Ministère A.M.E.R, les 25 ans de 95200
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Ministère A.M.E.R, les 25 ans de 95200

95200, le second brûlot du Ministère A.M.E.R, fête ses vingt-cinq ans. Décryptage en cinq titres de ce disque majeur du rap français.

et Crédit photo (section « Les rates aiment les lascars ») : © Alain GARNIER

95200 est le titre du second album du Ministère A.M.E.R – pour Action Musique Et Rap ou Agent du Ministère Eloquent et Radical – qui sort le 11 juillet 1994. 95200 est aussi le code postal de Sarcelles, la ville de ses deux membres emblématiques Passi et Stomy Bugsy. Derrière le choix de cette appellation se cache une farouche volonté non pas de représenter un quartier ou un département en particulier, mais plus globalement le mode de vie qui s’y rattache. De la manière la plus éloquente, et la plus radicale qui soit donc. Une radicalité qui vaudra au groupe de connaître de nombreux déboires judiciaires. Dès ses premières traces discographiques, le Ministère est en effet dans la ligne de mire des « croulants du gouvernement ». Et plus particulièrement de Charles Pasqua, alors ministre de l’intérieur, qui voit rouge à l’écoute de l’explicite « Brigitte (femme de flic) ». Ce dernier tentera, sans succès, de faire interdire la vente du premier album du groupe sorti en 1992.

Pourquoi tant de haine, avec son absence de point d’interrogation, posait une question rhétorique. Pourquoi les contrôles au faciès. Pourquoi les violences policières. Pourquoi l’indigence. Pourquoi les cités. Pourquoi les identités bafouées. Deux ans plus tard, 95200 lui répond de la façon la plus brute, crue et violente qui soit. Quelque part entre la virulence de N.W.A et les revendications de Public Enemy, le Ministère A.M.E.R livre un disque que l’on peut considérer, comme aime à le rappeler Passi en interview, comme le premier album de rap de cité. Un disque qui parvient à mettre des mots, avec une précision que peu avaient eue jusque-là, sur le malaise d’être un fils d’immigrés issu des banlieues défavorisées en France. Avec ses arrangements rock débridés, ses instrumentaux arides et ses ambiances moites, 95200 ressemble à une plongée dans les abysses d’un cloaque sous pression prêt à exploser. À tel point que la folie s’y invite régulièrement : dans l’interlude outrancier qui ponctue « Un été à la cité », dans les divagations de « J’ai fait un rêve » ou encore dans l’hystérie de « Flirt avec le meurtre ». Et comme dans les cités, l’été est la pire des saisons, c’est un album assurément estival qui sent le bitume chaud et la sueur de ceux qui ne partent pas.

Vingt-cinq ans plus tard, 95200 est toujours un météore. Malgré d’évidentes influences venues de l’Ouest américain (« Plus vite que les balles » est une adaptation du « 100 Miles and Runnin’ » de N.W.A, Gynéco singe Snoop Dogg sur « Autopsie »), il reste une œuvre aux thématiques profondément hexagonales, matricielle de tout un pan du rap en français. Vendu à 30 000 exemplaires en indépendant, il lance véritablement la carrière du groupe. Un an plus tard, il se fait connaître du grand public avec le triomphe du controversé « Sacrifice de poulet » (Musiques inspirées du film La Haine, 1995) et la fondation du collectif Secteur Ä piloté par Kenzy, manager du Ministère depuis 1991. Mais après le succès des carrières solos de Passi et Stomy, le champagne et les tapis rouges auront raison de la rage originelle du groupe, dont 95200 sera le dernier album. Retour, en cinq morceaux choisis, sur un monument qui est aussi un grand bras d’honneur à la République. -David²


« Plus vite que les balles »

En étant à la fois réaliste et un peu dans la science-fiction, il est possible d’affirmer que « Plus vite que les balles » a inspiré partiellement Mathieu Kassovitz. Quand Hubert, Vince et Saïd descendent en plein Paris, il y a un peu de ce storytelling du Ministère A.M.E.R. Certes, les quartiers ne sont pas les mêmes. Dans La Haine, il s’agit de belles expositions d’art contemporain, de vaches qui apparaissent en hallucinations et d’une métaphore de l’escalator après une confrontation avec des boneheads. Bref, les aléas de l’art de l’incruste pour dénoncer que tout est fait pour rappeler à certains qu’ils ne sont pas à leur place en dehors de leur quartier. Chez Passi et Stomy, c’était déjà, mais ça commençait façon Attila urbain, entre culture vandale et course-poursuite. « Plus vite que les balles » se déroule dans le dix-huitième arrondissement de Paris et plus que le tissu social ou l’insolence de pénétrer les beaux quartiers, ce sont les flics et le vandalisme qui animent le morceau, Le mari de Brigitte n’est pas loin et si les flows peuvent paraître datés, les textes étaient parmi les plus singuliers du rap français à l’époque. Blindés de références à la culture noire autant qu’aux films en vogue dans la première moitié des années quatre-vingt-dix, « Plus vite que les balles » est une descente de lascars pleine de finesse et d’urgence. Pas un sprint, mais un magnifique saut d’obstacles avec comme motivation des visions d’Arnold Schwarzenegger rentrant dans un commissariat. Quant à La Haine, Saïd reprenait le titre du morceau de Stomy et Passy lors d’un dialogue pour prévenir que lui, justement, ne courait pas plus vite que ce débite un chargeur de la police nationale. Dans le film, il est le seul à s’en sortir vivant. Circulez, il y a trop à voir. – zo.

