Nos 25 morceaux du premier semestre 2020
rap anglophone

Nos 25 morceaux du premier semestre 2020

Du boom-bap drumless, des sons de vétérans, de la drill nihiliste, de la mélancolie, une recherche du banger perdu, et même trois russes venus de la scène hardcore, voici la sélection semestrielle rap anglophone de la rédaction.

R.A.P. Ferreira – « Ro Talk »

Celui qui se faisait appeler Milo a changé de nom de scène mais pas de credo : sa musique paraît toujours simple et épurée de prime abord, mais révèle plein de délicieux détails quand on prend le temps de tendre l’oreille. Il y a en premier lieu ces textes complexes, regorgeant de références et de second degré. Mais aussi les productions, toujours mélodieuses et subtiles. Sur Purple Moonlight Pages, c’est le collectif The Jefferson Park Boys qui manœuvre les machines. D’où émergent quelques moments de grâce, comme sur le formidable « RO Talk » : prêtez attention aux violons qui vont et viennent, aux cuivres qui soulignent les premières mesures du second couplet, aux claviers légers qui arrivent en chapelet à la fin du titre… La production évolue en permanence et complète à merveille la voix agréable et posée de R.A.P. Ferreira. Davantage qu’un morceau pour faire bouger la tête, de la belle musique, qui transmet une sensation quasi irrésistible de sérénité. – Kiko

Che Noir – « Art of War »

En 2019, quand Che Noir déclamait froidement son « Buffalo State Of Mind » sur une production rendant hommage à Illmatic, pierre angulaire du rap new-yorkais, l’assurance qui s’échappait des paroles de la jeune emcee ne laissait guère place au doute. Comme ses aînés l’avaient fait avant elle, elle représenterait un rap cru, belliqueux, empreint des destins brisés au détour d’une ruelle jaunie par la pisse froide. Un an plus tard, accompagnée du producteur 38 Spesh, c’est cette même assurance qui marque à l’écoute du titre « Art of War », issu de Juno, son nouvel EP. Dans le sillage d’une hydre à trois têtes nommée Griselda, Che Noir y expose une vision binaire parsemée de références antiques désormais moteur de l’esthétique renouvelée du rap underground new-yorkais (« We both got guns but see I spray with mine, you gon’ die with yours (…) Sounds like I’m spitting Bible verses« ). La virtuosité lyricale de Che Noir est d’ailleurs mise au service d’une acceptation : celle de l’environnement bétonné de Buffalo, qu’on ne trouve évidemment pas sur les brochures immobilières (« I’m from a place y’all scared to raise your kids« ), mais que des rappeurs de sa trempe s’efforcent d’inscrire dans le marbre depuis plusieurs années. La production de 38 Spesh, sa rythmique martiale et le grain grandiloquent de son sample déballé sur des kilomètres vont également dans ce sens, faisant de « Art of War », plus qu’un simple morceau de Che Noir, un véritable plan de bataille ficelé à tout point de vue. Derrière une référence assumée à l’œuvre de Sun Tzu se cache donc un « state of mind » qui suinte le vécu de poissard, et qui de New York à Buffalo, semble avoir trouvé la place qui est la sienne. – The Qltr

R.A the Rugged Man – « E.K.N.Y »

Richard Andrew Thorburn a beau avoir été le plus dingue et le plus insolent des rappeurs, s’il y a une chose à laquelle il n’a jamais manqué de respect, c’est au passé. Pas plus au sien, tragique, violent, et ponctué d’épisodes dépressifs, qu’à celui du hip-hop. All my Heroes are Dead, le troisième album solo de R.A. the Rugged Man (hors bootleg et bandes retenues dans un coffre à l’époque de son juteux contrat – mais tombé comme un fruit pourri – avec le label Jive) est une définition de ce que le MC de Long Island considère comme fondamental dans cette musique. Egotrips y côtoient storytelling, bordées d’insultes y rencontrent hommages posthumes, et la catalogue de flows, de schémas de rimes et d’exploits techniques condensent la notion de performance qui habite (en théorie) l’art du emceeing, chère à R.A. De toutes ces performances qui peuplent ce disque sorti en avril, il y en a une particulièrement notable : à deux reprises, R.A. ressuscite le dragon Wu-Tang Clan. Une première fois avec Masta Killa et Ghostface, qui crachent du feu, alors que depuis plusieurs années, l’auditeur avait plus le goût froid de la cendre dans la bouche en écoutant la grande famille de Staten Island. Puis une seconde fois, avec Inspectah Deck. Le titre s’appelle « E.K.N.Y » et il traverse toute la grammaire du New York des 80s. Avant d’être bousillée par la gentrification, la Grosse Pomme avait été une première fois abîmée par une violence dure, nourrie aux ravages de la drogue mais aussi à une énergie sauvage et créatrice. C’est ce décor du New York alors dirigé par Ed Koch qu’installent les deux rappeurs, appuyés par Timbo King et une magnifique boucle lancinante de Mr Green. Alors certes, ça sonne terriblement old school, mais rarement le passé aura été aussi prenant et immersif.  – zo.

