NeS, mains d’oeuvres
Après plusieurs années passées à tranquillement se chercher, NeS a fini par trouver où il voulait aller sur son premier album. Rencontre avec un artiste prêt à raconter son histoire.
Le 26 octobre 2022, le rap français découvre un jeune rappeur aux rimes aguerris, dans un style presque anachronique pour la période : en dévoilant le morceau « LA COURSE », NeS est directement entré dans la case des rimeurs techniques à suivre, à la faveur d’un titre de seulement 1 minute 32. Immédiatement, l’engouement s’est alors répandu, au point de le voir remplir successivement la Boule Noire puis la Cigale à Paris en quelques minutes. Logiquement, l’ère du streaming, des buzz éphémères, et des trends, aurait pu pousser NeS à très vite enchaîner pour rapidement livrer ce qui constitue aujourd’hui le marqueur clé d’un début de carrière actuel : un premier vrai album.
Lorsque l’Abcdr du Son rencontre NeS pour la première fois en 2023, le jeune artiste du 94 va pourtant balayer cette idée : « En vrai, je pense que je suis tellement attaché au format album que si j’en fais un, je veux que ça soit quelque chose. Je suis quelqu’un qui fait les choses étapes par étapes, je n’ai pas envie d’aller trop vite. Donc je pense que je vais rester un peu dans les formats courts, histoire de développer encore la vision de ce que je veux faire, avoir plus de gens qui me suivent. Et à un moment, il y aura un long format ». Ces trois dernières années, le rappeur a en effet décidé de faire quelque chose de rare dans le milieu : prendre son temps. D’abord en sortant deux autres EPs tout en enchaînant les dates de concerts. Et ensuite en se laissant une année et demie pour livrer – finalement – son premier vrai long format.
Le résultat est à la hauteur de ce qui avait été dit trois ans auparavant : pensé et réfléchi depuis plusieurs années, maturé musicalement avec son producteur de toujours Lil Chick, Des pieds et des mains vient raconter le début de parcours de NeS dans le monde de la musique, tout en évoquant aussi des sujets plus personnels (le désordre familial, les relations sentimentales). Une sortie de 13 titres qui réussit aussi à développer le son à la fois rap et organique, bâti avec Lil Chick et ses autres compositeurs depuis le début des années 2020. Si cette quête d’identité artistique a pris un peu de temps, elle permet pourtant à NeS d’être là où il veut être aujourd’hui : plus prêt de ses envies, et un peu plus loin des enjeux marketing. À l’image de l’expression qui traverse cette heure d’entretien : faire la « musique du cœur ». Et se laisser toujours guider par la passion. Comme une priorité, dans une ère parfois trop obnubilée par les chiffres.
Abcdr du Son : La première fois que l’on t’a rencontré en 2023, tu parlais déjà de ton premier album et de ce qu’il allait représenter pour toi. C’est quelque chose auquel tu pensais depuis longtemps ?
NeS : Oui c’est vrai qu’il y a une preuve écrite de ça au final. J’y pense depuis longtemps mais je ne me suis jamais mis la pression, je voulais que ce soit quelque chose de naturel pour moi. En termes de thématiques, j’avais des idées de ce dont je voulais parler depuis longtemps, donc au moment de me lancer ça a été assez facile de délivrer tout ça. Parce que j’avais pu tout faire maturer dans ma tête. Mais j’ai eu de la chance parce que j’ai trouvé le titre Des pieds et des mains assez tôt dans le processus. Je pensais depuis pas mal de temps à cette idée d’équilibre, de choses opposées qui se complètent.
A : Il y a trois ans, tu sacralisais beaucoup ton premier album. Tu as dû prendre du recul là-dessus avec le temps ?
N : Oui, il fallait que je m’enlève une forme de pression. En fait, le premier album, ça ne doit pas être un classique ou un flop. Ça doit juste être… moi. Représenter le son singulier que j’essaie d’avoir avec mon équipe, et aller dans le parti-pris à fond, en se laissant toutes les libertés possibles. Et ça passe par le fait de mettre mon égo de rappeur de côté, me laisser faire challenger par les compositeurs, et trouver un équilibre là-dedans…
« Les EPs m’ont permis de m’assumer un peu plus, et de moins me brider. J’ai l’impression de m’être un peu distancié de l’étiquette assez scolaire d’étudiant de la rime que j’avais. »
A : Et juste être fier du résultat à la fin ?
