Chronique

tifloccon
Vrai rap keb!

Joy Ride Records - 2026

Longtemps étiqueté figure montante de la nouvelle génération québécoise, Mike Shabb est aujourd’hui à vingt-sept ans un artiste solidement installé à Montréal et largement reconnu dans le rap underground mondial. Depuis maintenant plus de huit ans, il se montre aussi adroit derrière le micro qu’à la production. Sa cadence soutenue et sa curiosité ont fait de sa musique une perpétuelle quête d’évolution : du boom bap à la plugg post-SoundCloud, Shabb s’illustre aussi avec ses productions drumless, sa drill vaporeuse, ses beats DMV ou d’autres quasiment trip-hop, tandis que son rap, rapide, étiré, chanté, marmonné, crié ou chuchoté, s’adapte toujours, servant un résultat composite, organique et atypique. 

Ayant consolidé son art à travers un véritable binôme aux côtés du rappeur Jeune Loup, décédé en 2021, Mike Shabb a toujours rappé en anglais bien que sa langue maternelle soit le français québécois. Comme pour faire revivre l’énergie de Wolf, qui rappait majoritairement dans cet idiome, et pour encore faire évoluer sa musique, Mike Shabb s’est lancé le défi de sortir un projet solo rappé en français local, Vrai rap keb!. Une langue où l’anglicisme est omniprésent. Mélange de français classique du XVIe siècle et d’influences anglo-américaines et amérindiennes, elle reste globalement compréhensible par l’auditeur lambda de l’Hexagone.

« C’est pas la francophonie, c’est du vrai rap keb » (pour « rap québécois »). Après un sample évoquant son quartier de Montréal Hochelaga, c’est par ces mots que Shabb, renommé pour l’occasion tifloccon, annonce une démarche d’ouverture linguistique qui ne travestira jamais son esthétique. Ainsi l’introduction fait figure de véritable fondation psychédélique. Le sample et les drums y exposent le savoir-faire de l’artiste dans une ambiance chaleureuse, jazzy, mais dont l’état est profondément altéré par toutes sortes de variations, filtres et autres effets. 

Décor posé, les instrumentaux peuvent déployer leurs nombreuses références. Les pulsations électriques du Midwest accompagnent d’abord des notes de piano endiablées, qui lorgnent vers un country blues sudiste sautillant. Mais à la moitié du disque, après un « Dal kob » (expression signifiant posséder beaucoup d’argent) éclectique, où ces pulsations servent une frénésie plus synthétique, sous tension, qui s’évapore parfois dans des effets carrément dub, le piano de saloon enivré laisse place à d’autres effets plus atmosphériques. Scintillements cristallins, nappes éthérées, basses lourdes pressurisantes, samples vocaux, chuchotements belliqueux, sonorités aquatiques, hi-hats flirtant avec du drum & bass, autant d’effets accouchant d’une ambiance nocturne bien particulière. L’ensemble de ces influences ne cesse de se confronter, de s’entremêler et de fusionner. Ce métissage dessine une atmosphère mentale troublée, qui maintient un étrange effet de suspension, spectral, évoquant l’engourdissement cotonneux causé par les grands froids. Un voile tantôt feutré et douillet, tantôt vaporeux et embrumé, qui est l’arrière-goût enveloppant typique des meilleures productions de Shabb.

Sur ces instrumentaux, le rappeur déroule un flow DMV souvent engourdi, marqué par quelques secousses nerveuses. Mais ses lyrics, d’apparence nonchalants et détachés, cachent en réalité un flex bien plus riche qu’il n’y paraît. Sur la forme, on pense tout de suite aux gymnastiques de la scène DMV, pour ses placements décalés presque parlés et l’aspect fun-agressif, ou à celles du talk shit de Detroit, vantardises provocantes sautant du coq à l’âne. Pourtant, si tifloccon en tire quelques mathématiques, il s’applique surtout à narrer son égotrip flegmatique mais excité en livrant de brèves et frappantes « leçons de vie » (clairement revendiquées dans « Stepper » et « Dla marde »). 

Celles-ci commencent souvent par un trait d’esprit plus ou moins sarcastique, et continuent par de simples observations sur son propre mode de vie (« C’est dur de fuck avec le real quand tu cosign des punks / Real zaza, j’crois j’ai besoin d’ma pompe », parce qu’il est asthmatique). Elles sont l’occasion de prodiguer des conseils avisés (« Arrête de claim des shit qui vont te porter malheur »), même en amour, un thème qui revient d’ailleurs régulièrement (« Broke ass n**** t’as même pas de cob so pourquoi tu trompes ta bitch / Y’a juste elle pour show du love, tu vas pleurer net quand la moune va flip »). Certains détails viennent épaissir ces « leçons », comme les références désabusées à des proches décédés (« Mon nom c’est Tifloccon car j’ai surmonté la tempête / Y’avait moi, Wolf et Michael mais fuck c’était juste un rêve »), les nombreuses remarques sur la détermination nécessaire afin de réussir dans le business, ou celles sur l’hypocrisie décuplée de certains rapports humains lorsqu’on est artiste. 

Ces « leçons de vie » sont même l’occasion de faire le bilan sur ses addictions (« Back in the days, j’buvais du lean maintenant j’fais juste dormir »). Elles parsèment avec justesse l’album et permettent à tifloccon de briller avec une assurance propre. Une aisance fondée sur la conscience de tout ce qui a été accompli jusqu’ici en tant que Mike Shabb, dessinant une légitimité renouvelée, plus mature, qui n’élude pas ses vulnérabilités et donc ne verse jamais dans la démonstration moralisatrice. Elle donne du relief à un parler qui s’enrichit largement d’argots, s’emportant parfois dans un langage codé numérique qui porte les traces de la rue, thème forcément toujours présent en filigrane (« Wallah j’ai la baddest bitch du Zone 6 / Yeah j’parle du A, non j’parle pas du 6 / Quand ils ont kick door, j’ai échappé à l’éclipse »). 

Cette richesse musicale et linguistique audible sur huit titres ne dure malheureusement qu’une quinzaine de minutes, ce qui ne manque pas de laisser l’auditeur sur sa faim. La courte durée du disque et de ses morceaux aura au moins le mérite de permettre à l’artiste d’en clipper plus de la moitié, entre Montréal et Paris. Sur ceux-ci,  le rappeur apparaît toujours caché sous un keffieh, renforçant une imagerie aussi originale que radicale, qui s’illustre dans un lifestyle étrange, où des dessins animés peuvent s’incruster, les visions se déforment et la nuit menace. Même lorsqu’il filme un concert, la violence est latente, s’incarnant dans des lumières agressives et un filtre rouge sang écarlate.  

Sur Vrai Rap Keb!, tifloccon / Mike Shabb consolide sa position et s’invente un alter ego attachant. Dans une démarche de revendication d’un patrimoine, il affine une formule qui embrasse l’Amérique en usant du français québecois. Ce mélange, passé à la moulinette d’une culture musicale éclectique et psychédélique, est condensé dans la cover de Vrai Rap Keb! : un tifloccon cagoulé s’y réapproprie une identité franco-américaine conquérante, il brandit fièrement son drapeau et son épée devant une métropole qui pourrait être aussi bien Montréal que Paris, bientôt envahie par un nuage aux contours de carte géographique. Un symbolisme territorial qui confirme la fonction bien précise que revêt tifloccon pour Mike Shabb :

« Shabb pour la reine d’Angleterre, tifloccon pour Molière / J’arrive dans l’game comme Wolf et je laisse un goût amer » (« comme Wolf »).

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