AJ Suede, rappeur (multi) conscient
En marge des scènes de New York, Los Angeles, Atlanta ou Houston, d’autres rappeurs états-uniens brillent par leur talent. Notamment AJ Suede, qui bâtit depuis des années à Seattle une œuvre musicale singulière. Plongée dans les méandres d’une conscience aux multiples identités.
Rappeur basé à Seattle, AJ Suede est actif depuis une quinzaine d’années — et dire qu’il est « actif » n’a rien d’exagéré tant sa production est foisonnante. Dresser l’inventaire de ses sorties relève de la gageure : on approche de la cinquantaine d’albums et l’artiste a depuis longtemps perdu le compte. Mettre en ligne des titres est pour lui un réflexe quotidien : « Je ne suis pas seulement prolifique sur Internet, je le suis dans la vraie vie, avec des disques présents aussi sur des étagères ou dans des caisses de vinyles. J’essaie de m’en tenir à un calendrier de sortie à peu près trimestriel. Certaines années, vous obtenez trois projets, certaines années, quatre. Je ne libère pas tout ce que j’ai mais rien n’est gaspillé. J’ai complètement perdu le compte des sorties d’albums et d’EPs. »
La reconstitution de sa discographie est d’autant plus complexe qu’il choisit parfois de réserver certains albums au format physique — disque ou cassette —, voire de retirer des titres de toutes les plateformes, comme les enregistrements de ses débuts. À l’heure où beaucoup cherchent le hit calibré pour les shorts et les reels, AJ Suede suit une trajectoire inverse : il aligne inlassablement des sorties cohérentes, soignées tant dans le choix des samples que dans l’absence assumée de ceux-ci, dans la sélection des drums ou dans l’option d’albums quasi drumless. L’intérêt de se pencher sur son œuvre ne tient pas à une simple accumulation d’albums et de mixtapes, mais à l’exigence d’un artiste total : il rappe, écrit, produit, sample, compose, mixe, masterise, réalise et monte ses clips, et dessine ou peint ses pochettes. Chaque instant de sa vie semble orienté vers la musique ; chaque texte paraît ciselé, chaque boucle taillée au millimètre. Une démarche singulière que l’on retrouve chez des artistes comme MIKE ou Mach-Hommy.
Pour toutes ces raisons, l’Abcdr du Son plonge dans l’univers du « Suede God » — fait de ruptures temporelles, de spiritualités ancestrales, d’images psychédéliques, de références religieuses et métaphysiques, de punchlines brillantes – accompagné des commentaires du rappeur, qui a pris le temps de commenter sa discographie pour la rédaction.
Atterrissage SeaTac (2016)
Lorsque AJ Suede publie Dark Of The Covenant en 2016, il vient d’arriver à Seattle après une enfance partagée entre East Harlem à New York et East Stroudsburg en Pennsylvanie. À cette époque, il a déjà livré plusieurs projets, dont la trilogie Gold and Water, Gold and Fire et Gold and Earth (les deux premiers ayant été retirés des plateformes par l’artiste). Son précédent album, Lefthanded Vertigo (2015), laissait AJ avec le sentiment d’un travail inachevé, malgré un accueil critique favorable. Conçu en pleine période cloud rap, cet opus sans samples, entièrement au clavier, avait été publié via le label de la marque Mishka, alors producteur d’artistes aussi divers que Main Attrakionz ou Meyhem Lauren. AJ Suede est arrivé au mauvais moment : le label traversait des difficultés qui allaient précipiter sa chute. « C’est une leçon de plus sur la façon de gérer mes attentes et de persévérer, quoi qu’il arrive. Mais je retourne au travail la semaine suivante ; rien n’a changé. » Nouveau départ donc avec Dark Of The Covenant : les titres ont été enregistrés entre la Pennsylvanie qu’il quitte et la scène émergente du Northwest Pacific. L’album porte la trace de ce basculement géographique : sur « Walking On Air », AJ Suede plane — « I don’t even care I feel like I’m walking on air » — au sens propre comme au figuré. Il s’envole vers la côte Ouest. Le clip, signé par le collectif FRMNDS, le montre entouré d’amis qu’il laisse derrière lui, sur une production où résonnent des échos de nostalgie et de temps révolu. Le flow est déjà assuré, le couplet martelé.
