille avec les flics en tout cas) à tuer ses collègues. Ils ne sont pas tous teubés, il y en a qui ont un peu de culture et toute la journée, tous les jours, pendant des années ils voient des gars faire des trucs qu’ils ne respectent pas… Ça doit perturber je pense. Je voulais en faire une histoire en musique, avec une certaine légèreté et de la violence, c’était un contraste nécessaire pour que le morceau soit beau et qu’il parle aux gens. Tous les flics ne sont pas des meurtriers ni des racistes mais dès le moment où tu es averti de ce problème, que tu es là et que tu portes l’uniforme alors que personne ne t’y a obligé, tu acceptes ça.

J’ai beaucoup été confronté aux keufs, ils m’ont frappé quand j’étais petit, j’avais un seum de base et il n’était pas forcément réfléchi. Maintenant, j’ai compris comment le truc fonctionnait. Ces gars sont conditionnés, tout leur métier est construit sur des bases de violence, de répression et de reproduction d’un système. Ce n’est pas pour rien qu’on leur apprend plus à frapper qu’à bavarder, ce qu’on leur demande c’est d’agir, d’obéir aux ordres comme des teubés. Ceux qui ont conscience de suivre des ordres et le font quand-même comme des chiens sont encore plus cons, et ils sont nombreux. Ce sont des pions et ils sont nourris de beaucoup de seum personnel, alors ils utilisent leur taff pour le déverser, c’est idiot. La plupart des jeunes qui entrent à l’école de police croient qu’ils vont faire le bien, ils sont matrixés, ils croient que ce sont des Superman alors que ce sont des merdeux… Si tu crois que la police ce sont des justiciers, que tout y est tout blanc, c’est que tu as mal été averti et tu as attendu d’être dans une équipe de racistes pour t’en rendre compte. Je suis sûr que plein d’eux savent ça mais ce sont des faibles, ils restent. Je préfère nettoyer des slips que patrouiller dans la rue en uniforme comme un débile. Après leur avoir montré ma haine, avec « Flingue tes collègues » je leur donne à réfléchir et maintenant je ne peux plus rien faire ! C’est à eux de réfléchir. Là, ce qu’il se passe, s’il y a vraiment un changement qui arrive, il faut qu’il y ait des flics qui agissent, ce n’est pas le seul peuple civil qui va réussir. Plein de keufs captent, mais ce sont des victimes ! Tu t’imagines, tu taffes dans un truc, tu es contre ce qui s’y passe et tu en es esclave. Ils sont faibles et en même temps je ne peux pas les plaindre. »

Soso Maness – Interlude (2020)

« Je voulais faire un interlude différent pour mon album Mistral et la police, en ce moment, ça devient vraiment n’importe quoi. Donc « Interlude » arrive à un moment où il n’y a jamais eu autant d’exactions des forces de l’ordre. Ne serait-ce qu’hier, on a clippé un morceau sur Paris, la police a débarqué en plein tournage, ils étaient cinquante… J’estime que quand on a la chance d’avoir une audience, il faut aller combattre ces gens-là. Et comme je dis sur le morceau : « Je suis pourri comme un membre de la BAC nord. » Je compte d’ailleurs clipper ce son, de la même manière que celui de mon morceau « TP » en première vue, sauf qu’au lieu de montrer un dealer, ce sera un policier cette fois-ci, on sera de l’autre côté. Je vais écrire « BAC nord 2010-2011 » au début pour ne pas avoir de problème avec la police, en référence à l’affaire de corruption où des policiers ont été condamnés.

Bon, il y a des policiers qui font bien leur travail, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Mais là je me pose vraiment beaucoup de questions sur jusqu’où ça va aller. À Marseille, il y a l’histoire avec l’Afghan, le petit de 16 ans à qui ils ont cassé la mâchoire … à Argenteuil il y a deux jours ils ont tué un petit… On parle de trucs réels ! J’ai l’impression qu’il y a une espèce d’aura… d’extrême-droite, qui existe parce que c’est une réalité, qui doit protéger. Il y a 70 % des gens de la police qui votent FN quand même… [plutôt autour de 51 % selon Check News, NDLR] Tu as vu le policier qui s’est mis à rapper ? [Kaotik 747, qui n’est non pas policier mais soutien de la police, NDLR] Je l’avais prédit [Soso Maness fait référence aux propos qu’il a tenus dans cet entretien avec Vice, NDLR]. Et le policier de la BAC nord, ou de la BAC 93 qui rappe, un jour il va arriver. Et vous allez voir il y aura des gens de chez nous qui feront des feats avec ! C’est dangereux si le rap ne devient que du divertissement. J’avais peur à une période que ça devienne comme le rock, que ça disparaisse. Il faut que tes fondations restent hip-hop. Maître Gims, Soprano c’est des kickeurs de fou. Ils restent des rappeurs. C’est pour ça que de mon côté je fais en sorte que le rap ne soit pas que du divertissement, avec des sons comme celui-ci sur la police. »

