Nos 25 morceaux du premier semestre 2019
Rap francophone

Nos 25 morceaux du premier semestre 2019

Tous les six mois, L’Abcdr propose un panorama du rap francophone. Retour en vingt-cinq titres sur ce premier semestre 2019.

Harry la Hache – « En bas d’la page » feat. Casey

Quarante-cinq secondes de piano ne sont pas de trop pour introduire et imposer l’atmosphère du morceau que l’on s’apprête à entendre. Sans prévenir, sans promo, cette collaboration poignante est balancée le 21 juin, sans même prendre la peine d’être disponible sur les plateformes d’écoute. Casey a beau faire la couverture de Télérama, le label ne tease pas sa présence en surfant sur le buzz. Prodige change de nom pour devenir Harry la Hache, envoyant des morceaux sur la toile depuis l’an dernier, mais rien n’est officiellement annoncé. Anfalsh ne fait jamais rien comme les autres et c’est ça qu’on aime ! Sur « En bas d’la page », Harry et Casey délaissent leur côté kickeur pour proposer deux couplets aussi sincères qu’orgueilleux. Quand Harry tranche en évoquant ses échecs, Casey cisèle en exposant ses états d’âme. Le morceau monte en puissance sans pousser le ton, des sanglots dans la voix et de la précision dans les mots pour terminer comme un coup de massue. – Ouafa

Triplego – « Trou noir »

Un long couloir aveugle, traversé par des ombres. À l’intérieur résonne une voix désincarnée, qui tourne lentement comme un oiseau de proie. Elle heurte les murs avec le bruit du fer et découpe dans l’ombre des silhouettes menaçantes. Entre un aboiement et un coup de shlass, Sanguee invective ses fantômes droit dans les yeux, l’âme placide. Si sur Machakil, l’un des albums les plus réussis du début d’année, le duo montreuillois propose des ambiances variées, « Trou Noir », produit par Myth Syzer et Ikaz Boi, est un concentré de détermination glaciale et de violence minimaliste. – Léon

LK de L’Hôtel Moscou – « Perihelion »

Les disques de Laurent Kia cachent toujours une thématique centrale. Elle apparaît généralement à la fin de chaque album (d’où l’intérêt d’écouter des disques en entier) qui ont cette constance de se terminer sur une note « lumineuse », clôturant un cheminement ouvert dans l’angoisse. Pour Aphélion, il s’agissait d’évoquer l’autisme. C’est ainsi que Laurent Kia expliquait son sujet sur son fil Twitter : « L’autisme est un sujet que je connais bien et qui me touche personnellement pour de nombreuses raisons. C’est aussi la ligne conductrice de l’EP. Le thème est apparu de lui même, naturellement, car il reflète mes préoccupations quotidiennes : l’autisme et le rapport à l’autre. D’où le paradoxe évoqué par l’opposition entre le morceau d’ouverture et celui de conclusion : l’aphélie (être au plus loin du soleil) et la périhélie (être au plus près), une ambivalence qui rend la communication difficile. On y voit le paradoxe de certaines formes d’autisme : se sentir aliéné, éloigné, étranger, isolé et solitaire d’un côté, voulant se rapprocher des autres, tout en étant rapidement submergé, débordé et plein d’incompréhension lorsqu’on est en contact avec autrui. » « Perihelion » est un condensé de cette explication, rappé sur un piano légèrement filtré, arrangé de crash de cymbales et d’effets sonores mi-aquatiques, mi-spatiaux. LK y rappe une submersion de sensations en anaphore. Un sujet traité sans fausse-pitié, avec une écriture aux chutes simples et profondément humaines. Pour comprendre une réalité, il faut entendre les émotions. Et parfois s’y reconnaître. – zo.

