Arsenik, poison millésimé
Interview

Arsenik, poison millésimé

Calbo et Lino s’apprêtent à célébrer les vingt(-et-un) ans de leur premier album, Quelques gouttes suffisent, sur la scène de l’Olympia. De la genèse du groupe au regard rétrospectif sur ce classique, entretien avec un duo au regard lucide sur cet album fondateur.

et Photographie : Jessica Attia

Il y a dix-sept ans, Ärsenik déclarait à l’Abcdr du Son : « le rap, ça ne va pas mourir, c’est trop gros ». Et en effet, cela fait trente ans que dure en France une musique longtemps réduite à un effet de mode, au point où, aujourd’hui, elle a même ses événements anniversaires. Réédition, concerts et tournées sont le symptôme d’une culture qui tend à se patrimonialiser, célébrer son histoire. C’est précisément l’occasion d’entendre la totalité d’un classique de la mythique année 1998, Quelques gouttes suffisent, sur la scène de l’Olympia le 11 mai, et surtout, de discuter à nouveau avec Calbo et Lino. Si le temps passé révèle un rapport différent des deux frères à leur musique et sa postérité, il n’use rien de leur complicité. Lino taquin, Calbo posé, le duo revient sur la genèse de leur groupe, la conception et le regard porté sur leur premier album. Mais aussi sur la préparation de ce concert anniversaire, la future réédition de Quelques gouttes suffisent, et la sortie éventuelle de ce fameux troisième album, Si quelques doutes subsistent…, véritable arlésienne depuis quinze ans.


A : On lit souvent que le groupe a été créé en 1992, avec Réty. Est-ce vrai ?

Lino : En fait, 1990 même. C’était même pas Ärsenik… je dirai pas le nom ici, on risquerait d’avoir l’air cons. [rires]

Calbo : [sourire menteur] Je m’en souviens plus.

A : Un nom à trois lettres sûrement. [rires]

L : C’étaient des noms de groupe de MJC. Le nom n’est pas intéressant en soit, comme on a rien fait niveau discographique.

C : On avait commencé dans le cadre de la ville.

L : Avec des potos, dont Réty. On avait 11 ou 12 ans, on était au collège.

A : L’un de vous a été plus moteur que l’autre ?

C : On est frères, donc c’était une passion commune. Mais Lino était plus dedans, car moi j’étais plus dans le sport, j’étais au foot tout le temps. Le rap était un hobby plus qu’une passion. Lino était plus à fond.

L : J’étais pas vraiment à fond… On était des rappeurs de MJC. On écoutait Radio Nova, Dee Nasty. Le rap français arrivait, ces gars nous montraient qu’on pouvait faire des tournures en français.

C : Il y avait aussi un rappeur à Villiers-le-Bel, Saxo…

L : Et Turbo et Shud.

A : Le fait d’avoir Passi comme cousin, ça a été un élément déclencheur ?

L : Oh, il ne nous a pas beaucoup aidé… [rires]. Je plaisante. En fait, on grattait déjà la feuille au moment où le Ministère se lance. Le Secteur Ä n’existait pas encore. On ne traînait pas ensemble.

C : On était dans des villes voisines : Passi à Sarcelles, nous à Villiers-le-Bel, donc on était dans notre microcosme. Il y avait des danseurs, des DJs, et nous on rappait. On était des mecs de cité, on ne bougeait pas trop de notre coin, entre nous.

A : Le vrai déclic, c’est quoi ? Votre apparition sur L’Art d’utiliser son savoir, en 1995 ?

L : Oui. À l’époque on ne cherchait pas de deals, on n’avait pas envie de faire de rap professionnellement. On s’en foutait. C’est Tony Truand, qui rappait avec nous au début d’Ärsenik, qui a rencontré Desh, dans une soirée. C’était le DJ de Ministère A.M.E.R., et il montait son label. Il faisait sa compil, L’Art d’utiliser son savoir. Ils ont discuté, Tony lui a dit qu’il avait un groupe, et donc on est parti chez Desh… [il s’arrête] J’ai des trous de mémoire dans la chronologie.

