Chronique

Uptown
Kartier de fous

1995

À l’échelle nationale, c’est avec une certaine discrétion que sort Kartier de fous en 1995. À ce moment-là, le rap français est à l’aube du virage Skyrock et du quota de quarante pour cent de chansons françaises imposé aux radios. Son succès public est grandissant, des groupes se forment, des flows calqués sur ceux du rap américain apparaissent. 1995, c’est l’année où La Cliqua, Les Sages Poètes de la Rue ou encore Fabe sortent leurs premiers disques, alors qu’Assassin, NTM et IAM en sont eux à leur troisième. C’est entre cette new school et cette old school que s’inscrit Uptown, eux qui rodent l’underground marseillais à coup de démos depuis 1991.

30 ans après ces premières cassettes démo qui circulaient d’abord dans les quartiers Nord de Marseille, puis dans toute la ville, Uptown revient. Sur les plateformes de streaming cette fois, et en rééditant leur seule sortie officielle, celle de 1995. Kartier de fous est un EP souvent oublié de l’histoire du rap. Injuste, tant il est la quatrième pièce du rap marseillais entre Ombre est Lumière et Métèque et Mat. Numéro 7 et Stabe apparaissaient d’ailleurs aux côtés d’Akhenaton et Shurik’n sur « Bang Bang », quelques minutes avant le conscient « Sachet blanc » du second album d’IAM. Preuve que les deux rappeurs d’Uptown ne sortaient pas de nulle part. Au contraire, ils sont le premier groupe de rap des désormais incontournables quartiers Nord de la cité phocéenne.

« Mounir Belkhir est une éponge : il absorbe et recrache les productions US du début des années 90 avec une palette de sonorités très large. »

Conçu dans la cave aménagée d’un HLM, enregistré au studio du Petit Mas à Martigues et diffusé seulement en cassette à une période où le CD était le format roi, Kartier de fous est à l’image de ces groupes qui ont lutté avec leurs armes. Le code de la rue détourné au profit d’une intelligence collective. Une persévérance en ébullition, de celles qui mettent un rap moins pharaonique sur le devant de la scène locale. Exempt de tout mysticisme, l’univers du groupe est plus proche des quartiers. Ceux de Saint Joseph et des Micocouliers, d’où l’expression « Nique Tout » est transposée pour la première fois sur le titre « Uptown est armé » avec une ligne de basse mimant le style West Coast de l’époque, quelque part entre un « Ain’t goin like that » de Cypress Hill et un « Deep Cover » de Snoop et Dr. Dre. Un morceau qui – avec « L’undaground » en 1993 lorgnant lui sur le funk gras d’EPMD – construira les bases de Kartier de fous sans y figurer au tracklisting final. Un choix étonnant, tant ces deux chansons ont circulé dans le milieu du rap marseillais et auraient parfaitement pu parachever le patchwork musical proposé par Uptown, et notamment par leur producteur Mounir Belkhir alias MBDJ. Sons à la Pharcyde version 1992 (« Les règles de notre fief ») autant que style Wu-Tang cuvée 1993 (« Le fou »), force est de constater que Mounir Belkhir est une éponge : il absorbe et recrache les productions US du début des années 90 avec une palette de sonorités très large.

Car à l’inverse de l’inspiration essentiellement new-yorkaise d’IAM, les influences outre-Atlantique d’Uptown s’étendent jusqu’à la côte ouest du pays. Mounir pioche aussi bien dans les loops atmosphériques de Billy Cobham, déjà utilisés par Souls Of Mischief, sur « Pulsions – Remix 1996 » (remix postérieur à 1995 qui est préféré à l’original sur la réédition numérique) que dans des ambiances horrorcore à la Gravediggaz sur le posse-cut « Le Kartier passe avant tout ». Un morceau qui rentre dans l’histoire du rap français comme le premier à réunir rappeurs marseillais et parisiens, en l’occurrence Ideal J et un underground local balbutiant représenté entre autres par Prodige Namor et Sista Micky. Un grand morceau d’histoire réservé au initiés en 1995, et finalement quasiment oublié du récit du rap français qui s’écrit désormais quasi exclusivement sur des supports numériques. C’est aussi peut-être – et même sûrement – pour cela qu’Uptown devait tôt ou tard apparaître sur les plateformes de streaming : afin de dire au grand recueil des petites et grandes trajectoire du rap hexagonal : « j’existe. »

« « Le Kartier passe avant tout » rentre dans l’histoire du rap français comme le premier à réunir rappeurs marseillais et parisiens »

Leur histoire, Uptown avait pourtant pris soin de la raconter dès ses débuts, avec l’autobiographique « Quand j’avais seize ans » sur un funk au croisement d’un new jack swing ralenti et d’un hip-hop old school. Numéro 7 et Stabe y content les origines du groupe entre voyages à New York, baignades au canal, allers-retours entre « La Kave » et le centre-ville pour rejoindre les Marseille City Breakers. Une insouciance révolue qui laisse place à la discipline de la rue dans « Les règles de notre fief ». À côté de leur attachement au quartier, les quelques refrains chantés par une voix féminine font aussi ressortir un côté Native Tongues, comme chez Alliance Ethnik qui inonderont les ondes la même année avec plus de succès. Une facette simple et funky insufflée par le flow de Stabe, imprévisible et instinctif, et celui de Numéro 7, plus limpide et réfléchi. Deux MCs aux voix qui se confondent souvent, des textes qui derrière une certaine dureté sont empreints de bienveillance, une production subtilement équilibrée entre influences East et West Coast : trois ingrédients qui font de cet EP une petite mosaïque de styles arrivant à mettre côte-à-côte des influences rugueuses new-yorkaises et des morceaux plus californiens dans un écrin phocéen.

Kartier de fous est une bizarre ride dans les quartiers Nord s’ouvrant sur le boom-bap métaphorique de « Dealers de rimes » et se clôturant sur l’original “Nivo Zero” aux sonorités funk. Son écoute permet de remettre quelques oublis et silences en place et d’éclairer avec un nouvel angle l’histoire du rap marseillais. Pendant des années, il était une pièce manquante de son puzzle, et par extension de celui du rap français. Désormais exhumé, il fait le lien entre deux écoles : celle des premières années d’IAM et de Soul Swing et celle plus sauvage de la Fonky Family mais aussi de La Cliqua et d’Ideal J. Un trésor retrouvé, quelque peu marqué par le temps, de nouveau disponible pour toutes les générations. Un Kartier de fous désormais consultable dans une époque de fous.

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1 commentaire

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  • ResQboi,

    Merci de la découverte, grosse pépite vous régalez