AJ entame sereinement ce nouveau chapitre, symbolisé par le titre « Fed Case » avec son nouveau crew UDF. La production trap, plus sèche, annonce la conquête de Seattle. AJ y décrit l’aéroport et son arrivée, altéré par l’alcool, tandis que Dizzi Slick, en featuring, l’accueille avec un flow noyé dans un effet de reverb. Ce dernier livre l’un de ses ultimes couplets avant une longue incarcération — dix ans — mais UDF n’oubliera par Dizzi : ils l’enregistreront ensuite via le téléphone de la prison pour la compilation Paranormal Macktivity et iront jusqu’à produire un album entièrement réalisé depuis l’établissement pénitentiaire, à la manière de Mac Dre ou Drakeo The Ruler.
Musicalement, Dark Of The Covenant joue sur les contrastes : textures lo-fi et nappes aériennes côtoient beats trap tranchants, créant une atmosphère à la fois intime et expansive. AJ y affine son art du détail et confirme sa capacité à modeler des ambiances. Les textes oscillent entre confessions et mythologie personnelle, tissant des images religieuses et métaphysiques. On perçoit l’intention du rappeur, celle de transformer ses déplacements, ses rencontres et ses épreuves en matière sonore cohérente et troublante.
Sorti l’année suivante, en 2017, Gotham Fortress cristallise l’originalité du rap d’AJ Suede et marque un tournant dont il ne se détachera plus. La rencontre déterminante avec le producteur Wolftone — chez qui il squatte plusieurs mois à son arrivée en ville — façonne alors l’identité sonore du rappeur. Sur des textures inquiétantes et des nappes oppressantes, le flow technique d’AJ, hérité de ses racines new-yorkaises, crée un contraste saisissant avec des instrus presque paranoïaques. « Negative Energy » incarne cet univers à la perfection, tant par la production que par l’esthétique visuelle du clip. L’auditeur est immergé dans une expérience proche du found footage comme dans Le Projet Blair Witch, sauf que ce ne sont pas des bois hantés mais les ponts routiers et les couloirs du métro de Seattle qui deviennent le théâtre d’une menace diffuse. Truffées de data moshing — ces distorsions visuelles rappelant les artefacts des vieilles VHS – les images du clip font froid dans le dos. Le sample glacial et funèbre de Burzum choisi par Wolftone n’est pas anodin : il renvoie au projet solo du musicien black metal norvégien Varg Vikernes, emprisonné pour avoir assassiné son camarade guitariste et incendié quatre églises. L’atmosphère est posée, et elle s’accorde parfaitement avec l’esthétique phonk du Raider Klan, avec lequel AJ entreprend alors une tournée sur la côte Ouest : « Stay away from the Aurora bridge / We might find you at the bottom of it ».
Vient ensuite une collaboration remarquée avec JPEGMafia, qui produit le titre « In the Town » sur l’album Melancholy Trill II — une phonk déformée ponctuée de sonorités 8-bits, prolongement logique de ce paysage sonore anxiogène. BB Sun d’UDF pousse lui l’expérience plus loin en samplant rien de moins que « A Forest » de The Cure pour le titre « Expensive Conversation », rappelant à l’auditeur que les forêts inquiétantes de Twin Peaks jouxtent Seattle, un décor où AJ Suede semble parfaitement à sa place.
Le côté obscur de la Force (2018)
Retour dans les rues humides de Seattle. Alors qu’il porte une cape offerte par un créateur de mode, la ressemblance avec Darth Vader amuse un ami. Il n’en faut pas plus pour qu’AJ Suede saisisse l’idée au vol pour devenir Darth Sueder, alter ego du général Sith des quartiers obscurs de Seattle. Il incarne ce personnage sur une série de sept albums parus entre 2018 et 2022. Rappeur maîtrisant ses gammes, AJ est aussi un producteur redoutable ; le costume de Darth Sueder lui offre un prétexte pour déployer son art du sampling et de la composition. « Je voulais que Darth Sueder soit plus minimaliste, un rap boom bap sans batterie, un peu comme sur la côte Est », explique-t-il cette fois-ci sur Bandcamp. « Seattle est très sombre la majeure partie de l’année. On s’habille beaucoup en noir. Ce sont ces éléments qui m’ont attiré vers ce style, et qui ont attiré les gens vers moi. J’étais dans mon élément. »
AJ Suede découpe les samples avec la précision du tatoueur qu’il est occasionnellement, quand réaliser un tableau sur la peau avec une aiguille nécessite de tomber juste, d’avoir le souci du détail. Ses collages sonores sont nets et tranchants : il superpose des voix en les décalant subtilement pour créer une texture brute mais maîtrisée, sculptant des couches vocales pour obtenir une profondeur singulière, à l’instar de RZA à ses débuts, période Shaolin Soul.
