Chronique

Rome Streetz
SOCK IT 2 MY POCKET

Mass Appeal / The Influenyce Entreprise - 2026

La carrière de Rome Streetz – le plus british des rappeurs du Queens – suit une progression remarquable. Impressionné par son album Death & The Magician produit par DJ Muggs en 2021, Westside Gunn le signe sur son label Griselda et publie Kiss The Ring l’année suivante. Véritable succès critique, l’album offre à Rome Streetz une visibilité nouvelle, que certains rappeurs français ont trouvée inspirante. En parfaite harmonie avec ses nouveaux collègues de l’écurie de Buffalo, il enchaîne les collaborations, comme celle avec Conductor Williams qui lui ouvre les portes du label Mass Appeal Records pour sortir Trainspotting. Nas, boss du label, est séduit: l’artillerie lourde avec des beatmakers de légende sera sortie pour un album solo. Pete Rock, 9th Wonder, Havoc de Mobb Deep et The Alchemist, entre autres, sont réquisitionnés pour Sock It 2 My Pocket qui sort en pleine canicule. 

L’album démarre sur les chapeaux de roues avec « Yellow Brick Road », où Rome Streetz rappe dans l’urgence sur deux instrumentaux qui se percutent. Dans la première, il rappelle que son passé de dealer n’est jamais loin et l’évoque avec nostalgie : “We was speedin’ down the Yellow Brick Road with pounds in the whip”. La Yellow Brick Road renvoie à la route enchantée du Magicien d’Oz, censée mener chacun vers ses rêves – ici, ce sont des kilos de drogue qui voyagent dans une voiture. Le second instrumental nous ramène au présent. Rome est désormais un rappeur qui pèse (“Now they pay cash for Rome’s cassette”). Sa nature prédatrice ne s’exerce plus dans la rue, mais sur la scène rap, où il entend éteindre la concurrence, voire démembrer les autres rappeurs : “Got a whole closet full of skeletons ’cause I bone-collect / Got the arm, leg, leg, arm, head of your favorite rappers”. 

Pete Rock livre ensuite à Rome Streetz une production sans grand risque sur « Son of a Gun ». Il y utilise une boucle de Jean-Sébastien Bach que les plus âgés reconnaîtront facilement, entrecoupée d’une voix féminine puisée dans son répertoire soul habituel. Le rappeur interroge à nouveau un présent désormais très éloigné des préoccupations de survie qu’il a connues : “My world keeps spinnin’ / Sort of like the cylinder on my revolver, evolved to a author / That write about my life and time spent as a robber”. 

Sur « Belt 2 Ass », il retrouve son conducteur de train préféré. Cette fois, celui-ci ne fait pas dérailler sa production, car le propos est grave. Le rappeur délaisse les punchlines pour se faire introspectif et raconte le destin dramatique d’un proche dont la réussite a suscité la convoitise : “Jealous guys plottin’ to take you out this genocide / Niggas shapeshift, got two sides like a Gemini”. Celui-ci finit par recevoir plusieurs balles. Il survit, mais ne pourra plus jamais marcher. Le tireur, une connaissance de Rome qui lui avait même proposé des productions, meurt ensuite dans un accident de voiture le jour de Thanksgiving. On n’échappe pas à son destin : “Karma’s a bitch, don’t ever lack and think different / She’ll always come back and give you a real ass-whippin’”. 

À l’écoute de « Marathon Or Race », le contraste avec les titres précédents est saisissant. On retrouve le flow très énergique de Rome Streetz, dont les punchlines partent comme des coups de feu, avec une grande maîtrise technique. Les assonances s’égrènent comme les perles d’un chapelet: “Copped drugs, opened up duct tape, my aim’s to fill up safe / My nigga just came home from upstate / Next stop is top of the world like Brandy and Mase / Ferraris to race, the mule and the forty-acre plays”. Denny LaFlare délivre une production crasseuse qui colle à l’exercice, tandis que Rome est rejoint par le Super Flygod, à la présence vocale inégalée. Les auditeurs – un peu moins âgés cette fois-ci – apprécieront le clip, une plongée nostalgique dans l’univers de GTA à une époque où les PNJ s’agitaient encore comme des Playmobil pris de convulsion : 

Ce titre nous rappelle que Rome Streetz n’est jamais aussi meilleur que sur ces morceaux bruts, lorsqu’il rappe des textes faits d’images et d’associations. The Alchemist dirait-il le contraire ? À l’instar de Pete Rock sur « Son of a Gun », il aurait pu proposer une production sage – paresseuse ? -, construite autour d’une boucle soul 70’s dont il a le secret. Mais ce serait mal connaître Alan Daniel Maman. À force de multiplier les projets entièrement produits pour des artistes aux styles variés, il sait parfaitement faire ressortir le meilleur d’un rappeur. Sur « Shoot Your Trophies », il livre donc un instrumental sec, quasi drumless, qui s’arrête net par endroits, comme pour obliger Rome Streetz à prouver qu’il ne tombera pas. Et il ne tombe pas : son flow reste imperturbable, ses placements sont millimétrés, chaque lyric frappe comme le poing d’un boxeur en plein combat. The Alchemist lui offre le ring idéal. Sur « Elevate », la productrice Sovren fait le même pari en laissant volontairement respirer sa boucle, afin d’offrir de l’espace à Rome Streetz, qui ne se fait pas prier : “The game a maze, you gotta move, advance through / I’m the king, that shit won’t ever change like Superman suit”. 

Les morceaux « Time & Place » et « I Don’t Know » rappellent que le rappeur cherche aussi à s’affranchir de ce rap offensif qu’il débite comme une arme automatique. Pour le meilleur ou pour le pire ? Mélodique, porté par une flûte éthérée, le premier titre l’incite à glisser sur la production et à éviter les ruptures. La boxe n’est plus de mise : instrumental et flow se confondent dans une harmonie assumée. « I Don’t Know » pousse cette logique jusqu’au bout, Rome Streetz allant jusqu’à chanter le refrain. Le prochain album confirmera, ou non, ce tournant plus original. Nul doute que Nas saura le conseiller (voire partager quelques couplets avec lui?). Une chose est sûre : la progression du natif de Londres n’a pas encore atteint son point culminant.

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