Nubi, sage attitude
Interview

Nubi, sage attitude

Après une pause de quelques années, la passion du rap a rattrapé Nubi. Si l’ancien membre de Futuristiq n’est pas certain d’un retour définitif, il est enfin prêt à revenir sur son parcours émaillé de coups d’éclat et de coups du sort.

et Photographies de Nubi par Sandra Gomes pour l’Abcdr du Son
Photographie de Deen Burbigo par Milo Nloh
Photographie de Futuristiq par Manuel Lagos Cid, scannée dans le Groove Magazine #47 de Mars 2001.

Il y a un geste qui en dit sans doute beaucoup sur Nubi. À la fin de l’entretien qui s’est déroulé dans un studio de répétitions de FGO-Barbara, centre culturel au coeur de Barbès, il aperçoit en se levant de sa chaise un Prophet-5, synthétiseur analogique. Un clavier mythique, né comme lui dans les années 1970, dont il caresse le coffret en bois du bout des doigts, comme par respect pour cet instrument de renom. Et cette réaction du rappeur : « Ha le Prophet-5… je pourrais passer des heures à faire du son avec« . Quelques mots qui soulignent autant sa passion pour la musique, racontée durant ces quelques heures d’échange, autant que sa volonté toujours mise à l’épreuve de ne pas y succomber à nouveau.

Le nom de Nubi évoque sans doute pour l’amateur de rap français deux choses. D’abord, cette voix mate et ce flow chaloupé et souple, qui ont appuyé et accompagné les rimes élaborées du rappeur dès l’époque Futuristiq. Le duo qu’il a formé avec Qrono fut, au tournant des deux millénaires, l’une des formations les plus en vue du rap, de celles qui portaient le potentiel d’un renouveau dans un rap français en pleine transition après des années fondatrices. Hélas, malgré des apparitions remarquées et un album de très bonne facture sur un Secteur Ä qui perdait alors de sa superbe, Futuristiq n’est resté qu’une étoile filante. Une mise en orbite qui s’est soldée par un demi-échec : elle a au moins permis à Nubi de s’élancer en solo en s’accrochant à sa passion pour le rap et son talent pour les egotrip enflammés, les placements de rimes habiles et un regard aiguisé sur la rue, qu’il soit drôle ou fataliste. Scarlatitude, son premier disque sorti en 2006, demeure l’une des pierres angulaires de l’époque des street albums et de cette ère communément appelée celle des « rois sans couronne du rap français », dont Nubi fait malheureusement partie.

Car c’est sans doute la deuxième chose qu’évoque le nom de Nubi : une reconnaissance pas à la hauteur de son talent. Cumulée au parcours de son groupe arrêté brusquement, la trajectoire de Nubi a pu laisser un goût d’inachevé, sans doute autant à lui-même – même s’il assure avoir aujourd’hui digéré cette histoire – qu’à une partie des auditeurs de rap français. La crise et les mutations de l’industrie du disque dans les années 2000, ajoutés à une difficulté à trouver la bonne équipe pour l’accompagner, n’ont jamais permis à Nubi de véritablement vivre de sa passion. Alors plutôt que d’en perdre la raison, il a préféré arrêter pour se recentrer sur sa famille et lui-même après un deuxième disque, Salissures, où les quelques coups de menton dissimulent mal une forme d’usure. « Nubi Sale » est entré un temps dans la catégorie de ceux qui ont quitté le rap en pleine activité, comme Fabe et Salif. Mais le rap est pour Nubi, de ses propres mots, une addiction bien plus puissante que n’importe quelle substance psycho-active : il n’a pas pu résister à l’envie de taquiner le micro lorsque Nice, son ami de longue date et mentor de Ninho, l’a invité à ouvrir avec brio sa compilation Mal Luné Music, sortie en juin 2021.

Retracer avec lui la carrière de Nubi, c’est remonter un itinéraire où se croisent Popeye, ingé-son réputé pour le live dans le rap français, les labels Secteur Ä, Néochrome, Bombattak, toute la scène bouillonnante du 91 des années 2000. Et surtout, revenir avec lui, avec le recul des années et une forme de sagesse accumulée, sur cette passion dévorante de la rime, cet amour des mots bien placés et savamment articulés autour d’un beat qui tabasse.


Abcdr du son : ­À la surprise de beaucoup d’auditeurs, on a eu l’occasion de t’entendre sur la compilation de DJ Quick, Mal Luné Music, avec le morceau « La Victoire ». On n’avait pas vu ton nom officiellement sur un disque depuis 2015 et L’Orgasmixtape vol. 2 d’Alkpote.

Nubi : Et encore, c’est sorti en 2015 mais je pense que le morceau a été fait maximum en 2013 parce que j’ai arrêté pas longtemps après notre interview. [NDLR : interview faite en 2012 sur l’ancien blog de Ouafa]

A : Justement, qu’est-ce qui t’a motivé à réenregistrer de la musique ?

N : Alors… [Il réfléchit] Pourquoi j’y suis retourné ? Déjà, je me bats pour ne pas y retourner à la base. Y retourner est juste naturel. Je me suis autorisé à relâcher la pression parce que sinon j’allais imploser, je n’en pouvais plus. J’ai arrêté la musique pour des raisons personnelles et religieuses mais je n’ai jamais pu m’en débarrasser, ça continue, ça bouillonne. Je pense que c’est un timing : Nice [cofondateur avec DJ Quick du label Mal Luné Music, NDLR] m’a appelé et m’a dit qu’ils étaient en séminaire à Aix-en-Provence. Il m’a envoyé des photos, c’était mignon, il y avait une piscine. Il m’a dit « viens, tu passes deux, trois jours, tu te détends, et si t’as envie de poser, tu poses ». Il n’y avait vraiment pas de pression. Nice et moi, on se connaît depuis 1996. Quand on dit c’est la famille – c’est une expression galvaudée – mais Nice c’est vraiment ma famille : quand il m’appelle, je viens. Comme on dit, c’est l’occasion qui fait le larron. On a posé là-bas, j’ai enregistré un premier jet, je suis rentré, je l’ai réécouté et j’ai trouvé que ça avait un goût d’inachevé. Donc j’ai réécrit le texte qui était un peu plus court, j’ai fait un instru, vu que le premier n’était pas de moi. Il y en a un qui m’a inspiré, mon texte passerait bien dessus, c’était le même BPM, la même ambiance. Comme Nice voulait une intro, j’étais parti sur une suite d’accords en mode pad assez aérés. J’ai continué à gratter, j’ai fait le truc, on est retournés en studio et boom, Nice a validé. Il y a certaines choses, si tu les fais, faut les faire vraiment ou ne pas les faire du tout. Je ne suis pas sorti depuis super longtemps : si je sors, faut que j’envoie sale. 

A : Durant cette période d’arrêt, as-tu eu d’autres propositions et sollicitations que tu as refusées ?

N : Mais tout le temps ! Je n’en pouvais plus ! Les mecs ne me lâchaient pas. Ils ne voulaient pas que j’arrête, que je m’en sorte, mais je disais non à tout le monde. Ces histoires de faire de la musique comme ça, aller en studio, poser, ça part à gauche, à droite, tout le monde s’éclate sauf moi, tout le monde ramasse sauf moi, c’était hors de question, c’était fini. D’ailleurs, là, les mecs croient que c’est reparti comme en 14. Mais non, ce n’est pas reparti.

A : Tu parlais déjà de ces problèmes dans le rap il y a dix ans, notamment celui de l’argent. Tu refusais parce que rien n’avait changé à tes yeux ?

N : Ouais, rien n’avait changé. Je n’avais pas envie de revenir dans la musique, d’en refaire. De mon point de vue religieux, j’essayais au maximum de m’éloigner de tout ça, de ce milieu, de la musique même. Mais ce n’est pas facile de… [Il réfléchit] se réprimer, se retenir pendant tout ce temps alors que ça continue à fuser et à travailler dans le cerveau. J’avais arrêté, mais dans ma tête, ça tournait encore. Quand j’allais me coucher, j’avais des refrains, des couplets, des rimes, des instrus dans la tête. C’était un truc que je ne pouvais pas empêcher et sur la fin, ça devenait autodestructeur. J’allais finir pas me faire du mal, il fallait que je relâche un peu la pression.

A : Tu n’avais pas écrit du tout pour te vider la tête ?

N : Sur papier, j’ai dû écrire une fois ou deux, des trucs que je n’ai même pas regardés et que j’ai jetés. C’était vraiment en mode exutoire. De temps en temps, je m’autorisais à enlever la soupape et à laisser sortir un peu de pression.

A : Quelles sensations as-tu eues au moment de te retrouver en cabine ?

N : C’était agréable ! J’ai eu des bonnes sensations, comme un sportif qui revient. Tu sens que tu es un peu rouillé mais il y a des automatismes, tu n’as pas perdu. Le jeu de jambes est encore là, tu as encore un peu de cardio. [Sourire] De toute façon, si je sentais que je n’avais plus de jus, je ne serais jamais revenu. Je suis mon premier critique et je suis très dur avec moi-même. Je ne me serais jamais permis de revenir si c’était pour refaire Nubi de Scarlatitude ou Salissures. J’aime trop le rap pour ça. J’écoute beaucoup ce qui est actuel, même si ça m’arrive souvent de revenir à mes classiques.

A : C’était un one shot ?

N : [Il réfléchit] À la base, c’était un one shot. [Rires] Mais bon… Je suis naïf de croire que je vais faire ça et qu’après ça ne va pas me… J’écris, j’ai plein d’instrus, des morceaux qui sont prêts. Je brûle d’impatience. Je bouillonne d’aller en studio. Je dois commencer une formation développeur web à la fin du mois [NDLR : septembre 2021], mais je vais retourner en studio kicker. Mais pas de pression. Le mec avec qui je bosse sait qu’il ne faut rien m’imposer et que je n’impose rien. J’irai en studio tant que ça me plaira et je kickerai ce que je voudrai, quand je voudrai, comme je le voudrai.

A : Comme tu suis ce qui se passe dans le rap, ça n’a pas dû t’échapper que depuis Salissures, et surtout très récemment, tu as été cité dans des morceaux par Alpha Wann, Nekfeu, Kaaris, Aketo, PLK, Dinos… Tu étais absent tout en étant présent.

N : La plupart du temps, ce sont mes gars qui m’envoient des liens en me disant : « tiens, lui, il a parlé de toi », « lui, il a dit ça »… Je suis le premier surpris, parce que je suis loin. Nekfeu, Alpha Wann, ce sont des mecs qui sont tout en haut. Je n’arrive pas à comprendre. Quand tu es là, il ne se passe rien, et quand tu t’en vas…

A : Là, ce sont pour beaucoup des gens d’une génération en dessous, des mecs qui t’ont écouté plus jeunes. Et qui, quinze ans après, se souviennent de toi.

N : Ça fait flipper des fois la musique ! Des mecs me sortent mon couplet de « Crie mon nom Remix » comme si c’était sorti hier soir. C’est un douze mesures, tu l’écris à l’arrache, tu poses le refrain, tu sors du studio, c’est fini. J’étais en Martinique, à Sainte-Marie, il y a deux ou trois piges, les mecs me ressortaient ce couplet ! Ils m’ont appris un truc que je ne savais pas : pour les promos de Trace TV aux Antilles, il y avait mon image qui tournait là-bas ! C’est ouf comment tu peux marquer les gens. Des fois je suis à la sortie de la mosquée, les mecs me snappent. Les mecs de chez moi ne me lâchent pas. Maintenant que j’ai sorti un truc, c’est mort ! La musique, ça marque les gens.

A : Et parfois la limite est floue entre la gratitude et la flatterie.

N : Oui. Mais l’amour qu’on me donne, je n’en demande pas plus, c’est trop. Mais à l’époque, ce n’était pas de la gratitude que j’aurais aimé avoir. C’était de l’argent. [rires] Mais on était à une période charnière, entre le CD et le digital, les téléchargements à toute patate. C’est l’histoire non seulement de ma carrière, mais de ma vie. Je suis croyant, je crois au destin. Si j’avais pété et gagné beaucoup d’oseille, je pense que j’aurais fait des trucs de ouf, je n’avais pas beaucoup de freins. Qui sait où je serais à cette heure-ci ? [Rires] J’en parlais avec Jack Many [du groupe LMC Click, NDLR] il y a quelques jours : « vu le mode de vie qu’on avait, si on avait pris de l’argent, qu’est-ce qu’on aurait fait ? »

« Je devais faire quelque chose de ma vie dans lequel je pourrais m’épanouir. »

Draveil, Washington, Sarcelles La formation au rap

A : Dans quel environnement familial et social as-tu grandi ?