C : On cherchait des musiques pour une MJC pour préparer un voyage en Hongrie…

L : [il le coupe] Putain, t’es sûr de ton truc, là ?

C : Attends, tu vas voir.

L : T’es un ouf !

C : C’est toi, t’es amnésique.

L : Pas tant que ça ! La Hongrie, c’est 92. Desh, c’est 95.

C : Bon ok [il reprend]. Bref, on cherchait des musiques propres à l’époque, parce qu’on prenait n’importe quel beat, des faces B. Je me rappelle que quand Tony nous a ramené cette idée, il revenait d’une soirée chez des danseurs, les GBF. Il avait parlé à Desh, qui n’était pas emballé au début. Finalement on le rencontre, et il nous dit qu’il y a un son que personne ne kiffe. Parce que c’était très west coast à l’époque, alors que ce morceau était un peu plus… « bang bang ». Nous, on a dit « on s’en fout, donne une musique ! ». Il avait fini sa compilation L’Art d’utiliser son savoir mais nous a dit de passer chez lui pour nous faire écouter. On y est allés, il nous a filé la musique de « Balltrap », on a posé dessus, et on s’est retrouvés en studio.

A : Donc c’était un hasard, ce morceau ? Il n’y avait pas eu de volonté de votre part de vous enregistrer ?

C : Zéro calcul. On a découvert le studio. On ne savait même pas ce qu’il allait faire avec le morceau ! Et après il nous a rappelé : « c’est quoi le nom que je mets sur la pochette ? » On a dû réfléchir pour lui donner le nom ! Et ça a été inscrit dans le marbre.

A : Qu’est-ce qu’il a changé pour vous ce morceau ?

C : Kenzy nous a remarqué au milieu de tout ça, alors qu’il avait dans la tête l’idée de créer le Secteur Ä.

L : Et il y a eu un dilemme. Desh voulait nous signer aussi. C’était donc ça ou Secteur Ä. On a donc choisi de bosser avec Kenzy. On a eu un peu de flair [sourire]. Quoi que : Sniper a très bien marché avec Desh !

A : Il y avait des raisons particulières de choisir Kenzy plutôt que Desh ?

C : Le projet était mûr.

L : Il y avait le Ministère A.M.E.R., tout ça. On s’est dit que c’était plus intéressant.

A : Entre votre premier morceau en 1995, et la sortie du premier album en 1998, vous enregistrez beaucoup ?

L : Pas tant que ça. C’est devenu effectif au moment où on a eu un contrat. On avait fait des compilations et les apparitions dans les albums du Secteur Ä.

C : Si mes souvenirs sont bons, Kenzy nous avait dit qu’il aimait bien notre style, mais que c’était trop… [il imite quelqu’un à bout de souffle]. Il savait qu’il fallait affûter la lame avant de balancer un projet. On a fait nos classes dans les compils et les albums des autres. C’était calculé comme ça.

A : Sur le fait de vous affûter, vous, personnellement, vous vous sentiez déjà prêts pour sortir un album ?

C : On ne calculait rien.

L : De fait on était prêts. Mais ce n’était pas un calcul, on ne voulait pas faire de disques à la base. Mais pour se faire un nom, préparer les gens à un album, il fallait faire des compils. Nous, on avait un roster intéressant : Stomy, Neg’Marrons, « Arrête de mentir » avec Gynéco… Tout ça nous a servi.

C : Ça a créé la demande. On est passé d’une compilation du 95 à des compilations plus grosses, jusqu’à l’album.

A : Vous aviez déjà des choses prêtes, enregistrées pour ce premier album ?

L : Non. Je pense que ce qui a été décisif, c’est la rencontre avec Djimi Finger. [il réfléchit] On l’a rencontré où ce con ? [rires]

C : Il était dans sa cave. Il faisait des sons pour les gars de son coin, et nous on lui a proposé de venir avec nous, parce qu’on avait ce deal d’album à remplir. On avait kiffé ses sons.

L : Il avait déjà fait « Rimes et châtiments » [NDLR : sur la compilation L432 en 1997].

