Gwaman, rap à sang pour sang
Interview

Gwaman, rap à sang pour sang

Dans son nouvel EP, le plus patiemment construit, Gwaman aspire à la révolte. Le rappeur en mouvement constant se confie dans un entretien à l’Abcdr du Son.

Photographies : Fabio Rabarot pour l’Abcdr du Son.

De son enfance passée à La Réunion à son quotidien en banlieue parisienne – en passant par la ville qu’il porte dans son cœur et où l’Abcdr du Son le rencontre, Marseille – Gwaman s’efforce de cartographier chaque étape, chaque rencontre qui ponctue son parcours. Peut-être d’une part parce qu’il ne tient pas en place. Parce qu’il est curieux de tout déconstruire, et de tout comprendre. Sûrement ensuite, parce que cette courbe tracée de l’océan Indien à l’Hexagone permet une vue d’ensemble sur ce qu’il est, et sur ce qu’il rappe : les gamberges d’un fils, d’un pote, d’un indépendantiste anticlassiste qui rêve pourtant de palper. Paradoxe courant…

Poussé par le collectif, la vraie union et par un auditoire en construction, Gwaman a nourri et nourrit encore son amour de la rime. Son nouvel EP, LA CHUTE DE BERNARD HAYOT, témoigne d’une proposition qu’il a mûrie et qu’il met au service d’une sédition. À l’occasion de cette sortie, sans posture ni ajustement, il raconte à l’Abcdr du Son ses débuts et sa recherche d’une musique identitaire et sensible.


I. Zones de contact

Abcdr du Son : Tu es originaire de la Réunion, fais partie d’un collectif marseillais, mais tu habites dans le 94. Est-ce que dans ta vie, tu ressens un besoin de mouvement et de découverte ?

Gwaman : Oui, beaucoup. À tous les Ultramarins qui viennent ici, on demande : pourquoi t’es parti ? On a l’impression que c’est le paradis là-bas. Mais tous les Réunionnais sont poussés à bouger. On les pousse à l’exil, comme l’a récemment évoqué Streetpress. Si nos parents et notre entourage veulent qu’on réussisse, la métropole est l’endroit pour le faire. Je suis allé à Paris pour les études, mais aussi pour la musique – tout le monde me parlait des opportunités que je pourrais y avoir. J’avais déjà quelques connexions et j’y ai rencontré beaucoup de gens. Marseille s’est imposée à moi parce que la majorité de mes amis se sont installés là-bas. D’ailleurs, on parle de Marseille et de Paris, mais il y a aussi Londres. On y est beaucoup allés pour faire du son. Donc oui, l’envie de mouvement est là tout le temps. À La Réunion, le rap s’est développé mais ce n’est pas la musique numéro un – ça ne le deviendra pas, à mon avis. On a ce truc de : si un jour, on arrive à se faire valider, à être identifiés, ça partira d’ici. Ça partira de Paris, de Marseille, de ces zones-là. La musique chez nous, ça ne ressemble pas du tout à ça.

Beaucoup de gens vont dire que c’est corrompu, qu’on nous boycotte, mais il ne s’agit même pas de ça. Quasi aucun évènement n’est rentable, à part les gros festivals. Il y a beaucoup de place pour le dancehall et les musiques traditionnelles, le séga et le maloya, parce que c’est historique à La Réunion. Le rap commence à faire son trou parce qu’au final, il y a quand même eu de beaux parcours. Aucun rappeur réunionnais ne vit du rap donc il y a une place à prendre, mais beaucoup de gars sont déter’ et identifiés. Je pense à Joe Rem, à KidFlash 240 et tout le 240 Gang. À plein de gens que vous avez interviewés à l’Abcdr du Son, aussi. Ce sont des rois sans couronne. On s’est construit autour d’eux mais ces gars-là ont parfois trente, quarante ans, des enfants – et tout ce qu’ils veulent maintenant, c’est se poser et retransmettre.

A : Dans ce contexte, n’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à quitter la Réunion pour venir ici ?

