H JeuneCrack
2ème Mouvement
Dans le monde d’H JeuneCrack, tout est fait main. Les samples vintage qui crépitent se mélangent avec sa voix éraillée, tandis que se déploie, quelque part sur internet, une esthétique artisanale peuplée de papillons en laine et d’écharpes brodées. Un univers déjà bien étoffé, agrémenté d’une vidéo d’animation sortie en février, qui plante le décor de 2ème Mouvement, son dernier EP en date. Introduite par le sifflement d’un oiseau, une locomotive s’élance sur les rails d’un village désertique. Dans le wagon, un passager somnole, avachi sur quelques sacs empilés. Le trajet n’est pas de tout repos, car une tornade s’abat soudainement sur son chemin, et aspire le train dans un tourbillon de nuages. Cette tempête dévastatrice, c’est 2ème Mouvement. Une longue période de doutes, qui semble avoir perturbé le calme à toute épreuve du H, emporté par la tristesse et la solitude. Ce 8 titres fait suite à 1er Mouvement, qui sortait l’an dernier, et ouvrait la voie à une sensibilité nouvelle dans ses textes. Loin de la déclaration d’amour passionnée du single « Hustleuse », le jeune rappeur du Sud de la France entreprend, dans 2ème Mouvement, une traversée intime et solitaire.
« Les Cycles et les Mouvements, tu peux suivre ma life comme un carnet d’bord » (« Dogme95 »). Depuis 1er Cycle, H JeuneCrack capture les phases de sa vie à l’aide d’images poétiques. Sur 2ème Mouvement, il prend plaisir à disséminer des éléments du quotidien, en détaillant ses habitudes (« J’ai fini l’sac de riz, j’dois passer chez Tang Frères »). Inspiré par d’innombrables balades dans la ville sur « Jordan4″, et le retour dans les endroits où il a grandi dans « Piscine intérieure », H JeuneCrack tente de retrouver celui qu’il était plus jeune (« J’suis dans l’Sud, on reprend les bases, posé en terrasse »). D’où viennent cette envie de bouger, ces allers-retours, ces sujets du passé qui le hantent ? Dans ce nouvel EP, le rappeur balaie les certitudes qu’il avait établies dans 1er Mouvement, entre confiance en soi, déclarations amoureuses et plans pour le futur. Alors que la tristesse le frappe aujourd’hui, et que son corps et son âme tentent de rester en activité pour ne pas trop réfléchir, il se retrouve complètement figé : « Trois jours que j’ai pas vu l’jour, j’suis comme Nosferatu / J’suis chez oi-m en calbar, j’écris des sons, j’me mets à nu »(« Dogme95″). Un état de mélancolie profonde, dont il cherche la cause au fil de ses prods mystérieuses et Lo-fi aux samples léchés, sur les titres « Piscine intérieure », « Dogme95 », et « L’origine ». Cet univers intriguant se voit complété par des envolées pop à l’image de « Mathématiques » et « Jordan4″, qui donnent à 2ème Mouvement, une portée entraînante. Même si la mélodie a investi certains refrains, les bricolages sonores à la main de ses productions n’ont pas disparu : ils construisent une atmosphère mélancolique truffée de révélations.
Derrière le quotidien réconfortant qu’il partage, H JeuneCrack annonce sa rupture amoureuse. Cet événement, qui semble l’avoir profondément touché, vient s’opposer au morceau « Hustleuse » de 1er Mouvement, et son imaginaire romantique. Le titre « Dogme95 » annonce la nouvelle (« Quand j’étais avec ma meuf, j’étais trop laid-back / J’ai capté qu’j’la kiffais quand elle m’a quitté / J’crois que j’s’rai jamais satisfait »). Interrompu par ses corrections en studio, le morceau s’achève sur un passage rappé sans prod, dans lequel symboliquement, H JeuneCrack se retrouve seul. Marqué par la rupture et la nécessité de s’appuyer sur son entourage, le rappeur prend conscience de la fragilité des relations. Quelques passages sont le témoin de ses inquiétudes pour le bien-être physique et mental de ses amis sur « Piscine intérieure », « Jordan4″, « Kodak Black », et « L’origine » : (« Mon zinc, il voit du rose partout, il boit tellement d’sirop, ça lui donne la toux / Il m’dit qu’ça lui fait du bien, est-ce que c’est mal ? Je sais ap’, demande ça au Pape »). Dépossédé de ses repères, H JeuneCrack finit par tout remettre en question : Qui est-il vraiment ? S’est-il perdu en cours de route, à force de courir après son quotidien ? Conscient qu’il doit affronter ses problèmes, le rappeur trouve la paix dans l’introspection. Dans 2ème Mouvement, il s’accroche à « L’origine » de celui qu’il était adolescent d’abord, en rentrant dans le Sud. Mais il se donne aussi la mission d’aller à la source de sa tristesse, en détaillant sans concessions les états d’âme qui le traversent, de ses traumatismes refoulés dans « Piscine intérieure », jusqu’à la boule au ventre qui le ronge dans l’outro (« Et j’me réveille, la boule au ventre, genre c’est quoi cette peine de salopard ? »). L’honnêteté avec laquelle H JeuneCrack se livre, donne à cet EP une portée plus complexe et touchante que 1er Mouvement. Dans une société dominée par le paraître, où l’intime est étouffé par la nonchalance, où la vulnérabilité et l’expression des sentiments sont peu encouragés dans l’éducation masculine, 2ème Mouvement se démarque par son implacable authenticité.
Le regard perdu dans les nuages, puis sur la fenêtre du train qui l’emmène vers une destination inconnue, dans le clip de « Piscine intérieure », H JeuneCrack a pris la place du personnage animé à bord de la locomotive. Cherchant une gare où s’arrêter, ses pensées dérivent vers ses souvenirs d’enfance, entre un parking de supermarché et les pièces habitées d’une maison familiale. La tornade a disparu, le ciel est bleu, parsemé de nuages. Après avoir soigné les blessures de son passé, son corps chemine lentement vers une ultime destination. H JeuneCrack se pose à la fenêtre d’une maison qui flotte au-dessus des nuages, façon « au DD ». Depuis cette hauteur, les problèmes ne peuvent définitivement plus l’atteindre
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