Numéro 10 – « Wilson »

Cet automne, à l’occasion de la sortie de sa première mixtape, Numéro 10 déclarait à l’Abcdr harceler son beatmaker pour un « type-beat JuL », histoire de le faire sortir de sa zone de confort. Mais aussi, parce que loin des oppositions schématiques, l’artiste marseillais dans son versant solitaire et introspectif est en fait une référence évidente pour ce rappeur de l’errance et de l’anonymat. Globalement, toute la deuxième mixtape, À emporter, est marquée par des sonorités plus claires mais toujours un même fond pessimiste et triste : contraste non sans lien avec la mélancolie qui se dégage de certains des meilleurs morceaux de JuL. Et si Numéro 10 n’est pas lui-même producteur, il est incontestablement bien entouré de ce côté : pour la mélodie, du luth joué et samplé par un artiste tunisien, TNSY, la rythmique et les arrangements par le fidèle MaxLBC. Numéro 10 pose mieux la voix hâtive qui le caractérise, il est de ces artistes qui progressent sans travestir leur identité. « Wilson » bénéficie en plus d’une sorte d’anti-clip d’été (signé Orama Films) à la fois drôle et plein de sens : le rappeur y apparaît comme un Robinson Crusoé seul sur une île déserte, parlant et dansant avec une noix de coco coiffée d’une casquette. Métaphore de son rap : rapper comme on se parle à soi-même, pour éviter de devenir fou. – Manue

L’Allemand – « C’est ça les rats »

La rue, son snack, son hanout, ses chaises pliantes, sa bouteille d’Oasis coupée à ce qui peut couper, son shit coupé à ce qui peut couper… C’est le son de la zone et du zonard, le chant des rats en training croco. On ne fait rien, on attend demain comme on l’attendait hier… Un pilon tourne, on tourne en rond. Le rap de L’Allemand prend position à ras le sol, pas de vue aérienne, pas de plan large, à l’instar de « C’est ça les rats », qui avec « P’tit dépôt » est un des meilleurs morceaux de Six Nueve, premier opus du Lyonnais. Il s’inscrit dans la lignée de JuL et surtout de Naps, et si ce n’est pas forcément fin, les mélodies sont agréables par temps estival, le propos n’est jamais ni méchant ni vulgaire, toujours un peu triste et touchant. C’est ça le rat. – B2

Nekfeu – « Ciel noir »

Selon l’appréciation, Les étoiles vagabondes de Nekfeu est un album trop intellectualisé et poussif, ou au contraire une œuvre à lecture multiple, où les morceaux se répondent les uns aux autres par effets de ricochets – un effet dédoublé par l’Expansion proposée par le Fenek deux semaines après la sortie de l’album. Si sur « Premier pas », Nekfeu raconte de manière réaliste son séjour à la Nouvelle-Orléans en pleine période de tempête, c’est sur « Ciel noir » que cette expérience trouve un véritable écho, du texte à la production. Mise en son par le trio de tête en charge de l’album (Diabi, Loubensky, Selman), « Ciel noir » compresse en quatre temps inspirations jazz, rythmique trap et chorale gospel, appuyé par la participation de Trombone Shorty. Le cuivre du Néo-Orléanais traverse l’instrumental comme l’orbite d’une comète, surtout lorsque Nekfeu marque des pauses verbales, comme pour mieux songer à ses interrogations. Sur « Ciel noir », il y contemple la vie et la mort tel un astronome regarde la formation d’un trou noir dans son télescope, contemplatif mais mesurant aussi la fragilité de l’existence. Angoissé par l’idée de la mort d’un proche, spectateur de celle d’un inconnu, prophète d’une fin du monde salvatrice : en rappant ses pensées les yeux levés vers une voûte céleste nocturne, Nekfeu effleure une spiritualité cosmique proche de celle d’Akhenaton de l’époque Sol Invictus. « Écrire, c’est la première action d’un homme privé de liberté », estime-t-il en ouverture. Donnant parfois l’impression d’être enfermé dans lui-même sur son dernier album, Nekfeu se libère justement de sa propre enveloppe charnelle le temps de cette projection astrale. – Raphaël

Makala – « Big Boy Mak » (Bimbo version)