G : Je vois ce que tu veux dire. Déjà, il y a un truc avec la langue. Le rap réunionnais, comme le rap antillais se demande toujours s’il doit le faire en créole ou en français. Je pense que le rap créole réunionnais peut s’imposer, mais ça prendra énormément de temps, comme pour le rap antillais. Peut-être qu’il nous faut le hit, le « Bando » de Kalash, une espèce d’hymne. Beaucoup ont sauté la mer pour essayer de faire quelque chose en métropole et ont heurté un certain plafond de verre qui les a poussés à revenir pour essayer de séduire le public local. Ils ont un peu renoncé au fait qu’ils pourraient être écoutés ailleurs que chez eux. C’est une sorte de cercle vicieux. À La Réunion, il n’y a pas beaucoup d’évènements : tu as les showcases en boîte, le festival Florilèges, le festival Miel Vert… Ce ne sont que des foires, en fait. Et le problème, c’est que tu peux rapidement devenir un rappeur de foires. Les salles sont super compliquées à remplir pour un rappeur en solo. On parle de gens qui font parfois des millions de vues mais galèrent à remplir 350 places. Le jour même, les mecs flippent, la date devient déficitaire et plus personne n’a envie d’investir. C’est pour ça que le game est bloqué. Merci à Bushi, aux gars comme ça qui portent le drapeau, même si c’est à une échelle moindre.

A : Sur le morceau éponyme « LA CHUTE DE BERNARD H. », tu rappes en créole, mais tu le fais assez rarement. As-tu envie de le faire davantage ?

G : Je vais utiliser le créole seulement pour certaines expressions ou certaines phases d’un morceau. D’une part parce que je pense qu’il y a des gars qui le font bien mieux que moi, et je ne me sens pas encore assez fort pour débiter en créole. D’autre part parce qu’il faut dire que ma mère est tchadienne et mon père français. J’ai grandi et construit toute ma vie à La Réunion, je me sens chez moi uniquement là-bas et j’ai appris le créole grâce au sport et à l’école, mais je ne parle pas créole chez moi. Je ne vais même pas parler d’appropriation, mais ce serait limite un cadeau empoisonné qu’un de mes sons en créole perce, par exemple. Je serais super gêné vis à vis des gars qui portent la langue et l’utilisent vraiment bien dans leur manière de rapper. Diff-Men par exemple, qui fait ce qu’on appelle le Malotrap, de la musique traditionnelle maloya – une musique ancestrale jouée par les esclaves – mélangée avec les musiques actuelles. Dans sa manière d’utiliser la langue, il y a un intérêt culturel supérieur. Il la fait vivre. Je préfère pousser ces gars-là et leur laisser un espace pour s’exprimer plutôt que d’essayer d’aller choper un truc qui n’est pas forcément à moi. Je m’exprime en créole, la majorité de mes amis parle uniquement créole, et certains mots et expressions ouvrent de sacrées possibilités en termes de rime. Rien que techniquement parlant, c’est une manière de rajouter un peu d’originalité. Ça frotte l’oreille. Je préfère gratter là-dedans, aussi pour que les gens comprennent que je fais du rap local, réunionnais.

« Pour moi, Marseille est la plus grande ville de rap. Le vrai pont vers l’Europe et vers le monde, il est ici. »

A : As-tu grandi dans la musique ?

G : Je suis né dans une famille qui écoutait beaucoup de musique. Il n’y avait pas de musicien et je n’ai jamais joué d’un instrument mais mes deux parents sont des mordus de musique. Mon père m’a donné la soul, le funk, le disco. Il pense que son cousin, c’est Marvin Gaye [rires]. Du côté de ma mère, c’est la musique brésilienne, la bossa nova, la musique africaine aussi. Ce sont eux qui me font écouter du rap pour la première fois. Je devais avoir huit ans et De La Soul passait à La Réunion. Je ne m’en souviens plus, mais ma mère m’a dit que j’avais des bouchons d’oreille et que je tremblais, que les basses étaient tellement fortes que mon petit corps vibrait. J’étais en transe. Ma mère écoutait De La Soul, A Tribe Called Quest, Doc Gynéco ; mon père, Nas, un peu de Jay-Z et IAM, NTM, leur génération. À l’école primaire, on parlait de Booba et de Rohff, mais je n’étais pas encore matrixé par la musique. C’est au collège que j’ai commencé à digger et à essayer de créer ma propre voie et mon propre style.

A : Tu le faisais dans ton coin ?

