Dans la tête de Vald
Interview

Dans la tête de Vald

Comment faire du rap sans être dissident? La question, digne d’un bon sujet de philo, hante Valentin Le Du au moment de passer à l’étape du premier album. Toujours considéré comme « à part » et pas toujours pris au sérieux par le milieu, le natif de Aulnay-sous-Bois tente aujourd’hui avec Agartha de prouver à son monde que l’on peut avoir de l’autodérision tout en restant crédible dans un paysage rap français pas toujours là pour rigoler. Plongée dans l’esprit bien moins détraqué que l’on pourrait le croire de Vald.

Photographies : Jeremie Masuka

Abcdrduson : Tu as été très productif durant ton début de carrière. Comment as-tu abordé le passage au premier album?

Vald : Pendant longtemps, je ne voyais pas vraiment de différence entre un EP, une mixtape, un album, toutes ces appellations… mais là, je me suis dit : « ok d’accord, c’est le projet officiel ». Et puis c’est peut-être la sortie qui va tout décider pour la suite de ma carrière : si je casse tout je serai un héros, mais si ce n’est pas le cas, ça sera plus compliqué. Donc j’ai beaucoup plus réfléchi à ce que je faisais. Toutes les productions ont été hyper travaillées, tous les propos sont importants. C’est toujours bizarre de dire ça parce que ça sous-entend qu’on laisse des choses de côté sur les autres projets. Mais là, c’est surtout ma compréhension de la musique qui a évolué.

A : Tu as appris des choses plus techniques sur la musique?

V : Oui, je ne vois plus la musique de la même manière qu’avant, je la comprends plus profondément. Là je vois vraiment beaucoup plus de choses sur lesquelles travailler dans les textes, les productions, même le mixage. Je commence à bien savoir quels ingrédients il faut dans un morceau, pourquoi ceux-là et pas un autre… La musique c’est de la magie, et j’en maîtrise de mieux en mieux les sorts.

A : Tu pourrais être le genre de musicien à chipoter sur le son d’un beat ?

V : Ah oui, c’est plus que possible, et c’est même le cas. C’est peut-être quelque chose que je négligeais avant mais là c’est devenu très important. On ne rigole pas avec la musique, tout s’entend et il faut que tout sonne vraiment, que tout soit à sa place, tout sonne parfaitement. Je suis méga rigoureux sur ce point, alors qu’avant je n’avais aucune conscience de ça. Il y avait un truc qui tournait, ça sonnait pas mal ? J’étais content.

A : C’est grâce au studio de Tefa que tu es devenu plus rigoureux sur la musique ?

V : Ce n’est pas le studio en lui-même, mais plutôt les gens dedans. J’ai beaucoup appris aux côtés de l’ingé son Nico Sirius – dont j’étais à la base le stagiaire – parce qu’il est beatmaker mais aussi rappeur. Et puis c’est à force de rencontrer des gens doués que j’admire. Je pense à DJ Weedim, à Suikon Blaz AD, Biffty, Seezy, tous ces gens qui me tirent vers le haut.

A : Est-ce que Agartha est différent de NQNT2 ? Et si oui, en quoi ?

V : Bien sûr, tous mes projets sont différents, même d’un morceau à l’autre. J’essaie de cultiver ce truc où je me force à ne jamais refaire un morceau que j’ai déjà fait : quand tu cliques sur l’un de mes morceaux que tu ne connais pas, tu peux avoir une surprise, tu ne sais pas sur quoi tu vas tomber. Agartha n’est pas comme NQNT2, comme NQNT2 n’étais pas comme NQNT et ainsi de suite. C’est de plus en plus magique quoi !

A : On a l’impression qu’il y a un peu moins de place laissée à l’absurde dans ce disque, comme si ta musique était un petit peu plus réfléchie qu’avant.

V : Oui je suis d’accord. Je vois moins le monde de manière absurde que comme un monde en manque d’amour.

A : Ah oui quand même. Tu es tombé amoureux ?

V : [Il sourit] Non, je parle de l’amour en terme d’énergie, ce truc qu’on arrive à développer entre humains, une sorte d’énergie qu’on peut sauver et qu’on néglige.

A : Tu n’as pas peur des réactions quand tu écris les paroles très premier degré de « Je t’aime » du coup ? C’est assez inédit dans ton parcours.

V : Ah non au contraire, quand je fais « Je t’aime » j’ai l’impression que tout le monde va tomber par terre. Les gens vont finir dans les pommes en l’écoutant, c’est le morceau le plus hardcore de l’album ! [Rires] En plus je ne suis même pas vraiment premier degré sur ce titre. Mais c’est vrai qu’il a un côté un peu normal, un peu vrai. C’est naturel d’aimer des gens, et tout le monde sait de quoi je parle. Donc oui je pense que les gens vont tous tomber à la renverse en l’écoutant.