N : J’ai grandi avec ma mère et mes trois frères, à Draveil. [Ville situé au Nord-Est de l’Essonne, NDLR] On écoutait de la musique toute la journée. Tu savais que ma mère était réveillée parce qu’on entendait la radio. [Sourire] On est des Antillais : chez nous, la musique fait partie de la vie. Dans la salle à manger, il y avait la musique de ma mère ; et dans les deux chambres, il y avait de la musique. Trois salles, trois ambiances, matin, midi et soir. Ma mère écoutait de la musique créole et beaucoup de variété française : Mike Brant, Hervé Vilard, Joe Dassin. Je suis super chaud en variété française, faut pas me tester. [Rires] Mon grand frère, l’aîné, est né en 1970, celui d’après en 1973, et mon frère jumeau et moi en 1974. Comme on avait que onze mois et demi d’écart avec le deuxième, on était comme des triplés, on a beaucoup bougé ensemble, on a fait les quatre cents coups. Notre grand frère écoutait de la bonne musique : du jazz, de la funk, du reggae… et ensuite du hip-hop. Parce qu’avant le rap, j’aimais grave le rock : les Stray Cats, Elvis, tout ça. Je rêvais d’avoir une banane quand j’étais petit. [Rires] Après, j’ai écouté The Cure, U2… Du ska aussi. On était ouverts. Au collège, je trainais avec des fils de bourges, ou des gens d’une classe sociale plus aisée que la mienne on va dire, et qui n’avaient pas la même culture musicale que moi. Grâce à eux, j’ai découvert ces musiques-là. Et après, il y a eu le rap : c’était cuit.

A : Ça a commencé avec quoi ?

N : Grandmaster Flash, « The Message ». Celui-là, c’était fini. Dès que je l’ai écouté, j’ai dit « c’est ça ! » Il y avait le clip qui passait à la télé avec la traduction des paroles, c’était la première fois que des chanteurs racontaient des trucs qui ressemblaient à ma vie. J’étais piqué. Un grand cousin m’a donné l’album en cassette et je l’écoutais en boucle. Des potes de mon frère ramenaient des imports des States : les Beastie Boys, Run DMC, Biz Markie, Big Daddy Kane… Tout ! Que de la frappe. Depuis le début, on a connu tout de A jusqu’à Z. Au collège, j’étais mordu. J’ai beaucoup dansé. Tu allais en soirée, c’était cool, on faisait des chorés. [Rires] Je n’étais pas un graffeur mais je taggais. On a vandalisé.

A : Il y avait déjà des mecs qui rappaient dans ton quartier ?

N : Draveil, c’était un microcosme. Il fallait le vivre, c’était bouillant. Il y avait un mec qui s’appelait Fuze – Mac Zefu. Il rappait avec un mec qui s’appelait Neck et un autre qui s’appelait OD. Ils allaient rapper dans le 94 avec Rudlion. C’est eux qui m’ont donné envie d’écrire et de commencer à rapper. Parce que j’ai commencé assez tard, vers 1995.

A : Il s’est passé quelque chose en particulier ?

N : J’avais rencontré un Cainri qui s’appelait Joe, à un concert d’A Tribe Called Quest à l’Elysée-Montmartre. Il vivait chez une famille à République, pour apprendre le français. Mais il s’est embrouillé avec eux et m’a appelé parce que j’étais le seul mec qu’il connaissait en France. J’ai dit à ma mère : « tu vois le petit Cainri qui appelle tout le temps ? » Elle m’a répondu : « dis lui qu’il vienne à la maison ! » Chez nous, un de plus, un de moins… Il y a toujours eu un cousin ou une cousine du bled. Donc Joe est venu à la maison et c’est lui qui m’a poussé à rapper. Il mettait des instrus sur son tape recorder et j’improvisais. Et en 1995, je suis parti chez lui, à Washington DC. Comme je l’ai gardé chez moi, sa mère m’a envoyé un billet : j’ai fait trois mois là-bas. Il y avait un truc qui s’appelait Freestyle Union, un endroit où des mecs improvisaient en cercle. Pendant trois mois, on n’a fait que ça. Ce que j’ai appris en trois mois, c’était comme une formation d’un an en accéléré.

A : En 1995, tu as déjà 21 ans. Pourquoi si tard, finalement ?

N : Je suis un cérébral. Si j’écoute de la musique, je ne fais pas que l’écouter. Je prends mon dictionnaire, je dissèque les paroles, je veux savoir ce qu’il dit, comment il le dit, comme il rime. Comment tournent les instrus. [En riant] Je suis une sorte de Sylar. [Personnage de la série Heroes, NDLR] Quand je me suis mis à rapper, je savais que je pouvais rapper. Et quand je m’y suis mis, j’étais jeune et je ne faisais rien… enfin des trucs dont on ne parlera pas. [Sourire] Je me suis dit que je devais faire quelque chose de ma vie dans lequel je pourrais m’épanouir. J’étais bon en français, j’aimais beaucoup les mots, lire, écrire.

A : Et le rap en français, ça t’a tout de suite parlé ?

N : Les rappeurs français des années 1980 étaient des tueurs à gages par rapport à ce que les mecs font aujourd’hui. Ça n’a rien à voir. Quand t’écoutais Deenastyle – je suis désolé pour les jeunes, tant pis pour eux [rires] – les mecs avaient un niveau. Les débuts de NTM, d’IAM, des Littles MCs… Des mecs comme Saxo, EJM ou Solaar : c’était trop chaud ! Ils me faisaient autant vibrer que les rappeurs cainris.

A : Et quand tu t’es mis à rapper, tu as pris ça au sérieux ? 

N : Oui, dans le sens où je voulais vraiment maîtriser mon art. C’était ça mon état d’esprit. J’y suis allé à fond, pour devenir fort dans le flow, dans l’écriture. J’ai beaucoup travaillé, parce qu’au début, le flow, ce n’était pas ça. Je rappais comme une machine à écrire. « Tac tac tac tac tac – cling ! » [rires]

A : Tu étais seul ?

N : Non, je rappais avec Zefu et OD, mes deux gars des Mazières. [Quartier de Draveil, NDLR] On allait au studio chez Popeye, l’ingénieur du son qui fait le live de tous les rappeurs aujourd’hui. C’est là où on a vraiment commencé à travailler, à poser dans les temps. Toute la journée, tu deviens fou. Popeye ne lâchait pas l’affaire. C’est lui qui m’a mis en mode travail musical : apprendre à disséquer un instru, comment ça tourne, le kick, le snare, le hi-hat. « Rappe dans les temps. Recommence, t’es en retard. » J’étais toujours en retard. Mon flow est laidback, décalé. Aujourd’hui je m’en fous d’être en retard.

A : C’est ce qui te donne ton groove aussi.

N : Oui, mais à l’époque je devais vraiment être en retard. Genre RER D, tu vois. [Rires]

A : En parlant de Draveil, c’était comment en termes de moyen de transport ? Il y avait un accès facile à Paris et son microcosme hip-hop ?

N : On n’a pas de gare, il faut aller à celle de Juvisy, en marchant au moins une demi-heure. Pour aller jusqu’à ma cité Brossolette, tu marches trois quarts d’heure. À l’époque, pour monter sur Paname : tu faisais du stop, tu marchais ou tu prenais le bus, mais il n’y en avait pas beaucoup. C’était un périple, c’est la campagne chez nous, il y a la forêt de Sénart. [Forêt à la limite entre l’Essonne et la Seine-et-Marne, NDLR] C’est vraiment une ville de banlieue lointaine. Mais on allait tout le temps à Paris : on prenait le train en fraude. À partir de 15 ou 16 piges, dès qu’on a goûté à Paname, c’était fini. On allait à Châtelet, Sound Records, Ticaret, Top Basket… Même si on n’avait pas d’argent pour avoir les sapes hip-hop. Ou on prenait le dernier train et on restait toute la nuit. On prenait des sacs à dos avec ce qu’il faut dedans pour passer la nuit – je ne dirai pas ce qu’il y avait dans les sacs, [rires] mes enfants sont grands, ils vont me fatiguer ! Mais c’était impossible d’être comme les jeunes d’aujourd’hui où tu restes dans ton quartier tout le temps. On partait dans des soirées dans le 93, le 95, le 78… C’est pour ça que partout où je vais, je connais des têtes. Il fallait bouger.

A : Quand et comment tu rencontres Qrono ?

N : En 1996. La mère de ma fille était copine avec celle qui était la meuf de Qrono à l’époque. Elle me parle de lui : « il y a un mec de Pontault-Combault [NDLR : en Seine-et-Marne] qui parle comme toi, met les mêmes jeans que toi, écoute la même musique que toi. Il est né le 12 août, toi le 15« . Dès qu’on s’est rencontrés, boum, ça a connecté direct. On avait les mêmes goûts : on était grave sur Company Flow, Camp Lo, Organized Konfusion, Nas évidemment, les premiers sons de Jay-Z comme « Dead Presidents », Slum Village, M.O.P. à toute patate. Qrono c’est un boug de M.O.P. à fond. On était des « purs et duristes », des extrémistes du rap. Fallait que tu envoies de la rime, qu’il y ait du passe-passe, que les instrus soient lourds.

A : Où en étais-tu dans ton parcours de rappeur quand tu le rencontres ?

N : Avec les gars de Draveil, chez Popeye, on rappait mais on ne posait pas beaucoup de morceaux. On était en formation. Les deux autres, Zefu et OD, étaient forts, mais ils s’en foutaient. Ils faisaient leur vie, ils n’avaient pas pour but de grandir et devenir forts dans le rap. Aujourd’hui, pour moi, c’est comme des légendes urbaines ces deux-là. Mais il y a plein de fois où je me suis retrouvé seul chez Popeye.

A : Quand est né Futuristiq ?

N : En même temps que je commençais à rapper, Qrono s’y mettait aussi, il fréquentait Hill G des X Men… On a décidé de rapper ensemble. Je ne sais plus comment nous est venu le nom Futuristiq. Comme on est des relous, on a mis un q à la fin. [Sourire]

A : Et Nubi, ça vient d’où ?

N : Popeye m’appelait souvent Nobs, Nobru – c’était l’époque du verlan. [Sourire] Et moi, j’étais à fond dans les délires de « nubians », genre les Brand Nubians. Les renois qui se voulaient un peu zaama « éduqués », « conscients ». Alors qu’en vérité, leur délire d’afrocentrisme… Les trois quarts sont des escrocs. En plus, ils étaient sur des croyances un peu cheloues : les Five Percenters, Nation of Islam, non merci. Mais c’est dommage, il y avait un truc derrière je trouvais, pour l’identité des Noirs, ce retour à l’Afrique. Étant Antillais, j’avais une identité tronquée. T’as le cul entre plein de chaises, et c’est un truc qu’on a en commun avec les Noirs-Américains.

A : Tu parlais des musulmans afro-américains. Tu étais déjà toi-même sensible à la foi et la spiritualité à ce moment-là ?

N : On a grandi dans la religion. Ma mère nous a inscrits au catéchisme, on a fait les trois communions, on allait à la messe le dimanche. C’était sérieux, ma mère ne rigolait pas avec ça. On a toujours cru en Dieu. Quand je me suis converti, vers 2001, mon frère jumeau m’a suivi. Si tu lis les crédits de Demain c’est maintenant, tu peux voir que je ne savais pas vraiment traduire la chahada, [profession de foi dans l’islam, NDLR] mais je l’ai fait.

A : Votre première apparition avec Futuristiq, c’est la fameuse 25e mixtape spéciale rap français de DJ Poska ?

N : Oui, ça devait être la première fois. Mais je ne me souviens plus comment on arrive dessus. 

A : Et pour Hostile Hip-Hop 2 ?

