Hommage à Calbo d’Ärsenik
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Hommage à Calbo d’Ärsenik

Décédé le 4 janvier dernier, Calbo du duo Ärsenik a laissé une empreinte indélébile sur l’histoire du rap français. Hommage avec quelques gouttes versées sur le sol.

Photographie : Jessica Attia pour l’Abcdr du Son

Il avait une voix immédiatement reconnaissable, grave et profonde, en phase avec sa stature imposante et sa bonhomie. Calbony Mbani, connu des auditrices et auditeurs sous son pseudo Calbo, est décédé le 4 janvier 2026 à l’âge de 53 ans, comme annoncé par ses proches. Moitié du duo Ärsenik avec son frère Lino, membre des collectifs Secteur Ä, Bisso Na Bisso, Noyau Dur et Ghetto Superstar, l’annonce de sa disparition a été suivie d’une pluie d’hommages, à la hauteur de l’empreinte majeure qu’il a laissée dans le rap français depuis sa première apparition discographique en 1995, sur « Ball Trap ».

Ärsenik - « Ball Trap

Quelques gouttes suffisent, le premier album d’Ärsenik sorti en 1998, constitue à lui seul un leg inestimable. Les deux frères de Villiers-le-Bel y rappaient, dans un style affûté et dense, leurs rêves d’ascension et de révoltes dans une France post-coloniale où le racisme et la violence, sociale comme urbaine, les frappaient, eux et leurs semblables. Déroulant assonances, allitérations et césures pour leurs formules coup-de-poing sur les productions puissantes principalement assurées par Djimi Finger, Calbo et Lino étaient au diapason. Les prestations de Calbo sont toutes remarquables : en verve dans « Boxe avec les mots » (et sa fameuse phrase « qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? »), entre désabusement et résilience sur « Jour 2 Tonnerre », naviguant entre détermination et intégrité sur « La Rue t’observe ».

Ärsenik - « La Rue t’observe »

La complémentarité avec son frère Lino faisait des étincelles depuis leurs premières apparitions en groupe et sur leur premier disque. Elle était explosive dans leurs apparitions en featuring ou sur des compilations. Et le style massif de Calbo y était pour beaucoup, à l’image de son entrée en matière sur « L’Art de la guerre » avec Akhenaton et Pit Baccardi, dans Première Classe Vol. 1. Mais c’est aussi sur des registres moins frontaux que Calbo a montré ses talents d’MC : une forme de vulnérabilité teintée d’orgueil sur « Le Métier rentre » ; un sens de l’humour et du chambrage dans certains titres du Bisso Na Bisso (« Dans la peau d’un chef », « Bisso Na Bisso ») ou dans « Thérapie de groupe » (Quelque chose a survécu) ; une solennité pour raconter certains drames, comme dans « Après la guerre » (Bisso Na Bisso) ou « Mauvais sang » (Sur un air positif).

Vasquez, Calbo, Ekoué, K-Reen - « Le Métier rentre »

Dans Ärsenik, Calbo était plus que « le chant d’outre-tombe » qui complétait « la voix nasillarde », comme les décrivait Lino dans « Mic Machette » – titre supposé être le premier single du jamais sorti troisième album d’Ärsenik, Quelques doutes subsistent. Si chez Lino l’écriture semble dicter au flow, Calbo, lui, cherchait parfois à jouer avec le rythme de son phrasé. Dans « Arrête de mentir » de Doc Gynéco (1996), « Rimes et châtiments » (1997) et « Dangereuse liaison » avec Rockin Squat (1998), il précipitait par moments ses rimes avant le temps ou roulait certaines syllabes comme dans le raggamuffin. Plus tard, il cherchait les micro-timing sur « Zing Zang », morceau placé en face B du single Affaires de famille ; son schéma rythmique épousait les contretemps du beat dans « P***** de poésie », l’un des temps forts de Quelque chose a survécu, en 2002.

Calbo & Rockin’ Squat - « Dangereuse liaison »

Sur ce deuxième album, injustement moins passé à la postérité que leur ultime classique, Calbo comme Lino avaient pourtant su faire évoluer avec intelligence leur formule sans la trahir. Et de leur propre aveu, non sans difficulté pour épurer leur écriture tout en restant exigeant dans leur rap, sur des instrumentaux branchés sur les dernières tendances new-yorkaises, où le samples de soul miaulaient et les synthés crissaient. C’est pourtant un disque où Calbo brillait dans le registre d’un rap plus fédérateur et plus mûr. Il distillait des conseils de droiture à son jeune fils dans « Regarde le monde », aidait verbalement ses semblables marqués par la vie à se relever sur « Rester vivant » et « 2.0.0.2. (Beats monstres) ». Sur « Rue de la haine », Calbo délivrait sans doute l’un de ses plus beaux couplets, embrassant sa haine et sa rage autant que souhaitant les garder à distance, avec une interprétation idoine, plus fervente.

Ärsenik - « Rue de la haine »

Dans les années 2000, sa voix était devenue encore plus basse et profonde. En 2005, il habillait ainsi avec autorité « Première catégorie », rencontre entre Ärsenik et Booba sur l’album Paradis assassiné de Lino, et surtout les morceaux collectifs du Noyau Dur sur leur album éponyme. Calbo les ouvrait parfois façon bélier (« Départements », « Mode guerre », « On ne sera jamais pareils ») ou se chargeait de certains refrains pour rapper l’unité, la combativité, son refus de voir le rap être dévoyé par l’industrie musicale. Dix ans après, en 2015, dans « Ne m’appelle plus rappeur » avec ses frères Lino et T.Killa, son constat était plus amer.

Lino, Calbo, T.Killa - « Ne m’appelle plus rappeur »

Déjà en 2000, Calbo avait eu l’opportunité de proposer une plateforme à des jeunes artistes pour les faire briller, en se chargeant de la D.A. des deux volets de la compilation Hostile 2000 – Dans la cour des grands. Plus tard, il a animé des ateliers d’écriture, mis le pieds à l’étrier à la rappeuse Lora Yeniche, et eu envie de partager son parcours et transmettre les leçons tirées de son premier demi-siècle à travers deux livres, Quelques gouttes de plus en 2022 et 0 Raison en 2025. C’était résolument en quinquagénaire passeur de passion et de conseils qu’il rappait sur la dernière et seule trace discographique à son nom, Quelques gouttes de plus, tout en continuant à faire vivre sur scène la musique de son groupe avec Lino et T.Killa. La rédaction de l’Abcdr du Son leur transmet ses plus sincères condoléances, ainsi qu’à tous les proches de Calbo.

Calbo - « La Famille »

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