A : Comment fais-tu pour avoir tes idées de textes ? On pense notamment à l’histoire que tu racontes dans « Strip ».

V : C’est une vraie histoire celle du strip club ! Bon évidemment je n’ai pas tué la meuf, on extrapole, mais c’est une vraie expérience de vie. J’ai écrit le texte le lendemain de cette soirée d’ailleurs. Chaque morceau a un départ : pour « Lezarman » par exemple, on parle beaucoup entre potes de reptiliens, de complots avec des extraterrestres, et du coup je suis très au fait de toutes ces légendes. Pendant la tournée je chantais le refrain comme ça pour rigoler, et j’ai dit à Sirius : « écoute j’ai ce refrain de merde, fais-moi le synthé autour. » Et on l’a transformé en morceau de rap.

A : Et pour les productions ? Tu as quand même des envies un peu à part quand tu demandes « Lezarman » ou « Eurotrap ».

V : De manière générale j’ai tendance à demander aux producteurs ce qu’ils ont de plus surprenant. Les beatmakers comme les réalisateurs de clips que je rencontre sont toujours un peu tristounets, ils ont des idées mais ne peuvent pas aller au bout parce que les artistes leur disent non. Donc c’est la première chose que je leur dis : « donne-moi toi ce que tu préfères, ce que tu trouves le plus chaud. » Et puis ça varie aussi en fonction du beatmaker : avec DJ Weedim on attend d’être morts défoncés et dès qu’on est chauds on y va. [Rires] Seezy c’est autre chose, c’est beaucoup plus sobre. Il ne fait pas la fête donc c’est différent. Mais c’est vrai que j’ai vraiment envie que le beatmaker soit sûr que ce qu’il me donne est vraiment chaud. J’ai une connaissance musicale un peu faible, je n’ai pas vraiment des bons goûts… Enfin je dirais plutôt que j’ai des goûts surprenants. Je fais parfois des trucs que je trouve absolument géniaux, et les gens autour me disent : « non ça va pas du tout. » Je n’ai pas toujours de recul sur ce que je fais. C’est pour ça que je fais énormément confiance aux beatmakers : ils connaissent parfaitement la musique, savent ce qui est bon ou pas, et je m’en remets donc beaucoup à eux.

« Les beatmakers que je rencontre sont toujours un peu tristounets, ils ont des idées mais ne peuvent pas aller au bout. J’essaie de remédier à cela »

A : Quand on entend ta musique, quand on te lit, quand on te voit, on se dit que tu as l’air de beaucoup te marrer dans la vie.

V : En réalité très peu. Mais je m’efforce toujours de trouver ce qu’il y a de drôle dans la vie. Et puis la musique, je trouve que c’est quelque chose de marrant et de génial, donc ça me fait rire d’en faire. Et je suis aussi content de pouvoir l’interpréter sur scène ou dans des clips. Donc effectivement je rigole bien, et ça me paraît important : on ne va pas faire la gueule non plus. Je comprends par exemple totalement Gucci Mane qui fait tous ses clips en rigolant à moitié. Il me parle à mort ! Le type est méga gangster, méga dealer, il a tout vécu, il est fonce-dé de ouf, et il rigole. C’est génial. C’est ça la vie !

A : Mais en même temps à la fin de ton disque tu as un morceau comme « Kid Cudi » qui n’est pas très marrant…

V : Ah oui non, là on rigole pas.

A : Ça t’arrive d’avoir des phases de mal-être et d’avoir envie d’écrire là-dessus?

V : Non jamais, je ne peux pas faire de musique quand je ne vais pas bien. Il faut que je sois très bien dans mes chaussures pour en faire. « Kid Cudi », c’était le mélange d’un freestyle très obscur que j’avais en réserve et d’une production de DJ Weedim. Arrive un moment où il fallait mettre un refrain. On avait parlé juste avant en studio du post Facebook de Kid Cudi qui parlait de sa dépression, et du coup on l’a trouvé comme ça. Ça donne un côté très grave au morceau, mais ça le rend presque vrai : on a tendance à trouver les choses tristes authentiques, et parler de suicide d’un coup, ça donnait justement au morceau un côté très lourd, très vrai. Alors qu’à la base mon freestyle était a priori farfelu, tout est devenu très noir avec ce refrain. Et c’est ce qui m’a plu dans le morceau.

A : Souvent dans ta musique, tu joues des personnages, et on le sent encore plus dans ce disque. C’est quelque chose qui te plaît ? On dirait parfois qu’il y a plusieurs personnes qui rappent sur le même disque.