G : J’étais le plus mordu de rap de tous mes potes. J’ai découvert L’Entourage, des trucs comme ça, mais ça ne m’intéressait pas. Je trouvais que c’était un truc de métropolitain, du rap parisien. Puis j’ai écouté Alph Lauren 1 et j’ai découvert Grems, qui passait à La Réunion parce qu’il était connecté avec des graffeurs là-bas. C’est lui qui me donne envie de rapper. Alpha Wann me fait me dire que le rap, c’est super stylé, que tu peux faire passer des trucs, des images, et Grems me donne le côté rime. Il peut te faire un son de A à Z avec la même rime. Il a aussi une grosse identité visuelle, toutes ses covers sont incroyables. Je découvre le fait d’aller piocher dans chaque album, chaque œuvre. Je découvre Nemir, Disiz et d’autres. C’est là que je commence à écrire. J’écris des vieux freestyles que je rappe dans la cour, sur la plage et dans les soirées. Je ne suis pas encore intéressé par les beats à ce moment-là, par ce que peut inspirer une instru, l’émotion. Je suis juste matrixé par ce qu’ils disent et par l’habilité de gérer des rimes. Les prods, ça vient avec le rap américain. Au début de mon lycée, je sors mon premier son sous un autre nom, sur SoundCloud, YouTube… Ça marche bien, j’ai quelques retours. À ce moment-là, il y a un peu une micro-effervescence autour du rap à La Réunion. Et moi, je veux trop en faire partie. Puis ça prend des proportions où ma mère apprend que je rappe, et je pète un câble. Je me dis : non, c’est pas possible, je ne peux pas.

A : Parce qu’elle le prend mal ?

G : Même pas. Elle me le dit et ça me fait un choc. J’ai tellement l’impression d’avoir dit de la merde, d’avoir mal écrit que je supprime tout. On me demande pourquoi je l’ai fait et j’ai l’impression que les gens se moquent de moi, qu’on me demande de rapper mon truc pour faire rire la galerie, pour faire le clown. Je comprends que je ne suis pas forcément super à l’aise avec le fait de dire à tout le monde que je rappe, que je fais de la musique. C’est là que je commence à gratter tout seul. Quand je suis rentré en étude sup’, je me suis promis à moi-même que j’allais sortir mon premier projet et j’ai rencontré Hifteen. J’ai réalisé que je devais me trouver un nouveau nom et ne pas me montrer, rester discret, qu’il s’agisse simplement de ma musique. Je ne voulais pas imposer celle-ci à mon entourage, donc je crée un compte Instagram avec zéro abonnés. 

A : Comment as-tu jonglé entre le rap et les études supérieures ?

G : J’étais à fond là-dedans parce qu’évidemment, il faut rapporter un diplôme à maman. Mais c’était aussi une excuse pour rester à Paris. Je travaillais pour payer mes études, j’étudiais et je rappais. Je n’avais aucun équilibre. L’objectif, c’était de livrer quelque chose parce que mon mantra, c’est « un artiste sans deadline est un chômeur » [rires]. Chaque année, je me sens obligé de drop un projet. Il n’y a que cette année où je me suis réservé le temps de faire un truc bien, parce que c’est la première fois que j’ai un message, un truc à défendre au-delà de la musique.

A : Dans une interview pour RadioZai, tu qualifies Marseille de « berceau du rap français ». À quel point estimes-tu le rap marseillais ?

G : Pour moi, c’est la plus grande ville de rap. C’est incroyable. Les gens aiment trop parler de Paris parce que c’est là où tout se passe, en vrai, et même les rappeurs marseillais ont besoin de venir sur Paris parfois pour faire des connexions, mais Marseille est une ville qui a grave porté des talents. Et un style, contrairement au rap parisien. C’est une ville ultra-singulière, qui pue le rap. Celui-ci est tellement ambiant que ça en devient banal. C’est la ville de la seconde chance, celle qui m’a donné des opportunités, qui m’a fait des passes dans la musique. J’ai fait la première partie de Slimka avec Hif’ à L’Affranchi. J’ai fait la première partie de Moji X Sboy à Aix, au 6MIC. Il y avait six cent personnes, c’était la première fois qu’on faisait des pogos, que des gens s’écrasaient sur nos sons. On était choqués. Les gens n’ont même pas besoin de savoir d’où on vient, ils veulent juste savoir si on rappe bien et si on a des choses à dire. On n’aurait peut-être pas pu faire notre première date – autoproduite avec le label 34Projet – à Paris. C’est super instable là-bas, tu peux mettre énormément d’argent et ne pas obtenir ce que tu veux, parce que c’est bouché. Ici, tu as l’espace pour t’exprimer et les gens sont là pour t’écouter, ils sont encore curieux. Le vrai pont vers l’Europe et vers le monde.