Radio Suicide est un ovni. Une bizarrerie dingue et douce du rap francophone que les Suisses Makala et Varnish La Piscine ont concocté pendant plusieurs mois (ou plusieurs années) sans jamais perdre leur intention première : faire leur musique et pas celle des autres. « Big Boy Mak », premier single de Radio Suicide, résume dans sa « version Bimbo » présente sur le disque toute la folie séduisante du duo. Funk et trap à la fois, synthétique et organique (cette basse ronde…) avec ses samples de films de kung-fu et sa fin de morceau bossa nova chantée en portugais, le morceau part dans dix directions différentes tout en réalisant l’exploit de ressembler à quelque chose. L’arrogance de Makala semble en effet rassembler toutes les influences musicales que Varnish balance sur le titre pour donner naissance à un hybride terriblement indéfinissable. On peut ne pas raconter grand chose et faire la meilleure musique du monde : Radio Suicide est bien là pour le rappeler. – Brice

Lala &ce – « Wet » (Drippin’)

Morceau d’une délicatesse bienvenue, « WET (Drippin’) » et son beat lent signé Risky Business sont apaisants. Lala &ce la reine chante l’amour charnel, le contact sensible des corps qui s’unissent, au bord de l’eau, sur un sofa, sous drogue. Ses idées sont fermes mais les mots qu’elle pose dessus sont doux, à l’image de son élocution parfois proche du murmure et de fait difficilement compréhensible. « WET (Drippin’) » est une ode à l’échange de fluide entre femmes de goût. La puissance de Serena Williams, la tendresse d’une pièce de boeuf de Kobe, la précision d’un pas de MJ, Lala &ce propose un titre parfait. À son image à vrai dire. – B2

Luidji – « Néons rouges / Belles chansons »

Isoler un morceau de Tristesse Business : Saison 1 de Luidji revient presque à retirer une pièce d’une tour de Jenga : chaque titre y est à sa place pour donner un équilibre à l’ensemble de ce premier album officiel du rappeur d’Issy-les-Moulineaux. Dans l’histoire personnelle qu’il a choisie de raconter, et d’en expurger les vieux souvenirs, « Néons rouges / Belles chansons » est pourtant une clé de voûte dans sa trame : celle qui le fait passer de ses peines de coeur à une quête de sens. Une épiphanie épousée par les deux temps de la production de Ryan Koffi, passant d’une mélodie douce amère dans « Néons rouges » à une ambiance vaporeuse sur « Belles chansons », tous deux sur des rythmiques saccadées. L’écriture de Luidji est, elle aussi, toute en détails : la routine assassine du couple décrite par la consommation de télé-réalité dans « Néons rouges » ; les questionnements personnels par une observation à la troisième personne, comme s’il se fixait dans une glace, sur « Belles chansons ». C’est ce type d’éléments astucieux parsemant son album qui en font une oeuvre attachante car personnelle dans sa direction et son intimisme, et un disque à part dans le rap français de cette année. – Raphaël

Ateyaba – « Metacultivation »

Un peu comme un spectre, Ateyaba apparaît et disparaît dans le rap français depuis plusieurs mois maintenant : toujours pas décidé à sortir son second album Ultraviolet, le Montpelliérain continue pourtant à sortir de la musique depuis quelques mois. Ici et là, un nouveau morceau tombe sur les plateformes de streaming, sans trop prévenir. Ni jamais vraiment décevoir : c’est notamment le cas avec « Métacultivation », un inédit sorti en février dernier qui résume bien le talent du garçon. Sur un sample de piano dépouillé, sans aucune autre rythmique, ni de basse de 808, Ateyaba rappe et chante d’un air détaché, en anglais comme en français, sur ses sujets de prédilection que sont l’argent et les femmes. C’est simple, épuré et terriblement original dans la forme. C’est en ça que Ateyaba est toujours un peu à part et qu’on attend encore (un peu) son prochain album. – Brice

Yudimah – « Cookin' »

