Chronique

Knowledge the Pirate
Flintlock

Treasure Chest Entertainement - 2018

Poussé dans la lumière par son compère Roc Marciano, Knowledge the Pirate sort avec Flintlock un premier album de vieux loup de mer qui sent le sel et la poudre à canon.

« First Gangster to Rap over Neptunes Beats! »

C’est ainsi que s’ouvre la biographie du compte Twitter de Knowledge the Pirate. Entrée plutôt fracassante pour un personnage dont le pseudonyme ne dira sans doute rien à ceux qui n’ont pas suivi de près la carrière entamée par son acolyte Roc Marciano depuis 2010. Et pourtant, Knowledge tient en effet plus du vieux loup de mer que du marin d’eau douce, comme il l’explique en 2013 dans une interview donnée à Village Voice. Au début des années 90, il écume les battles de New York et se fait repérer par Charlie Mack, alors garde du corps de Will Smith, qui l’envoie à L.A. Sur la côte ouest, il fait la rencontre du producteur Teddy Riley (l’homme qui découvre le talent des Neptunes, et produira pour Jay-Z, Big Daddy Kane, Michael Jackson, Lady Gaga, Nate Dogg…) grâce à qui il signera un deal avec Interscope. Les premières traces discographiques de Knowledge datent donc de 1994 (soit trois ans avant Roc Marciano), sur les morceaux des groupes BLACKstreet et Wreckx-N-Effect dont faisait partie Teddy. C’est pendant cette période, avant que Pharell Wiliams et Chad Hugo ne s’acoquinent avec les Clipse et ne deviennent des stars avec « I’m A Slave 4 U » de Britney Spears, que Knowledge the Pirate tourne régulièrement sur scène avec eux :

« The Clipse, they was like little kids, Pusha T and them was little dudes to me ’cause I’m the OG of that when it comes to rhyming on Neptunes beats. There wasn’t no Noreaga yet — that might be their first hit record but when Pharrell and Chad did showcases, it was me ».

Mais pour des raisons qui demeurent inconnues, le deal avec Interscope est infructueux. Knowledge s’en retourne à New York et continue à papillonner dans le milieu, sans jamais se retrouver sous les projecteurs. Tantôt s’occupant des affaires de Biggie (« I took Biggie Smalls’s girl — Biggie had to come get his bitch from my home before »), tantôt ghostwritant des morceaux pour Will Smith, tantôt flânant sur les plateaux de Men in Black. Véritable homme de l’ombre, présent partout mais dissimulé derrière les noms de toutes les stars prestigieuses qu’il a pu côtoyer, il est finalement envoyé sur le devant de la scène par la persistance d’un autre (ancien) homme de l’ombre, Roc Marciano donc, qu’il rencontre au milieu des années 2000 et qui devient son meilleur ami. A partir de Reloaded (et même un peu avant ça : « (…) During Marcberg, even though I’m not on there, I was still there »), il n’y a pas un album de Marciano sur lequel Knowledge ne soit pas crédité en featuring.

Foncièrement le style de Flintlock, qui est donc le premier album studio de Connaissance le Pirate, s’en ressent et le feeling qu’il dégage est très proche de ce qu’a pu réaliser le rappeur d’Hempstead ces dernières années. L’ambiance y est noire, âpre, sans concession aucune. Segmentée en boucles de quelques secondes, la musique plante le décor au détour d’un piano lancinant (« Roots of a Thug », « Born Pimp ») ou d’un morceau de voix découpée (typiquement « I Knew » ou « Eyes »). On y trouve des samples de dialogues ou de morceaux particulièrement retors (au hasard la musique du Jeu de la mort, film de kung-fu avec Bruce Lee, samplé sur « Headshots »). Produit à parts égales par Marciano – également le seul et unique featuring du disque – Elemnt et Mushroom Jesus, Flintlock est donc une affaire de famille. On peut le considérer comme le premier album de son auteur mais aussi, de par ses codes, ses intervenants et sa conception, comme la continuité formelle du travail entamé par Roc il y a bientôt dix ans.

Naturellement Flintlock, qui désigne le pistolet à silex particulièrement prisé des corsaires, est un disque violent. Une violence dont le but principal n’est autre que d’engendrer de la richesse. Conséquence, il y a une vraie ambiguïté dans ce personnage qui semble ne pas exister en dehors de la rue mais se présente bardé de chaines en or, drapé dans les meilleurs vêtements (« Blood on my Emilio Pucci »). Sur ce point précis, quelques rimes à propos de Porsche blanches ou de sapes Gucci aidant, Knowledge the Pirate se rapproche beaucoup (parfois trop) du style de son compère. Pourtant au-delà de goûts similaires et d’une prestance identique au micro, les deux hommes conservent une différence de taille : l’écriture. Maligne, imagée et ultra-référencée chez l’un, élémentaire, brute et directe chez l’autre. En résulte des histoires qui ne se vivent pas de la même manière. Quand Roc a besoin de décrire un meurtre de sang-froid, il va user de périphrases et autres comparaisons (« Fuck all the corny talk, my dogs make 40’s pour ») alors que Knowledge ne s’embarrassera pas de figures de style et ira, crument, droit au but à la manière d’un reporter plus que d’un romancier (« They found that nigga last night, body parts stuffed in the storage »).

Globalement il est difficile de ne pas tirer son chapeau à celui qui, sidekick d’hier, enfile aujourd’hui sans peine le costume du timonier. Sans toujours avancer la finesse d’analyse ou la hauteur de vue de son meilleur ami, le pirate balance ses contes de la rue sombre avec une sorte de flegme impérial et assure le service, sans sourciller, quinze pistes durant. Sa technique n’est pas extraordinaire mais son interprétation, avec son grain nasillard et son timbre solennel que rien ne semble pouvoir perturber, impressionne. A fortiori sur les morceaux au tempo un peu plus rapide que les autres (« None Left Standing »), où son flow se fait plus enlevé jusqu’à même pousser, avec succès, la chansonnette au refrain (l’excellent « Swashbuckling », présent en bonus track sur certaines éditions physiques).

Aucune variation, en revanche, dans la posture adoptée par le personnage. Knowledge demeure le genre de rappeur vrai jusqu’au bout de la chevalière et qui ne manque pas de le clamer avec une certaine hostilité (« True story, this ain’t no Laffy Taffy for no daffy or doofy »). Un boucanier, un écumeur des rues qu’on imagine se pavaner, pistolets en bandoulière et Jelly Roger hissé au-dessus du vaisseau pour ne laisser aucun doute sur ses intentions. Le temps passé, à écrire à l’ombre des grands noms, à s’entourer d’artisans talentueux, à confectionner sa modeste légende, ne s’est pas perdu en cours de route. De Flintock se dégage un savoir-faire qui, contrairement à tous les costumes Armani et Versace, ne peut pas être imité. Yo-ho-ho, et une bouteille de Rhum.

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