« Quand je rappe sur scène, j’essaie de livrer au minimum ce que moi, j’aimerais voir, c’est-à-dire quelqu’un qui rappe tous ses textes de A à Z. »

A : Quand on s’attarde sur la musique que tu as déjà sortie, on remarque que tu es souvent accompagné. DON’T BLAME THE PILL, 226, BON CARDIO… Quel est ton rapport au collectif ?

G : On ne pourra jamais y arriver tout seul. Dieu merci, Octo est une pieuvre – d’où son surnom. Il mixe, il fait les prods, il nous a beaucoup accompagnés. La vérité, c’est qu’on est totalement interdépendants. On ne peut pas avancer en faisant notre truc de notre côté. Les deux Makeda sold-out de Jeune Vision [collectif réunissant des artistes marseillais et réunionnais, ndlr], c’est toute une communauté qu’on ramène dans une salle pour célébrer des artistes qui ne sont même pas encore identifiés. À terme, je voudrais vraiment produire plus d’artistes à Marseille, des gars qu’on aime bien et qu’on a envie de voir péter. 34Projet [label indépendant, ndlr], c’est une manière d’accompagner des talents. J’ai envie de donner la passe qu’on m’a donnée quand je suis arrivé ici. Pousser les DOM-TOM, les diasporas, toutes ces belles communautés qui ont réussi à trouver leur place dans la ville de l’exil et de la deuxième chance.

A : Tu semblais très à l’aise sur scène au Makeda. Tu en as fait beaucoup ?

G : J’ai beaucoup freestylé avec mes amis mais la scène, c’est un autre délire. La première fois que je suis monté sur une grosse scène, c’était à L’Affranchi pour Slimka. Je ne m’étais pas assez préparé et je me suis rendu compte que ne serait-ce que pour trois couplets, je devais avoir le cardio. Puisque je rappe masqué, c’est aussi une galère de trouver un moyen technique de me faire entendre et de ne pas être étouffé. Au Makeda, j’étais maxi stressé parce que j’étais sur l’organisation de la date avec une casquette de producteur. Mais je canalisais une énergie depuis deux-trois mois qui a fait que j’ai juste pris du plaisir là ou avant, j’étais dans l’exécution. Il n’y avait tellement pas de concerts à La Réunion que quand je suis arrivé à Paris, j’en ai fait énormément. Alors maintenant, je suis très exigeant en tant que spectateur. Quand je rappe sur scène, j’essaie de livrer au minimum ce que moi, j’aimerais voir, c’est-à-dire quelqu’un qui rappe tous ses textes de A à Z. Je suis très anti playback, j’ai envie de m’entendre. Parfois, rater ou même oublier des choses, ce n’est pas dérangeant tant que tu envoies ce que tu dois envoyer, une bonne énergie, du kiff. Avant, je ne parlais pas aux gens. Marseille m’a tellement donné de la force que maintenant, je me sens à l’aise avec le public.

A : En tant que spectateur, quels artistes t’ont marqué sur scène ?

G : Kendrick Lamar m’a traumatisé. J’ai aussi vu un des gars que je kiffe le plus et qui est une inspi’ pour moi, Mick Jenkins. Il rappait avec un DJ et un batteur. J’ai vu Isaiah Rashad, Skepta… Ce sont mes artistes de chevet. Ces gars-là m’ont choqué sur scène par leur énergie et l’absence de PBO [piste bande orchestre, ndlr]. Je ne suis pas un fervent partisan de mélanger instruments et rap, mais quand c’est bien exécuté, c’est vraiment pas mal.

A : Pourquoi est-ce que tu n’aimes pas ça ?