N : C’est Hifi qui nous emmène à Hostile 2. Popeye nous avait emmenés à une répétition de Too Leust. Hifi était là avec eux. Comme Qrono côtoyait Hill G, il connaissait aussi Hifi. Un jour, Hif’ et moi, on s’est croisés à Paname et le courant est passé. Et donc Hifi nous a emmenés chez Hostile, alors qu’il devait voir Benjamin Chulvanij. Il lui a dit : « j’ai mes deux gars qui rappent, ils sont chauds ». [Il marque une pause] Hifi c’est grave mon gars, ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu, mais c’est vraiment un mec que j’aime beaucoup. 

Futuristiq - « Napalm »

A : Qrono nous avait dit, à l’occasion de notre interview pour un dossier sur l’histoire de Première Classe, que ce morceau vous a permis de signer chez Secteur Ä.

N : Tout à fait. À l’époque, on cherchait un manager. On est passés chez Delabel remplir des papiers et Laurence Muller, avec qui on discutait, nous a dirigés sur Kenzy, parce qu’il était intéressé par nous. On s’est vus et on a signé chez Secteur Ä. On rappait depuis la veille, on a fait une compilation, et on a signé. C’est allé vite !

A : Kenzy vous aurait incités à poser sur des compilations pour vous faire progresser.

N : Ça c’est vrai aussi. C’était l’époque où les labels développaient leurs artistes. Kenzy a assuré, parce qu’on était jeunes. Heureusement qu’on a mis du temps à enregistrer l’album, parce qu’on n’était pas mûrs encore. On a fait plein de compils et ça fait travailler et progresser. On a épuré notre écriture, mûri artistiquement.

Futuristiq - « Purs et duristes »

A : Tu parlais du fait que vous étiez des « purs et duristes ». Sur le morceau du même nom, qui apparaît sur 24 heures de nos vies, vous aviez déjà ce goût pour les rimes très développées, multisyllabiques. « Pas facile de s’assagir quand ça s’agite. Les parasites vendent le shit à la parafine pour voir la vie en rose. Pour l’instant voilà ma vie en prose, rêve de vie d’palace, royalties, caillasse weed, suite royale. »

N : [Étonné] Ha ouais… [Il réfléchit] C’est notre ADN tout ça. On a toujours été dans ce délire de faire des rimes. Des fois, on faisait des phrases en rimes ! Il y avait un peu de folie, de démesure, de challenge. Être performant, faire plus que les autres. Kicker plus, dire plus de mots, débiter comme des fous jusqu’à devenir tout bleu. Il faut se rappeler qu’on arrivait de l’époque Time Bomb. La plume, la rime. Si tu n’avais pas ça : laisse tomber, sors de là. Mais c’est vrai qu’on a poussé le truc à l’extrême. Et pourtant, on était encore des bébés rappeurs.

A : Mais comme tu le disais, il y a eu le fait d’écrire tout le temps et ces compilations.

N : Oui, c’était une formation accélérée, intense. On était plongés dans le truc tout le temps.

A : Sur ces nombreuses apparitions de Futuristiq, en plus de la part d’egotrip et d’exercice de style, il y a aussi un équilibre avec, à l’image du titre « C’est pour les frères », l’idée de représenter, de donner de la force.

N : C’est ce qu’on dit dans le morceau : « on s’mobilise en restant positifs ». Venant de là d’où l’on vient, avec le vécu qu’on a et les galères qu’on a traversées, même la démarche de faire de la musique c’était un truc positif. Aller chez Pop’s pour rapper toute la journée, ça m’a fait délaisser beaucoup de mauvaises habitudes et d’activités… moralement et légalement pas acceptables. [Sourire] Ça nous a évité beaucoup de problèmes. Qrono était à Pontault-Combault, ils avaient leurs embrouilles avec les mecs de Roissy, ça se bagarrait beaucoup. Quand je l’ai connu, il a squatté chez moi parce que c’était chaud d’où il venait. [Il réfléchit] Notre rap était beaucoup plus joli que notre réalité. Ce qu’on rappait à l’époque de Futuristiq était beau. Mais la réalité qu’on vivait était sale. Il y avait de la pudeur parce qu’on faisait écouter nos morceaux à nos familles. Donc il y avait des trucs qu’on se permettait pas de dire dans nos rap. C’est avec le temps qu’on a commencé à se lâcher.

Futuristiq - « C’est pour les frères »

A : C’est vrai qu’en y repensant, dans un couplet comme celui de Qrono dans « Il était une fois dans mon ghetto », votre morceau avec Tandem sur Première Classe vol. 2, il y a des phases vulgaires qu’on n’entendait peu avant chez vous. Des « nique sa mère », « être fils de pute c’est leur vocation »… Ça va dans le sens de ce que tu décris.

N : Ouais ! Mais on a toujours trouvé un angle. Dans ce morceau, on parle quand même de choses vraies. « On n’aura pas de César pour ce rôle, combien des miens sont passés par le milieu carcéral à tour de rôle ? » D’ailleurs quand j’ai kické ça, ça a fait sauter en l’air Tyer et Kregor, qui en sortaient. [NDLR : de prison] Certains vont prendre ça pour des rimes mais c’est une réalité pour des gens qui le vivent et en regardant autour d’eux se disent : « lui il vient de sortir, lui il y est retourné, lui il va y aller ». Donc il y avait ce truc de dire les choses mais de mettre les formes pour le dire. On m’appelle Nubi Sale, mais si tu regardes bien, je ne suis pas très vulgaire. Alors que dans la vie, je dis beaucoup de gros mots quand je m’énerve. J’insulte les meubles, le chat… [Rires]

A : Sur cette période d’apparitions avant l’album, il y a aussi une constante : vous êtes souvent en featuring. Tandem, Venin, Endo… Vous vous confrontez à d’autres et vous performez à chaque fois.

N : On refusait de faire un feat et de se faire grailler ! Hors de question ! Déjà entre Qrono et moi, il y avait de la compétition, de toute façon. Et c’est sain, ça te pousse à l’exigence, tu recherches l’excellence. On a toujours été des gros compétiteurs, Qrono et moi. On n’aime pas perdre.

Futuristiq et Tandem - « Il était une fois dans mon ghetto »

« On a passé l’enregistrement de Demain c’est maintenant à se battre tout le temps. »

Demain c’est maintenant De l’enthousiasme à la déception

A : Quand commencez-vous à enregistrer Demain c’est maintenant ?

N : Dès qu’on signe en 1998, on commence à maquetter. 

A : Et vous saviez ce que vous vouliez faire avec ce premier album ?

N : On voulait des morceaux qui arrachent. Qrono et moi on est pareils dans ce truc-là : on est des têtes dures. On veut faire ce qu’on veut et ce qu’on aime. Il faut que les mecs qui nous signent le sachent. Et ils l’ont vite compris. Mais on a mis aussi de l’eau dans notre vin parce qu’il y avait beaucoup de choses qu’ils nous disaient qui étaient vraies. Ils avaient une certaine expérience. On avait quand même assez de recul pour écouter quand on nous donnait de bons conseils. On a allégé le flow, aéré l’écriture, ouvert les thématiques. Ils nous ont fait comprendre qu’il fallait être accessibles pour qu’on nous comprenne. Ils avaient raison : tu ne rappes pas que pour toi, il faut que les gens puissent te comprendre. Et à force de maquetter, en fonction des morceaux que tu as, tu ajustes le tir. Surtout qu’à l’époque, quand tu faisais un album, ce n’était pas freestyle comme maintenant. Il fallait aborder des thèmes, que tu montres une palette de couleurs et que tu puisses maîtriser différents types d’instrus et de flows. On voulait que notre premier album soit une carte de visite. Futuristiq, c’est des mecs qui kickent et qui peuvent rapper sur ça ou ça.

Futuristiq - « Cyril et Roland »

A : Ce sont aussi les gens du label qui vous ont poussés dans certaines directions ou vous étiez plutôt autonomes ?

N : Non, les thèmes venaient avec les instrus. Dont le thème « Cyril et Roland », parce qu’on a été marqués par les morts de ces deux potes respectifs. Quand Eben nous a fait écouter l’instru, on savait direct que c’était ça. Qrono est allé super loin et a dit « il faut une chanteuse d’opéra dessus« . Kenzy nous a sorti le catalogue EMI, Qrono a pris les CDs, est rentré chez lui et les a tous écoutés. Et il a dit : « je veux elle : Patricia Petibon ». On est tombés sur une meuf super ouverte et une tueuse dans son milieu, elle a été primée aux Victoires de la musique classique. [En 1998, 2001 et 2003, NDLR] Elle a écouté le morceau et fait ses vocalises de dingue. Mais moi je me suis levé et barré. C’était trop : quand elle est montée, ça m’a bouleversé. Quand je suis revenu et que je l’ai écouté, je me suis pris une tarte. Aucun des morceaux que j’ai faits ne me choque autant que celui-là.

A : Tu parlais des instrus : il y a un parti pris sur cet album comparé à d’autres albums qui sortent en 2001. Il y a des trucs très new-yorkais dans l’approche comme « Intestables » ou « Reste toi-même » mais aussi des instrus plus expérimentaux, d’une certaine façon.

N : Pour nous c’est normal. [Rires] On fait ce qu’on aime. « Classé dans les classiq » ou « Calibre 32 », c’est ouf. C’est pour ça qu’avec ce nom, Futuristiq, on se voulait avant-gardistes. C’était un peu ça notre ligne de conduite. On kiffait faire du neuf, avoir des sonorités inédites. D’ailleurs, on avait Eben, Kurser, Kesdo : que des mecs qui ne sont pas affiliés au Secteur Ä. On n’a même pas une prod de Djimi Finger. [Djimi Finger avait produit le titre « C’est pour les frères » sorti en maxi, NDLR] On était très casse-pieds sur les instrus, on en a écouté des milliards. Kenzy et les mecs du staff devenaient oufs. Ils essayaient de nous refiler leurs gars, on écoutait les instrus on disait « laisse tomber ». On cherchait. On entendait parler de gars, on se déplaçait chez eux pour écouter. On a aussi eu une prod de DJ Mars, pour un morceau qui s’appelait « Espoir / Désespoir », avec un refrain de Singuila. Mais malheureusement le morceau a été évincé de l’album par Philippe Weiss, qui était l’ingé et réalisateur de l’album. Un autre morceau a été évincé aussi, qui s’appelait « Scarlatitude » – c’est un truc que j’ai en tête depuis…

Futuristiq - « Calibre 32 (feat. Joey Starr) »

A : Une fois l’album terminé, tout le monde en était satisfait ? De votre côté et de celui du label ?

N : Qrono et moi en étions satisfaits, à part pour les morceaux qui ont été écartés… [Il réfléchit] Le problème c’est qu’ils avaient engagé Philippe Weiss pour faire de la réalisation mais il s’est un peu trop imposé. En fait, on a passé l’enregistrement de l’album à se battre tout le temps. Et on a eu grave des problèmes avec les beatmakers parce que trop de trucs ont changé sur les instrus. On s’est embrouillés avec Eben, qui nous disait « ils ont rejoué ci, ils ont rejoué ça ». Weiss avait amené un batteur, un bassiste et un claviériste. [Respectivement Alberto Malo, Marcello Giulliani et Chris Charreire, NDLR] Sur « Ich Madinina », ça s’y prêtait bien. Mais sur « Lascars de luxe », l’instru originel était beaucoup plus brut. [Crédité à Kurser, NDLR] Ils ont rendu le truc plus jazzy. Donc non, on n’était pas satisfaits à 100 % parce qu’on a passé notre temps à se bagarrer avec Philippe Weiss et qu’il avait le dernier mot. Il s’est passé trop de trucs pendant cet enregistrement. À un moment donné, on s’est mis en grève, on n’enregistrait plus. Il y a eu des problèmes avec les contrats… c’était le bordel.

A : Quand tu dis « ils », c’étaient qui ces interlocuteurs ?

N : Nos interlocuteurs, c’étaient Jocelyn et Bouboule. C’étaient eux les directeurs artistiques. On avait beaucoup de rapports aussi avec Christine et Elise, les deux filles qui géraient le secrétariat mais pas que, parce qu’elles essayaient de faire tampon avec en haut et nous. Au début, Patou de Première Classe a été notre « tour manager », il nous accompagnait en studio. C’est grave un bon, Patou, je l’aime beaucoup, il nous a donné de l’amour et du respect direct. Kenzy, on le voyait de temps en temps, mais pas tout le temps parce qu’il s’occupait de Trace TV, qu’il créait avec Olivier Laouchez. [Cofondateur et PDG du groupe Trace, NDLR] Donc il était là sans être là.

