Chronique

La Canaille
La Nausée

L’autre distribution - 2014

On pourrait souligner la continuité de cet album vis-à-vis des précédents, la constance d’un engagement, d’une prise de position, faisant de La Canaille un groupe à part dans le champ du rap français. Cette continuité ne fait pas de doute, elle est évidente et, si l’on croit le morceau « Décalé », qui torpille avec maestria le formatage commercial, ce n’est pas près de s’arrêter et c’est tant mieux. Elle n’interdit pas, cependant, d’être attentif à quelques changements notables.

Sur le plan visuel, d’abord. Après le rougeoiement incendiaire d’Une goutte de miel sur un litre de plomb (2009) et la dominante ocre de Par temps de rage (2011), place au noir et blanc. C’est aussi la première pochette montrant un visage, celui du rappeur, tout en faisant disparaître le nom du groupe (une « mise en je » ?) et d’ailleurs tout lettrage. C’est aussi le seul des trois albums qui ne contient pas de morceau-titre, comme si la nausée, celle que suscite en particulier la menace croissante de l’extrême droite (« Jamais Nationale »), débordait la case d’une plage seule.

Sur le plan sonore, ensuite. Même si le renfort instrumental est toujours là, avec quelques passages de guitares tonitruantes, le son est dans l’ensemble moins organique, plus tendu, en partie teinté d’électro-rock. C’est que la composition du groupe a aussi changé. Au premier plan on retrouve Mathieu Lalande à la programmation, au clavier et à la guitare, et au second le trompettiste Antoine Berjeaut, qui accompagne le groupe depuis le premier album et est ici crédité sur deux morceaux. En revanche Walter Pagliani, le bassiste, n’est plus de la partie, remplacé par Jérôme Boivin. La nausée compte aussi plus d’invités qu’auparavant, venus de divers horizons : DJ Pone sur trois titres, qui nous fait entre autres le plaisir d’entamer « Quelque chose se prépare » en scratchant le « There’s a war going on outside, no man is safe from » de Prodigy, DJ Fab sur un autre (il ouvre « Redéfinition » avec un extrait d’un discours de 1965 de Martin Luther King, « Remaining Awake through a Great Revolution », avant que déboulent les percus pour un morceau martial en diable), ainsi que Serge Teyssot-Gay sur « Omar » ; ajoutons le retour de Reptile au mixage, qui avait participé au premier album mais pas au deuxième. Le groupe fraye alors des voies esthétiques nouvelles, comme avec la touche ragga apportée par Sir Jean sur un morceau final (« Briller dans le noir ») qui n’a pas vraiment de précédent dans leur discographie.

« Si le discours de La Canaille conserve une charge politique partout sensible, il adopte aussi des angles d’attaque plus obliques. »

Globalement et surtout au milieu du disque, les BPM ont sensiblement ralenti, à tel point que le phrasé de Marc Nammour est à la limite du parlé sur plusieurs morceaux (« Je ne suis qu’un rappeur et là je ne rappe même plus », glisse-t-il dès « Quelque chose se prépare »). Ce qui n’empêche pas des coups d’accélérateurs bien sentis (« Le silence », exceptionnel, notamment son troisième couplet tout en déploiement de puissance) et du vacarme bien orchestré (les moments d’explosion du faussement vaudevillesque « Monsieur, Madame », qui finit par remettre la vulgarité à sa place). Quant au discours, s’il conserve une charge politique partout sensible, il adopte aussi des angles d’attaque plus obliques, emprunte des voies partiellement nouvelles. Le plus remarquable est peut-être la façon dont il s’attaque à des thèmes rarement traités dans le rap français (la vieillesse hantée par la mort sur « Encore un peu », la misère sexuelle en général et masturbatoire en particulier sur « Pornoland », la fin du désir conjugal sur « Desséchée », la pauvreté qui confine à la folie sur « Omar », l’exil et la clandestinité forcée sur le très beau « La sueur des ombres »…), jamais en tout cas avec cette intelligence fine et percutante à la fois, parfois sans aucune transition d’un morceau à l’autre (l’enchaînement pas évident entre « Encore un peu » et « Pornoland » par exemple), sans que pourtant ça paraisse incongru.

La continuité manifeste du parcours de La Canaille ne doit donc pas masquer le fait que même si, par un hasard tenace, La Nausée compte à nouveau douze pistes (sans compter un petit bonus caché), cet album ne ressemble pas exactement aux précédents. Avec eux, il compose une trilogie de première force, où la petite réserve que l’on pourrait émettre sur tel ou tel choix ne pèse pas lourd par rapport à la valeur de l’ensemble. « The entire history of rap music is just one long string of filler bars and hollow boasts interspersed with brief moments of beauty, clarity and depth. That’s how the genre works », tranchait récemment le chroniqueur Andrew Noz. En un maxi et trois albums, La Canaille a déjà beaucoup œuvré à ces « rares moments ».

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1 commentaire

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  • cyriloza,

    J’ai également apprécié les thèmes abordés. Bon cd, bonne chronique.