Son goût pour la production puise ses racines dans une enfance new-yorkaise. Il découvre les boîtes à rythmes lors d’un atelier périscolaire gratuit au Boys Club de Jefferson Park dans East Harlem. L’animateur, grillz étincelantes, compose entre deux joints et transmet au jeune AJ des rudiments de beatmaking plutôt que de traîner dehors. Au même moment, les oncles d’AJ, qui montent le groupe de rap Absolute Loyalty Stands, lui ouvrent leur studio bricolé dans un garage où il est autorisé à toucher aux consoles et aux samplers. Mais quand il voit une vidéo YouTube du producteur de trap Lex Luger, défoncé, devant son ordinateur portable, en train de faire tourner Fruity Loops et programmer plusieurs beats en quelques minutes, c’est une révélation : « C’était le truc le plus cool que j’aie jamais vu », raconte AJ. « J’ai pris la quasi-totalité de mon argent de poche et je suis allé chez Best Buy sur la 86e Rue m’acheter un ordinateur portable. » L’un des tontons lui installe une version crackée de Fruity Loop, AJ peut s’amuser sans fin.
Avant d’endosser le costume de Darth Sueder et d’enchaîner les sorties d’albums, AJ avait laissé à d’autres le soin de réaliser ses prods. Mais en quittant le logement de Wolftone, il se rappelle au bon souvenir du gamin qu’il était : « Quand j’ai eu un logement stable, je suis allé au Guitar Center près de South Lake Union avec 500 dollars. J’ai acheté mon interface, mes enceintes, mon micro et tout le reste. Je n’avais plus aucune limite », explique-t-il dans le média local KEXP. Libéré des contraintes matérielles, Darth Sueder peut enfin s’exprimer pleinement. La série de sept albums, presque entièrement autoproduite, affiche une homogénéité sonore qui s’inscrit dans le renouveau boom-bap venu de l’Est.
Sur « Planets », extrait du premier volet de Darth Sueder en 2018, un souffle d’instrument à vent évoque un désert qu’on imagine égyptien aux temps bibliques. L’instrumentation drumless, répétitive et méditative, transporte l’auditeur vers une temporalité ancestrale : les images lyriques — « My vision is vivid as a dream », « Driving the horses in town in the pouring rain », « I’ma shine my dark until I eclipse the sun » — renforcent cette sensation d’errance. On pense au parti pris similaire de Ka sur « Every Now and Then » sorti en 2020 qui, lui aussi, sondait les mythes et les légendes qui se tissent au quotidien.
Après quelques mois, toujours en 2018, AJ remet sa cape de Darth Sueder pour livrer le deuxième volet, Darth Sueder II : Goth Marciano. Au détour des paroles de « Time Alone », l’enfance du MC se dévoile à nouveau. Ses parents fréquentaient Kareem « Biggs » Burke et Damon « Dame » Dash, deux figures centrales du trio fondateur de Roc-A-Fella Records, aux côtés d’un certain Jay-Z. Dame était camarade de lycée de ses parents, et sa mère était proche de Robert « Bobalob » Burke, frère de Biggs. Ces liens lui valent d’apparaître enfant dans une publicité pour l’album du supergroupe Def Squad (Erick Sermon, Redman, Keith Murray), de voir son visage stylisé pour leur logo, et même de lancer des céréales aux côtés de Redman dans le clip « I’ll Bee Dat ».
Sur Darth Sueder II : Goth Marciano, AJ prolonge la trajectoire du premier opus en empruntant les codes de l’avant-garde rap de la côte Est. La référence à Roc Marciano dans le titre n’est pas fortuite : à la même époque, le rappeur de Long Island publie RR2: The Bitter Dose, déployant des couplets denses, truffés de punchlines et de rimes internes complexes, sur des textures industrielles déstructurées et souvent dépourvues de batterie — une esthétique similaire à l’univers de Suede.
Fidèle à son ancrage urbain, AJ aligne des couplets foisonnants d’images et d’allusions, parfois surprenantes, comme sur « Cheddar Biscuit ». Le morceau, baptisé d’après les célèbres amuse-bouches de la chaîne de restaurant Red Lobster popularisés par Beyoncé, repose sur un sample du bien nommé « Biscuit » de Portishead et convoque tour à tour la liturgie urbaine, le pasteur Mason « Ma$e » Durrell Betha, puis un clash sans concession contre la masse des rappeurs interchangeables. Quand il infuse ses textes de spiritualité, la provocation peut être mal interprétée : ses allusions à décapiter des poulets sous la douche dans « Brujeria » susciteront des rumeurs absurdes, au point de le faire démentir des accusations le liant à un culte de Baphomet.