A : Vous étiez arrivés dans un label très installé et qui avait quelque chose de presque familial. Est-ce que ça pu créer une forme de difficulté pour vous y intégrer ?

N : Bien sûr. Regarde sur l’album, on a qui du Secteur Ä ? Jacky. C’est tout. Ça dit tout. Ils se connaissent tous depuis longtemps et bossent ensemble. On est arrivés là-bas, on n’était pas les bienvenus. Après, je comprends : ce sont des mecs de quartier, ils ont vu deux mecs qui sortaient de nulle part arriver dans un label qui avait des disques d’or et de platine au mur. Ça vendait des 300, 500, 800 000. Ils ont été chercher des mecs d’ailleurs que les autres ne connaissaient pas.

A : Le fait que Kenzy vous signe n’a pas suffi comme argument d’autorité ?

Q : Non, parce qu’avec la rue, il n’y a pas d’autorité. On a toujours ce truc chauvin, dans les quartiers. Si tu es un mec de chez nous, il faut que tu bosses d’abord avec nous, et si possible qu’avec nous. Je caricature à peine. 

Futuristiq (Nubi) - « Ich Madinina »

A : Et justement, d’un autre côté, comment ont réagi tes gars du 91 quand vous avez signé au Secteur Ä ?

Q : Les gars de chez nous étaient contents pour nous. Après, certains anciens n’étaient pas contents. Mais c’était à cause d’histoire de bandes avec les Requins et les BD. [NDLR : Black Dragons] Ça remonte à loin ces trucs-là. Un ancien des BD m’avait dit : « ils ont fait ça à lui ». C’étaient des histoires, j’avais 10 piges, c’était pas mon problème. Il y avait un historique, du sang avait coulé. Quand on bougeait en boîte à La Défense, où c’était le territoire des Requins, on n’était jamais à l’abris. « Tu viens d’où ? Ha vous êtes de chez eux ? » Il y avait ces histoires de bandes. Mais mes frères et moi, on leur a toujours dit « non on est un gang, nous ». [Sourire] On ne voulait pas rentrer là-dedans, on savait que c’étaient des pièges à con. C’était peut-être la façon dont notre mère nous a élevés, j’ai eu la chance d’avoir un grand frère intelligent, avec du bon sens et qui nous a inculqué des choses.

A : Et financièrement, du coup, ça s’est passé comment une fois l’album sorti ?

N : On avait pris des avances avec Delabel, pendant deux ans. Heureusement. Quand l’album est sorti… il est sorti en chien. Déjà, on nous a demandé de sortir parce qu’Ärsenik n’était pas prêt. Secteur Ä venait de signer leur deal avec EMI. Mais à un moment donné, EMI a dit : « il nous faut un album ». Ils se sont dit : « Futuristiq, les gars, on sort l’album ». Tu as vu la pochette ? C’est un truc dégueulasse. Thibaut [Thibaut de Longeville, conseiller sur les compilations Première Classe et co-créateur de 360 music, NDLR] nous a vendu ça comme si c’était… Thibaut, tu arrêtes maintenant. [Sourire] Un jour j’ai croisé un petit qui m’a dit : « votre pochette elle est cheloue ! » Tout s’est fait dans la hâte. 

A : Vous avez pu faire un peu de promo quand même, non ? J’ai le souvenir d’un Planète rap.

N : Quand on est arrivés au Secteur Ä, c’était au moment où ils ont signé la distribution avec EMI. On avait un mec, dont j’ai oublié le nom, qui s’occupait super bien de nous chez EMI, c’était une bombe, il bossait super bien. On avait commencé la promo sur les chapeaux de roue. On allait à EMI et on recevait toute la presse spécialisée toute la journée. Mais ce gars est parti à Los Angeles. On s’est retrouvés sans rien et dans les conflits entre notre producteur et le distributeur, parce que ça s’est mal passé entre eux. Mais après, on n’avait pas de rotation en radio non plus, le clip de « Je suis celui » ne tournait pas, alors que c’était un bon single. À la base ils voulaient clipper « Ich Madinina » mais j’ai dit non, parce que j’étais tout seul dessus. On était comme ça à l’époque. Peut-être que j’aurais dû dire oui. Mais même si on l’avait sorti, ils en auraient fait quoi ? À l’époque il n’y avait pas les réseaux : si tu ne passais pas à la télé et la radio, tu étais cuit. Le seul moment où on est partis en tournée, c’était en 2003. « Le Tour de force » – que Lino avait surnommé « Le Tour de farce », à juste titre [Sourire] – avec Pit et Ärsenik après la sortie de leurs deuxièmes albums. [Respectivement Le Poids des maux et Quelque chose a survécu, NDLR] On faisait des concerts pour lesquels, Qrono et moi, on fraudait le train. C’était hardcore.

A : Vous faites quoi du coup entre la sortie de l’album et cette tournée ?

N : On était en exclusivité avec Secteur Ä pendant deux ou trois ans après, et ça s’est fini comme ça. Il n’y avait plus de communication, on n’a même pas commencé le deuxième album. De toute façon, vu comment ça s’était passé, on n’était pas super chauds pour bosser avec eux. Et c’était le moment du déclin de Secteur Ä. De notre côté, on a essayé d’enregistrer un peu, notamment avec un petit qui s’appelait Yanis et qui faisait des instrus chanmés. Mais il y avait une grosse baisse de motivation, de jus. Quand tu enregistres et que tu ne sais pas où tu vas, et puis tu viens de sortir de là, tu mets du temps à t’en remettre. Ça ne marchait plus. On n’avait plus d’oseille, plus d’envie. C’était comme si on avait éteint la lumière. Retour à la case tier-quar, dans des choses répréhensibles. Je ne parle même pas de ma vie personnelle à côté, [rires] c’était sombre. Là j’en rigole, mais pas à l’époque, c’était une période de merde. Je me suis retrouvé tout seul, séparé. Donc je repartais à zéro, il fallait se refaire. Personnellement et artistiquement.

A : Qrono nous disait qu’après la sortie de l’album, tu étais le plus déterminé des deux pour continuer à poser un peu partout et que lui, s’il n’y avait pas d’argent, ça le saoulait.

N : C’est vrai. Qrono a été malin. [Rires] Il a tranché, il a calculé. Moi, j’étais fou-fou. Qrono se projette loin, il est plus pragmatique que moi. À l’époque, on avait déjà des enfants. Tu vois la cigale et la fourmi ? Et bien moi, je me trouvais fort dépourvu quand la bise fut venue. [Rires] Après le tour de force, c’était bon pour Qrono, il ne voulait plus entendre parler du rap, il continuait son sport. Il avait la boxe, moi je n’avais rien, je n’avais que le rap. Je n’étais pas du tout sportif : je traînais, je fumais, je bicravais, j’écrivais… C’était ça, ma vie. La vie que te racontent les mecs aujourd’hui. Quand ils te racontent ça, ça a l’air d’être la bohème, mais quand tu le vis, ce n’est pas ouf.

« Quand tu es sincère, ça va toucher l’auditeur, même s’il n’a pas ton vécu et qu’il ne vient pas de là d’où tu viens. »

Scarlatitude Au bon endroit aux mauvais moments

A : Toi qui avais une dynamique de duo depuis presque dix ans, ça a été compliqué de t’envisager en solo après l’arrêt de Futuristiq ? Ça a été un challenge ou une contrainte ? 

N : Une contrainte, non, parce que j’étais déjà dans l’optique de faire des projets de toute façon. On était un groupe mais on avait quand même des univers assez différents, mine de rien. J’avais envie de m’exprimer en solo, je ne me suis pas posé la question, pour moi c’était naturel que j’allais continuer et faire ce que j’avais à faire. Au contraire, je me disais : “tu es en roue libre, c’est la liberté, fais ce que tu veux, tu ne dépends de personne”. Tu écris plus, il faut fournir plus de taff évidemment mais il y a des bons côtés quand même. Je suis indépendant à la base, je suis un loup solitaire, donc ça ne me dérange pas.

A : Qu’est-ce qui t’a donné envie de continuer en solo finalement ? D’où t’est venue la motivation ? 

N : Je n’avais que le rap, c’était mon plan A, B, C, jusqu’à la fin. Si je ne faisais pas de rap, qu’est ce que j’aurais fait ? Je serais retourné dans les choses dans lesquelles je ne voulais pas retomber. Le rap a été une porte de sortie pour moi. J’étais toujours dans l’optique de départ, je voulais aller jusqu’au bout. Et puis il y avait du travail, il fallait progresser et grandir. En fait, pour moi, ce n’était même pas une question qui se posait parce que, et c’est très con à dire, je n’avais que ça à faire et je ne savais faire que ça.

A : Et tu n’étais pas allé au bout des choses.

N : Ouais, je n’étais pas allé au bout des choses et pour moi ça recommençait, il fallait tout reconstruire. Peut-être pas de zéro parce qu’on avait beaucoup bossé mais il fallait repartir, c’était un autre délire. Il fallait que j’écrive cette nouvelle page.

A : Sur quoi fallait-il progresser ? Sur le rap ? Le business ? 

N : Alors le business, je n’y pensais pas parce que moi j’ai toujours été une caricature d’artiste, le mec ché-per. [Rires] Tu écris, tu rappes, tu es comme un fou, tu es possédé, mais ce qui va se passer demain ? Tu ne sais pas. Où tu vas signer ? Tu ne sais pas. Comment tu vas gagner de l’argent ? Encore moins. Mais la progression, c’était… [Il réfléchit] Toujours dans cette optique de simplifier, de rester concis, alléger le débit et le flow, apprendre à faire des bons refrains.

Exil - « Pas de concession » (feat. Nubi)

A : Tu commençais déjà à apparaître en solo au début des années 2000, notamment en faisant des featurings sur des mixtapes, comme celle de DJ Quick par exemple [#10 Arnaques, rimes et botanique (Les Exilés Street Tape), NDLR], sur Banque de sons vol. 1 , tu as aussi posé un couplet sur l’album de Jalane. Plus on avance dans le temps, depuis tes apparitions jusqu’à Scarlatitude, plus ta technicité devient accessible.

N : Parce que je me suis rendu compte aussi que, autant j’aimais ce rap technique, autant j’aimais le rap plus mainstream, et j’aime bien pouvoir chanter les morceaux. Si je t’écoute et que je n’arrive pas à chanter tes paroles, ça me fait un peu chier. J’ai envie que les auditeurs puissent suivre. Mais après je trouve que la plupart des artistes passent par là et ont cette démarche. Au début, tu envoies beaucoup et après tu aères, tu espaces et tu allèges parce que tu vas à l’essentiel. Je pensais aussi beaucoup au live, je ne voulais pas monter sur scène et devenir tout bleu et m’étouffer chaque fois que j’envoie un seize mesures. [Rires] Là, je n’avais plus Qrono avec moi. Avant, on faisait nos petits passe-passe, on se connaissait par coeur, sur scène on se regardait, je voyais mon gars devenir tout bleu. Il voyait dans mes yeux que je lui disais : « t’inquiète pas, j’arrive, j’suis là ». [Rires] À la fin de la phrase, tu backes ton gars, il respire [il imite le bruit de la reprise de souffle] et ça repart. Alors qu’en solo il faut penser à ça en live, tu commences à élargir ton champ de vision. Et le fait de moins débiter te permet d’être plus dans l’interprétation. Comme t’es plus à l’aise dans le souffle, tu vas plus jouer avec ton flow, tu vas espacer, allonger des syllabes. Alors que si tu ne penses qu’à respirer, tu ne peux pas, et de toute façon il n’y a pas de place à l’interprétation quand tu ne fais que débiter.

A : Il y a un couplet témoin de cette évolution, c’est le fameux couplet dans « Crie mon nom remix » quand tu fais « Coups de griffes verbal, roule l’spliff d’herbe grasse »  ou « tu vois le dièse » en allongeant les syllabes, ce que tu ne faisais pas avant.

N : Et c’est pour ça qu’on travaille pour progresser. J’ai commencé à prendre plaisir à rapper mes couplets, plus qu’avant. Je suis quelqu’un de très critique, je me fais du mal, j’essaie d’arrêter de faire ça aujourd’hui.