N : Être fier du truc et se dire que je commence à raconter mon histoire à partir de maintenant. Les EPs m’ont permis de m’assumer un peu plus, et de moins me brider. Aujourd’hui, j’ai l’impression de m’être un peu distancié de l’étiquette assez scolaire d’étudiant de la rime que j’avais au début. Je peux aller vers des morceaux sans forcément qu’ils aient des schémas de rimes compliqués. Sur cet album, j’ai par exemple quasiment tout écrit sur place en studio plutôt qu’à l’avance. Je pense que ça a cassé le côté scolaire qu’il pouvait y avoir avant dans ma musique, et ça m’a permis de me laisser porter par les ambiances des moments que je vivais, des endroits où j’étais. En fait, je n’avais pas envie de faire un album marketé, où tu dois avoir tel artiste en feat, ma gueule en grand sur la pochette, le nom du disque écrit en grand dessus… Ce n’était vraiment pas du tout l’idée, et je me suis vraiment écouté là-dessus.
A : Sur “Post-It” tu dis d’ailleurs : « Fais la musique du coeur, c’est Chick qui l’a dit » [Lil Chick, producteur et réalisateur de l’album, ndlr]
N : Oui, j’ai écrit ce texte au début de l’album. On avait eu une discussion là-dessus et Chick avait fini par me dire : « Ecoute toi, ne pense pas forcément aux autres. » J’ai toujours été sincère dans ce que je fais mais j’avais envie de moins me brider en évitant de rentrer dans des schémas de rap, de formulation, pour plutôt sortir les choses comme elles sortent. C’est ça la musique du cœur au final. Je me suis même demandé si je ne devais pas appeler mon premier album comme ça à un moment. Mais l’idée de musique du cœur, c’est plus une mentalité qu’on a eu durant tout le processus d’enregistrement du disque.
A : Est-ce que le challenge pour toi était d’arriver à un peu te détacher de la technique pour raconter des choses ?
N : Complètement, ça a été un vrai défi. Même dans l’interprétation, je trouve que j’ai plus trouvé ma voix, au sens littéral du terme. Ça s’entend beaucoup sur « Le bruit et le silence », j’avais l’air beaucoup plus timide sur la première maquette du morceau, on a beaucoup travaillé ça. L’interprétation devait se fondre musicalement dans le morceau, et j’ai dû donner beaucoup plus de moi dans les paroles. Comme tu le disais, j’ai essayé de simplifier un peu la forme pour que le fond remonte, que ça soit plus équilibré. Et vu que j’ai grandi et que j’ai vécu plus de choses, je pense que ça sonne naturel. Mais il y a encore des choses dont j’aimerais parler que je n’ai pas encore racontées sur cet album. Je le ferai plus tard.
A : Pourquoi est-ce que tu as eu envie d’autant parler de la famille et de l’amitié sur ce premier album ?
N : Je pense que c’est dans mes valeurs, c’est quelque chose de très important pour moi. Mon entourage, mes amis, c’est ce qui me porte depuis le début de ma toute petite carrière, ça me paraissait naturel de leur rendre hommage. Et pour ma famille, vu qu’on est dans un cercle assez restreint, on est forcément soudés. Et je l’utilise comme une force. Ça me fait plaisir quand ils voient mes clips, quand je leur fais lire les interviews, les magazines. Et puis ils ne m’ont jamais bridé, ils m’ont toujours fait confiance, c’est quelque chose d’incroyable. Ma mère a voulu que j’ai mon diplôme mais sinon elle m’a toujours soutenu. Et mes grands-parents aussi. Je me souviens de ma mère qui me dit : « Profite, vis ton rêve. » Ça peut paraître bateau mais ça donne énormément de force. Je connais plein de gens qui sont dans la musique et qui se sentent un peu exclus, parce que leurs proches leur disent que ce n’est pas un vrai métier.
© Fabio Rabarot pour l’Abcdr du Son
A : Sur tes précédents EPs, tu te racontais par touches dans ton écriture, sans jamais totalement tout dire. Sur cet album, tu vas beaucoup plus loin, que ça soit sur ta relation avec ta mère, tes histoires sentimentales, tes doutes… Tu t’es forcé à aller vers ça dans ton écriture ?
N : Ça s’est fait spontanément, et je pense que ça vient du fait que je m’assume beaucoup plus. Je me sens bien dans l’environnement dans lequel je suis et j’ai du temps pour faire de la musique, c’est un vrai privilège. J’ai pris beaucoup de distance avec les critiques, le public, je ne suis plus dans cette recherche d’approbation de la part des gens, j’ai dépassé ça. J’ai mon équipe, mon entourage, des gens sur qui je peux compter, j’ai l’essentiel, et je me sens libre de parler de choses que je n’avais pas évoquées jusque-là.
A : Tu te sentais de parler vraiment d’amour ? C’est un thème plus présent que sur tes EPs.