À l’automne dernier, Yudimah sortait Energy. Sa baseline ? « Lies won’t last ». Oui, elle est en anglais, car c’est essentiellement en cette langue que rappe le Bordelais. Et s’il y a bien un registre où Yudimah s’avère brillant, c’est lorsqu’il délaisse les instrumentaux éthérés pour s’engouffrer dans des productions électroniques nerveuses, comme il l’avait fait l’an dernier avec « The Team », produit par Uppermost. C’est ce que propose « Cookin’ ». Enragé, convaincu et sans autocensure, le rappeur en place une pour Meek Mill, revient sur les violences qui touchent les racisés et trace les contours du MC qu’il veut être. « Je protégerai ma culture en me protégeant moi-même », dit-il. Avant d’ajouter que même s’il a la dalle, il n’est pas encore prêt. Vu ce genre de titres, il est tout à fait possible de le contredire. – zo.

Enima – « Easy »

Quelques notes de piano qui suintent, comme un avertissement éclair, puis c’est la marée. Du fin fond d’un gobelet de Hennessy, un torrent glacé déferle pour une virée hypnotique, charriant tout ce que la ville compte de brillant, des chromes de la Rolls Royce Ghost aux .357 qui scintillent. C’est Montréal dans une boule en verre, avec des diamants qui tombent quand on la retourne. Au sommet de la vague rutilante, Enima élabore ses plans, position Spirit of Ecstasy avec le flegme en plus. Dans son sillage, le canapé d’une trap house flotte au milieu d’une luxueuse suite au Delta. Des éléments récurrents qui, avec quelques autres, dressent le décor de De rien, projet qu’il traverse de bout en bout comme il surfe sur « Easy », avec une aisance et un talent indéniables. « Easy, easy, easy, yeah le rap c’est easy. »Léon

Enfantdepauvres – « Baltimore »

Un homme au blaze à la fois simple et intrigant est invité en mars au Planète Rap de Dosseh : Enfantdepauvres. Il joue alors « Baltimore », bijou de douceur qui semble sorti de nulle part. Nulle part, pas vraiment : né à Marseille, grandi dans le 94 à Val de Fontenay, Enfantdepauvres dégage la force sereine de ceux qui sont poussés inconditionnellement et depuis toujours par l’amour des leurs. Si le morceau publié en février sur la chaîne 410Prod (à voir aussi : la série #HRTBRK de Kaza) reprend les codes d’un clip de rap classique, le noir et blanc, les effets d’écriture, de flashs elliptiques et surtout la voix soyeuse du rappeur contribuent à créer un moment de suspension. La violence est capitonnée par l’amour. Une boucle mélodique de guitare, un beat sec absent d’une partie du titre, une voix féminine pour donner plus de relief au refrain : « Baltimore » montre que les beaux morceaux sont parfois les plus simples. « Un homme de valeur et de principes / Partagerai ce que je gagne ne t’inquiète pas / Parle peu travaille dur réagis vite / Si ça foire lève la tête ne regrette pas. » Pas un mot, pas un effet n’est en trop. AL dans « 99 % » évoquait ces rappeurs qui « privent la misère de sa fierté » ; à l’inverse, Enfantdepauvres lui redonne toute sa dignité, avec une sobriété si touchante qu’elle laisse muet. – Manue

Veust – « Qui on est »

Si Infinit’ peut courir aujourd’hui, et faire rimer « Cactus de Sibérie » et « Brabus de Ribéry » avec une confiance manstr, c’est parce que Veust a marché il y a quinze ans. Et parce que son ancien deshi est passé sensei, le Maralpin peut aujourd’hui lui aussi montrer l’étendue de ses capacités. Démonstration : « Moitié blanc moitié noir zin donc je mets le maillot d’la Juve / Faut qu’je parte très loin d’ici zin craque les crabes avec le marteau d’la juge. » Lancée en fin d’année dernière, sa série de EPs La saison de Veust est une collection de katas parfaitement exécutés, dont certains prennent de la valeur par leur visée. D’abord sorti en septembre 2018 dans une version moins bien mixée, ce « Qui on est » méritait bien d’apparaître dans le volet Hiver de sa saga. Sur une production suspendue de lui-même et Dojo the Plug, le rappeur met à profit son sens de la punchline et de maîtrise syllabique pour apporter un élan d’optimisme tranchant avec sa brutalité habituelle… qui réapparaît par moments : « J’arrive à un stade où je veux le bien pour mon pire ennemi / Mais j’hésiterai pas à mettre ce chien sous mes Pirellis. » Un Veust de faire dans un gant de velours. – Raphaël