G Herbo – « Gangsta’s Cry » feat. BJ The Chicago Kid

Au sein d’un album de rap de rue (qu’elle qu’en soit la déclinaison régionale), présenter un visage plus sensible et vulnérable est presque un passage obligé pour son auteur. À ce titre, il peut rapidement se montrer maladroit, forcé et tomber dans des poncifs vus et revus (excuses aux parents, hommage aux disparus …). Depuis quelques années, à cette recette éculée s’est ajoutée la question de la dépression et des drogues comme palliatifs. Dans « Gangstas Cry », G Herbo s’approprie tous ces codes pour livrer une version toute en nuance de cet exercice. Accompagné par une complainte douce et discrète de BJ The Chicago Kid, il livre ses états d’âme, ses doutes et ses regrets avec une retenue vocale qu’on lui connaît peu comme si le masque avait besoin de tomber le temps d’un morceau. Et lorsqu’il répète sur le refrain « I see nothing wrong with seeing gangstas cry », tout laisse à croire qu’il s’adresse à lui-même, comme pour s’autoriser à lâcher prise et entamer un premier pas vers la guérison. De cette intimité émerge une image frappante : « Loved the streets so much, I cried to ‘Ma : « Why I can’t go outside ? » », brisant définitivement ce qu’il pouvait rester de l’image virile, froide et inébranlable de gangster. Tout le caractère thérapeutique de PTSD se voit condensé en moins de quatre minutes, preuve s’il en faut du talent d’écriture et d’interprétation d’un jeune vétéran de vingt-quatre ans. – Pap’s

Ka – « I Love » (Mimi, Moms, Kev)

Depuis les albums Grief Pedigree et Marcberg de Ka et Roc Marciano, New York a affirmé un virage. Les deux artistes sont à l’avant-garde des mutations esthétiques de la ville ces dernières années : des loops et surtout pas de drums. En plus de pousser à son extrême les sonorités de la ville, ils symbolisent l’archétype de la persévérance et du rappeur indépendant sous l’ère des plateformes : sans compromis et autosuffisant. Conscient de leur force, Roc Marciano a même écrit en 2012 sur le titre de Ka « Iron Age » : “Me and Ka set a higher standard.” De son côté, le rappeur Kaseem Ryan – son vrai nom – a passé quatre décennies de sa vie dans le quartier de Brownsville. Il connaît toutes les rues et a tout vécu. L’érosion du crack. La naissance du hip-hop. Les proches assassinés. Et le spectre de la gentrification qui menace la zone. Cette position lui permet d’écrire avec du recul. Sa voix monocorde encense l’immersion et la narration, car le bonhomme a pris l’habitude de croiser les grands mythes de nos civilisations à ses souvenirs personnels les plus durs. Pour parler du déterminisme et de la violence routinière dans les ghettos, Ka fait allusion à la morale religieuse comme pour montrer que l’universel est niché au creux de sa main et que les choix cornéliens sont l’affaire de tous. Dans “I Love (Mimi, Moms, Kev)”, l’auteur de Descendants of Cain – titre de son dernier album – détourne légèrement ses rituels. Les grandes références s’effacent pour donner la part belle à des noms communs : sa femme Mimi, sa mère et son ami défunt Kev, moitié de son binôme Nightbreed formé à la fin des années quatre-vingt-dix. Les lignes sont belles. Les mesures sont toutes remplies d’une forme de sérénité enfin retrouvée, d’amour inconditionnel, et d’une pudeur poignante pour l’auditeur. Placé en conclusion du septième opus de Ka, « I Love » confirme à nouveau que son auteur maîtrise toutes les grandes ficelles romanesques. – ShawnPucc

Buddy & Kent Jamz – « She Think »

Depuis qu’ils se sont rencontrés par l’intermédiaire de Pharrell il y a quelques années, Buddy et Kent Jamz sont devenus potes et enregistrent des titres ensemble. Chacun a un solo dans les tuyaux, mais la quarantaine est venue perturber le programme, et ils ont décidé de sortir une mixtape qui compile des morceaux créés aussi bien il y a quelques années qu’il y a quelques semaines. « She Think » est de la seconde catégorie. On y retrouve cette ambiance à la cool qui régnait déjà sur les projets d’Overdoz., dont Kent était le leader naturel, entre expérimentations musicales, impression de facilité et mode de vie insouciant. L’alchimie entre ces deux-là coule de source. On ne sait plus très bien si on est dans le rap mêlé de chant ou l’inverse, mais Buddy et Kent sont bien les derniers à s’embarrasser de ce genre de questions. Ils prennent juste plaisir à faire de la musique ensemble, et ça s’entend. – David