N : Je le faisais quand même avant mais c’est vrai que c’était plus bref. Vu que j’ai vécu des expériences amoureuses en parallèle de la musique, ça m’a nourri. Mais il faut toujours trouver le bon prisme pour parler de ça, parce que le thème de l’amour, ça peut vite être chiant. Il faut que chaque mot soit en accord avec qui tu es quand tu parles de ce sujet. Sur « Boomerang », ça a été un vrai challenge de trouver les bonnes phrases, les bonnes formulations. On a beaucoup bossé là-dessus avec Chick.
A : La pochette de ton album a l’air d’être quelque chose d’important pour toi. Elle est présente un peu partout, dans ton teaser d’annonce, tes photos promos, tu l’as même encadrée…
N : C’est important parce que c’est ce qui fait résonner le titre de l’album, et c’est un peu le « drapeau » du projet. En tout cas, je le vois comme ça. Elle a été faite par un artiste américain, Nick Dallen, que j’ai contacté. Je voulais que la pochette n’ait pas forcément de rappels visuels liés au rap, que tu ne saches pas quel genre musical je fais en la voyant. J’avais fait quelque chose d’assez hip-hop avec celle de POUR 2 VRAI avant, avec ma tête en noir et blanc, et je sentais que c’était un peu la fin d’un cycle pour moi. J’ai été très inspiré par la scène new-yorkaise actuelle, notamment MIKE, qui fait des pochettes qui ressemblent à des œuvres d’art. The Alchemist aussi, toutes ses pochettes, c’est quelque chose. C’était vraiment les inspirations que j’avais, et je suis content parce que je trouve que la pochette et le titre de cet album vont parfaitement ensemble. Quand tu penses au nom tu as l’image en tête. C’est ça pour moi une bonne pochette.
A : Tu parlais de POUR 2 VRAI. Lorsqu’on t’avait vu pour cet EP, tu nous avais dit que tu commençais à trouver ton son, à la fois rap et organique, avec des vrais instruments. C’est encore plus le cas sur ton premier album. Tu voulais aller encore plus loin dans ces sonorités ?
N : Exactement, on voulait que ça soit organique et moderne à la fois avec Chick, pour ne pas non plus tomber dans quelque chose de trop intello non plus. Parce que je n’écoute pas que… enfin, je veux dire, j’aime autant le côté exigeant et rap de la musique de Kendrick que celui plus pop de Drake. Donc l’album a plusieurs couleurs, mais il a quand même une ADN propre, étant donné que Lil Chick est à la réalisation. Et une fois qu’on avait tout fini, on a fait des arrangements sur tout le disque : on s’est dit « peut être qu’un bassiste peut venir enregistrer pour tel ou tel morceau », pareil pour un batteur… On ne s’est pas dit qu’on voulait que tout l’album soit avec un groupe, on l’a juste utilisé à bon escient et on a dosé. Je pense que c’est pour ça que ça sonne à la fois moderne et organique.
© Fabio Rabarot pour l’Abcdr du Son
« Même si on fait de la musique et que c’est professionnel, on essaie de se prendre le moins possible au sérieux. Sinon ça casse l’essence même de pourquoi on fait ça. »
A : Tu parles beaucoup de voyages sur Des pieds et des mains, que ce soit Zurich, Toronto, l’Italie… Ça t’a apporté quelque chose musicalement ?
N : Je pense que c’est ce qui a créé un peu d’intensité et de relief dans le projet. C’est comme si tu me suivais un peu dans tous ces endroits où on est allés. Voyager, c’est ce que je préfère, et on a eu la chance de pouvoir partir à plusieurs pour ce disque. Ça crée des souvenirs et tu te retrouves aussi à faire un morceau que tu n’aurais pas pu faire dans un contexte en studio chez toi. Parce qu’il y a la magie de faire tel morceau à tel moment, à tel endroit. Le son avec Muddy Monk, on l’a par exemple fait à Zurich et ça retranscrit parfaitement la vibe du moment en Suisse. Et quand il est venu lui à Paris on a enregistré « Hautes Herbes » qui a une couleur totalement différente. Si tu prends du plaisir et tu arrives à attraper des moments de vie dans différents endroits, les gens vont le ressentir je pense.
A : C’est pour ça que tu as voulu avoir l’interlude « Hurluberlu Sessions » ?
N : Oui, c’est vraiment le meilleur exemple. Il n’y a qu’un seul feat sur l’album [le chanteur Muddy Monk, ndlr] mais tous mes gars ont été là pendant toutes les sessions d’enregistrement de l’album. Donc je voulais un morceau où on les entend tous, qu’on comprenne l’ambiance de nos moments ensemble, rendre la chose un peu plus humaine. Parce que même si on fait de la musique et que c’est professionnel, on essaie de se prendre le moins possible au sérieux quand on en fait. Sinon ça casse ce truc de naïveté, d’essence même, de pourquoi on fait ça. D’ailleurs, si tu vas voir dans les crédits du morceau, il y a tous les noms de mes potes qu’on entend parler sur le titre. Je trouvais ça marrant de faire ça.