L’album Black Cube Vol. 1, publié peu après en 2019, ne tempère pas cette atmosphère. Sur « Sazon Freestyle », la production de Camoflauge Monk parsème l’instrumental de voix inquiétantes qui ne dépareilleraient pas dans le film Eyes Wide Shut, lorsque Tom Cruise se retrouve pris au cœur d’un rituel démoniaque. AJ Suede et son complice d’UDF, BB Sun, achèvent le tableau par des lyrics incisifs et tranchants, consolidant l’esthétique sombre et cérémonielle qui traverse cette période de sa discographie.
Le cinquième épisode du Darth Sueder fin 2019, Supreme Chancellor, donne à nouveau des indices pour comprendre l’introspection d’AJ, cette fois-ci du côté des racines familiales. Sur « Hold Paper, Not Grudges », un orgue plaintif pousse un cri que n’aurait pas renié le pianiste de jeux télévisés Charlie Oleg : « My uncle has his photos in the Smithsonian / I’m a Young Lord », tandis que l’explicite « Suede Family History » laisse affleurer le poids du temps et l’empreinte des ancêtres sur la musique. Pour des raisons idéologiques et militantes — sympathie pour le communisme et engagement pour les droits civiques — une branche de sa famille dut fuir les persécutions d’une Amérique raciste et puritaine au siècle précédent. L’un de ses grands-oncles maternels fut membre fondateur des Young Lords, collectif de gauche radicale de Spanish Harlem défendant le nationalisme portoricain et proche des Black Panthers. Un autre était si proche de Malcolm X qu’il le suivait et photographiait lors de ses déplacements, jusqu’à immortaliser son assassinat — cliché vendu à TIME pour soulager les dettes d’une famille plongée dans la pauvreté. AJ Suede est hanté par ces héritages, tout autant que par son quartier d’origine : « Je vais encore souvent à East Harlem, pour quelqu’un qui vit sur la côte ouest. Les quartiers changent avec le temps, certaines choses restent les mêmes. »
Si le propos est dense et chargé, la musique ne cède rien au discours. La maîtrise de la MPC éclaire l’intégralité de l’album, peut-être le sommet de la série Darth Sueder. « I Need My Bag » en est une démonstration éclatante : le morceau présente une alternance de cuivres essoufflés, de samples vocaux répétitifs et de chuchotements, tandis qu’AJ déroule des couplets d’une précision chirurgicale, tissant des schémas de rimes complexes (« You got to take it back / If not hope you don’t make the same mistake twice / Trust my luck rather take a loss before I take advice »). Artiste complet, il signe ici la réalisation et le montage du clip, qu’il parsème de variations visuelles — jeux d’éclairage, inserts, data moshing — et où l’on voit souvent le rappeur immobile, comme à son habitude, centré dans le cadre, face à un lac ou au cœur d’une forêt, comme un fantôme.
Sur « The Dough », extrait de Finesse The Cube II qui sort en 2020, AJ retrouve Tha God Fahim, certainement son alter ego mystique venu d’Atlanta. Leur rapport à l’art se rejoint : fascination pour les mythes anciens, rapport ésotérique à la science, et une production prolifique. Dommage que leur collaboration ne semble se limiter qu’à ce seul morceau tant elle est évidente et pleine de promesses.
Evangélisation par le beat (2020)
AJ Suede endosse également l’identité de Suede God, écho à la fois à Lil B et aux courants du nationalisme noir incarnés par la Nation of Islam, en enregistrant un album intégralement produit par Wazasnics, Time Immemorial. « Je ne veux travailler qu’avec des producteurs qui sont mes amis dans la vie. On se retrouve en studio et on construit tout, ensemble, de A à Z. Je préfère composer pendant la création du beat ; je peux donner mon avis sur le tempo et l’ambiance, mais je fais suffisamment confiance aux producteurs pour qu’ils fassent leur travail une fois qu’on a trouvé la bonne fréquence », explique-t-il, posant la confiance et la complicité comme fondements de son processus créatif.
Le morceau « Missing 411 » — référence aux disparitions inexpliquées — met AJ au défi de rapper sur une production drumless. La voix samplée est mixée au même niveau que la sienne, et son flow se débarrasse des respirations : les timbres se fondent, se chevauchent, s’enchaînent sans rupture, comme si Suede transposait au rap la technique de l’écriture automatique — un flux où la conscience se retire et laisse affleurer l’inconscient. Alors que certains rappeurs s’échinent à être des rappeurs conscients, AJ est certainement un rappeur de l’inconscient, un archiviste des absences, celui qui capte ce qui s’échappe et met en forme les silences. Ici la disparition n’est pas seulement un thème, elle devient un procédé esthétique, un horizon sonore où le rap se fait enquête et mémoire.