C : Il nous disait : « je travaille avec mes potes ». Je lui ai répondu : « comme on a un bon deal, si tu réussis avec nous tu aideras mieux tes potes ».

L : Et au final il n’a jamais aidé ses potes. [rires]

C : Il y a trop de projets qui se sont enchaînés chez nous.

« Kenzy aimait bien notre style, mais il savait qu’il fallait affûter la lame avant de balancer un projet. »

Calbo

A : Au-delà de fournir les instrus, quel rôle prend Djimi Finger dans la réalisation de l’album ?

L : C’est le troisième membre. On bosse en direct avec lui. Il nous fait écouter quand on a une idée, quand on en a une on lui soumet. On a travaillé comme un groupe, il en faisait partie. Ce qu’il avait de meilleur, il nous l’envoyait en direct. C’est pour ça que les albums de l’époque ont une assez bonne qualité à ce niveau-là, parce que les beatmakers t’envoyaient la primeur direct. Maintenant, les instrus tournent : un tel a écouté toutes les prods du gars, si t’es venu après, tu cherches dans le panier, t’as plus rien.

C : Ou alors le fond du panier. [rires]

A : Il intervenait sur l’écriture ? 

L : Non, chacun restait à sa place. On n’intervenait pas sur ses machines.

A : Vous n’aviez pas des demandes musicales particulières ?

L : Si. D’ailleurs, la maquette de « Boxe avec les mots » c’était pas la même, plus calme. C’était un sample de Tracy Chapman. Je voulais quelque chose de plus patate.

A : Vous avez beaucoup enregistré pour cet album pour écrémer sur les quinze morceaux qu’on retrouve ?

C : À l’époque tu faisais pas ça.

L : Et puis, nous, on ne fait pas beaucoup de morceaux pour un album, il y a peu de déchets.

A : Est-ce que vous aviez une idée claire de ce que vous vouliez sur ce premier album ?

L : Non. C’est surtout le fait de travailler avec Djimi : des instrus amenaient des thématiques.

C : Un son, un morceau.

A : Lino, à la conférence « La plume et le bitume », tu nous avais pourtant dit avoir tendance à écrire toujours trop, pour finalement sélectionner.

L : Ouais, mais c’est avant l’enregistrement. J’écris beaucoup, et ensuite je fais mon truc. Mais on ne fait pas beaucoup de morceaux et on épure après. Même sur les solos.

A : Djimi Finger, en 2011, nous avait raconté que vous aviez eu l’idée de la thématique de la mort pour « Chrysanthèmes » après un accident de voiture. Y a-t-il eu d’autres expériences qui ont inspiré des thèmes sur l’album ?

L : Sur un premier album, c’est un peu balourd, mais tu racontes les premières vingt années de ta vie. T’as beaucoup de choses à dire parce que c’est ton premier disque. Mais il n’y avait pas de brainstorming, c’est naturel, il n’y a pas de prise de tête. Ça vient après, quand tu professionnalise un peu plus.

A : C’était plus facile de faire ce premier album, du fait de cette somme de vécu, que le suivant ?

L : Ha ouais, carrément.

C : Surtout que tu ne te prends même pas la tête.

L : En plus t’es pas soumis à un quelconque jugement : tu ne sais pas ce que ça vaut. C’est après que tu calcules. « L’album a marché, on fait comment ? » De fait, tu deviens calculateur.

C : Si tu regardes le premier album, on a des couplets de… trente mesures ! [sourire] Ça rappe, c’est tout.

A : On a le sentiment, aussi bien dans ce que vous nous avez raconté que de ce qui ressort du morceau « Par où t’es rentré » avec Passi, que vous avez été là par effraction avec ce premier disque.

C : Surtout que, si mes souvenirs sont bons, les mecs de l’industrie du disque n’y croyaient pas. « Vous êtes sûrs que ça, ça va faire disque d’or ? ». Kenzy y croyait. Nous, on faisait notre truc et basta.