A : Est-ce que tu as eu des moments de doute pendant l’enregistrement de l’album ? Sur « DMX », tu dis notamment que tu es perdu, que tu as envie d’arrêter le rap tous les trois mois.
N : C’était à l’été 2025, juste après être rentré de sessions d’enregistrement à Montréal. Pendant un mois j’ai fait Montréal – New York avec mes amis, je vivais mon rêve, c’était exactement ce que j’avais prévu. Et quand je rentre l’album n’est pas fini. Il faut encore travailler, enregistrer des morceaux. J’étais dans une période de down à ce moment-là. Le fait d’aller à Zurich et de voir Muddy Monk ça m’a re-boosté. Mais j’ai eu des gros moments de questionnement oui : parfois je me disais « C’est absurde, pourquoi tu rappes au final ? ». Je me disais parfois que ça n’avait pas d’importance. Il y a tellement des trucs de oufs qui se passent dans le monde, que quand tu conscientises trop, ça peut paraître parfois assez étrange de faire ça.
A : Sur le dernier morceau de l’album, on entend quelqu’un parler au début du titre. Tu peux nous dire qui c’est ?
N : C’est mon grand-père que j’ai enregistré en 2023 en Italie. On avait beaucoup discuté et je lui avais posé une question à propos de la passion, et il m’avait répondu que c’était important d’en avoir une dans la vie. D’être animé par quelque chose, quelle que soit la forme. Il est de plus en plus malade et il me disait qu’il avait bien vécu qu’il fallait profiter jusqu’au bout, en gros. C’était vraiment un message positif dans l’ensemble et quand je l’ai enregistré je me suis dit : « Il faut que ça soit sur l’album. » J’avais déjà noté des idées pour l’album en 2023 autour de la passion, la place que ça a, et comme le morceau parle de l’année où je voulais tout arrêter, je trouvais ça cool d’apporter ce contraste avec ce vocal au début. Vu que je parle de mes grands parents dans l’intro, ça bouclait aussi la boucle.
A : Il y a aussi une voix qui parle dans « Tout entendre », non ?
N : Oui, c’est ma mère. On avait eu une discussion à table en été, et j’étais retombé dessus quand j’avais fait « Mèrefils ». Je trouvais ça pertinent que ce morceau soit amené par sa voix juste avant. Mais j’aime bien enregistrer un peu ce qu’il se passe autour de moi. Ça me fait des bonnes tranches de vie, ou des archives.
© Fabio Rabarot pour l’Abcdr du Son
A : Je reviens sur l’outro de l’album, « 2019 ». Tu as vraiment voulu arrêter le rap en 2019 ?
N : C’était à la période où je faisais de la musique tout seul, j’étais nul, je n’avais pas d’équipe, pas de gens sur qui me reposer, et pas de reconnaissance. Je voulais vraiment arrêter et j’ai croisé Deemax sur mon chemin. On s’était perdus de vue, et on s’est retrouvés en se rendant compte qu’on habitait à côté l’un de l’autre. J’ai vraiment découvert ce que c’était de faire de la musique avec des gens, partager des idées, ça m’a vraiment permis de faire mes armes. C’est vraiment le destin qui a forcé les choses.
A : C’était important pour toi de parler de ce moment-là en conclusion de ton premier album ?
N : Oui, parce que l’intro est ambitieuse et épique en parlant des gens qui m’ont aidé. Et je voulais évoquer la contrepartie avec les moments où on se questionne beaucoup dans l’outro. Mais je ne voulais pas que ça sonne triste ou mélancolique, malgré ce que je dis dedans. Je voulais qu’elle soit un peu ensoleillée, et donne de l’espoir, d’où aussi mon grand père que l’on entend au début. C’était un peu un moyen de me dire : « Tu étais là en 2019, maintenant tu fais ton premier album ». Avec du recul, je trouve que ça boucle quelque chose.
« J’ai commencé à expérimenter des choses encore plus poussées sur cet album. C’est le début d’un nouveau cycle autant humainement que musicalement. »
A : En début d’interview, tu disais qu’avec ce premier album tu commençais à raconter ton histoire. Tu as l’impression d’ouvrir un nouveau chapitre avec ce disque ?
N : Totalement. J’ai terminé un cycle avec POUR 2 VRAI, et j’ai commencé à expérimenter des choses encore plus poussées sur l’album. C’est le début d’un nouveau cycle autant humainement que musicalement. Parce que ça devient vraiment mon métier, j’ai d’autres responsabilités, des concerts, plein de choses qui viennent avec. Mais je fais tout ça vraiment naturellement. Ce sont juste des photos de périodes de ma vie. J’ai l’impression qu’on a trouvé notre formule, notre patte et notre moyen de créer.
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