V : C’est un peu marrant, surprenant. En vérité, je m’ennuie vite, je me fais très vite chier, donc je ne pourrais pas faire un album avec le même flow tout le long. C’est juste pour donner du changement, il faut que ça soit tout le temps amusant, surprenant… mais je n’ai pas de goût particulier pour ça.

A : On ne veut pas ressasser le passé mais tu nous avais expliqué  que tu avais fait des essais au Théâtre de Trévise il y a quelques années [Vald et AD s’étaient présentés à une scène ouverte, et avaient vécu cinq minutes de grande solitude d’après ce qu’il nous racontait, NDLR].  Ton goût pour la comédie vient de cette expérience ?

V : [Il est pris d’un fou rire] De ouf ! Peut-être oui, mais je crois que ça vient surtout de mon caractère. J’interprète toujours des personnages pour faire des blagues, je vais faire une voix de con et faire un truc. Toute ma vie c’est ça, et c’est pareil pour mes amis : on prend des voix de cons et on dit n’importe quoi. Donc je fais pareil dans la musique.

A : Tu interprètes aussi de sacrés personnages quand tu te moques des YouTubeurs.

V : Est-ce que je me fous de leur gueule ou est-ce que je reprends juste leurs codes? Je ne sais pas. Je me moque un peu d’eux, je les pique… mais je reprends leurs codes.

A : D’où vient cette fascination pour les YouTubeurs ?

V : Alors là, pour le coup, c’est vraiment très générationnel, lié à notre époque. On est en train de vivre ça et personne n’en parle : il y a des tonnes de YouTubeurs qu’on ne connaît pas dans les médias traditionnels qui font des millions de vues, avec des milliers d’abonnés, ils font de l’argent comme pas possible, et c’est la nouvelle norme sans qu’on en parle réellement. Tout se passe sur YouTube : les podcasts, les vlogs… donc évidemment je mange une quantité inconsidérée de contenus YouTube de merde.

A : Quelles sont tes chaînes préférées ?

V : Franchement ça va être des chaînes sérieuses : la chaîne de Roch Sauquer, Top Secret Magazine, incroyable. La chaîne Tistriya pour les trucs plus spirituels, et Karim Debbache aussi sur Dailymotion, il est incroyable ! Mais j’en regarde tellement : je bouffe, je vomis YouTube. Bien plus que la télé, que je ne regarde plus du tout.

« Les morceaux auxquels je réfléchis le moins sont ceux qui marchent le mieux, la musique a quelque chose d’inexplicable et magique. »

A : Ce n’est pas bizarre quand toi Vald, tu vas voir une chaine YouTube d’un mec qui fait une première écoute de l’un de tes morceaux ?

V : C’est toujours marrant, j’adore ! Et puis c’est toujours bien je trouve : que la personne aime ou n’aime pas le morceau, c’est de la publicité. Mais maintenant tu as quand même des gens qui écoutent des morceaux et qui sont devenus influents : les mecs ont des centaines de milliers d’abonnés, ils écoutent ton morceau et ils font trois cent mille vues. Le temps de la vidéo, ils ne pensent qu’à toi, ils te font de la super pub. J’encourage tout le monde à faire des vidéos sur moi, des chroniques sur mes albums. Allez-y bordel !

A : J’ai vu le message incroyable que tu as reçu après ton passage dans Touche Pas à Mon Poste.

V : Ah ouuuuuuuuuuui ! Je n’ai jamais reçu ça de toute ma vie, c’était incroyable.

 

A : Comment te retrouves-tu chez Cyril Hanouna ? Via Tefa ?

V : Pas du tout. Écoute cette histoire : je suis dans les loges du Grand Journal pour faire un live, et là il y a Hakim Jemili, qui est un ami et qui fait parfois des chroniques dans TPMP, qui passe me voir. On se check et il me dit que Cyril Hanouna me connaît et il me propose de le faire venir. Cyril Hanouna débarque, il me tire la joue, me fait des câlins, des bisous, OK d’accord… Et là il me dit qu’il m’adore et m’invite lundi. Le week-end passe, le lundi j’arrive, il me dit qu’il a écouté ma musique tout le week-end et me fait passer en plateau. Voilà. Bon après le truc raté, c’est qu’il m’a invité sur les cinq dernières minutes, et puis c’était très gênant et ça se voyait que j’étais très gêné. Tu rentres dans la vie des gens directement sans leur demander et je déteste ça.

A : Pourtant quand tu arrives déguisé en Donald Trump en caleçon au Grand Journal, tu te fais remarquer.

V : C’est autre chose : là je fais de la musique, on fait un live. Je propose quelque chose que je fais, pas juste ma personne sans rien d’autre. Si je fais de la musique, je viens pour quelque chose. Mais ramener Vald à TPMP, même moi j’étais surpris. Je suis passé cinq minutes et j’étais troisième trending topic sur Twitter, j’ai eu des DM… Ça remue vraiment beaucoup de gens. Quand Hanouna me notifie à partir de ses comptes c’est la folie. Méga-communauté les fanzouz, attention.