Varnish La Piscine – « Yukulélé »

« Et tu niques ta race… Si tu penses que j’envoie des prods… Rien à voir je sais mais nique ta race ! » Dans cette déclaration pleine d’audace, Varnish La Piscine, producteur et rappeur par moments, a pris conscience de toute sa singularité. À la fois étrange, audacieuse et maîtrisée, « Yukulélé » est une pause idéale pour entrer dans l’univers d’un gamin inspiré par les meilleurs : les producteurs américains The Neptunes. Tout pourrait paraître bizarre mais tout est à sa place. Des gimmicks aux touches de piano en passant par les voix de fond pour meubler l’espace, le producteur suisse montre en quelques secondes l’étendue de sa créativité. L’originalité est un critère à ne pas prendre à la légère dans une époque où la production musicale est de plus en plus fournie, et ce, en bien comme en mal. Même dans l’écriture et les mélodies, aisance, sensibilité et humour se dégagent. Un capitaine en pleine maîtrise de son navire. – Shawnpucc

13 Block – « Fuck le 17 »

« Fuck le 17 » s’inscrit dans une histoire, celle des morceaux dédiés à la haine de la police. 13 Block tire son épingle du jeu. Moins proche du côté documenté-dénonciateur d’Assassin, de l’humour subversif de Ministère A.M.E.R, que de l’hymne de NWA, groupe revendiqué comme modèle – plus que le trio d’Atlanta auquel on aime les comparer. Malgré quelques rumeurs de censure lors de festivals et le refus de clipper pour enrayer les ardeurs des syndicats de police, le titre résonne au printemps 2019 des soirées parisiennes semi-branchées aux manifestations fluo du week-end, à travers les vitres de voiture ouvertes devant les commissariats en guise de provocation. Entre l’hymne, l’acte cathartique et l’immersion dans une atmosphère émeutière, « Fuck le 17 » est révélateur de l’esthétique du groupe : coller le plus près au réel, sur de la trap énervée. Pour cela, le parti-pris concret de la prod rappelle les radios policières qui ouvrent « Police » de NTM, les multiples fois où des rappeurs – LIM en tête – intègrent des petites sirènes en guise d’effet de réel. Mais cette fois, c’est presque de la magie : le sample des alarmes constituant le nerf de l’instru, Myth Syzer parvient à sublimer en musique le bruit le plus désagréable des paysages urbains. Toute personne piquée par le son n’entend plus les sirènes de police sans un début de hochement de tête, en pensée une voix rauque pleine de haine absolument pas simulée. Les Sevranais excellent dans ce registre, qui rappelle la violence brute de VUE, antérieure au tournant mélodique des derniers singles. Mi-oppressante mi-exaltante, si l’émeute avait une B.O., elle ressemblerait à « Fuck le 17 ». – Manue

Sinik – « Toujours »

On peut faire passer Sinik pour un has-been, considérer que le voir sortir un album en 2019 révèle une incapacité à tourner la page. Mais ce serait une erreur à plusieurs titres. D’abord, Sinik assume parfaitement que son temps est passé. Il suffit d’écouter « D.E.A.D » sorti en 2015 ou « Le Réveil » qui ouvre Invincible sorti en ce printemps 2019. Ensuite, Sinik a encore un public, solidaire, fidèle et qui ne renie pas les heures à tourner en écoutant sa musique. Les derniers concerts de L’Assassin l’ont démontré. Certes, ce ne sont plus des Zenith, mais l’ambiance y est authentique. Et enfin, Sinik reste encore aujourd’hui l’un de ceux qui a le mieux décrit les halls, sans jamais les fantasmer ni les glorifier. « Toujours » en est la meilleure preuve. Si le beat emprunte aux standards trap, le rappeur garde sa mécanique rythmique mais aussi son soucis de description authentique, sans jamais travestir la réalité. L’histoire d’un monde où les problèmes ne disparaissent pas. Le jour où Sinik changera, c’est peut-être finalement le jour où l’autre côté du périph aura l’occasion d’aller mieux. – zo.