G : Parfois, il faut laisser la boîte à rythme et le reste parler. Quand c’est trop orchestral, ça peut me bander un peu. Le rap limite un peu trop intellectuel va m’énerver. Je suis étudiant, donc un peu érudit malgré moi. Du coup, je fais très attention à ne pas tomber dans une position de puriste un peu con. Du genre « le rap, c’était mieux avant » ou « le rap, c’est bien que quand on arrive à le mixer avec de la vraie musique, des vrais instruments ». Parfois, il faut juste revenir à un truc hip-hop très brut. Tes bandes, tu les choisis, et tu choisis à quel niveau tu dois rapper. J’ai parfois mis des bandes beaucoup trop basses et je perdais mon souffle. J’en ai mis beaucoup trop haut et je ne m’entendais pas. Maintenant, j’ai trouvé mon équilibre.

II. La chute de Bernard Hayot

A : Tu sors un EP intitulé LA CHUTE DE BERNARD HAYOT. Hayot est le descendant d’une famille de colons esclavagistes et domine la grande distribution (entre autres) dans la France d’Outre-Mer. C’est l’un des principaux responsables de la vie chère là-bas. 

G : C’est un peu la figure du parrain mafieux à La Réunion.

A : Qu’est-ce qui fait que cette dimension politique te tenait à cœur au point d’en faire le fil rouge de l’EP ?

G : Ça s’est imposé à moi. Je sortais de 226, que j’ai drop en 2024. Et mon problème, c’est qu’une fois que j’ai envoyé un projet, je me sens perdu. En janvier 2025, je suis beaucoup à La Réunion, on fait un séminaire et je profite. Début février, je tombe sur un post qui dit plus ou moins que 40% d’un panier moyen à La Réunion va dans la poche du GBH [Groupe Bernard Hayot, ndlr]. On connait tous ce groupe à La Réunion, même les gens qui ne sont pas politisés, parce qu’ils ont tout. Et en fait, ça me choque tellement. Ça m’indigne, j’ai envie de te dire. Je suis le seul à être parti parmi mes potes. Il y a Hifteen, Kreuss et tout mais… Ma mère, mon père, mes sœurs étaient encore là-bas il y a quelques temps. Aujourd’hui, plus personne ne fait du rap politique. Et quand le rap est politisé, il l’est sous un angle un peu chiant, un peu moralisateur. On renvoie le public à une condition de non-action. On te dit derrière le micro que tu es inactif et que tu devrais prendre les armes, t’insurger. Qu’est-ce que tu fais dans ton canapé alors que tu devrais bouger pour ton pays ? Soit le rap est politisé sous cet angle, soit il l’est sous un angle un peu troll. C’est Kery James à droite et Vald à gauche. Tu balances des réfs politiques pour dire que tu es engagé et pour que les médias traditionnels te qualifient de « nouvelle sensation qui critique le système ». Il y a aussi les puristes, qui disent que le rap a changé, que le rap n’est plus engagé – même si la vérité, c’est que le rap n’est plus engagé. Et ce n’est pas que je ne me sens pas proche des prolétaires ici, mais mon combat, c’est La Réunion. C’est la vie chère. Pourquoi n’a-t-on encore pas accès à plein de choses ? Pourquoi nous traite-t-on encore comme une colonie ? Pourquoi la majorité des postes à responsabilité à La Réunion ne sont pas tenus par des Réunionnais ? Pourquoi ne sommes-nous pas représentés, valorisés ? Pourquoi essaie-t-on de nous faire croire qu’on a bien de la chance d’être aidés par la France et l’Europe ?

A : Alors que Macron envoie les CRS en Guadeloupe quand ont lieu des manifestations contre la vie chère.

G : Exactement. Bernard Hayot catalyse tout ça, et je ne l’aime pas. J’ai commencé à me dire que je serais prêt à faire un disstrack à propos de lui, parce qu’en ce moment, je suis dans le clash, j’ai envie de dénoncer. J’ai commencé à écrire « RHUM DU BÉKÉ », et après une dizaine de phases, j’ai réalisé qu’il fallait que j’en fasse un projet entier. Je me suis lancé tête baissée là-dedans et j’ai essayé de déstabiliser Bernard Hayot. C’est ambitieux, mais j’ai voulu être provoquant, violent, pour essayer de faire bouger les choses en m’attaquant à lui directement. Voilà pourquoi je n’appelle pas ça LA CHUTE DE BERNARD H, ou LA CHUTE DE MR. HAYOT. Je veux qu’il sache que je suis sur ses côtes, même si on m’a recommandé de faire attention.

« Bernard Hayot a appliqué une politique super agressive sur les entreprises locales. Ça s’est fait dans le sang et dans les larmes. »

A : On a eu un nouvel exemple récemment avec la phase de Ptite Soeur sur « KAYFABE ».