Le scratch « Les baskets blanches vont encore morfler »

Quand les banlieusards sortent, ça se passe rarement sans embûche, comme le raconte Sniper dans « Tribal poursuite », où le « et mes baskets blanches vont encore morfler » du Ministère est scratché par DJ Boudj à chaque refrain.

Sniper - « Tribal poursuite »


« Un été à la cité »

Les rappeurs français ont souvent parlé de l’été et des vacances dans leurs textes. Grossièrement, les morceaux qui évoquent les beaux jours peuvent se diviser en deux catégories évidentes : ceux qui racontent la période estivale des chanceux qui prennent du bon temps (113, La Clinique) et ceux, plus nombreux, qui traitent de la vie en ville par période de soleil brûlant (FatCap, Fabe, La Rumeur, La Cliqua, etc.) Dans chacun des cas, il y a un titre séminal : « Juste pour le fun » de NTM côté kiffeurs et « Un été à la cité » pour les galériens. Là où Kool Shen et Yazid jouissaient « du rap, du sexe et du sun » en 1993, Stomy et Passi répondent l’année suivante en décrivant une ambiance un peu moins joviale, où chaque jour ressemble immanquablement au précédent : le lever en fin de matinée, les activités illicites, les discussions animées avec les collègues d’infortune et pas mal d’ennui, voire du désœuvrement. Sont restés au quartier ceux qui n’ont pas pu partir, ceux qui sont « en galère de femmes ou allergiques à Paname. » La chaleur accablante oblige à garder les fenêtres ouvertes : il faut donc vivre avec les autres, avec leurs bruits, avec leurs odeurs (« comme le dit Jacques Chichi »). Et avec les tensions que cette proximité subie crée, comme l’illustre le pont en fin de morceau où un lascar couvre d’insultes une vieille dame hystérique. L’instrumental traduit cette atmosphère électrique : ses sinistres violons ne se taisent que pour laisser de temps en temps place à un piano mélancolique. L’été du Ministère A.M.E.R n’a définitivement rien de doux et de léger. De quoi renforcer un peu plus l’opposition entre Sarcelles 95200 et Beverly Hills 90210. -Kiko

La réconciliation « Il fait chaud »

Trois ans après 95200, Passi déserte sa cité et file à Barcelone pour clipper le morceau « Il fait chaud (37°2) », visiblement réconcilié avec l’été.

Passi - « Il fait chaud »


« Les Rates aiment les lascars »

On pourrait aborder « Les rates aiment les lascars » sous l’angle évident de sa misogynie et de sa lutte patriarcale pour la domination de la gente féminine. En réalité, le titre est plus insidieux dans la mesure où il se lit à hauteur d’enfant. Jeune écolier, Stomy Bugsy est déjà bousillé aux films de gangster. Il se prend pour un criminel à la Al Capone, rêvant de mettre à l’amende toutes ces « bonnes meufs » qui le toisent mais baissent les yeux devant leur bandit de mec. Passi, confronté au racisme ordinaire (« Déjà enfant je mettais à la de-men / Les gens qui me disaient en riant toi Djoujou bwana moi Tarzan »), voit dans ces mêmes figures de maquereaux un moyen d’émancipation. « Les rates aiment les lascars » illustre bien cette célèbre phrase de Scarface, et montre a fortiori la puérilité de Manny et Tony : « Dans ce pays, il faut d’abord faire le fric ; et quand tu as le pognon, tu as le pouvoir ; et quand tu as le pouvoir, tu as toutes les bonnes femmes ». Ce que les deux rappeurs racontent, c’est l’éveil de leur sexualité – pour ne pas dire de leur virilité –  conditionnée par des visions tout droit sorties d’un roman d’Iceberg Slim. Comment grandir sainement lorsque la relation perverse d’un mac à sa travailleuse est, dès le plus jeune âge, identifiée comme la seule possible entre un homme et une femme. À ce titre, la fascination du jeune Passi pour la scène décrite dans son premier couplet fait véritablement froid dans le dos. Il faut un peu d’autodérision et tout le talent d’Assia au refrain pour désamorcer la gravité du morceau et le ramener à ce qu’il est : la peinture très amère et un peu tendre d’une enfance biaisée. -David²

L’amour « Sexe, pouvoir et biftons »

Quatre ans plus tard, encore avec Assia, l’autre grand duo du Secteur Ä nous explique cette fois ce qu’aiment les scars-la : sexe, pouvoir et biftons.