Chris Keys & Quelle Chris – « Living Happy » feat. Joseph Chilliams & Cavalier

Outre-Atlantique, la période est invraisemblable. D’un côté, une pandémie a frappé le pays, et l’administration Trump n’a daigné la reconnaître. Dans la foulée à Minneapolis (Minnesota), pendant huit minutes et quarante-six secondes, le cou de George Floyd était broyé par le genou du policier Derek Chauvin lors d’une interpellation. Ces deux faits montrent toute la schizophrénie du pays. Comme s’il était passé de la nostalgie d’un amour été avec “Thinkin Bout You” de Frank Ocean à la rage et à la soif de vengeance de “The Blacker the Berry” de Kendrick Lamar, et ce, sans transition. Dans ce raccord délicat, les accords de piano du compositeur Chris Keys viennent à point nommé. Dans le deuxième album commun Innocent Country 2 avec le rappeur Quelle Chris, le binôme réalise avec “Living Happy” un titre beau, coloré et surtout optimiste. Mais le morceau est loin d’être “joyeux” au sens propre du terme. Au contraire, il se focalise sur ce qu’il peut encore rester de bon dans une pomme déjà bien pourrie à l’image du rappeur Cavalier qui prétend aller au tribunal pour son jugement avec son plus beau costume d’église, ou alors Joseph Chilliams qui apprécie simplement le fait d’être encore en vie dans un pays pourtant raciste (“Happy that we made it home, can’t believe I’m still alive / Life or death decision when I simply plan to step outside / Move my feet for all the slaves that got theirs taken”). Tous les indicateurs sont au rouge et tout devraient mener au chaos. Et dans cette période trouble, Quelle Chris et Chris Keys cherchent l’euphorie. “Livin’ Happy” n’est pas un simple titre, c’est une philosophie de vie. – ShawnPucc

Lucki – « Faith »

En 2013, Chicago vibre au son de la drill. Au même moment, au même endroit, Lucki (alors Lucki Eck$) pose les bases de son style : une musique de redescente, qui dégonfle en un souffle les fanfaronnades de ses comparses de la « Ville des vents », où chaque morceau décrit la vacuité d’une vie fastueuse que son auteur, pourtant lucide, semble condamné à mener. En mai 2020, alors que l’album Almost There vient s’ajouter à une discographie désormais très solide, Lucki est plus nihiliste que jamais. Comme trop accoutumé à la souffrance et aux analgésiques, son flow saccadé n’a plus grand chose à quoi se raccrocher, et dégage une forme d’indifférence bien plus glaciale que la simple nonchalance. Sur « Faith », la volonté de Lucki chancèle sur les rebords de sa styrofoam cup : « Mama just really want me to kick that cup / All I wanna do is move her out / I’m really hooked on that codeine / One more cup and I swear I’m out. »  – Léon

Big Kahuna OG & Monday Night – « Gift Of Gab »

Côté Mutant Academy et affiliés, c’était surtout Fly Anakin qui était attendu cette année. Si son premier album est plutôt une réussite, il y manque toutefois un peu de la touche sonore de son crew, ces productions lo-fi, nerveuses et hypnotiques. Que l’on retrouve davantage dans Thug Tear, projet commun de Big Kahuna OG et Monday Night, et en particulier sur « Gift of Gab ». Un titre qui brille donc surtout par sa production légère et aérienne, reposant sur un enchevêtrement de fragments de voix et de synthés. Pas vraiment du genre à en faire des caisses, les deux rappeurs font le nécessaire pour se montrer à la hauteur. Monday Night brille par sa voix chaude et agréable, Big Kahuna par un couplet à la technique très propre et au message clair : « The Mutant’s here to stay ». Souhaitons leur, souhaitons le nous. – Kiko