G : Bien sûr. Il y a aussi Kalash Criminel qui a eu de gros problèmes avec la phase « je baise que des mères comme Macron ». Je pense aussi à ce Guadeloupéen, Boss Blow, qui a fait un tableau intitulé « Non-Lieu » en référence au non-lieu dans le dossier du chlordécone. Un tableau qui représentait la tête de Macron, décapitée. L’image est forte, violente, sanglante. Ce gars a été attaqué par Macron, ça a été une grosse procédure. Ça prouve que ça dérange. Et au final, en écrivant le projet, je me suis rendu compte que je ne faisais pas que m’attaquer au GBH et à ce qu’il représentait : ça m’a aussi permis d’écrire sur moi et sur mon rapport au taf, parce qu’il y a une espèce de symétrie de vie avec lui. Moi, je taffe mon trente-neuf heures, je galère, je vois mes potes galérer et tout le monde être dans la merde financièrement pendant que lui, il mange des pâtes au crabe. Plus ou moins. Donc j’ai écrit sur mon rapport au taf et…

A : Et à l’argent.

G : À la thune, oui. Je ne voulais pas donner l’image de : c’est moi, la personne qui galère contre le mec riche et qui veut juste renverser le capitalisme. En vrai, je l’envie.

A : Ça se ressent.

G : C’est cool, parce que c’est l’objectif. Comme je dis, « je suis stressé des problèmes qu’il n’a pas ». Putain, ça doit être cool de vivre une vie dont tu es le décisionnaire, d’avoir le pouvoir sur tout et de créer une dynastie qui fait que ça va perdurer dans le temps. Ce sont des rapports de domination qui ne sont pas nouveaux. Hayot est un béké qui ne vient pas de La Réunion – c’est un descendant de maître d’esclaves – et il arrive encore à asservir la population réunionnaise par le travail. GBH est l’un des plus grands employeurs à La Réunion. Ils veulent nous faire croire que c’est positif, qu’ils donnent des opportunités à La Réunion, alors que c’est eux qui se font le plus de marge. Bernard Hayot a appliqué une politique super agressive sur les entreprises locales. Il a fait fermer beaucoup de garages de La Réunion, a poussé à la faillite énormément d’entreprises pour pouvoir créer l’empire qu’il a maintenant. Ça s’est fait dans le sang et dans les larmes. On pourrait me dire que ce n’est pas bien de s’attaquer à un vieux monsieur, mais il a du sang sur les mains et l’État français l’a récompensé. On parle d’un mec qui a reçu la légion d’honneur, quand même.

A : C’est une boucle : les gens bossent pour lui pour pouvoir acheter ses produits.

G : On prend l’argent de Hayot pour acheter des produits Hayot, et on ne retrouve jamais l’autonomie. Je veux être clair là-dessus : je suis un indépendantiste réunionnais. « NO MAHAVELI » cherche à dénoncer le drapeau réunionnais qui est une mascarade et ne représente pas l’identité du peuple. On donne l’image d’un endroit sympa où tu peux venir en vacances, profiter des plages, en oubliant complètement à quel point le taux de pauvreté est énorme.

La Réunion serait un volcan, du soleil et le ciel bleu, alors que La Réunion est une terre d’esclavage et d’engagisme. Pourquoi laisse-t-on autant de droits, autant de légitimité à quelqu’un qui n’a pas sa place ni là-bas, ni en France ? Ces békés sont vus comme des clowns en France parce qu’ils ont vécu en Martinique pendant des générations et ont pris l’accent martiniquais. Même dans les plus hautes sphères de l’État, on rigole sur eux. C’est peut-être de cette frustration que part la volonté de domination et l’endogamie. Quand je parle de « business incestueux », c’est parce que les familles békés se reproduisent entre familles békés, parce qu’ils veulent préserver la race blanche.

A : Qu’est-ce que tu as étudié, au juste ?