Yung Home – « Pelo comme ça »

C’est un bruit noir, dans une pièce noire, dans une maison noire, dans un monde noir. Un cri sourd, étouffé dans son écho, qui se heurte à des murs métalliques sans aucune ouverture sur un extérieur où le jour ne se lèvera de toute façon jamais. Bloqué entre quatre murs, le son de Yung Home est robotique, mécanique, dépourvu d’organes. Il tourne en carré et cogne le sol de tout son poids comme une phalange grecque prête à anéantir l’ennemi. Il n’y a que des enceintes immenses pour cracher le rap de cette Jeune Maison de la Rive Magenta. « Toujours en haut j‘te l’ai déjà dit, j’fais mes sons mes clips mes habits », Yung Home ne cite que lui-même, rien ne l’atteint si ce n’est un copain devenu traître, une bouteille désormais vide et des baskets tachées. – B2

PNL – « Déconnecté »

Tout au long du périple introspectif de Deux frères de PNL, la thématique de l’espace n’aura cessé d’être explorée. Désir de s’évader, sentiment de ne plus avoir les pieds sur terre, perte de repères comme si la gravité s’éteignait… les étoiles et les galaxies deviennent au fil du disque un « ailleurs » plus accueillant, le plus loin possible des hommes, pour les frères Andrieu. Une métaphore qui prend tout son sens à la fin de l’album, durant 5 minutes et 17 secondes très précisément. « Déconnecté » n’est pas le morceau le plus évident de PNL, ni le plus tubesque, mais il est sans doute un des plus importants de l’album dans sa recherche de musicalité et de sensations. L’espace d’un instant, le rythme ralentit encore plus qu’à l’accoutumée et les synthétiseurs et batteries remontent dans le temps pour nous ramener quelque part dans les années 1980, entre Giorgio Moroder et Jean Michel Jarre. Comme une capsule musicale hors de tout espace-temps, le duo des Tarterêts semble au fur et à mesure de la montée épique de « Déconnecté » (dirigée par Nk.F et Joa de Trackbastardz) quitter la Terre pour fuir ses malheurs. Plus les couplets d’Ademo et N.O.S avancent, plus leurs voix se déforment alors que les basses en arrière plan saturent, de la même manière que les parois d’une fusée trembleraient à mesure qu’elles transpercent l’atmosphère. Véritable bijou de musique et de mixage (l’écoute du morceau au casque avec ses effets sur les voix renforce la sensation d’évasion), « Déconnecté » est la bande son d’un film qui n’existe nulle part, sauf dans la tête de N.O.S et Ademo. Un monde avec ses personnages, ses lieux et ses souvenirs, restés jusque là obscurs pour l’auditeur, et que Deux frères met un peu plus en lumière, notamment sur cet avant-dernier morceau dont les paroles et les mélodie tentent graduellement de fuir la banalité ambiante. Ademo le sous-entend d’ailleurs sur son refrain : « J’survole ce monde, terriens me pointent du doigt. » Comme s’ils étaient dans une autre galaxie, bien loin de la bêtise des hommes. – Brice

Onze – « 11.1 »

