Chronique

Vald
Xeu

Universal - 2018

La pochette d’Agartha l’avait clairement affiché : VALD est en quête d’élévation. L’image qui accompagnait ce premier album était claire, limpide, indiscutable. Sur un vitrail à la lumière flamboyante, il apparaissait le corps drapé de la toge des citoyens de la Rome antique, comme pour ancrer visuellement la symbolique qui définit son univers. De plain-pied et les yeux mi-clos, VALD semblait alors inviter à un voyage dans son esprit profane. Les bras ouverts sur le monde, c’était avant tout une fenêtre pour découvrir le sien. Un monde fait d’ambiguïtés et de réflexions diffuses, de propos volontairement implicites, de sautes d’humeurs incessantes qui résument bien celui qui les vit. En filigrane, déjà, étaient évoqués ses rapports aux autres, à l’amour, au succès naissant. Les angoisses de la nuit côtoyaient l’euphorie du jour sans cloisonnement. Un projet aux couleurs multiples, teinté d’incohérences que VALD cherchait à déchiffrer, dessinant les contours d’une personnalité fluctuante car résolument humaine. Pourtant, et la pochette, là encore, le signifiait : jamais n’avait-il semblé si loin des Hommes. « Un jour dans une église y aura ma gueule en aquarelle » annonçait-il d’ailleurs dans « Journal Perso », sorti quelques années auparavant. Embrasser son humanité pour mieux s’en détacher, c’est finalement ce qu’a fait VALD tout au long d’Agartha. Comme si la voie du Salut passait par l’exploration de ses pulsions les plus primitives. Une ambivalence qui transpire le mal-être par lequel Valentin semble habité, et qu’Agartha n’était pas parvenu à étouffer totalement. Alors, dans cette quête d’élévation, Xeu, son deuxième album, résonne comme la seconde étape : celle du dépouillement total et sans concession.

Dépouillement esthétique, d’abord. Le monochrome qui fait office de pochette en est le premier aveu. VALD cultive, une fois de plus, l’art du contre-pied. Après l’éventail d’aquarelles d’Agartha, l’imposture artistique de Xeu et son blanc cristallin. Le rappeur l’évoque d’ailleurs sans détour en interview comme en musique. Il a le sentiment de ne pas être à sa place, de n’être qu’un « imposteur » dont le talent n’avait pas vocation à être connu de quiconque, et encore moins reconnu de tous. « Mon estime de moi-même en piteux état, pour la plupart d’ces trous d’balle j’suis phénoménal » clame-t-il par exemple sur le piano feutré de « Réflexions basses », où les effluves d’alcool l’amènent à adopter une posture radicalement intime.

Dépouillement textuel, ensuite. Exit les références cryptiques du VALD reptilien, place à l’honnêteté glaciale du VALD au sang chaud. Le complotisme en toile de fond est désormais au service d’une exploration plus poussée de ses sentiments contradictoires, qui vont de la haine primitive de « Seum » et « Jentertain » aux hallucinations sensorielles de « Deviens Génial ». Les paroles sont directes, sans équivoque, parfois même véritablement enragées. VALD, cela dit, ne met pas totalement les pieds dans le plat d’un rap plus « conscient » qui risquerait de restreindre son message. Au contraire, il tend à s’éloigner de l’image de clown qui lui colle (injustement) aux écailles. La satire laisse peu à peu place à l’amertume d’un constat implacable, et qu’on trouvait déjà dans les premières mixtapes du rappeur depuis NQNTMQMQMB en 2012.

Dépouillement musical, enfin. Puisque Xeu se veut plus épuré, accessible et moins déroutant que son prédécesseur, grâce au travail de fond de Seezy dont les productions condensées prolongent l’univers excessif du rappeur. Le duo passe des mélodies faussement mielleuses de « Possédé » à l’urgence des synthés de « Rocking Chair » avec adresse et dextérité, sans jamais sonner faux. Le rendu est clair, efficace, rutilant. VALD, lui, rappe juste à tout moment, et s’éloigne du millième degré pour se rapprocher du premier. Dépouillement, c’est bien le mot.