Sur « Waterbed », extrait de Darth Sueder 7: Rogues Gallery qui sort en 2022, AJ Suede mise à nouveau sur une fine alchimie entre son flow et une boucle soul filtrée qui tourne sur elle-même. L’atmosphère est mouvante, comme l’indique le titre. AJ est relâché, il rappe en décalage, laisse traîner ses fins de phrases, joue avec les silences. Plutôt que de suivre le beat, il glisse dessus, renforçant cette sensation d’élasticité et de flottement. Le morceau tient justement dans cette cohérence : un flow liquide qui se mélange à l’instru, pour un rendu minimaliste et maîtrisé.
Sur Parthian Shots, AJ Suede s’associe à Televangel, producteur ayant fait ses armes sur la scène cloud rap avec Blue Sky Black Death, et qui apporte depuis les ambiances sonores des albums de rappeurs comme Nacho Picasso ou Lord OLO. Sur ce disque, AJ n’a qu’à déposer son flow en apesanteur, fidèle à son écriture dense et allusive, sur des instrus qui composent parfois moins des beats que des espaces. Sur le titre « PBS Kids », où apparaît Mr. Muthafuckin’ eXquire, dont le style plus brut et imprévisible complète parfaitement celui plus élastique d’AJ, la production s’appuie sur une basse grasse qui maintient l’équilibre entre les deux rappeurs.
Une formule secrète maîtrisée (2023)
S’il ne fallait retenir qu’un album d’AJ Suede parmi la cinquantaine, il faudrait s’arrêter sur Ark Flashington : sur ce disque sorti en 2023, AJ Suede semble maîtriser chaque mot et chaque sample. Projet entièrement autoproduit, il agit presque comme une carte de visite totale : Suede y expose simultanément son écriture et, surtout, son identité de beatmaker, où chaque boucle qu’il sélectionne porte une charge hypnotique. AJ est à son sommet, comme un alchimiste ayant enfin trouvé la formule pour changer le plomb en or.
Sur « Tesla Coil », la boucle qui se recharge sans cesse pour accompagner les flows d’AJ et de Brainorchestra est un travail d’orfèvre : elle ne se libère que pour redonner du souffle entre les couplets. Si on entend à nouveau l’influence de RZA, AJ Suede programme sa production d’une façon beaucoup plus minimaliste, comme si le morceau se repliait sur lui-même.
Sur « Radiation », porté par une boucle de cuivres chaleureuse, presque enfantine, AJ Suede nous plonge dans une nostalgie douce, avec un ton plus mélodique.
« Fame and 4chan » constitue le cœur nerveux du disque avec une production plus dramatique, presque tendue, servant de terrain à une montée en intensité progressive. Sleep Sinatra apporte une précision technique et un contrôle du souffle impressionnant, tandis que Teller Bank$ vient tout faire exploser dans un dernier tiers incandescent. Là où Suede construit, Sleep Sinatra et Teller Bank$ déséquilibrent, comme pour casser la force hypnotique de cette boucle faite de voix inquiétantes.
Dernier exemple, le morceau « Direct Currents » est aussi une prouesse technique : AJ est inarrêtable, il semble courir après le sample d’une voix pour l’épuiser, ce qu’il réussit à faire, avec l’interruption de cette première boucle et l’entrée d’une nouvelle. Ce que l’on croyait figé peut basculer, même sur un court morceau. Ark Flashington s’écoute entièrement d’une traite, chaque morceau voit un moment son équilibre vacillé soit par un featuring, soit par un changement de sample ou une boucle qui déraille.
Sur Psydeye, sorti en ce début d’année 2026, AJ décide cette fois-ci de proposer un projet composé de nappes synthétiques qu’il joue au clavier, un album qu’il précise “sample free”. Sa créativité semble sans limite là où des rappeurs installés préfèrent consolider leur univers en le resserrant, lui explore encore des univers sonores, comme ce riff de guitare qui vient fermer le titre « Lefted Alone ». Après tant d’albums, AJ Suede a atteint ce moment où l’artiste n’essaie plus de définir son style ou de prouver quoique ce soit, mais plutôt où il essaie de voir jusqu’où il peut porter son art sans le perdre.
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