Chronique

Coyote & Statik Selektah
Machetes & Micheladas

Coyote For Hire - 2026

Dans un noir oppressant près de la frontière du Texas, une Ford Falcon Club Wagon s’extirpe du désert poussiéreux et aride mexicain avec plusieurs familles en quête d’une meilleure vie côté américain. Ce convoi guidé par un coyote, un passeur de migrants à la frontière, va connaître une fin tragique où une femme enceinte et le futur papa sont interceptés par les forces de l’ordre :

« Habla inglés ? […] Well I don’t speak Spanish either. You know you’re trespassing, on my daddy’s land ? »

Une question rhétorique lancée par un marshal qui arbore le combo gagnant : lunettes de soleil, cigarette, chapeau de cow-boy fixé sur la tête. Après quelques secondes de silence, il n’hésite pas à dégainer son arme sur le jeune couple, qui n’aura pas eu l’occasion de s’exprimer. Il justifie l’assassinat auprès du sénateur qui l’accompagne :

« If he’s born here, he gets to be a citizen. No different than you and me. I know most people don’t like us. Call us vigilantes. It’s really about vigilance. Somebody’s got to keep watch on this great nation of ours, otherwise Texas would become Mexico once again.

Welcome to America. »

Telle était l’une des scènes les plus marquantes et atroces de Machete. Un film sorti en 2010, réalisé par Robert Rodriguez et Ethan Maniquis, porté par l’acteur américain d’origine mexicaine Danny Trejo.

Cet extrait cinématographique se retrouve sur « Welcome to America Interlude » issu de Machetes & Micheladas, quatrième LP des rappeurs Ladies Love Guapo et Ricky Blanco, mieux connus sous le nom du duo… Coyote. Ces deux frères commencent à gagner de l’intérêt régional en 2022 avec Thicker than Water, avant de percer à plus grande échelle avec L.Aliens et yoteLAndia, leur deuxième et troisième album respectivement. Réputés pour leurs punchlines et leurs récits sociétaux sans filtre, les Morales sont issus d’une famille d’immigrés ayant quitté le Mexique pour s’établir à Hawthorne dans la baie sud de Los Angeles. Une ville traversée par une forte présence latino, mêlant culture chicano avec cette Californie populaire ornée de palmiers fatigués, de stations-services néonisées et d’un bitume qui craquèle à chaque coin de rue. C’est dans ce climat étouffant et poussiéreux, qu’ils grandissent au sein d’une famille soudée, ce qui leur a probablement évité de côtoyer les mauvaises tentations de la rue.

Influencés par un père mélomane, Ricky et Guapo sont nourris aux récits du Wu-Tang et de Nas dès leur enfance. Comme un signe du destin, le duo a confié l’intégralité des productions de Machetes & Micheladas à un des gardiens de ce son east coast qui les a bercés : Statik Selektah. Le DJ et producteur accompagne ainsi les deux rappeurs sur ce disque qui porte parfaitement son titre évocateur. D’un côté les « machetes », ces longs objets tranchants à mi-chemin entre la hachette et le sabre, qui représentent la violence, la brutalité des frontières et la proximité des gangs du quartier. De l’autre côté, les « micheladas », cocktails typiquement mexicains, qui incarnent la chaleur humaine, les réunions familiales et toute la richesse de la culture populaire du Mexique qui traverse l’album de bout en bout.

Cette dualité contrastante s’installe dès les premiers morceaux de l’opus. Le duo impose son aisance technique et met en avant les codes du quartier sur « Give Me A Hell Yeah ! » et « No Rest For the Wicked ». Sur « Whippin’ Cream », LL Guapo dévoile son business plan et se décrit comme étant la version rap de Danny Trejo. Un parallèle qui renforce davantage cette dualité mexico-américaine et ce charisme d’anti-héros. Si les deux premiers titres évoqués mettent en avant l’identité rythmique des productions de Statik Selektah, le producteur va donner au morceau « Whippin’ Cream » une texture à mi-chemin entre l’ADN du rap new-yorkais et la bande-son d’une traversée du désert mexicain, avec cette boucle de guitare aux accents de Sinaloa, qui se mêle à des cuivres chaleureux, presque cinématographiques.