L : On n’avait pas de précédents. On était dans l’ère du rap un peu technique, il n’y avait pas de précédents. Il y a eu une vague d’artistes de notre génération qui est arrivée en même temps que nous, et pour qui ça a bien marché, comme Fonky Family. Tous ces groupes-là sont arrivés et tout le monde a eu son succès. On avait vu que ça marchait pour ceux qui étaient là avant, les NTM, IAM, Ministère A.M.E.R.. Mais nous on était la nouvelle génération de rappeurs, c’était moins social, plus technique, plus rap. Donc on jugé vu sur pièce.

A : Vous parliez d’être vraiment à trois pour cet album, avec Djimi. L’album a été fait en vase clos ?

L : On discutait avec Kenzy. C’est lui qui a trouvé le titre de l’album. Il est bourré d’idées. Il en a même trop. Tu prends ou pas. Mais ouais il était toujours là.

A : Alors qu’il aime dire qu’il est plutôt là pour le côté business.

L : Quand il dit ça, il ment [sourire]. Il a donné énormément d’idées sur les albums de Ministère A.M.E.R., de Gynéco, sur Neg’Marrons. Tous les artistes.

A : Le fait de sortir cet album sur le label du Secteur Ä, bien installé, c’était une fierté, une pression ? Vous sentez qu’il se passe quelque chose ?

L : En réalité, c’est allé trop vite. On s’est installés en même temps que le Secteur Ä. Quand Kenzy nous a proposé de rejoindre le Secteur Ä, c’étaient les débuts, il n’y avait pas encore de label.

C : Quand il nous a proposé, on sortait tous du hall. C’est comme si le calcul sortait déjà de la tête de fou de Kenzy : là, il sort l’album de machin, là, il sort les Neg’Marrons, là, Ärsenik après qu’on ait fait un morceau sur l’album des Neg’Marrons et sur les compils… C’était calculé comme ça. Au moment où on arrive, c’était notre tour.

A : C’est marrant que tu dises ça, je suis retombé sur un reportage de France 2 de l’époque, et tu disais déjà la même chose: tu comparais le Secteur Ä à un vaisseau mère et les groupes à des navettes, des fusées.

C : C’est ça. Et le moment où il a décidé de nous envoyer, on était prêts.

A : Une chose frappe quand on réécoute cet album et vos premiers morceaux, ce sont vos flows mais aussi vos voix. Vous avez des voix hyper marquées : « Calbo c’est l’chant d’outre-tombe, Bors la voix nasillarde » comme vous disiez sur « Mic Machette ». Est-ce que vous prenez conscience à ce moment qu’elles sont des instruments ?

L : Oui, de fait. Mais franchement je n’aime pas ma voix. Je ne me réécoute pas tant que ça. Ma voix me soule. J’aimerais avoir une voix plus ronde, comme Oxmo Puccino. Parce que lui [NDLR : désignant Calbo], il peut dire des bêtises que je ne peux pas dire. Par exemple, le mot « marmite » je ne peux pas le dire. [rires] « Saperlipopette » non plus. Je suis obligé de trouver des substituts. Si je veux dire des trucs drôles, décalés, c’est difficile avec ma voix.

C : Curieusement, les gens disent qu’au téléphone on a la même voix, mais pas du tout au micro.

L : Après je pense qu’avec le temps, la voix change. Elle est moins agressive. Au début tu cries au micro parce que tu ne sais pas comment gérer ta voix, ton souffle. Tu forces. Je réécoutais « J’avance pour ma familia » [NDLR : morceau de Stomy Bugsy avec entre autres Ärsenik], mais c’est horrible [sourire]. La voix est forcée de malade. Parce que tu cries, mais après, plus tu maîtrises le micro, plus tu as tendance à respirer mieux.

C : C’est ça, les morceaux d’aujourd’hui, on les rappe avec une respiration différente. Les temps de respiration ne sont pas au même endroit. Moi à l’époque je rappais en apnée. [rires]

A : Mais c’est lié davantage à votre maîtrise de la voix qu’au changement de type d’instrus par exemple ?

L : Déjà, forcément on s’adapte à l’instru. Mais il y a aussi l’habitude, l’expérience du micro…

C : L’articulation : tu te prends plus la tête à articuler. C’était des choses dont on n’avait pas conscience.