Westside Gunn – « $500 Ounces » feat. Freddie Gibbs & Roc Marciano

Pray for Paris, à défaut de représenter le sommet artistique de la carrière de Westside Gunn, aura au moins eu le mérite d’entériner un paradoxe : celui de l’embourgeoisement d’un rappeur qui bâtit, projet après projet, son empire sur un tas de cendres. L’exubérance quasi-maladive du membre de Griselda, sa richesse affichée à chaque mesure d’un album qui dégouline de marques de luxe, de grands bâtiments parisiens, de références à la peinture baroque et d’histoires crapuleuses de deal de poudre… tous les éléments constitutifs de la membrane artistique de WSG sont présents sur cette galette délivrée au mois d’avril. Alors, retrouver Freddie Gibbs, Roc Marciano et Alchemist au casting 5 étoiles de « $500 Ounces », sonne presque comme une évidence en 2020, tant les esthétiques respectives des différents protagonistes sont étroitement liées. La production, logiquement, s’inscrit dans la continuité du virage enclenché au début de la décennie dernière du côté de New York. Les drums y sont perceptibles, sèches, mais volontairement en retrait, accompagnant sobrement les cuivres et les boucles de voix qui s’imbriquent avec la précision de l’horlogerie. Au sein de ce mécanisme que rien ne semble pouvoir dérégler, les couplets s’enchaînent dans un élan routinier, symptomatique de l’aisance de ceux pour qui, en musique comme en dehors, faire le job est devenu le job. Au point, si l’on en croit la trajectoire singulière de Westside Gunn, de transporter Montana Avenue et ses alentours jusque sur les bancs d’une fashion week désormais acquise aux récits de mafieux new-yorkais. Un grand écart facial que Freddie Gibbs décrit d’ailleurs en ces mots, qui à eux seuls suffisent à appréhender l’affaire : « I got skeletons in my closet, right next to Balenciaga« . Paradoxal. – The Qltr

Ether Da Connect – « WAKA » (Remix) feat. Mr Swipey & Waka Flocka

Les débats sémantiques dans le rap peuvent se montrer aussi passionnants que futiles et la gémellité entre la drill de Grande-Bretagne et celle de Brooklyn est de ces curiosités qui mettent à mal et questionnent une séparation des genres jusque là bien établie. « WAKA » cochait déjà au printemps de l’année dernière toutes les cases de la déclinaison new-yorkaises du genre : le rythme chaloupé, le refrain un brin absurde et l’agressivité festive. Face au gain de popularité considérable qu’a connu la scène au cours des derniers mois, Ether a choisi de remettre le couvert pour un remix avec un nouveau couplet, c’est assez rare de nos jours pour le souligner. Mais la vraie bonne surprise réside dans la présence d’un Waka Flocka sorti de sa retraite qui a donné son nom au morceau. Reprenant les placements et le lexique caractéristiques de Fivio Foreign, présent sur l’original, il conclut ainsi une boucle qui avait vu au début de la décennie des jeunes de Chicago s’inspirer de ses aventures avec Lex Luger pour donner naissance à un genre qui a depuis fait le tour du monde.  – Pap’s

BBY Kodie – « Korleone »

BBY Kodie est un gamin de Houston de même pas vingt ans, un petit con insolent qui sort des tapes bricolées au kilomètre, des bouts de freestyles sur des faces B, des titres d’une minute sur des samples hétéroclites. Tout ça respire le fait maison bordélique et les influences à moitié digérées, pourtant il se passe quelque chose. Une naïveté créatrice ressort de ce débit facile et paresseux qui combine une pincée de la culture historique de Houston, une cuillerée d’A$AP Rocky et de Riff Raff (si, si, vraiment) et une grosse louche de rappeurs au blase qui commence par Lil. S’il n’y a pas de quoi vous effrayer, ce « Korleone » est sa meilleure carte de visite, avec ses notes sautillantes puis ce sample de violoncelle qui rappelle les « Pluies de Castamere » de Game of Thrones. Et si vous ne voyez pas bien le rapport entre ce morceau et le parrain de la mafia qui lui donne son nom, au fond Kodie non plus, mais il fallait bien un titre. – David

Max B – « Didn’t Mean to Kill a Man »