A : Tu as dit dans une interview : « à chaque fois que je fais un truc de merde, les gens kiffent ». Du coup, penses-tu que “Lezarman” va être le morceau qui va le mieux marcher de Agartha ?

V : [Il rit] C’est difficile à dire parce que je ne trouve pas que ça soit de la merde. Mais j’ai vu d’autres artistes dire la même chose que moi : on met beaucoup d’intentions, de force dans ce que l’on fait, au point que l’on cérébralise énormément et on réfléchit beaucoup à ce qu’il faut dire, de telle manière, à tel moment. Mais on peut aussi faire de la musique sans que ça soit cérébral, en la sortant d’un coup. Et ce sont souvent ces morceaux qui marchent bien. Il y a quelque chose d’incontrôlable dans la musique, une espèce de magie qui est difficile à expliquer. Même un truc pas bien mixé, où tu dis « nique ta mère » en continu, ça peut marcher. Il faut juste être honnête et spontané je pense, et c’est pour ça que « Bonjour » a marché par exemple. Les morceaux auxquels je réfléchis le moins dans ma musique sont ceux qui marchent le mieux.

A : Justement, ça soulève une question : n’est-ce pas bizarre pour toi de faire des interviews avec des journalistes quand ton but est justement de réfléchir le moins possible, voire même d’être absurde dans ton propos ?

V : Eh bien on en arrive à des réponses parfaitement absurdes. Mais c’est vrai que c’est toujours bizarre d’expliquer sa musique, ça me rappelle Lil Wayne qui disait : « j’ai pas à expliquer ma musique je vous emmerde ». J’aimerais pouvoir dire ça mais ça va faire des interviews très courtes après. [Sourire] Mais ça fait du bien aux gens, ils ont cruellement besoin de s’attacher à quelque chose, ils ont besoin de sens sinon ils ne peuvent pas t’écouter. Moi qui pars tout le temps dans tous les sens, qui déconne souvent, ça fait paniquer les gens. [Il prend une tête et une voix de type un peu perdu et paniqué NDLR] « Mais euh, tu rigoles, ou t’es sérieux en fait?” Donc j’explique en interview et ils voient que je ne suis pas un demeuré.

A : C’est important pour toi d’être pris au sérieux ?

V : Oui, je pense que c’est mon nouveau but. Parce que je suis un peu marrant, parce que je fais un truc un peu différent, ça surprend les gens, et j’ai un visage sympathique, donc ils ont vite fait de se dire : « oh-là, lui il fait n’importe quoi pfff. » Je trouve ça un peu triste mais bon. Derrière ce que je fais il y a quand même du travail : j’essaie d’être le plus spontané possible mais j’essaie de rendre ma musique forte. Je veux que celui qui écoute se prenne une tarte dans la gueule, qu’il s’amuse, qu’il soit en colère, et c’est quelque chose qui demande beaucoup de travail.

A : Plusieurs personnages dans ta musique, des vidéos parodiques de youtubers, une imitation de Donald Trump… As-tu vraiment laissé tomber ta carrière de comédien ?

V : [Rires] Non ! J’attends d’y retourner, tranquillement. J’envoie mon message d’humanité par la musique, et après je l’enverrai dans la comédie. Mais j’ai un contact social un peu difficile, je ne suis pas tout le temps dans la blague avec les gens que je ne connais pas. Je devrais être le premier rappeur qui passe à YouTube, je suis totalement prêt. Mais en même temps il faudrait que ça soit avec les bonnes personnes.

A : Donc tu as totalement digéré l’échec du théâtre de Trévise ?

V : Je l’ai parfaitement digéré, c’est même devenu une belle anecdote ! Je suis fier d’avoir fait ça dans ma vie, franchement on avait des couilles : on était jeunes, on est partis là-bas sans aucune expérience avec AD, fallait oser.

A : Mais ça s’était vraiment mal passé ?

V : C’était un sketch de cinq minutes, et à quatre minutes tu n’avais pas un rire. Et là d’un coup, quelqu’un te dit : « plus fort ! » On s’était vraiment ratés, c’était nul, nul, nul. [Rires] C’était un sketch d’un prof qui mettait à l’amende un élève en classe, on avait répété dans ma chambre, on se sentait chauds et on s’est humiliés. Mais ce qui est marrant, c’est qu’une fois que l’on s’est mis à parler plus fort dans la dernière minute, il n’y a eu qu’une ou deux blagues qui ont fait rire les gens. C’était une déception, je voulais vraiment faire ça dans ma vie à ce moment-là. Une vraie gifle dans le visage. Mais peut-être que le rap m’y amènera !

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