A : On parle de l’intonation et du flow mais il y a aussi du charisme, toute une attitude qui se dégage de ta façon de rapper. On sent une meilleure assurance. Il y a quelque chose que tu dis sur « Légendaire » qui va dans ce sens : « J’me sens bien, j’ai de l’air dans mes Nike ».

N : Ce ne sont pas des choses dont tu as conscience quand tu es dedans. Tu me dis ça et je me rends compte que oui je l’ai dit, je l’ai exprimé avec des mots, il n’y a pas plus clair. C’est très inconscient l’écriture. Parfois les gens te font voir des choses que tu ne vois pas. C’est comme une séance de psy, tu t’assois, tu parles et le psy dit « tu as dit ça et ça », et après tu te rends compte « ouais je lui ai dit ça, pourquoi je lui ai dit ça ? ». Les mots ont une importance et les choses que tu dis viennent de l’intérieur. Parce que je mets toujours mes tripes quand j’écris, je ne mens pas, je ne fais pas semblant, je me mets tout nu, j’envoie tout. Souvent, les gens me renvoient à mes rimes et ça me montre des facettes de ma personnalité, des réflexions, ça met en exergue des trucs que je n’avais pas du tout capté dans mon délire. J’ai commencé à être vraiment en adéquation avec la maîtrise, j’ai su vraiment exprimer ce que je ressentais, ce que je vivais, d’une façon plus pertinente et éloquente, peut-être avec le talent. Du coup, je pense que cette alchimie-là fonctionne. Quand tu es sincère, que ce que tu écris sort de ton cœur et que tu l’exprimes bien, ça va toucher l’auditeur, même s’il n’a pas ton vécu et qu’il ne vient pas de là d’où tu viens. Tu vas le toucher et il va ressentir le truc.

A : À quel moment tu as signé en éditons chez Warner Chappell ?

N : C’est en 2006, juste après « Légendaire » et les Reality Mag, Street Live, ça a buzzé de fou ça, à l’époque des DVD.

A : Le morceau sort d’ailleurs sous le nom de « Ma planète » d’abord, sur Néochrome hall stars.

N : Oui exact, sur le projet de Yonea. [Il éclate de rire] Je rigole parce qu’à la base, il y a eu le passage Néochrome entre-temps, j’avais oublié. On avait commencé à bosser l’album ensemble, à partir de 2005. Yonea avait cette façon de travailler genre « tu viens, tu enregistres, c’est la fête du slip, moi je ramasse et toi tu gardes la pêche ». Et au début, on s’est dit qu’on ne faisait pas de contrat pour l’instant mais qu’après on allait s’arranger. Puis, au moment de parler concret et de parler d’oseille, le mec raconte sa vie. J’ai dit « écoute, on fait comme on a dit au début, si on ne s’entend pas, je prends mes billes et je me barre ». Et il a pris mon morceau pour le sortir.

A : Dans notre interview de 2012, tu spécifiais bien que tu n’étais pas signé chez Néochrome. Malgré ce que beaucoup peuvent penser, Néochrome ne signe pas d’artiste.

N : Non ils ne signent pas, ils saignent des artistes, à blanc. [Rires] 

A : T’avais déjà des morceaux en arrivant chez Néochrome ?

N : Quand je suis arrivé, on a commencé à enregistrer. J’avais déjà « Légendaire », peut-être que j’avais écrit un ou deux morceaux, mais on a fait sept ou huit morceaux quand même. Et après, on ne s’est pas entendus. Et puis, il y a des mecs dans ce milieu qui se croient plus malins que la moyenne. On s’était mis d’accord dès le début, j’ai bien dit : « toi, tu ne veux pas faire de contrat, tu ne signes pas, mais en tout cas, si demain on ne s’entend pas, chacun va de son côté et on se laisse comme ça ». Mais il a voulu faire le malin, il a voulu sortir mon morceau. Après il y a eu des petits épisodes un peu houleux. On l’a cherché, on l’a trouvé, ça a failli très mal tourner. Il y a eu un gros concert de rap français à l’Élysée Montmartre, je crois que c’était un concert de Générations. Et c’est là-bas qu’on a coincé Yonea avec mon reuf, qui a failli l’exploser, c’est moi qui l’ai calmé parce qu’il était chaud sur lui. Heureusement qu’il y avait des gens autour aussi pour calmer parce que ça allait très mal se passer. Et sur la fin, il y a Granit, je crois, ou quelqu’un de sa structure qui m’a appelé. Je lui ai expliqué ce qui se passait et il m’a dit « ok, tu veux combien ? », j’ai dit « je veux tant », il m’a dédommagé, il m’a donné mon argent et ça s’est arrêté là.

A : Et alors, comment s’est faite la mise en relation avec Warner justement ? Tu avais une forme de buzz autour de toi en 2005.

N : À l’époque, j’ai eu un petit passage où j’étais managé par Khaled, Kesley du 9.3., qui bossait avec DJ Goldfingers, parce que j’avais posé sur Les Yeux dans la banlieue. [Compilation sortie en 2006, NDLR] C’est vrai qu’à la base « Mack le biz » était sur cette compilation. Ils avaient plutôt mis en avant le morceau de James Izmad. Ils n’avaient pas du tout communiqué sur « Mack le biz ». C’est quand je l’ai sorti sur Scarlatitude et qu’on a fait le clip avec l’équipe Street Live, qui était vraiment bien investie, que ça a buzzé fort, c’était chaud. Et c’est Khaled qui est allé dealer le contrat chez Warner Chappell.

A : Sur le morceau « Triumph » d’Ol’Kainry et Dany Dan, Ol’Kainry dit « Honers l’Infame, Nubi, Unité, voilà la prochaine élite ». Est-ce qu’à ce moment-là, tu sens qu’il se passe quelque chose autour de toi ? 

N : Ouais, je sens qu’il se passe un truc quand même. Par exemple, pour Reality Mag, on était dans le quartier, il était 2 heures du matin, j’étais avec mes gars, on traînait et les mecs sont arrivés avec leur caméra. C’est pour ça que j’ai l’air un peu fatigué sur « Légendaire », il était tard. [Il éclate de rire] On est rentrés dans le studio, on a mis l’instru et j’ai kické le truc vite fait. Et je n’ai jamais compris comment ça s’est enflammé comme ça. Laisse tomber, le Reality Mag « Légendaire/Ma planète », pfff, franchement, jusqu’ici, je ne comprends pas. Mais bon, c’est comme ça la musique.

A : C’est aussi un alignement de planètes parce qu’à ce moment-là Dave Daivery est LE nouveau producteur et sa prod défonce.

N : Ouais, putain Dave il était chaud ! Je l’ai grave regretté ! Mais il a eu des mauvaises expériences, les mecs du rap l’ont dégoûté. Parce qu’il a donné, donné, donné et les mecs se sont foutus de sa gueule. Dave, c’était un mec entier et la moindre des choses aurait été de lui donner son dû, ce qu’il méritait. Je crois qu’il a signé et que ça ne s’est pas bien passé, si ma mémoire est bonne. Alors que le mec était talentueux de ouf. C’était un mec sensible, j’aimais bien ce gars-là.

A : Au milieu des années 2000, ce buzz autour de toi est aussi symptomatique de quelque chose qui se passait pour le rap du 91. Il y a eu les cartons grand public de Diam’s et Sinik. L’aura que vous aviez Ol’Kainry et toi, l’émergence de LMC Click et de l’Unité 2 Feu. Le 91 a reçu ses lettres de noblesse. Est-ce que tu le percevais ? 

N : Ouais, c’est vrai que tous ces gens viennent du 91. On a un département un peu spécial quand même. Je ne sais plus qui j’ai entendu dire qu’on avait été les premiers à avoir eu le câble en France à l’époque. [Grödash dans le documentaire « Dégaine ton style » à propos de sa ville Les Ulis, NDLR] C’est pour ça qu’on a cet ADN très rap américain. Quand j’étais au lycée, et ça ne date pas d’hier, [rires] on avait déjà des mecs qui faisaient des mixtapes, comme DJ Mouss qui avait des imports des States. Avant de partir au collège, je me mettais des doses de clip sur Yo! MTV Raps. On a été bercés par ça durant notre début d’adolescence et le fait d’avoir eu des grands qui nous ont inculqué cette culture-là, ça reste et ça se ressent artistiquement quand tu grandis. On est loin de Paris mais cette distance est bien aussi parce qu’on n’a pas les codes de Paname, on a nos codes à nous. Comme nous à l’époque, à la Place de la Commune, il y avait Eloquence, Fuck Dat. Les gens ne regardaient même plus tellement on en a tourné de clips là-bas, ils pétaient les plombs. Il y avait Apotre H, Disiz. Quand je suis arrivé aux Épinettes, les mecs se réunissaient le soir, une dizaine, une quinzaine et ça rappait, freestyles de ouf. Il y avait des anciens de chez nous qui kickaient lourd. Et ce n’était pas courant dans les autres quartiers.

A : Scarlatitude sort en indé avec le label 707. Comment se crée ce projet ? À quel moment tu commences vraiment à le concrétiser et lui donner forme ? Vu qu’il y a des morceaux qui avaient déjà été enregistrés et sortis à droite, à gauche.

N : Ouais il sort chez 707 [label créé par les producteurs Mad.Izm et Sec.Undo, NDLR] mais les éditions étaient chez Warner. C’est dans le studio 707 qu’on l’a finalisé et qu’on a enregistré tout le reste des morceaux. Et franchement, à l’époque, niveau de direction artistique, c’était moi. « J’y vais, j’enregistre, je kicke et si c’est bon, on le garde et si ce n’est pas bon, on ne le garde pas. » C’était aussi simple que ça. Ce n’était pas structuré de ouf 707. [Rires]

A : T’étais arrivé avec combien de morceaux déjà prêts ? 

N : J’avais sept ou huit morceaux quand même, la moitié, enregistrés chez Néochrome. On avait déjà l’ossature principale.

A : Et comment s’est faite l’association avec 707 justement ? 

N : C’est Khaled qui m’a présenté à Mad.Izm et Sec.Undo et j’ai bien senti le truc. Les mecs étaient chauds et avaient l’air de vouloir faire le taf. À l’époque, ils avaient un nom quand même, ils plaçaient beaucoup de prods sur les gros projets. Ils ont fait plein de sons pour NTM. Mais il se trouve que par contre, au niveau label de prod, non. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait après, d’ailleurs.

A : En 2012, tu disais que Scarlatitude était sorti sans qu’on te prévienne quand tu étais  en vacances en Martinique. Que tu n’avais validé ni la pochette ni le tracklisting.

N : Ouais, exact. J’avais oublié tout ça. Comme quoi, il faut se méfier de la mémoire, des fois, elle enfouit et change des trucs, elle embellit des souvenirs, c’est bizarre. C’est un album qui sort trop tôt, trop vite et c’est mal géré, c’est pas bien vendu. La promo, c’est nul. Le clip de « Mack le biz », c’est vraiment l’équipe de Street Live qui s’est déplacée. On a payé à manger nous-mêmes. Les mecs se sont démenés pour faire un clip. La jeune fille qui apparaît dans le clip, c’est moi qui la paie. Les mecs, ils s’investissent, ils mettent leur voiture, ils jouent dans le clip, c’est un truc de ouf. [Rires] Alors qu’ils ont reçu trois fois rien. Mais ils s’investissent parce qu’ils y croient, parce qu’ils aiment le morceau et ce que je fais. Une fois de plus, ce n’est pas professionnel, c’est du travail d’amateur. Franchement, j’aurais mieux fait de sortir avec les mecs de mon quartier. Il y a trop de mecs de chez moi qui voulaient me produire, « Nubi, viens on te sort », mais « t’as quoi pour moi ? t’as rien du tout, tu ne sais rien faire ». Mais à la fin, les autres mecs n’étaient pas meilleurs qu’eux en vérité, et au moins, j’aurais été en famille et on se serait entendus.

A : Quels morceaux tu n’aurais pas mis dans Scarlatitude ? 