Réduite de plusieurs années, la peine de Max B -condamné en 2009 pour de multiples charges- devrait si tout se passe bien arriver prochainement à son terme, probablement en 2021. Bien qu’absent de fait de la scène new-yorkaise durant la décennie écoulée, Bigavelli n’a pas vu son statut de légende harlemite abîmé, au contraire, et tout porte à croire que sa future sortie de prison rimera avec le succès. Sur le plan artistique en tout cas, les signaux sont au vert, Max ayant sorti un premier EP fin 2019, House Money, et un deuxième en juin cette année, Charly, dont la parution a d’ailleurs été décalée en raison du contexte socio-politique américain, Max B estimant que ses morceaux ne devaient pas être un intérêt premier pour la communauté afro-américaine alors que le mouvement Black Lives Matter se développait. Libéré à la fin du semestre, Charly est un bel EP, où le Wavegod montre une fois de plus qu’il surfe bien au dessus de la mêlée. Difficile d’en sortir un morceau particulièrement mieux que les autres… “Goodman” ou “Porno Music 2” pourraient très bien faire l’affaire, mais c’est finalement “Didn’t Mean to kill a man” que l’on retiendra, aussi pour saluer le travail des beatmakers français The Brilliant Corners (Dojo The Plug et The Product Of Cokane, ici épaulés par Masar) qui livrent à Max B l’écrin intimiste et wavy nécessaire à son discours. “Didn’t Mean to Kill a Man” est une plongée dans la prime jeunesse de son auteur, un retour aux sources du drame. Il y écrit ses réminiscences d’une misère sociale qui l’a conduit au pire et dépeint un environnement d’une violence extrême. Le licenciement d’un père conduit à l’alcool, à la drogue, maman n’a pas d’argent pour acheter des sorbets, tout part dans la poche d’un dealer. Mais comme à son habitude, le rappeur use d’une délicatesse sans pareil dans l’interprétation, flirtant sans cesse avec le chant dans le style qu’on lui connaît. Le ton du texte tranche avec la voix et la force mélodique de Max B, et il en résulte une belle et triste ballade de plus à son actif. – B2

Denzel Curry, Kenny Beats – « DIET_ »

Le producteur Kenny Beats a des ambitions énormes. En plus d’être certainement l’un des artisans sonores les plus excitants à observer depuis deux années, « Woah, Kenny! » a décidé de se distancer de ses confrères avec sa chaîne YouTube. Depuis 2019, il réalise une émission intitulée The Cave – nom donné à son studio d’enregistrement – dans laquelle une flopée d’artistes passe dans l’unique but de rigoler et créer un morceau. Dans chaque épisode, ce sont des instants de vie, des moments intimistes, drôles, gênants, où la complicité, l’échange et la compassion se révèlent être les meilleures armes pour tous les apprentis producteurs car pour composer, il faut savoir aussi être psychologue. Pour terminer sa deuxième saison Kenny a été brave : inviter dans son temple toute la folie Denzel Curry qui, selon ses termes voulait “a lot of Wu-Tang shit, a lot of ‘Yeahhh!’, all Ol’ Dirty Bastard type shit.” Dans ces mots difficiles à traduire, les deux artistes ont tout bonnement créé seize minutes légendaires qu’ils ont décidé de prolonger au début de l’année avec le projet commun UNLOCKED. Dans le titre “DIET_” – et tout l’album – la natif de Carol City est impressionnant par sa facilité. Joyau brut avec une énergie inégalée saupoudré d’un esprit punk habité par la démence du rappeur Ol’ Dirty Bastard, Denzel Curry s’évertue à nous rappeler sans le vouloir ce qui est de plus beau dans le rap : la passion. Dans une vision sans concession et de l’originalité dans chacune de ses intonations (“This next bar was ’bout to do some Logic shit / But now I gotta stop the shit and let me pop my shit / Drama still added on, stayin’ positive / All my ni**as on my side, on the opposite”), “DIET_” est une forme de liberté artistique, un morceau copieux à digérer. – ShawnPucc

Briggs – « Extra Extra »

Dans l’habituel paysage de désolation des commentaires qui peuplent internet, il y en a certains qui sautent à la figure tant ils se distinguent par une justesse pleine de concision. Rendons donc hommage à un certain Nick Makaia, qui sur la page Youtube du dernier titre de Briggs a tout simplement frappé dans le mille en déclarant : « If Ice Cube lived in Australia ». S’il serait réducteur de minimiser la carrière du rappeur aborigène le plus massif d’Australie à cette analogie avec Ice Cube (il suffit d’écouter le monumental « Purgatory (let it go) » pour s’en convaincre), il faut bien avouer qu’en termes d’attitude, « Extra Extra » est chaud bouillant comme un morceau du plus célèbre glaçon de South Central. Dans un titre maintes fois utilisé dans l’histoire de la musique (ne serait-ce que par Paula Perry), le sénateur de l’ethnie Yorta Yorta offre un egotrip tonitruant, et délivre des modulations purement West Coast, à l’image de ce qu’il revendique dans son duo formé avec Trials, le groupe A.B. Original. Et si certains parleront de copie, il serait bien dommage de bouder ce son digne de la Westside Connexion, démenti solide à l’image d’un rap australien trop souvent vu – et connu – comme du boom-bap qui raconte une vie d’occidentaux insulaires, entre fêtes de plage et accent nasillard. Aborigene With Attitude. – zo.