A : En parlant d’instrus : on a l’impression que l’identité de votre duo n’a jamais été dépendante de la musique. Qu’elle repose plus sur le texte et le rap. 

C : Je pense que c’est parce qu’on a écouté beaucoup, beaucoup de musiques différentes. On a grandi dans les musiques africaines, le reggae, le zouk, le rap… Ça te fait un bagage… On dit toujours qu’on peut rapper sur tout. On a fait Bisso Na Bisso, ça ne nous gênait pas de rapper sur du zouk, des musiques africaines. Ce bagage fait qu’on ne s’est jamais bloqué sur un seul style.

A : On vous reconnaît plus à l’écriture et à la voix. Pour vous c’est ça qui fait un MC ?

L : Aujourd’hui, les MCs c’est compliqué… Mais de manière générale oui, ce qui fait un MC c’est sa voix, son empreinte vocale, son flow… Son implication dans la communauté. [rires] Non, je plaisante.

A : Il y a un thème qui marque chez vous, en réécoutant « Boxe avec les mots », on se rend compte que c’est une chanson qui parle de liberté d’expression. « La PJ censure un rap moins violent que Schwarzenegger ». Et ça revient pas mal dans Ärsenik ensuite. Pourquoi c’est aussi important pour vous?

L : Déjà, parce que c’était pas évident à l’époque de dire ce qu’on voulait.

C : C’est ça qui est terrible. Déjà à l’époque, FDY Phenomen avait fait un morceau, et sur Skyrock on lui avait dit d’enlever le « merde ». Aujourd’hui tu vois les clips, ils sortent la drogue, le machin. [rires] Et nous on disait beaucoup de choses déjà, à ce moment.

L : Je me dis que c’est peut-être lié à la forme. Si je le chantais, ça passait mieux. Tu prends un morceau de Snoop, « Ain’t No Fun », si c’est moi qui te le rappe, je vais en taule direct. [rires] C’est peut-être lié à la manière de faire, à la forme. Je me pose la question.

C : Quand on dit « qui prétend faire du rap sans prendre position ? », ça veut dire ce que ça veut dire: que le rap, c’était fait pour ça.

A : Surtout que vous arrivez à une époque, où il y a eu pas mal de procès, le Ministère A.M.E.R., NTM, vous deviez en avoir conscience.

L : Après, on n’a pas dit les choses les plus subversives non plus, mais c’est vrai qu’à ce moment, dire des trucs un peu plus politiques par exemple, c’était moins évident.

A : Et pourtant, vous faites « Une Saison blanche et sèche ».

C : Parce que nous, on est « j’t’emmerde »[rires]

L : Après, avec du recul, « Une Saison blanche et sèche », est-ce qu’il était vraiment subversif ? Il n’était pas dangereux. Tout le monde était d’accord avec nous sur ce point. Aujourd’hui, il serait plus contesté. A l’époque, tout le monde était d’accord pour dire « le Front National, va te faire enculer ». C’était « allez-y les mecs, bien », tout le monde pensait comme nous.

C : On était allés loin quand même. « Fumez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens »… Aujourd’hui Marine serait là à dire : [NDLR : il imite sa voix] « incitation au meurtre »[rires]

L : C’est surtout qu’à l’époque les gens pensaient comme nous. Aujourd’hui, ils ne pensent plus comme ça. Maintenant, même des gens soi-disant… [soupir] c’est « le Front National quand même, on sait pas trop »

A : « Un parti comme les autres ».

L : Voilà, ça serait plus compliqué.

A : Il y a autre chose sur le point liberté d’expression, aujourd’hui il y a certains rappeurs qu’on accuse de satanisme…

L : [rires] À l’époque déjà ?