G : La sociologie, en gros. J’ai été entouré de politiques, j’ai travaillé en France avec des élus locaux, des députés… Je n’ai jamais travaillé pour un parti, je n’étais pas collaborateur, mais je les ai vus. J’ai dû leur rendre des services, faire des passes, et je suis passionné par ce jeu d’échecs. J’adore House of Cards [rires]. En ce moment, je regarde Le bureau des légendes. J’ai rapidement compris que je ne ferai jamais partie de ces… Que je ne pourrais jamais travailler pour eux. À la Réunion, c’est aussi très corrompu. Tu as plus de chances d’être élu maire ou député quand tu as déjà été condamné pour détournement de fonds que quand tu es quelqu’un d’honnête. Tous les ans, tu as une affaire de détournement, de conflit d’intérêts, de travail fictif. Il y a des intérêts locaux que certaines personnes ont envie de préserver, donc ils se soumettent aux puissances économiques comme le GBH.

A : Dans « GBH TUNE », j’ai eu l’impression que tu faisais part d’une forme de culpabilité quant au fait d’être parti.

G : Totalement, t’es pile dedans. C’est l’un des seuls morceaux que j’ai faits à Marseille. L’ambiance de la prod me faisait juste penser au fait que j’avais beaucoup de chance d’être à Paris dans des studios, de partir à Londres, de faire des trucs trop cool pendant que mes potes étaient encore en train de galérer, à travailler sur des toits, en tant que cordistes, à faire des quarante-cinq, des cinquante heures pour un SMIC.

A : Sur cet EP là, par rapport à G Vs. W, la plupart des prods ont des basses très lentes, très graves. Tu prends de la place, c’est plus introspectif. Qu’est-ce qui explique cette nouvelle approche ?

G : Quand je drop G Vs. W, j’ai l’impression que j’ai réussi ma mission. Alors que quand je l’écoute maintenant, je me dis que c’était encore assez jeune, assez naïf. Là, c’est la première fois que j’ai l’impression que le projet se tient de A à Z. J’ai construit quasiment toutes les tracks de la même manière. Je les ai posées au même endroit, dans le même studio, limite dans la même position. On a bossé les transitions, j’ai regardé des reportages de quatre heures et demie, des infographies, j’ai lu des articles… Les interventions les plus politisées ne viennent pas de moi, ce sont des extraits que j’ai chopés à droite à gauche. Ça donne quelque chose de vraiment cohérent, pour une fois. Inviter Octo sur le dernier son est une manière de lui rendre hommage parce que j’ai fait le projet avec lui, que ça soit sur le choix des prods, le mix, le mastering, les transitions… C’est lui qui me dit d’aller sur un truc plus solaire pour la fin. C’est le premier morceau où on se dit qu’on va arrêter de se casser la tête à faire des flows de malade, mais qu’on va rester super simplistes et juste essayer de faire une belle chanson. Je sors de mon truc de rappeur où il faut absolument que ça soit technique, que toutes les phases aient un double sens. C’est le dernier son qu’on enregistre avant que je finisse l’été à Marseille et que je rentre à Paris. Je me demandais si j’allais vraiment poser sur cette prod.

A : Parce que tu n’as pas l’habitude de poser sur ce genre de prods ?

G : Et que je n’en ai pas envie. Je suis très peu dans l’expérimentation, ce sont mes potes qui m’y poussent, qui me disent de m’ouvrir. J’aime rester dans mon créneau de sample, de ce que j’écoute, beaucoup de drumless et de choses comme ça. Mais là, Octo m’a dit que j’étais un peu dans le dark, énervé pendant tout le projet. Alors qu’avant, j’étais un peu dans la feel good music, même si je trouve que je fais aussi de la musique de seumard. Mais un seum qu’on essaie d’apprécier à notre échelle, tu vois ?

A : Est-ce que ce dernier morceau t’a donné envie d’expérimenter davantage ?

G : Un peu. Ça m’a donné de réduire parfois l’exigence d’écriture que j’ai et de faire aussi des trucs qui rassemblent et qui donnent envie aux gens de chanter. Kendrick par exemple, il faut y aller pour rapper tous ses textes mot par mot. Je pourrais simplifier ma plume dans l’objectif de faire passer des messages plus audibles sur des prods un peu différentes. Je termine sur un petit refrain, des sons de gwoka, de gens qui soufflent dans un coquillage, que j’ai chopé sur une vidéo d’enterrement. Attention, le sens est important. C’est un peu pour teaser la suite. J’ai envie de continuer l’histoire. Je veux que ma voix et celle de mes potes soient portées à une échelle nationale, internationale, supranationale… Spatiale.

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