Onoe Caponoe – « Jungle » feat. L-Zee Roselli

Avec Invisible War, son huitième long-format en autant d’années, Onoe Caponoe poursuit sa carrière de rappeur tout terrain, aussi à l’aise sur du boom bap épuré au possible que sur les expérimentations les plus audacieuses. « Jungle » le bien nommé figurerait plutôt dans la seconde catégorie. Une basse assourdissante vient tenter d’étouffer une ritournelle inquiétante, qui finira par se diluer dans un brouillamini sonore à la fin du morceau. Onoe Caponoe et son hôte, L-Zee Roselli, entendent bien rendre suffocante cette ambiance déjà très lourde, le premier en criblant le beat d’un couplet à la sulfateuse, le second en étalant son flow gueulard de sa voix nasillarde. D’une intensité folle, « Jungle » est un déferlement de rage assez fascinant. – Kiko

Estee Nack – « BALLADSFORTHEBRILLIANT » feat. Ice Lord & Recognize Ali

« BALLADSFORTHEBRILLIANT » est une anomalie dans la galaxie BALADAS. Un moment de suspension inséré en plein milieu d’un album qui déroulait jusque-là un son glacial et abrasif. Le genre de morceau qui marque dès la première boucle, accompagnée en fond des complaintes d’Estee Nack, rappeur mélangeant sans commune mesure anglais et espagnol, langue d’origine de ce fils d’immigrés dominicains. Ce mélange, justement, et d’autant plus lorsque s’y incorpore un slang ne se révélant qu’à l’oreille de l’averti, rend parfois la compréhension des paroles du MC de Lynn (Massachussetts) quelque peu laborieuse. Malgré tout, il suffit d’entrevoir le tourment qui s’échappe de son grain de voix rugueux pour s’en convaincre : lui est emprunt d’un esprit de revanche pas commun, après plusieurs années passées à inonder la scène locale de projets relativement négligés. C’est donc en partie de cela dont il est question dans « BALLADSFORTHEBRILLIANT » (« My n***as in the game learn persistence, cause you can lose everything in an instant »), et sa production signée du beatmaker allemand Superior. L’absence de drums y laisse apparaître une mélodie étoffée, sur laquelle la diction hachée d’Estee Nack rencontre celles d’Ice Lord et Recognize Ali, à la conclusion d’une parenthèse transcendante au sein de la longue nuit d’hiver que raconte BALADAS. – The Qltr

DaBoii & Yhung TO – « Forever Ballin »

« Forever Ballin » est de ces morceaux qui accrochent l’auditeur dès le départ. Juste le temps de faire tourner la boucle une première fois et DaBoii enclenche directement la cinquième, attaquant un instrumental cacophonique avec le culot d’un rookie et la maîtrise totale de son répertoire d’un joueur confirmé. Le natif de Vallejo livre ici une prestation de haut vol avec son débit si caractéristique, constamment à la limite du off-beat qui retombe toujours sur ses pieds grâce à une aisance technique hors-pair. Son personnage de chien fou en pleine représentation comique, presque clownesque (« Glock got a stick ? Mines too, n**** play me in golf », « Your jeans ain’t falling while you totting, then that pistol light ») arrive à surprendre quasiment à chaque ligne à tel point que  la prestation de son compère, bien que solide, paraît fade. Contrairement à ce qu’il déclarait dans « Beat Inna Chokehold », Daboii est bien à son prime le temps de ces deux minutes et demi. Jouant intelligemment sur des ambiances californiennes plurielles, l’exercice collaboratif Demon and Mufasa laisse à Yhung T.O. ses moments de gloire, mais la démonstration virtuose du début d’album reste toujours dans un coin de la tête comme un standard installé et inégalable. – Pap’s

Sada Baby – « Slide »

Sada Baby commence par chantonner. C’est son habitude, ça donne à ses menaces des airs de comptines. Puis il glisse, comme toujours, de Skuba Ruffin à Sir Skuba Steve, accompagné par les sifflements d’obus qui dégringolent sur le sample de « You Dropped a Bomb On Me » de The Gap Band. Une montée en pression qu’il se plaît à désamorcer avec désinvolture, pour mieux allumer de nouvelles mèches et retarder l’explosion finale. Celle-ci aura bien lieu, dans un déferlement de fureur loufoque. Chez le rappeur de Detroit, les pires atrocités sont dites avec le sourire, en abusant des métaphores outrancières. Le caractère inattendu de son écriture et l’équilibre précaire qu’il parvient à tenir entre une démence simulée et une violence hors de contrôle en font l’un des artistes les plus intéressants depuis quelques années, et de « Slide » une parfaite synthèse de son style. – Léon