A : Non justement, plutôt maintenant, alors que chez vous il y avait beaucoup cet imaginaire de l’enfer, des flammes…

L : Pour les mêmes raisons que ce qu’on disait à l’instant sur le Front National, aujourd’hui tu transposes “L’Enfer remonte à la surface”, les gars vont te dire que t’es sataniste. [rires] Il y a même une référence avec une phrase à l’envers à la Amityville

C : J’ai une anecdote sur ça. J’étais en train de faire un morceau solo, je travaillais la pochette avec un gars. Je suis assis tout seul sur un canapé. Il me dit on va mettre un tapis, sur lequel il y avait le 6 du « 6ème chaudron » ; à gauche une bouteille de sky et mon ordinateur ouvert. Pour masquer la marque de l’ordi, il met un 6, et sur la bouteille de sky, pareil. Ça faisait 666. [rires] Et avec les carreaux en bas, on aurait dit des signes de franc-maçon.

L : Moi je pense que lui il savait ce qu’il faisait…

C : Non, il n’avait rien à voir avec ça. C’est moi quand j’ai revu le truc j’ai fait « woah », dans ce monde con… Et en faisant le peucli, au Congo, j’ai pris un 4×4, on voulait flouter la plaque, et la plaque c’était 666 [rires]. Et je l’avais même pas vu !

L : Je te dis que les mecs qui font les clips, ils savent.

C : Killumitruc il s’était pas penché sur un de tes clips ?

L : Non, je crois pas. J’ai entendu deux, trois trucs, mais vite fait…

A : Mais pour vous, cet imaginaire de l’enfer, il signifiait quoi ?

L : C’était une métaphore. Quand on dit l’enfer remonte à la surface, on parlait de “l’underground”. On parlait de l’underground qui allait vers le mainstream. Mais si les mecs prennent le truc au premier degré, on s’en sort pas. On n’a plus le droit à la métaphore en fait.

« À l’époque, on voulait impressionner : c’était du rap de rappeurs, sans se soucier de qui écoute. »

Lino

A : Sur les vingt ans qui sont passés, quelle relation vous avez entretenue avec cet album, est-ce que vous avez porté un regard critique à un moment ?

L : Bizarrement, il n’y a rien qui m’emmerde. Après je ne l’écoute pas en boucle non plus. Je pense que c’est un album qui…

C : [il reprend] Qui a été fait à une époque, et on accepte que tout ce qui a été dit l’a été avec le coeur et la vision de l’époque.

A : Et le fait qu’on vous ramène systématiquement à cet album, est-ce que ça vous gêne, est-ce que c’est une fierté ?

L : C’est digéré. Quand j’ai vu que tous les autres avaient le même problème… C’est un problème qui concerne tous les artistes en réalité. Je relativise.

C : C’est un album qui, forcément, fait partie de toi. C’est celui qui nous a fait découvrir, il est dit « classique » par nos pairs et par le public… Donc forcément on nous ramène à ça.

A : Sur Quelque chose a survécu, l’album suivant, votre écriture est plus épurée. Est-ce que ça part d’une analyse de votre style sur Quelques gouttes suffisent ?

L : En grandissant, tu fais plus simple. Tu comprends mieux l’écriture. Mais faire plus simple, en vérité, c’est plus compliqué que mettre trop de technique. Parce qu’il faut être compris, sans trop de fioritures. C’est une évolution normale. Au départ, c’est du superflu parfois. Plus tu grandis, plus t’as tendance à aller droit. À l’époque, on voulait impressionner : c’était du rap de rappeurs, sans se soucier de qui écoute. On voulait s’impressionner les uns les autres. Il n’y avait pas une volonté d’être compris. Si tu écoutes Quelques gouttes suffisent, c’est parfois difficile de comprendre, c’est très découpé, trop technique.

C : On a dû s’y reprendre à plusieurs fois parfois pour comprendre.

A : En vous réécoutant, pour travailler ce concert, vous avez eu ce sentiment d’en faire trop ?

C : Là, pendant les répétitions pour l’Olympia, on s’est dit « putain, on a écrit tout ça ? » [rires] Dans les boyaux, tu le ressens ! On ne mettrait pas tous ces mots aujourd’hui, à la chaîne, comme ça. On aurait plus épuré. Là, on était à l’énergie, on balançait des phrases… si tu n’es pas backé, tu peux pas la dire ! On le ressent aujourd’hui, mais pas quand on le faisait à l’époque.

 

A : Et comment et pourquoi vous est venue l’idée de faire une tournée pour les vingt ans ?