N : Le « Freestyle«  avec Peedy Crack et Flashy, je ne l’aurais pas forcément mis. [Morceau qui était un remix de « Stop Frontin » avec un couplet de Nubi, NDLR] Le « Freestyle Talents Fâchés », c’était un truc de mixtape, je ne vois pas ce que ça fout là-dedans. « Le Vertige », je n’étais pas fan. « Sud Sale », non plus ; j’aimais grave l’instru et il y avait mes gars Etto, Myssa, Taro OG dessus mais je pense qu’on aurait pu faire mieux.

Nubi - « Une Main de fer »

A : Entre Futuristiq et Scarlatitude, tu disais que ta vie avait changé, que tu étais revenu un peu plus au quartier, que tu étais séparé. Et c’est vrai que sur Scarlatitude, tu es plus cru, plus street, tu parles plus de sexe et de la rue qu’avant.

N : Ah ba ça ! [Rires] Parce que je suis retombé dans certains travers, mine de rien, ça ne tombe pas du ciel. Même artistiquement, à un moment donné, il faut que tu te livres, tu ne peux pas toujours te retenir. Si tu veux vraiment que la thérapie fonctionne, il faut y aller, te lâcher et envoyer. Après, là, c’est flagrant parce que le truc est sorti en 2006 mais c’est un cheminement sur plusieurs années. Et petit à petit, les barrières ont reculé jusqu’à ce qu’il n’y en ait pratiquement plus. Je le disais comme ça venait, si c’était cru, c’était cru. Si ça faisait mal, ça faisait mal. Et si c’était sombre, c’était sombre.

A : En plus des choses crues, il y a des phases profondes sur toi-même : « J’ai le cœur noir comme un trou sans fond et tu t’demandes pourquoi j’suis tout l’temps fonce’ / Dépressif sur les bords, on l’est tous dans l’fond », sur « Une main de fer », ou même un morceau comme « Engrenages ».

N : À cette période-là, j’ai décidé que… [Il réfléchit longuement] J’envoyais tout. Il n’y avait plus de filtres. En bien, en mal. Même si c’était personnel. Parce que je suis quelqu’un dans la vie qui ne se raconte pas, je ne me livre pas beaucoup. Je peux parler avec toi toute la journée mais tu ne sauras rien du tout. Je suis très bon pour maquiller ce que je ressens. Je suis un escroc de la pire espèce. Il peut se passer un truc grave devant mes yeux mais tu ne le verras pas sur mon visage. Parce que… je ne sais pas, c’est l’expérience. Quand tu en as trop vu, au bout d’un moment, tu es un peu blindé et je pense que je suis blindé, donc je suis capable de faire ça. Mais après, dans le rap, ça me fait du bien de lâcher, parce qu’il faut lâcher à un moment.

A : Tu disais que tu avais été très sensible au rock étant enfant. Sur Scarlatitude, il y a beaucoup cette ambiance rock années 1980 et ça s’entend beaucoup dans les samples. La prod de Medeline notamment.

N : Ouais, « Rien ne m’arrête ». Moi je suis fan de ces ambiances, de ces sonorités-là. C’est pour ça que je kiffe ce que font Alchemist et les mecs comme ça, le son du Queens. Ils reprennent souvent ce genre de trucs, avec des guitares de rock et les synthés des années 1980. Je kiffe ces sonorités-là.

A : Malgré les conditions dans lesquelles est sorti Scarlatitude, en as-tu eu des retours immédiats ou est-ce que tu n’as pas perçu tout ça ? 

N : Si, si, le retour a été direct. Il était partout où j’allais, je le sentais, je le voyais. Le projet était vraiment bien reçu, il a touché les gens, ils ont vraiment apprécié, ils ont kiffé. Partout où j’allais, les mecs me félicitaient et me le faisaient savoir. Et ça fait plaisir, ça fait du bien. Même là où j’habite. Parce que mine de rien, au quartier, les mecs ne sont pas trop du genre à faire de la lèche ou des compliments. Mais là, ils ont écouté, ils ont kiffé, ils venaient me rapper mes propres paroles tout le temps. Mes potes avaient le clip de « Crie mon nom Remix » sur les petits Samsung SG500, alors que moi je ne l’avais pas, c’est mon pote qui me l’a envoyé. Mais après moi, je suis toujours décalé parce que… [Il réfléchit longuement] Je suis très expressif dans mon rap, sur scène, en freestyle et tout, mais dans la vie, je ne suis pas comme ça. J’aime bien passer inaperçu. Je suis avec mes gars, toujours avec la même équipe, je ne me mélange pas trop avec les autres gens et je n’aime pas trop qu’on vienne me parler alors qu’on ne me connaît pas, mais je n’ai pas le choix. J’aime la notoriété mais il ne faut pas que ce soit trop intrusif. Mais malheureusement je crois que la musique rend ouf. Les auditeurs ont tendance à croire qu’ils possèdent des parts de toi, des morceaux de toi, que tu leur appartiens un peu. Mais ce n’est pas de leur faute, j’ai compris avec le temps donc j’essaie d’être indulgent et patient avec les gens, mais ça me met mal à l’aise et ça me fait chier. J’ai vraiment envie de te dire « mais lâche-moi, je ne te connais pas, je ne suis pas ton pote. » Mais tu ne peux pas dire ça à quelqu’un qui aime ta musique, forcément ça va le choquer. Mais j’ai un peu de mal avec ça, donc je suis quelqu’un qui garde toujours ses distances. Et ce truc-là, je le vois toujours de loin et je m’en méfie, parce que je me méfie de l’effet que ça peut avoir sur toi.

A : Comme du disais dans « La Vie », avec Venin : « Mon expérience m’a appris la méfiance vis-à-vis d’la flatterie ».

N : Voilà. Toujours.

A : Tu as revu Mad.Izm et Sec.Undo après ça ? 

N : Non, je ne les ai jamais revus. Et juste après, on a enchaîné avec Bombattack, c’est pour dire. [Rires]

« Toutes ces histoires, ces conneries de rap tout ça, ce n’est pas la vie. »

De Bombattak au monde du travail Retour à la réalité

A : Quand arrive l’aventure Bombattak ? 

N : Juste après. Je ne sais même plus comment j’ai rencontré Mark, j’ai sûrement fait l’émission Bombattak sur Générations. Mais comment on en est venu à parler business, franchement, je ne m’en rappelle pas du tout. Peut-être que ça a été par le biais de mon éditrice parce que je sais qu’il bossait aussi avec Warner Chappell. Donc je pense que c’est ça la connexion. Et lui, il a proposé de racheter mon contrat et de sortir le prochain album. Et ils ont fait que de la merde, encore une fois. [Rires] Malgré l’affection que j’ai pour Mark, il a trop mal géré.

A : Que s’est-il passé ?

N : Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Qu’est-ce qu’il a fait avec El Matador et Brasco ? Tu as un mec comme Brasco, tu n’arrives pas à le vendre ? Une machine à tubes. Tu le laisses une journée en studio, il sort avec seize tubes, seize refrains. C’était une putain de machine. Mark avait signé la petite chanteuse, Sarah Riani. La fille savait chanter et était jolie comme un cœur, et tu n’as pas réussi à la vendre ? Je n’ai pas de rancœur, c’est comme ça. Mais j’ai enregistré beaucoup de morceaux, j’avais de quoi faire un album. Des bons morceaux en plus, avec des prods de Skread et de Tyran, que doit avoir DJ Myst parce qu’à l’époque je tournais un peu avec lui. D’ailleurs je crois qu’il me les a envoyés, je ne les ai même pas écoutés. [Rires]

A : Tu as eu une période de rejet de cette époque-là ? 

N : Ben ouais, après ça, quand même, ça calme un peu. Après ça, de toute façon, je suis retourné travailler. Dans la vraie vie, dans le monde réel. C’est dur, mais ça fait du bien. 2009, c’est cuit. Parce que Mark sort El Matador, après Brasco, après il ressort El Matador. J’ai dit « oh ! » Quand il ressort El Matador, pour moi c’est mort. Je suis retourné là-bas, je lui ai dit « donne-moi mon contrat », menaces à l’appui. Ils me l’ont rendu vite fait parce qu’à un moment donné, je suis un mec sympa, je suis souriant, mais les gens se trompent sur moi parce que je suis quelqu’un de poli. Quand tu viens de là d’où je viens, si moi j’arrive, que je ne souris pas et que je te parle mal limite, tu vas me respecter. Mais moi je suis un mec très sociable et je n’ai pas envie de faire semblant d’être un cassos. Ma mère m’a éduqué, m’a élevé, m’a donné une instruction. Elle m’a dit « tu dis bonjour, merci, s’il te plaît », c’est comme ça. Je suis un mec souriant, je ne vais pas me forcer à ne pas sourire, je souris facilement. Mais le problème c’est que de l’autre côté, je bascule très facilement aussi. Quand tu commences à me prendre pour un con, tu vois que mes yeux et mon regard changent, et que même ma voix change. Et des fois, les gens ne reconnaissent même plus mon visage. Parce que si tu dépasses les limites avec moi, tu vas vite te rendre compte que je ne suis pas que gentil et que je sais être méchant. Et que je peux être très dur, et en vérité, tu crois que t’es dur, mais je suis plus dur que toi. C’est ce qui s’était passé avec Yonea. Donc, je suis revenu chez Bombattak, je lui ai dit « donne-moi mon contrat. » Il a commencé à vouloir parler avec moi, je l’ai menacé. Là il a vu qu’il parlait à l’autre, ils m’ont rendu mon contrat et je suis parti et à partir de là, je ne les ai plus jamais revus. Je ne sais pas si j’ai réussi à tenir deux ans. Après tout ça, j’ai repris mon contrat, j’étais yomb et je suis allé travailler.

A : Tu as travaillé dans quoi ? 

N : J’ai fait trop de trucs. J’ai fait de la sécurité au Gaumont de Carré Sénart. [Zone d’activité commerciale située entre Lieusaint, en Seine-et-Marne, et Saint-Pierre-du-Perray, en Essonne, NDLR] C’était trop marrant, j’attrapais des petits qui volaient des bombecs, ils fumaient dans les salles, et quand je les sortais, ils me disaient « hey mais t’es pas Nubi toi ? Fais un feat avec mon pote il est fort. » [Il éclate de rire] Des scènes incroyables. Et tout le temps, dans le monde du taf, je croisais des gens qui me disaient : « Mais qu’est ce que tu fais là Nubi? Tu ne dois pas travailler toi », et je leur disais « T’as acheté le disque, toi ? Non, bah me parle pas et laisse-moi travailler. »

A : Justement, comment tu as vécu le fait de retourner à une vie normale ? C’était un soulagement sachant que le rap t’avait saoulé ou est-ce qu’il y avait quand même de la déception ? 

N : Non la déception est passée. Je suis croyant, donc tout ce qui m’arrive a un sens et l’important est de tirer des leçons de ce qui m’arrive. S’il t’arrive des trucs pourris comme ça et tu n’en tires pas un enseignement, t’es con. Parce que tout ce que tu as, c’est la souffrance et tu ne peux pas prendre que la souffrance, il faut prendre ce qui va avec. Même dans les pires expériences, il y a un peu de bon dedans. Travailler, c’est bien, c’est une bonne expérience. C’est trop dur de travailler, ça m’a briefé de tafer. “Putain les gens qui font ça depuis dix ans, comment ils font ?” Je ne comprenais pas. C’était un truc de ouf. Le matin t’as envie d’exploser ton réveil. Tu arrives là-bas, t’as envie de monter en l’air ton patron. Il te parle mal, t’as envie de lui dire « Mais t’es qui toi ? Tu sais ce que je peux te faire moi ? » Mais tu fermes ta gueule. Rrires] Ça fait du bien parce que ça te recadre, tu redescends sur terre, tu es dans le vrai monde, avec des vrais gens. C’est la vraie vie. Toutes ces histoires, ces conneries de rap tout ça, ce n’est pas la vie. Il n’y a pas de vraies valeurs, il n’y a pas la notion d’effort et de rémunération : « tu travailles, tu es rémunéré, tu fais des efforts, ça paye ». Non, ce n’est que du copinage, c’est artificiel. C’est bénéfique de redescendre. En tout cas, ça m’a fait du bien. Je n’ai pas beaucoup travaillé dans ma vie, je me suis mis à travailler à plus de trente piges. Mais ça picote aussi. [Rires]

A : Mais durant cette période durant laquelle tu reprends le taf, tu ne lâches pas pour autant complètement le rap. Tu fais pas mal de featurings, notamment un avec Kaaris. Quel est ton rapport au rap à ce moment-là ? Tu reprends pied avec la réalité mais tu as toujours ce truc quand même de vouloir aller kicker.