Les références religieuses sont aussi omniprésentes dans l’album, comme sur « Church ». Un titre aux airs de gospel, où les deux frères essaient de trouver une forme de rédemption à travers une confession. Dans « Blasphemy », LL Guapo va même jusqu’à se positionner aux côtés de Jésus avec une arrogance assumée tout en n’oubliant pas d’aiguiser ses rimes incisives :

« I’m a hustler, nobody hustle harder than me / Amen, hustle like ten men combined into one /
So I expect the world to treat me like how they treated God’s son / Crucify me, but no weapon shall prosper, go get your guns »

Le thème familial est également largement évoqué tout au long de l’écoute avec par exemple l’histoire d’un couple au bord de la rupture qui compare leur engagement à une corde autour du cou et où les mots servent davantage à blesser qu’à complimenter son conjoint (« Love Me Love Me Not »). Alicia Marie, en featuring sur ce titre, ajoute d’ailleurs la seule touche féminine de l’album et conclut avec un message d’amour malgré la dynamique malsaine. Dans un cadre plus intimiste dévoilant la relation père-fils, quelques discrètes boucles de piano viennent accompagner un rare moment de vulnérabilité masculine sur « Letter to My Son ». Les protagonistes apprennent à laisser couler leurs émotions sans oublier de masquer leurs failles pour survivre à la violence environnante.

Sur cet album, la synergie entre Statik et Coyote est indéniable. Elle n’a d’ailleurs pas tardé à voir le jour, vu que les travaux ont été réalisés en un mois. Cette collaboration n’hésite pas à brouiller les frontières avec les sonorités soul-jazz du producteur et le rap chicano proclamé par les deux MCs. Statik Selektah leur permet aussi de franchir un nouveau cap en ajoutant cette touche théâtrale que l’on retrouve tout au long de l’écoute, grâce aux différents extraits de films. Les frères Morales ont aussi su bien s’entourer avec des vétérans de renom tels que Conway the Machine, Curren$y, Xzibit, R.A The Rugged Man ou encore leur mentor B-Real.

En prenant en compte le climat politique et le durcissement constant des flux migratoires aux Etats-Unis, les couplets de Coyote résonnent plus fort sur ce quatrième album. Ils exposent l’appréhension et l’anxiété permanente que traversent des milliers de familles immigrées, tout en contestant et pointant les incohérences et dérives du système judiciaire. Ces réalités sociétales viennent justement culminer sur « What’s Peace », morceau phare de l’album. En reprenant le titre iconique « What’s Beef ? » de The Notorious B.I.G., Ladies Love Guapo s’entoure de Locksmith et R.A. The Rugged Man pour dresser un constat frontal de du système pénal américain. À travers des questions volontairement provocatrices, le titre dénonce aussi bien les violences policières, l’incarcération de masse ou encore l’hypocrisie judiciaire :

« What’s peace ? Is it locking up people like me / For selling weed, but then you go and let a pedophile free ? / Is it Capitalism or privatizing the prisons / Or giving corporations freedom to poison food that we eat ? »

Ces cicatrices et traumatismes réapparaissent aussi d’une manière plus personnelle lorsqu’ils font allusion aux galères traversées dès leur enfance, confrontés à un environnement gangrené par le trafic de drogues et la criminalité. Des blessures qui donnent au disque toute cette portée honnête et cathartique où leurs vulnérabilités dévoilent le reflet d’une réalité collective bien plus large. Derrière les références à Danny Trejo, la culture chicano et les micheladas trinquées entre proches, cet album collaboratif laisse donc aussi planer l’ombre de la frontière en toile de fond. Comme dans l’extrait de Machete, une simple traversée peut parfois suffire à faire basculer une vie entière, pour le meilleur ou pour le pire.

« Welcome to America »

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