C : C’était une idée qui germait dans la tête des gens, après il y a eu la tournée de l’Âge d’or du rap français, celle du Secteur Ä. On n’était pas trop dans ce truc de commémoration, mais l’idée de le faire à l’Olympia, et de marquer cet album qu’on kiffait… Ouais, c’était une manière de marquer le coup et après, « next ». Et en plus, le fait de chanter des morceaux qu’on ne jouait pas en tournée, l’exercice était plaisant.

A : Est-ce que dix ans en arrière, par exemple pour les dix ans de l’album, vous vous seriez imaginé jouer tout cet album sur scène, à l’Olympia ? 

L : Oui bien sûr. On n’a jamais eu de difficultés à tourner. Ça aurait pu le faire.

C : On a fait beaucoup de dates, jusqu’à aujourd’hui. On a un « capital public » dans toutes les villes qui nous permettait ça. On a capitalisé un public qui fait qu’on a toujours eu du monde pour nous suivre en tournée. Peut-être parce qu’on a fait un classique justement. Comme on dit. [sourire] Et il y a eu les solos de Lino.

A : Tu n’as jamais eu envie toi, Calbo, d’en faire un de solo ?

C : Oui, ça viendra peut-être. On a déjà toujours eu nos titres solos sur les albums d’Ärsenik, et ça peut être bien de raconter son truc avec son point de vue. L’envie viendra, sous une autre forme peut-être.

A : Vous dîtes ne pas beaucoup écouter votre propre musique. Est-ce que de réécouter vos morceaux, ça a refait naître quelque chose en vous ?

L : Il y a une part d’inconscient aussi, parce qu’en les réécoutant des années après tu réalises que tu les avais toujours dans la tête.

C : Oui, c’est bizarre. L’artiste ne prend pas une feuille comme ça et apprend le morceau. C’est vrai qu’au début en les réécoutant, on se disait « woah, ça va être compliqué de le recapter celui-là ». Mais en vrai ça revient tout seul. Peut-être parce que c’est toi qui les a écrits, tu es à l’origine. Si tu veux une anecdote dessus, à la dernière répèt mon petit-frère T.Killa [NDLR : frère de Lino et Calbo, et qui les accompagne sur scène] me demandait « tu es sûr que tu vas t’en rappeler de celui-là ? » Parce que sur le coup, quand tu vois l’enchaînement de mots… Mais bien sûr que je vais m’en rappeler, c’est moi qui l’ai écrit !

A : Ça fait combien de temps que vous préparez ?

C : Deux semaines là, peut-être. Ça revient vite.

L : Oui, mais il y a eu la tournée de Requiem, et on a pris la décision bien avant de faire l’Olympia. Le fait de réécouter les morceaux te fait direct retomber dedans.

A : On parle d’une réédition, qui accompagnera ce concert. Est-ce que c’est une réédition avec une remasterisation, ou est-ce qu’il y a des inédits ?

L : Oui, j’ai entendu des trucs contradictoires, mais normalement on devrait avoir des inédits du fameux « troisième album ». L’album avorté. [rires] Si tout se passe bien. Dans le cas où ça ne sort pas dans cette réédition, on les sortira sous une autre forme pour ceux qui veulent les écouter.

A : Vous avez évoqué chez notre confrère Mehdi Maïzi, dans La Sauce, un potentiel futur album. Cette année ?

L : Oui, 2019. Il n’y a pas de date, évidemment, ça ne sert à rien d’annoncer une date. Mais on est en plein dedans là. Donc ça sortira avant décembre.

A : Le concert, ça aide à vous motiver pour la conception de l’album ?

L : Pas vraiment, puisqu’on était déjà en plein dedans. Limite la tournée ça nous bouffe du temps, là où on devrait être en studio. Mais dès qu’elle est terminée, on s’y remet.

A : Le titre présumé est toujours Si quelques doutes subsistent ? 

L : Hé je crois que c’est ça. [rires] Ce n’est pas nous qui doutons : c’est pour faire écho aux autres titres. Quelques gouttes suffisent, en gros: on n’a pas besoin d’en faire trop ; Quelque chose a survécu, on a encore le truc ; et « si quelques doutes subsistent que quelques gouttes suffisent et que quelque chose a survécu », voilà un troisième album. C’est comme ça qu’il faut le lire.