N : On est en 2021, j’ai beau avoir arrêté pendant huit piges, j’y retourne. Je pense que ça va prendre du temps avant d’être vraiment sevré. Le rap est une addiction pour moi, clairement, sinon je me serais déjà retiré. C’est viscéral, je n’arrive pas à m’arrêter. J’ai arrêté de fumer, j’ai arrêté plein de trucs, mais la musique est ma pire addiction.

A : À ce moment-là, le rap était en train de changer, cette bascule des années 2000 à 2010. C’est quelque chose déjà que tu percevais à cette époque-là ? 

N : Oui, je le voyais. [Il réfléchit] Mais en ce qui me concerne, ça ne changeais rien parce que moi, de toute façon, j’ai toujours fait ce que je voulais et ce que j’aimais. Je n’ai jamais été un suiveur de tendance. Mais je sais que la direction que ça prenait, je n’étais pas fan. Pourtant, je kiffe toute cette nouvelle vague du Sud, j’ai raccroché puisque mes potes de Grigny ont été très tôt dans le rap du sud avec No Limit, Three Six Mafia. Mais je ne voulais pas écouter, à partir du moment où tu t’appelles Three Six Mafia, déjà je ne t’écoute pas, c’était cuit. Vos histoires de trois six là, je n’étais pas d’accord. [rires] J’avais été invité plus tôt sur la mixtape Représente ta rue et j’ai kické sur un son de Three Six Mafia. [Mmixtape à l’initiative de LMC Click sur laquelle Nubi rappe avec Taro OG, NDLR] J’ai kiffé, l’instru était chanmé. Artistiquement, j’aime bien le délire mais c’est la direction idéologique que prenait le rap qui me saoulait un peu. C’est bien mais il ne faut pas trop s’accrocher à ça.

A : C’est vrai que ça pouvait t’arriver de parler de l’illégal, notamment avec Scarlatitude, mais tu avais une manière de parler des conséquences, comme sur « Engrenages ». On arrivait à un moment dans le rap français, parce que la trap a débloqué certaines choses, où on en parlait de manière plus ouverte.

N : Ben ouais. Sauf que quand tu connais ce monde-là et que tu as subi, que tu connais les conséquences, même à une petite échelle dans mon cas – parce que franchement, ça va hamdoullah, je ne suis pas allé au placard, j’ai esquivé de peu, j’ai été jugé, je suis passé entre les mailles –, et que tu vois les mecs comment ils en parlent aujourd’hui. Déjà juste quand je t’écoute, je sais au bout de quatre mesures que tu ne sais pas de quoi tu parles en vérité. Parce que si tu savais vraiment de quoi tu parles, tu n’en parlerais pas comme ça. Ou alors, tu fais le choix d’en parler comme ça parce que tu cherches à plaire à cet audimat. Mais ce n’est pas gratuit, ce n’est pas cadeau et il ne faut pas croire que tu glorifies tous ces trucs-là et que ça va se passer tranquillement, ça va secouer. Parce que derrière, il y a des mecs qui vivent vraiment cette vie-là et eux, ils sont chauds. Et ils vont vouloir leur part du gâteau et en vérité, c’est légitime. Quand tu viens de la rue, tu sais que tu ne peux pas te permettre de faire ton argent sur le dos de ces gens-là et croire que ces mecs-là ne viendront pas toquer à ta porte et demander leur part.

A : Weedy d’Expression Direkt, un des premiers groupes à parler de la petite bicrave, disait que la plupart des gens, c’étaient des mecs qui ont un peu dealé quand ils étaient jeunes avant de reprendre un taff et une une vie normale. Il y a évidemment ceux qui ont fini au placard ou qui sont décédés, on pense à eux, mais la plupart des gens ont fait ça histoire de survivre un peu.

N : Ouais, tu passes par là et tu fais autre chose. Il n’y a pas beaucoup de gens qui continuent et grandissent dans cette voie parce que ce chemin-là est sombre. Tu béton une fois, deux fois, trois fois… tu vieillis. Parce que c’est un sport de jeunes, la bicrave. Quand tu vas au placard à quarante piges, ça fait mal. On les voit comment ils ressortent les mecs. Et juste les jeunes, ils ne sont déjà plus pareils.

A : C’est vrai qu’on est plus dans une glorification dans certains textes de rap aujourd’hui. Certains, même en rencontrant le succès, disent continuer d’être sur le terrain.

N: Ouais parce que c’est l’image, en fait. Il y a ce côté dédoublement de personnalité : tu deales parce que tu n’as pas d’argent et quand tu arrives à en avoir, tu es censé arrêter normalement. Les mecs qui sont dans le milieu du banditisme cherchent à blanchir leur argent. Mais pour les autres mecs, tu as l’impression que c’est la démarche inverse, ils ont de l’argent propre, et limite, on dirait qu’ils vont investir dans du sale. Mais on n’en parle jamais vraiment des conséquences, comme si c’était tout rose. Même quand ils parlent de la prison aujourd’hui je n’aime pas trop. Ce n’est pas cool d’aller au placard, ça ne le sera jamais. Être enfermé, te doucher dans leur truc crado, tout le monde à poil. Il n’y a pas de porte dans une cellule, tu chies, tu pisses devant le mec à côté de toi. Rien que tu me dis ça, je n’ai pas envie d’y aller, je préfère rester chez moi. Juste ça, ça me suffit. Mais tout le reste ? Les conséquences pour toi et ta famille. Des parents s’endettent pour payer des frais d’avocats de leurs enfants, les mecs bicravent mais n’ont pas d’argent pour le baveux. La réalité derrière est sombre. Quand tu ressors, la meuf ne t’a pas attendue après deux ou trois ans. Tout le monde souffre, il y a des drames familiaux derrière tout ça, de la détresse. Et le fait que ces rappeurs-là n’en parlent pas, ça montre qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent et ils ne sont pas validés, comme ils disent eux-mêmes. Chez nous, t’es pas validé, jamais de la vie. Tu vas venir, on va te gifler, tu vas t’asseoir sans parler. Quand tu vas te retrouver-là, tu vas sentir la patate, on est vraiment dedans là, pas dans ton clip de merde là, t’es dans la vraie vie. Voilà pourquoi je n’aime pas tous ces trucs-là parce qu’il faut être juste et raconter la vérité aux petits. Ils sont de plus en plus jeunes, de plus en plus influençables avec les réseaux. La limite entre la réalité et les images est floue pour eux. Il faut leur dire tout ce qui va se passer pour les laisser choisir s’ils veulent y aller.

« Aujourd’hui, je veux juste être en paix dans ma vie. »

De Salissures à « La Victoire » Entre lassitude et réflexion

A : À quel moment tu commences à travailler sur ce qui va devenir Salissures ? 

N : Salissures, ça a été fait dans le speed, je l’ai fait en quelques mois. Je l’ai sorti en me disant que ça serait le dernier, et qu’après je me casserais. J’avais quelques morceaux, encore un peu d’inspiration et je sentais que la motivation était en chute libre. J’ai d’abord sorti Salissures tout seul avec mon nouveau manager François et une distribution Musicast. Et après, j’ai appelé Jean-Pierre Seck d’All Made à la rescousse, quasiment au moment où c’est sorti. Il a fait un peu de comm, a investi dans le clip de « Allo la Terre » et c’est à ce moment-là que sont sortis des vidéos de Daymolition. Parce que je suis une brêle, je ne connais rien au business, j’ai jeté un truc comme ça sans savoir comment faire. J’ai écrit, j’ai enregistré et j’ai même fait des prods.

A : Tu travaillais sur quel matériel ?

N : À l’époque j’avais déjà une MPC. Sur « Mack le biz », c’est moi qui fais les voix du refrain avec la MPC, « sale, sale, sale ». J’ai samplé la voix et j’ai joué un peu le truc sur les pads. J’étais un débutant et c’était fastidieux de travailler avec une MPC, ça prend trop de temps. Et quand, tu es un rappeur, tu ne peux pas passer tout ton temps à faire des instrus, même si j’ai fait beaucoup de nuits blanches sur la MPC, mine de rien. Mais après je suis passé sur FL Studio et j’ai commencé à composer, j’aime bien. J’ai composé « Cicatrices » notamment.

A : Tu as travaillé Salissures en indépendance totale. Tu te rendais compte que l’industrie avait changé ?

N : Ouais, elle était en plein bouleversement quand même. Avant, il fallait vraiment que tu sois signé par un label si tu voulais sortir. Aujourd’hui, il y a Protools, des mecs arrivent à faire des albums chez eux avec un PC. Ils mixent, ils masterisent. Avec un home studio et tout ce que tu peux faire avec un ordi, tu n’as plus besoin d’avoir un gros studio, une grosse structure, pour sortir un album et ça a changé la donne. Du moment que tu as les moyens financiers, tu peux sortir un album. Alors c’est bien, mais c’est à double tranchant parce qu’à l’époque, il fallait passer des rideaux, des paliers, si tu voulais sortir. Il fallait faire des freestyle, il fallait savoir rapper. Si tu ne savais pas kicker en live, les mecs te disaient de sortir de là et d’aller t’asseoir. C’était impossible de sortir si tu ne savais pas rapper et que tu n’étais pas d’abord validé par les mecs de chez toi. Ça ne pouvait pas arriver. Aujourd’hui, les trois quarts des mecs ont du mal et ne maîtrisent pas vraiment l’art. L’avancée technologique a tout de même été une bonne chose, tu n’as plus besoin de passer par les majors. Des mecs comme Ghetto Fab qui sortaient en indé, qui pressaient et vendaient eux mêmes, c’était magnifique. Moi j’ai kiffé à mort cet esprit No Limit : on est indépendant, on devient gros, on fait tout nous-mêmes, je trouvais que c’était chanmé et c’est dommage que ça n’ait pas continué. Ce côté indé aujourd’hui s’est un peu perdu. Mais avec le streaming, ce n’est plus le même fonctionnement, tu n’as plus besoin de vendre de disques.

A : Quel était ton état d’esprit quand Salissures est sorti ?

N : Je n’en avais plus rien à foutre. Je l’ai sorti pour le sortir. À la différence des autres, je n’en attendais rien du tout. J’ai fait de la comm parce que je suis maniaque et que je veux toujours faire de mon mieux. J’étais entre deux, c’était le crépuscule, le commencement de la fin. Tu sens que ça s’arrête et que tu as de moins en moins envie mais depuis le temps, j’avais encore quelques trucs à balancer, donc je l’ai fait.

Nubi - « Cicatrices »

A : Ça se sent sur « Cicatrices » (“Putain d’rap game, c’est toujours la même sale crève / Mets-toi un doigt et fais un tour sur toi-même / Et je lève bien haut mon majeur, à tous ces labels pourris / Où sont-ils aujourd’hui ? Seraient-ils tombés dans l’oubli ?”) et sur “Plan B” notamment.

N : Ouais, c’est vraiment ça. Fallait tout relâcher encore une fois. C’est l’histoire de ma vie, et j’en suis toujours là en 2021.

A : Mais là où c’était explosif et egotrip sur Scarlatitude, sur Salissures, on sent que c’est juste de la lassitude sur le rap. Tu en as marre du rap game et tu reviens à la réalité.

N : C’est exactement ça. C’est plus mon point de vue extérieur avec le recul. C’est comme un bilan Salissures, j’ai digéré tout ce qui m’était arrivé, j’ai analysé, je vous dis merde et je me casse.

A : Le temps et l’expérience ont fait leur travail aussi. Et tu dis à plusieurs reprises sur ce disque que tu cours derrière le temps. Mais c’est le fait de prendre du temps qui t’a aidé à prendre conscience de ces choses-là paradoxalement.

N : Ouais, c’est à double tranchant.

A : « J’cours après l’temps, j’attends encore mon avènement, p’t’être que j’ai pas vu passer ma dernière chance. »

N : Ouais, c’est dans « A bout de souffle ». J’aime beaucoup ce morceau, même s’il est grave passé inaperçu, il est très introspectif, je l’avais oublié.

