Chronique

LK de L'Hôtel Moscou
Xanadu

Autoproduit - 2017

Photo : Photoctet

Quitte à chuter, autant le faire du haut d’un immeuble. Puisque des gratte-ciels surpassent les nuages par leur verticalité, c’est de ceux-ci qu’il faut tomber. Monter au sommet n’a rien de spectaculaire dans un quartier d’affaires, chacun le peut, et seul celui qui grimpe profite de l’instant. Tomber, en revanche, c’est une autre histoire. Une de celle donc tous se délectent. Vue d’en bas, la chute est une petite surprise, passagère, elle rompt la monotonie d’un jour. Appréciée d’en haut, elle est une grande satisfaction, durable, elle récompense les efforts d’une vie.

L’histoire que raconte LK de l’Hôtel Moscou au long de Xanadu est celle d’un homme d’affaire suivant deux lignes droites, concomitantes en un sommet. C’est un récit pyramidal en quatre temps, marqués explicitement par trois interludes. Sur le premier pan du triangle, l’homme suit la trajectoire rectiligne d’une ascension économique parfaite ; sur le second pan il tombe à toute vitesse, sur une ligne tout aussi droite. Le parcours de Laurent le conduit de l’opulence maximale au « désespoir abyssal. » Autour de lui, on profite du spectacle dont on a la chance de ne pas être le héros. Laurent est insignifiant, pour ainsi dire inexistant, comme tout être d’eau et d’argile dans un siècle d’or et d’étain. Il est le seul à se voir, le seul à s’entendre, dans le vacarme ambiant de la City. Son anecdotique présence n’aurait guère plus de sens dans le Financial District ou à La Défense, c’est un rien, isolé dans un vide, statique au cœur du mouvement. Il n’a pour lui que des chiffres, un avocat, une femme de ménage, une garde alternée, un bureau, et la vacuité de ses activités. Pourtant, son histoire existe, puisque Xanadu le raconte, c’est que quelque chose se passe, nécessairement.

Cette chose, cette anicroche, c’est ce qui marque la rupture, le début de la descente de Laurent. Il a gravi sans encombre les étages de la pyramide, au rythme lancinant de la « Fuck you money », puis est venu le premier obstacle. Arrivé là-haut, Laurent étouffe, « seul dans cet immense appart’ » (« Xanadu »), de quoi peut-il se délecter ? Il a passé son temps à courir après du vide, le voici enfin obtenu. Laurent a gagné sa quête de rien. Assis sur ses sous, cynique à souhait, le businessman s’étouffe, financier en bouche. Après avoir proposé des beats énergiques, des placements mécaniques pour narrer sa course au fric, LK de l’Hotel Moscou donne une allure plus organique à la seconde moitié de son opéra, suite à l’interlude qu’est la piste six. Le milieu de l’album de LK pourrait correspondre au milieu de la vie de Laurent. Mais il s’avère que la deuxième partie de son existence ne dure pas aussi longtemps que la première. L’ascension fut longue, la chute non.

Tout va vite, la lassitude ne prévient pas, les huissiers non plus, et la mort ne laisse pas le temps au bilan. « Tu dois vivre, tu dois mourir, t’as pas le choix, tu dois choisir » dit LK. De ce constat, Laurent s’écroule sous des regards creux. À chaque étage qu’il perd, on voit à travers des fenêtres impeccablement lavées son corps prendre de la vitesse, puis s’écraser au sol. C’est le destin inexorable de celui qui n’a écouté que la Bourse, de celui qui n’a su prier que lui-même. Laurent est suicidé par ses collègues, assassiné de ses propres mains. Il a mis son couple à mort, remis sa progéniture à elle-même, abandonnant au fil de Xanadu son humanité au profit du profit. L’album de LK est un quartier d’affaire, on s’y croise sans s’aimer, puisque l’on ne s’y voit pas. Et c’est lorsqu’il se jette depuis le toit que l’on remarque Laurent. Il existe bien. Ses prières résonnent dans le temple vide. « De [son] côté ça va mieux », l’opéra en quatre actes de LK prend fin sur une touche d’espoir, quand Laurent est sacrifié sur l’autel du Veau d’or, sanctifié dans un linceul Saint Laurent.

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