Lalcko – On vous oublie pas (2020)

Lalcko « On vous oublie pas » (2020)

« J’ai écrit « On vous oublie pas » pour mon album L’Eau lave mais l’argent rend propre sorti en 2011. Il faisait partie d’une série de titres produits par Wayne Beckford. Il n’est pas sorti car il devait être fini mais on n’a pas eu l’opportunité de retourner en studio pour le terminer. Mais quand on voit la forme qu’il a pu prendre dix ans après, ce n’est pas plus mal. Wayne a revisité la prod en la rendant plus dynamique et actuelle, dans une approche plus globale que le simple sample et les notes qu’il avait jouées, qui étaient déjà assez particulières à l’époque et qui accrochaient. Là, il a vraiment donné une force supérieure au morceau dix ans plus tard, lui donnant toute sa légitimité. Comme beaucoup, j’ai toujours été très engagé dans la lutte pour les libertés. Dans notre jeunesse, c’est quelque chose qui nous a quand même fortement marqués, cette différence que certains officiers de police pouvaient faire devant nos différents teints de peau. Quand on était parfois arrêtés, comme des jeunes adolescents, la pression était plus mise sur ceux qui étaient noirs ou maghrébins. C’est pour ça que j’ai pensé à écrire ce titre et ce sujet n’était pas très abordé à l’époque. D’autant plus que dans la ville de Rouen, un jeune, de regrettée mémoire, Ibrahim Sy, avait perdu la vie dans des circonstances troubles [en janvier 1994, NDLR], ce qui avait causé d’ailleurs de grosses émeutes connues nationalement. Cette cicatrice est restée dans la ville.

Je dis dans l’intro : « On dit que les grandes nations sont mémoire » et culture. Il est aisé pour les vivants d’oublier les morts, c’est dans notre nature. Un des socles sur lesquels on construit les grandes nations c’est sur la mémoire, le fait de se rappeler de qui l’on est, d’où on vient, de l’écosystème dans lequel on évolue et ont évolué nos pères. On ne peut rien construire de durable sans mémoire. Un des moyens les plus vicieux et les plus assassins pour agenouiller un adversaire est d’essayer d’effacer sa mémoire. Il n’y a pas seulement un déni de mémoire sur les violences, il y a un déni de mémoire tout court sur les êtres. Parce que si on se souvenait exactement de la relation qui nous lie, on ne se permettrait pas de prendre des libertés avec la loi, en ce qui concerne une certaine catégorie de la population, en estimant que ceux-là sont moins susceptibles de se défendre ou méritent ce qui leur arrive. Quand on se souviendra de nous, on se souviendra des histoires et on se rappellera pourquoi il faut que ça ne recommence plus jamais. Le déni de mémoire n’est pas seulement au niveau des institutions, il est érigé en culture : on essaie de faire croire aux jeunes qu’il n’est pas important de se souvenir, « c’était il y a vingt ans, c’est trop vieux ». Cette mémoire devrait nous aider à ne pas retomber dans les mêmes pièges. J’ai parlé de l’affaire de Collins Khosa en Afrique du Sud dans laquelle un jeune a été lâchement assassiné dernièrement [en avril 2020, NDLR]. C’est aussi la question de la posture du pouvoir, d’avoir des menottes et de porter une arme. Je me mets à la place de ces gens, c’est très difficile de se rappeler qu’on doit faire son travail quand en tant qu’homme on sait comment on peut avoir des crises d’ego, comment il nous en faut peu pour vouloir écraser les autres. Alors oui ce genre de crimes arrivent partout mais la brutalité policière sur les noirs dans le monde occidental est un très grand sujet qui rejoint celui des libertés, et qui par ce prisme touche la question africaine. On a assez fantasmé sur l’intelligence des grands poètes racistes et valorisé des gens qui n’en valaient pas la peine. Mettons la lumière sur ceux qui veulent voir le monde uni et libre, et la condition humaine respectée. »


Et parce que même si les symboles comptent, le nerf de la guerre est ailleurs : le soutien financier et la mobilisation physique. Cet article est donc suivi de plusieurs caisses de solidarité pour des familles victimes de violences policières, de pages de soutien à des familles de victimes et de l’appel à manifester du comité « Vérité et justice pour Adama », samedi 13 juin à République.

Caisses de solidarité 

Pages de soutien aux victimes de violences policières

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2 commentaires

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  • Stéphane Hervé,

    Très bon article, prenant et intelligement écrit. J’aimerais un jour que quelqu’un se penche sur le cas de mon amie Nath Sorlin, menacée, harcelée avant son procès contre Sextion d’Assault. Ça l’a brisée, lâchée par certains collègues journalistes, blacklistée par les majors… Après avoir quitté Paris sa vie n’a plus été qu’une longue réclusion vers la mort. Peace

    • zo.,

      Bonjour Stéphane et merci pour ce message, que nous lisons avec une boule dans la gorge.
      Si tu le veux bien, je vais t’écrire dans les prochains jours. Guette tes spams, mes mails finissent souvent là.