A : Sur « Je suis celui » de Futuristiq, tu disais être « Celui qui avance en cadence avec les battements d’son coeur, qui prends son mal en patience mais doit attendre son heure ». Tu as souvent ce truc de « prendre son mal en patience », même après les déceptions, tu t’accroches toujours à un infime espoir. On le sent aussi sur ton dernier morceau « La Victoire ».

N : Ouais parce qu’il faut toujours une touche d’espoir, sinon on fait quoi, on se met une bastos ? Quand il m’arrive des galères, je suis comme tout le monde, j’encaisse, mais après, une fois que j’ai encaissé, on avance.

A : Salissures se finit avec « Plan B » qui lui-même finit par « Et j’donne tout avant d’commencer à flancher / Ouais ça passe ou ça casse, mais faudrait penser à un plan B.« 

N : C’est un doux euphémisme « faudrait penser à un plan B ». [Rires] C’est joliment dit mais en vérité, c’est cuit. On ne veut pas trop se choquer, se brusquer, pas se faire du mal, tu te ménages. Mais j’ai écrit ce morceau en 2010.

A : Cette idée trottait dans ta tête depuis un petit moment alors.

N : Depuis un bout de temps oui. Et j’ai coupe net après ça. J’ai dû faire un ou deux feats, avec Nakk et Dany Dan, avec Grödash mais je ne sais même pas s’il l’a sorti ,et le feat avec Alkpote qui sort plus tard. [« 7e Sens », NDLR] Avec Alkpote, ça devait être la dernière fois que je suis allé en studio, jusqu’à « La Victoire ». Les mecs continuaient à m’appeler pour des feats et des concerts, c’était n’importe quoi. Mais quand tu dis non, ils en veulent encore plus.

A : Est-ce que c’est le moment où tu t’es consacré davantage à ta foi ? 

N : Ouais. C’est un cheminement personnel avec le temps. J’ai grandi dans la foi et ça a toujours fait partie de ma vie même si je ne suis pas quelqu’un qui va beaucoup en parler dans les morceaux parce que je n’aime pas tout mélanger. C’est un tout : des expériences, des signes, des leçons. Petit à petit tu te rapproches, tu grandis, l’Islam c’était nouveau, il fallait apprendre. Les enfants qui grandissent, tu prends de l’âge, il y a plein de choses.

A : Tu as arrêté d’écouter du rap à un moment ? 

N : Il y a un moment où j’arrête d’écouter du rap, oui. Je faisais encore des instrus par contre, je n’arrivais pas à m’arrêter. À un moment donné, j’ai pris mon ordinateur, je l’ai jeté et je l’ai cassé. [rires] « Ah tu veux pas t’arrêter ? Je casse ton ordi, tu vas te calmer. » Ça m’a fait du bien, j’ai arrêté. En fait, la musique, c’est trop chronophage. Tu ne peux passer ton temps à faire de la musique. Il faut que tu fasses autre chose de ta vie. J’ai aussi arrêté de fumer au même moment, parce que je savais très bien que je ne pouvais pas arrêter de fumer et continuer à écouter de la musique. Ça faisait partie du cheminement pour arrêter de fumer, c’est lié. J’ai dû me détacher de ça. Donc j’ai arrêté d’écouter de la musique et ça m’a fait beaucoup de bien. Je me suis mis à faire du sport à fond, c’était tout bénef’. Mais après, chasser le naturel, il revient au galop, et petit à petit, un morceau par-ci, par-là… [rires] Je dis que je n’écoutais plus de musique mais je suis comme un drogué, je faisais une petite rechute de temps en temps. [rires]

A : Est-ce qu’en tant qu’auditeur, il y a eu des choses qui t’ont plu et qui te faisaient dire « j’aime vraiment trop le rap » ? 

N : Avec les Cainris, il y a toujours du bon rap chez eux de toute façon. J’aimais beaucoup les premiers Gucci Mane, il était chaud. J’ai commencé à écouter beaucoup de mixtapes, j’allais sur DatPiff, c’était l’époque des Gangsta Grillz, tout ça. Il y avait un Cam’ron qui était sorti avec Vado. Je cherchais et je tombais sur des petites pépites, je commençais à écouter 2 Chainz et les mecs comme ça. En 2012, il y a eu Migos avec la première mixtape Young, Rich & Famous, c’est une tuerie. Ils sont arrivés avec une fraîcheur folle et ils ont changé le game. Ils ont ramené une façon de rapper qui est restée aujourd’hui et j’ai kiffé cette originalité. T’as toujours des mecs frais. Là j’écoute un mec qui s’appelle XXX, un mec de Chicago, il n’est pas connu de ouf mais il est super méchant. Il n’en a rien à foutre, il vend de la drogue, il va au placard, il ressort, il fait du rap. Ces mecs-là, quand ils en parlent dans leurs morceaux, tu sais que c’est vrai et ce sont des bons rappeurs. Ils maîtrisent leur art et c’est ce qui me plaît, tu peux me vendre n’importe quoi après : je ne vais pas adhérer à ton idéologie mais je vais écouter ton histoire. J’ai toujours soif de fraîcheur et de nouveautés. C’est pour ça que je n’ai jamais été dans le délire de tailler ce qui se fait maintenant. La musique évolue. Nos classiques de 1995, c’est bien mais c’était en 1995. Et ce sont des classiques parce que quand c’est sorti, c’était le son actuel. S’ils avaient fait ce qui se faisait en 1990, ça n’aurait pas marché. Revenir toujours en arrière, ça ne marche pas.

A : Mais du coup cette génération de jeunes au début des années 2010 qui arrive et qui fait du rap comme dans les années 1990, toute la clique 1995, avec ce côté vintage, ça t’a parlé ? 

N : Ouais ça m’a parlé parce que les mecs arrivent à contre-courant et c’est ce qui m’a plu. Je me suis dit, putain ils ont quel âge? Ils arrivent, ils s’appellent 1995, ils ont une culture musicale de ouf et ils arrivent à un moment où le rap c’est carrément autre chose. C’est le principe de quand je fais « Le Retour des capuches noires », c’est le contrepied. Ils arrivent en mettant en avant leurs références, ils viennent avec autre chose, ils kickent, ils envoient, et ça a un côté avant-gardiste en vérité. Parce que ça ne se faisait pas. Rien que le nom, 1995, les jeunes ne savent pas ce que ça veut dire. Et d’avoir des jeunes qui ont cette culture musicale et qui se lancent dans le rap aujourd’hui, en disant « OK, nous on revient à la base, on kicke, on envoie », j’ai trouvé ça chanmé et ça m’a grave parlé.

A : C’est quand tu pars que cette jeune génération de rappeurs commence à te citer de plus en plus comme une référence. Deen Burbigo par exemple, avec qui tu as fait un feat, cite Scarlatitude comme un de ses albums préférés.

N : Ouais, c’est ce qu’on me dit, on me parle souvent d’Alpha Wann aussi. J’ai croisé beaucoup de rappeurs qui font partie des gros vendeurs d’albums maintenant et qui me disent « on s’est inspirés de toi, on t’écoutait avant, je t’ai saigné à mort et grâce à toi, j’ai appris ci et ça. » En tant qu’artiste, j’ai toujours voulu laisser ma propre empreinte et je n’ai jamais été trop un copieur. J’ai toujours voulu avoir mon flow à moi, mon univers et mon délire. Le fait que je me suis pris la tête des nuits et des nuits, des jours et des jours, à écrire et écrire, et qu’à la fin, des jeunes te disent qu’ils n’arrêtaient pas de m’écouter au collège et que grâce à moi, ils ont appris des choses. Bien sûr que ça fait plaisir.

Nubi - « La Victoire »

A : Est-ce qu’après ce premier retour en studio pour « La Victoire », tu as envie de réenregistrer des morceaux et de ressortir des projets ? 

N : J’étais en studio hier, quelques jours avant aussi. J’ai enregistré un morceau que j’ai vraiment kiffé, celui d’hier un peu moins, mais je me fais plaisir, je tente des trucs, je fais des expériences. Je ne vais jamais me reposer sur mes lauriers et refaire ce que faisait Nubi avant, même si je ne peux pas changer mon ADN rap. Je voudrais toujours faire de nouvelles expériences et chercher à innover, à me réinventer.

A : « La Victoire » commence d’ailleurs par « j’ai dû réinventer la roue… »

N : Bah ouais. “…Être malin comme Shikamaru.”

A : Sur ce morceau, il y a un fil rouge de discipline, d’effort. Le fait de « si tu veux atteindre tes objectifs, il faut mettre les mains dans le cambouis. » Et tu en parles comme un mec qui a pris de la sagesse.

N : Il y a beaucoup de messages subliminaux pour mon gars Nice dans ce morceau-là. En fait, je parle beaucoup en son nom, il y a des trucs dont seuls lui et son entourage sont au courant, des trucs qui se passent dans l’ombre. Ils sauront pourquoi je dis ce que je dis. « Mais c’est ma thune et j’suis mal luné, zig zag dans une ride tunée / Écran de contrôle tah la fusée… » Je l’ai écrit pour lui et moi, pour nous. C’est lui qui m’a appelé, c’est mon gars, et le fait de voir tout ce qu’il a traversé, comment il s’est accroché et là où il en est aujourd’hui, ça force le respect. Je suis vraiment content pour lui parce que je sais d’où il vient. Et ceux qui savent tout ce qui se passe derrière, sauront lire entre les lignes.

A : Au fur et à mesure du morceau, ton flow devient plus flexible. Tu es dans la métrique au début, puis rapidement, il y a quelque chose qui se débloque pour que ça glisse tout seul, ça devient de plus en plus souple.

N : Je commence souvent doucement sur mes morceaux, je ne parle pas de la vitesse. Je construis un couplet avec l’introduction, le développement et la conclusion. La plupart du temps, je commence de façon, on va dire, un peu basique et après, petit à petit, j’accélère. J’aurais pu commencer direct comme ça mais c’est un choix. C’est un long couplet qui dure deux minutes, on a le temps. Quand je rentre sur « Mack le biz » : « quand je chante ma galère, voilà l’air… », c’est une petite intro et je fonctionne souvent comme ça.

A : Les couplets de « Légendaire » étaient effectivement construits de cette manière.

N : Ouais, souvent. Je pars cool et après je te découpe. Je commence sympa, je me sens bien et après, la patate, tu la sens. [rires] Je suis un petit vicelard, je le reconnais.

A : Tu as une idée de ce que tu as envie de faire aujourd’hui ? 

N : Pas du tout. Si : j’ai seulement envie de me faire plaisir. Je pense que la forme va changer mais le fond sera toujours pareil. Du rap orienté rue, un peu egotrip mais toujours avec ces petites réflexions et introspection. Ça n’a pas beaucoup changé mais je fais des petites mises à jour. J’essaye de progresser, d’évoluer et d’innover. Déjà, ce que font les autres, c’est direct ce que je ne vais pas faire, j’ai toujours eu cette politique-là.

A : En 2021, le plan rap se situe à quelle lettre de l’alphabet ? 

N : [Il éclate de rires] Alors là, putain, joker ! Si ça marche, tant mieux, mais ce n’est vraiment pas le but. Je me fais plaisir, je m’amuse et j’évacue, parce qu’on en revient toujours à ça. S’il y a des trucs bons, je les posterai, mais ça n’ira pas plus loin que ça. Ça peut même rester un one shot, il faut s’attendre à tout avec moi. Je peux disparaître demain matin.

A : Est-ce que Nice ou les gens de ton entourage qui ont un pied dans le business te poussent à signer ? 

N : Non. Les gens disent que le game a changé mais en réalité, il n’a pas changé. Tout le monde en veut mais quand tu commences à parler d’argent il n’y a plus personne. Moi je ne rentre pas en studio si tu ne me donnes pas d’argent, c’est aussi simple que ça. Si c’est pour rentrer les poches vides, autant rester chez moi. Je ne suis pas assez fou pour revenir dans leur game de ouf, courir à droite à gauche pour faire des feats et régaler des mecs. Aujourd’hui, je veux juste être en paix dans ma vie.

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2 commentaires

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  • Tyler,

    Belle interview on en apprend beaucoup sur son caractère et son tempérament

  • Popo,

    Il ne reste plus qu’à interviewer Dave Davery. Sinon grosse interview, un plaisir pour les yeux.