Kore, nez certifié du rap français, ne cache pas ses ambitions à propos de Onze, un duo de rappeurs originaire de Saint-Denis dans le 93. Après un single (« Lélé ») efficace mais un peu générique, les acolytes débarquent dans le studio de Skyrock en février 2019 à l’occasion de l’émission consacrée à leur label AWA. La recette est classique mais parfaitement exécutée : un refrain chantonné sous vocodeur, un long couplet en guise de démonstration pour chacun d’entre eux, façon kickage traditionnel mâtiné de dope boy blues. Une longue chaîne d’idées associées, entre credo du charbonneur et description désabusée de la vie de quartier, dans la veine des chevauchées nerveuses d’Ademo et N.O.S sur « Différents ». Quelques totems bien connus (briquet, pilon, canette et bigot jetable) servent à convoquer, en peu de mots, des images brutes. « Punta Cana, Panamera, fais-moi fumer, raconte pas tes légendes. » Peu de mouvements, à l’exception des puces qui se cassent et des nuages de weed, denses comme ces souvenirs qui persistent un peu trop longtemps, et un prérefrain qui marque la boucle : « Tu chouchoutes pas tes ients-cli, on les rabat / Non, refré, ça bouge pas / Pas joignable, j’achète mes bigots au tabac / Non, refré, ça bouge pas. »Léon

Sameer Ahmad – « Papa Legba »

C’est le titre le plus sombre d’Apaches, dernière œuvre de Sameer Ahmad, et il s’inspire d’une légende qui accompagne la fondation du blues : le pacte qu’auraient scellé plusieurs musiciens avec une divinité. Transformé par les bluesmen en diable colérique le soir, Papa Legba habite l’esprit vaudou dans lequel berce le sud des États-Unis. Redouté et adulé, à la fois rare et omniprésent, l’homme représenté un peu à la façon d’un Ankou noir carribéen garde la croisée des chemins entre le réel et le divin. Il est surnommé Monsieur Carrefour par ses adeptes et il a fait perdre la tête à plus d’un. Robert Johnson, devenu en quelques temps un redoutable guitariste sans que personne ne puisse l’expliquer, a construit sa légende sur sa rencontre avec cet homme. Il en a fait une chanson (et quitte à blasphémer, assez ennuyante aujourd’hui, comme l’ensemble de son catalogue en réalité) : « Crossroads », avant de décéder quelques dizaines de mois plus tard. C’est lui qui inaugure du même coup le mythe du « club des 27 », panthéon des excès et des jalousies dévastatrices. Une mythologie qui est un accord parfait pour Sameer Ahmad. Comme il l’a fait de nombreuses fois dans sa musique avec des icônes historiques (« Barabas ») ou modernes (« Drago », « Nouveau Sinatra »…), il s’approprie cette légende et la jette sur un carrefour où chaque croisement est peuplé de références déguisées en haïku. Bien aidé par l’impressionnant totem qu’est la production de Pumashan et Ideal Jim, « Papa Legba » transcende l’intouchable avec une attitude incantatoire. Maître de cérémonie. – zo.

Mbango – « Hôtel Kempinski »

Princes héritiers, émirs arabes, diplomates, dictateurs, le beau linge et le linge sale défilent toute l’année dans le lobby de l’Hôtel Kempinski, Quai du Mont-Blanc, 1201 Genève. Dans une suite à trois mille euros, les crimes sont plus étouffés, les scandales résonnent moins et l’oeil du curieux est aveugle. Genève est un plateau de Cluedo immense, les malfrats passent d’une sordide ruelle aux dorures d’une résidence de luxe en quelques centaines de mètres, et difficile de mettre la main sur le Colonel Moutarde ou le Révérend Green. De cette immense scène de meurtre, MBango propose deux minutes d’images brutes et toutes en contraste : piscine et homicide, fleurs et suicides, coups de couteau et libéralisme, détresse et fortune, luxe et violence. Sur un instrumental sans fioriture dont il est le cocréateur, le rappeur d’Onex raconte un peu son vécu et un peu sa ville, de façon plus ou moins allusive. Son écriture repose beaucoup sur l’usage de répétitions, donnant à cet « Hôtel Kempinski » un caractère hypnotique inattendu. – B2

Soso Maness – « Dans le block X »