« VALD cultive, une fois de plus, l’art du contre-pied. »

Élévation, donc, mais laquelle ? Quand de Champaigne peint Saint-Augustin aux alentours de 1650, c’est en quête de vérité. Quand VALD chantonne sur « Désaccordé », c’est en quête des « 600k ». Chacun la sienne, donc. Après tout, 300 ans les séparent, alors quand VALD s’élève, c’est version XXIe siècle. À l’époque, Saint-Augustin, lui, était représenté un cœur à la main, lequel semblait aspirer la lumière divine frappée du sceau de la « vérité ». Une pile de livres sur son flanc gauche, une plume dans sa main droite, son visage exprime cette élévation spirituelle, celle de l’âme, Graal de l’Église catholique sur lequel elle a construit ses dogmes. Quelque 300 ans plus tard, VALD en prend, consciemment ou non, le contre-pied. Après tout, il aimait déjà le rappeler dans Agartha : « J’suis l’produit d’mon environnement comme Mac Tyer » (« LDS »). Cet environnement, c’est Aulnay-sous-Bois, la banlieue du 93 dans laquelle il a grandi. Là où les tours morcellent l’horizon comme autant d’obstacles, là où « c’est glauque, y’a que des halls, des halls avec des jeunes » (« Urbanisme »). Alors quand VALD dépeint l’élévation, c’est aussi, et Xeu le prouve, au sens financier, pour voir plus loin que la banlieue pavillonnaire dont il est issu. L’élévation de l’esprit serait-elle alors simplement prétexte à celle des ventes ? C’est en tout cas ce que laisse penser la lecture des premières paroles de l’album. « Primitif » semble ouvrir la voie à une quête purement libérale, et donc d’affranchissement par la possession (« Bénéfice, gang-gang, bénéfice / Première pensée, toujours primitive »). La présence d’un tube calibré pour les ondes comme « Désaccordé » prolonge cette ambition assumée de la part du rappeur pour qui le « manque » est à proscrire. C’est bien en cela que réside l’ambiguïté de VALD. Ses réflexions aux relents métaphysiques sont à tout moment contrebalancées par les chaînes que la société des Hommes a pendues à ses pieds. En cela, VALD n’est ni tout blanc, ni tout noir. Il le reconnaît lui-même, sa vérité à lui, se situe entre les deux.

« VALD n’est ni tout blanc, ni tout noir. Il le reconnaît lui-même, sa vérité à lui, se situe entre les deux. »

« Gris », voilà la teinte qui le définit le mieux. Comme elle définit l’architecture de la ville de laquelle il vient. Ainsi, pour mieux monter, VALD joue dans Xeu avec les fonds. Le fond de couleur de sa pochette. Les fonds de bouteille qui l’amènent, quoique de manière artificielle, à s’exprimer pleinement (« Réflexions Basses »). Les fonds souterrains qu’il explore à grands coups de théories du complot. Mais aussi, et surtout, les fonds de son âme, que la paranoïa et la lassitude alourdissent parfois au point de la maintenir au sol. Et pourtant, des territoires plus intimistes sont effleurés du bout des doigts dans Xeu, comme pour en prendre le pouls sans y céder totalement. On y parle aussi addictions, amour, famille et paternité, mais toujours en parlant de soi. Ou quand l’égo artistique rencontre des aspirations qui le dépassent franchement. Xeu est dans ce contexte un disque extrême, où le verbe de celui qui le rappe se livre à des acrobaties qui lui étaient jusque-là inconnues. Des émotions fortes, exprimées sans commune mesure, mais surtout, et à chaque fois, avec une viscéralité détonante sur la scène mainstream d’un rap français trop souvent contraint, et duquel Vald fait partie. Ne dit-il pas lui-même « J’crache du souffre et vomis du pétrole, l’industrie voudrait m’forer ça m’désole » ? Une phrase issue d’un disque à couteaux tirés qui résume bien l’imposture de son géniteur, destiné à voir plus loin que l’univers dans lequel il évolue, et dont il alimente pourtant le mécanisme jusqu’à en devenir un rouage essentiel. Un monde qu’il explorera plus en profondeur 2 ans plus tard avec Ce monde est cruel, projet duquel il choisit délibérément de se mettre (un peu) en retrait. Xeu vient en effet déjà avec sa récompense propre : celle du « Trophée » qui sort VALD de l’état « Primitif » dont il est issu, entérinant sa mue en un être supérieur. Comme annoncé sur Agartha, VALD s’est libéré des chaînes des humains. Le blanc de Xeu, c’est celui du bout du tunnel. Le voilà désormais élevé.

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