Wiz Khalifa – « Contact » feat. Tyga

Soyons francs : en 2020, Wiz Khalifa n’est plus un rappeur dont on guette les sorties avec excitation. Quant à Tyga, il n’a jamais figuré sur le podium personnel de grand monde. Mais ces rappeurs ont toujours eu pour eux la science du single. La carrière de Tyga ne repose d’ailleurs que sur ça. Avec « Contact », ils célèbrent pour l’énième fois la fumette, les belles plastiques et l’esprit de la fête sur une mélodie exotique. La recette est éculée, mais parfaitement maîtrisée. Cubeatz et Ronny J fournissent un beat entêtant, Tyga fait le boulot et Wiz sort un couplet nerveux où il se fend d’un clin d’œil toujours appréciable à « Back That Azz Up », le classique de Juvenile. Est-ce que « Contact » restera gravé dans l’histoire ? Sans doute pas, mais on a tous besoin d’un peu de légèreté. Alors pourquoi ne pas suivre ces deux-là dans leur quête perpétuelle à la recherche du banger perdu ? – David

Ivan Ave – « Hope/Nope » feat. Sasac

Quatre ans après le remarqué (et remarquable) Helping Hands, le rappeur/chanteur norvégien Ivan Ave continue de nous régaler de sa musique douce comme une soirée printanière. « Hope/Nope » est particulièrement agréable : joués par le Suédois Sasac, ses synthés un peu faciles et ses guitares langoureuses pourraient de prime abord évoquer le générique d’un série AB, mais l’ambiance cotonneuse qu’ils plantent a finalement quelque chose de très reposant. Et ce n’est pas la prestation nonchalante d’Ivan Ave qui va amener du stress là-dedans. Après quelques mesures chantées, Ivan Ave lâche un couplet rappé en jonglant habilement entre verve et relâchement. Jouant également à l’occasion de la batterie sur ses titres, le Norvégien a un talent assez dingue, encore trop méconnu. – Kiko

Jay Electronica – « A.P.I.D.T.A. » feat. Jay-Z

“They call me Jay Electronica – fuck that. Call me Jay Elec-Hanukkah, Jay Elec-Yarmulke, Jay Elect-Ramadan…” Onze années ont passé, et le couplet de Jay Electronica dans le morceau “Exhibit C” résonne toujours avec clarté dans nos esprits. Cette apparition aussi soudaine que prophétique a donné à son auteur une aura mystique, impénétrable, couplée à des réflexions métaphysiques nourries par les courants des Five Percenters et la Nation of Islam. “A.P.I.D.T.A.” – “All Praise Is Due to Allah” – est le genre de morceau à faire perler quelques larmes. Les thèmes associés au titre sont la mort, la perte d’un être cher, son deuil et la place de la religion – voire de la spiritualité – dans cette étape. Les questions sont inhérentes à tous et donnent une sensibilité à deux artistes venus panser leurs plaies en studio. Les yeux humectés par ces réflexions, JAY-Z se charge d’un refrain répété comme un mantra, prêt à s’agripper coûte que coûte aux signes – encore – capables de relier la terre au ciel (« I got texts on my phone that’ll never ping again / I screenshot ’em so I got ’em, I don’t want this thing to… »). Jay Electronica nous fend le cœur au souvenir de sa mère disparue avec là-aussi, cette nécessité de se rapprocher de son âme même une fois envolée (« The day my momma died, I scrolled her texts all day long »). Produit par Khrughabin, les guitares aux allures chamaniques du groupe texan nous consolent dans cette traversée spirituelle pour aller retrouver une dernière fois nos êtres bien-aimés. Et parfois, dans ce voyage incertain, les questionnements les plus simples, voire naïfs, apaisent nos nuits : « Sometimes I wonder do the trees get sad when they see leaves fell… Sleep well. »ShawnPucc

Moscow Death Brigade – « Shy Kidz »