S’il est tombé dans le rap avec la Mafia K’1 Fry, voilà seulement quelques années que les titres du rappeur marseillais se distinguent, tâtonnent vers une forme qui lui ressemble : « Minuit c’est loin » et « Je rentre tôt » arrivent en tête. Après la signature chez Sony, son premier album, Rescapé, adopte des registres et des sonorités actuelles, tout en conservant une identité, une manière de rapper identifiable. Soso a pris conscience que pour lui, être soi-même fonctionne mieux que se précipiter sur une tendance, reggaeton, raï, trap. « Dans le block X », en clin d’oeil à sa série de freestyle #DLB publiée plusieurs années auparavant, témoigne de cette constance. Un beat et une boucle peu mélodiques faits pour que le rappeur découpe et enchaîne ses fameuses « phases à quarante mille », percutantes et concrètes. La force de ce titre réside dans une spontanéité proche du freestyle associée à la maîtrise d’une langue truculente, à l’image du personnage. « Ladjoint, renvoie-moi la prod, ah ! », lance-t-il au milieu après un pont presque humoristique où il conjugue le verbe « guitariser », totalement sorti de Font-Vert. Soso fait surgir devant la rétine, entre argot marseillais et mots arabes, « GT khel chargé de bails haram », « tractopelle de bon matin pour arracher un dab », rictus au cimetière et autres images bien spécifiques dont il a le secret. Trop précises pour ne pas avoir été vécues. – Manue

Kobo – « Blessings »

Un an après sa signature à Polydor – conclue après son passage remarqué dans Le Cercle –, Kobo sort Période d’essai, un premier album dont l’ambition est à la hauteur des attentes. « Baltimore », le seul morceau dévoilé avant la sortie du projet, a participé à attiser les espoirs placés en l’artiste belge. Sans précipitation, celui qui rappe par nécessité a pris le temps de penser sa trajectoire avant de la tracer, de définir son art avant de le dessiner, mais surtout, de se retrouver face à lui-même avant de se livrer. Et ce n’est pas pour rien que « Blessings » fait suite à « Introspection » et « Manque de sommeil » dans la tracklist : l’artiste qui aime écrire la nuit s’est beaucoup remis en question avant de tomber le masque et de pouvoir dénombrer les bénédictions que la vie lui a accordées. « Exercice thérapeutique pour voir tous mes soucis s’envoler » : en écrivant ses joies et ses peines sur papier quadrillé, Kobo participe à sa propre guérison. L’exercice immobile est en réalité une psychologie pleinement active et salvatrice. « Blessings » est une ride mélodieuse et vaporeuse qui a le pouvoir de nous transporter, non pas avec Kobo, mais là où chacun de nous a envie d’être. – Ouafa

Ninho – « Kim Jong-il » feat. Niro

De Ninho en 2019, on retiendra très probablement son statut de pop-star. Album en haut des charts, Zenith et Bercy remplis à la pelle, featurings en haut de tous les classements des plateformes de streaming, le succès du natif de Yerres est un véritable raz-de-marée, rarement vu à ce niveau dans l’histoire du rap français. Pourtant, la musique de Ninho se définit par autre chose, tout aussi important : son amour du rap français, de ses découpeurs de mots et de la compétition saine qui y a toujours prévalu. C’est exactement ce que l’on ressent à l’écoute de « Kim Jong-il », morceau interprété en compagnie d’un autre gros client en la personne de Niro. Après des semaines à sortir des morceaux chantés et mélancoliques, Ninho semble remonter sur le ring qui l’a révélé, face à un Niro lui aussi prêt à broyer la prod’ menaçante de Rim’s et LVDR. Et à ce petit jeu là, il faut bien avouer que le second semble remporter la manche. Niro observe le couplet d’un Ninho confiant et sûr de ses acquis, sans intervenir, pour ensuite mieux surprendre son concurrent. Petit à petit, son débit s’accélère, son écriture joue avec les mots et sa diction martyrise les allitérations sans laisser une seconde de répit à l’auditeur. On en ressort le souffle coupé, mais bien heureux d’entendre un tel découpage de prod’ en 2019, autant pour Niro que pour le jeune Ninho. – Brice


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