Ärsenik - « Sexe, pouvoir & biftons »


« Autopsie »

En 1994, la question de la drogue n’est pas encore un sujet de prédilection pour le rap français, mais elle s’apprête à le devenir. IAM vient tout juste d’en tirer un storytelling feutré et dramatique avec « Sachet Blanc ». Avant qu’Express Di ne l’impose en moyen de subsister ou que NAP n’en expose les horreurs les plus graphiques, le Ministère amorce la réflexion sous un autre angle. Loin de la diabolisation ou de la résignation, « Autopsie » prend la forme d’une farce dans laquelle les junkies sont moqués sans une once de compassion. L’addiction à la drogue (dure, bien entendu) est une faiblesse, tandis que les accrocs passés de l’autre côté sont célébrés comme autant de problèmes en moins. Comme souvent avec le groupe, l’humour est bon un moyen de faire passer des textes particulièrement équivoques. Très riche dans « Autopsie », il tient à la fois du jeu de mots « (« Jolly Tapeur », « Me-ca c’est plus fort que toi »), de la parodie (« Une heure mais le dealer n’est pas passé ») et du sarcasme (« Les camés de mon quartier sont tellement fonce-dé / Que s’ils boivent de l’eau ils se mettent à dégueuler »). Derrière la provocation et le déni virulent de la réalité de l’addiction, le groupe expose malgré tout une autre réalité. Elle est résumée par le jeune Doc Gynéco dans une phrase qui, elle, n’a rien de drôle : « Voir un camé crever ce n’est pas comique / Mais c’est tellement commun que ce n’est pas tragique ». – David²

Le Calvaire « P’tite Laura »

En 2012, Philippe de La Rumeur tire le négatif parfait d’ « Autopsie » avec « P’tite Laura », récit poignant du calvaire d’une jeune junkie. Il met aussi le doigt sur le sentiment que cachaient, peut-être, les moqueries acerbes du Ministère : « Je crois même que l’on t’en veut, en tous cas pour tes proches. »

La Rumeur - « P’tite Laura »


« Pas venu en touriste »

Si l’étiquette de rap de fils d’immigrés est depuis de longtemps accolée à La Rumeur, le Ministère A.M.E.R est sans doute le premier groupe à avoir abordé de front la question de la double nationalité et de la perte d’identité qui en découle. « Pas venu en touriste » est un manifeste de la politique d’intégration de Passi, Stomy et Hamed Daye, de la partie (bien qu’un peu en retrait dans son egotrip) pour l’occasion. Sur un instrumental discordant et électrique, les trois lascars racontent leur rapport à la France, et surtout le rapport de la France à leurs origines. Dans un premier couplet mémorable d’insolence, Passi dépeint son quotidien à un nouvel arrivant prêt à débarquer du Congo à Roissy. Pour l’inciter à venir le rejoindre, il lui raconte les joies de sa vie parisienne (« On ira à Château d’eau pour te faire une coupe / À Château rouge on fera des courses pour la vie de groupe »), entre contrôles de police, mariages blancs et promiscuité. Avec son humour habituel, My-Sto raconte lui son intégration par le prisme de rencontres forcément explosives avec des belles familles bien françaises (« Vos filles sont folles de moi, y’a de quoi / Devinez qui vient dîner à la maison ? Devinez qui vient dîner au réveillon ! »), et les situations cocasses qu’elles peuvent engendrer (« Escalope de veau ? Bien, je sais manger avec un fourchette et une couteau »). Rien à faire, leur place est au Ministère. -David²

La désintégration « Blessé dans mon égo »

Trois ans plus tard, Ekoué de La Rumeur gratte le texte définitif sur le statut de fils d’immigrés en France, en s’appuyant sur un sample de Passi : « Le CFA a perdu du poids, comme s’il avait le sida, ici on parle en écu, je te souhaite la bienvenue. »

La Rumeur - « Blessé dans mon égo »

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  • NOBEL,

    Merci pour ce retour dans le béton de notre jeunesse. Crédit photo (section « Les rates aiment les lascars ») : © Alain GARNIER