A : Il n’y a jamais eu de doutes, justement, niveau professionnel, artistique, sur ces vingt ans de carrière ?

C : Si tu fais ce que tu aimes et que tu donnes ce que tu es, tu n’as pas de doute à avoir. Nous on a toujours été comme dit B2O, « si t’aimes pas, t’écoutes pas ».

A : Calbo, contrairement à ton frère qui a sorti deux albums solo…

L : [Il coupe] et une mixtape aussi [sourire]. Donne-moi mes lauriers, merde !

A : Radio Bitume, la fameuse ! Est-ce que le fait de ne pas avoir des preuves pour le public que tu existes toujours, que tu sors encore des choses, ça ne casse pas une dynamique ?

C : Comme je t’ai dit, on est complètement dans cette politique de rien à avoir à foutre de ce que les gens pensent. Donc avec Bisso, Ärsenik, Noyau dur, quand Lino a sorti ses albums – je l’ai accompagné dans beaucoup de concerts – j’ai toujours eu l’impression d’être dans le truc. Si j’en sors un, un jour, c’est que j’ai eu envie de le faire, que j’ai pris le temps de le faire. Et les gens le prendront comme je voulais le donner.

L : Bah faut accélérer là, sinon ça va partir en Rolling Stones! En tournée avec une bebar blanche… [rires]

C : Mais il y a des morceaux sympas qui vont sortir en tout cas avant l’album. On va commencer à teaser ça. C’est que de la musique, c’est que du kif !

A : À titre personnel, est-ce que vous avez un album préféré entre les deux ?

L : Je préfère Quelques gouttes suffisent, mais dans l’écriture je trouve qu’il y a des titres meilleurs dans Quelque chose a survécu. Je pense à « Paradis Assassiné ». Je ne l’aurais pas écrit de la même manière à l’époque de Quelques gouttes suffisent. Par certains aspects, je trouve mon écriture meilleure sur le deuxième.

C : Il y a des morceaux qu’on aime bien, dans les deux, c’est sûr. « Regarde le monde », « P.O.I.S.O.N », j’aime bien comme on a abordé ces titres. Si je devais faire un choix, je ne sais pas. J’aime tous mes enfants.

L : Ah comment c’est faux ça ! Il y a des parents qui détestent certains gosses. C’est une réalité ça.

C : Calbo non, Calbo aime tous ses gosses. [rires]

A : Justement, dans « Regarde le monde », vous parliez du fait d’être de votre paternité. Avec ces vingt ans de carrière, est-ce que vous songez à l’héritage artistique que vous laissez à vos enfants ?

C : Je me posais cette question il y a peu de temps. Je coupais les cheveux de mon fils, il avait mis son téléphone avec sa playlist et il écoutait des trucs « nique ta mère, fils de pute, la chatte à ta grand-mère… »[rires] Et je me suis dit que j’aimerais que mon fils ait des nouveaux morceaux d’Ärsenik, version 2019.

L : Mais est-ce que tu t’es pas demandé si ton fils préférait écouter « Nique ta mère et la chatte à ta grand-mère » que ta musique ? [rires]

C : Il écoute Ärsenik ! Parce qu’on l’oblige. [rires] Il a tout ce qu’on fait.

L : Il a les tares de sa génération. Moi, je ne suis pas fasciné par la postérité. J’aimerais plus laisser, je sais pas, un film. Un film ou…

T.Killa [au fond de la salle] : Ou ton cul! [rires]

L : Éventuellement. [rires] En fait, je ne pense pas la postérité en termes de musique. Je pense que si je ne fais jamais de film, ça me ferait plus chier, même si je sors dix albums.

A : C’est toujours un peu un accident finalement la musique ? Comme à l’époque de Desh ?

L : Ça l’est toujours. Mais c’est normal, on n’est pas les seuls. Pour la postérité, on verra : si je fais un film et que je vais à Cannes, je pense que je suis bon. [rires]

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