Voilà du rap venu de Russie. Enfin, du rap, c’est beaucoup et peu dire à la fois. Beaucoup car Moscow Death Brigade se rapproche plus du groupe de fusion hardcore, reprenant des éléments rappés hérités d’une première transformation. C’était celle du punk au rap, celui à la DJ Muggs/Cypress Hill Shit, et qui est probablement la porte d’entrée du Temple hip-hop la plus empruntée par ceux qui viennent du rock et du métal. Mais résumer la Brigade moscovite à du rap qui en-est-tout-en-n’en-étant-pas-vraiment est tout aussi insuffisant, tant l’intérêt du groupe est aussi ses codes anti-fascistes, vandales et son discours d’autodéfense qui permet de faire bloc. La particularité locale du mouvement antifasciste russe a d’ailleurs valu à la MDB des suspicions de la part d’homologues européens, discutant de la démarche du groupe depuis un prisme occidental. C’est oublier le poids de l’ancien empire aux quatre lettres, tant le pays est partagé entre le poids de son histoire rouge, des menaces mouvantes, parfois fabriquées, parfois réelles, et les turbulences de son oligarchie blanche. Malgré ces débats internes à la scène politisée, Moscow Death Brigade n’a pas dévié de sa ligne depuis la fin des années 2000. Ski Mask G, Boltcutter Vlad et Ghettoblaster G-Ruff l’ont au contraire renforcée, en défendant un melting-pot musical bourré d’énergie, et surtout en écumant les festivals étiquetés rouge et noir pour y délivrer des concerts foutraques, cagoule sur la tête, coupe-boulon en étendard et déguisement de crocodiles à la Infectious Grooves sur le dos. Rien que pour ça, difficile de ne pas les aimer. Et dans un grand écart entre sons dignes d’un hardcore à la Downset au BPM accéléré et flows aussi hurleurs que fédérateurs posés sur de l’Eurodance revisitée façon russe, il y a « Shy Kidz », cette capsule de 87 secondes survitaminées à faire pâlir DJ Kentaro lorsqu’il rencontrait les Foreign Beggars.  – zo.

42 Dugg – « Habit »

La première partie de Young & Turnt 2 fait l’effet d’un 35 tonnes lancé à pleine vitesse dans les molaires, traînant avec lui toute l’esthétique des scènes rap de Détroit et du sud des États-Unis. Du fait de sa signature au sein des écuries CMG / 4PF de Yo Gotti et Lil Baby (respectivement originaires de Memphis et Atlanta), 42 Dugg réalise un début de carrière placé sous le signe d’influences fusionnées allègrement, donnant naissance à un son nerveux aux allures de shoot d’adrénaline injecté en pleine moelle épinière. 29 minutes de morceaux courts et instinctifs qui voient Dugg recentrer quelque peu son flow hors-beat pour rouler sur des productions tonitruantes, comme sur « Habit » et ses basses funk, caractéristiques du craft de la légende locale Helluva. Passé le sifflement totalement hasardeux (cf. son interview pour Passion of the Weiss) qui introduit la plupart de ses morceaux, Dugg déroule arrogamment des lines qui traitent sans distinction de ses histoires passées (qui lui valurent plusieurs années derrière les barreaux à même pas 15 ans), des angoisses qui en découlent, et de son amour soutenu pour les femmes déjà en couple. Du haut de ses 25 balais, lui-même semble s’avouer peu fréquentable (« Hoes ain’t shit, bitch, and I ain’t either« ), confirmant la propension des rappeurs à la voix nasillarde à mener une existence curieuse façon Kodak Black, jalonnée par les peines de prison et les moments de grâce derrière le micro. – The Qltr

Stove God Cooks – « John $tarks »

Dans le dernier album de Roc Marciano, Marcielago, un nom énigmatique s’incrustait à deux reprises sur les morceaux “Puff Daddy” et “God Loves You.” Dans le premier, ce sont des mesures funestes et une plume non pas trempée dans l’encre mais dans la poudre, celle du cartel de Sinaloa (“My mama fucked El Chapo and birthed me”) ou bien celle du canon scié (“We gon” take your soul and analyse it.”) Dans le second titre, toute cette âpreté est délaissée pour un refrain délicatement chanté, parsemé de références religieuses comme si son auteur était sur l’autel, mais toujours avec une constante : la dope. Dénommé Stove God Cooks – “Dieu du fourneau cuisine” -, le rappeur originaire de Syracuse, dans l’État de New York, était à l’origine chapeauté par deux vétérans : Lord Jamar (Brand Nubian) et Busta Rhymes. C’était sous le nom d’Aaron Cooks, et, au regard de son single de l’époque “Yellow/Day Up”, ce patronage était parti pour saccager sa carrière. Du coup, après avoir passé une décennie à cuisiner la bande originale de New York dans le circuit indépendant, Roc Marciano se mue en gardien du temple et passe le témoin au Dieu du fourneau avec la production intégrale de son album Reasonable Drought. Dans “John $tarks”, Stove rappe avec fougue, non pas comme s’il avait tout à prouver mais plutôt comme s’il jouait sa dernière partition, sûr de lui, de sa force et de son talent. Dans cet exercice, le bonhomme excelle est réussit à ne pas se faire écraser par le piston prestigieux que représente Roc Marci. Et Cooks le sait, en plus de bien savoir rapper, il a reçu les bénédictions du roi – et ses prods – et il ne compte pas les gâcher : “Your favourite rapper tell me that I’m nice !”ShawnPucc


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