Chronique

Paygotti
Trenches

1ShotEnt / 4Hunnid / 10K Projects - 2026

Le rap de la baie de San Francisco se suffit à lui-même depuis les années 1990. Rares sont les heureux élus qui en ont dépassé les frontières, et si certains avaient espéré que le Crew HBK de Iamsu ou les membres de SOB X RBE comme Daboii allaient enfin crever ce plafond de verre, la désillusion a été brutale. Alors la musique de la région s’est métamorphosée. La mob music locale s’est enrichie des sonorités drill, et de celles de Détroit elles mêmes initialement très influencées par celle de la Bay. Les HBK sont remplacés par les EBK pour Everybody Killa et le rap de Stockton fait de samples à peine retouchés et de soufre de 808 s’est développé à travers des figures comme EBK Jaaybo, Young Slo Be et EBK Yung Joc. Le monde ne veut pas de la Bay alors la Bay s’autosuffira sans concession. 

Ce renfermement assumé sied bien à un jeune rappeur de Watts. Paygotti se saisit du son brutal de Stockton dès sa signature chez 4Hunnid, label de YG. Et il l’utilise depuis pour rapper Watts, Watts et uniquement Watts jusque dans son album de janvier 2026 : Trenches. On y entend les récits d’un quartier qui guérit mal de ses dernières guerres de gang. Les OG’s sont soit morts soit en prison. Les jeunes sont des prisonniers à l’air libre survivant avec les outils à leur disposition, le plus puissant d’entre eux étant la réputation de cette zone de guerre, ces « tranchées ». Le terme est vieux dans le gangsta rap. L’esthétique militaire dans le rap l’est encore plus, remontant aux tenues et logo de Public Enemy pour leur premier disque en 1987. Dix ans plus tard, Capone-N-Noreaga avec l’album War Report entérinent le parallèle entre hood et zone de guerre alors qu’au même moment les No Limit soldiers de Master P déferlent dans les charts US, un tank de bling bling en bannière. Encore dix ans plus tard, la vague Chicago Drill révèle de jeunes rappeurs surnommant eux même leur zone Chiraq et dont certains d’entre eux se feront plus tard diagnostiquer des PTSD similaires aux rescapés de la guerre du Vietnam.

Bonnet vissé sur la tête, prêt à être abaissé pour devenir une cagoule, Paygotti est un héritier de ce rap de poilus du bitume. Son quartier aussi avait dû voir en 03 Greedo, et ses airs de prêtre cyber punk de l’apocalypse, une future star portant leurs couleurs. Désillusion aussi pour les habitants de Watts similaire à celle des habitants de la Bay. Et quand les prêtres échouent à montrer la voie, la réalité se fait impitoyablement plus brutale. 

« Hey, look my granny was a Christian, it’s a shame the way I’m sinnin’

Sometimes, I sit and think like what if y’all ain’t see the vision

I look around like, « Damn, this is a crazy way of livin' » »

Deux figures reviennent systématiquement dans la musique de Gotti, entre les noms d’ennemis dont les cendres finissent dans les blunts. Sa grand-mère, croyante et aimante, partie avant qu’il ne se saisisse pleinement de ses enseignements et son père, figure nébuleuse et inconnue. Les deux forment comme un souvenir à deux visages, l’un évoquant regrets et perdition involontaire et l’autre activant rage et rancoeur, symboles d’une vie déjà perdue qu’il faut rentabiliser à grande vitesse. Car c’est bien ce que raconte Trenches derrière les apparats des samples épiques écrasés par des basses stridentes de saturation. Dans ces plus beaux moments, l’album fait cohabiter les deux visages, Gotti rappant regrets et questionnements sur un sample fait de voix éthérées ou de guitare mélancolique jusqu’à ce que le drop n’arrive et que la course poursuite reprenne, rattrapé par l’urgence symbolique de 808 en bombardement. Ce type de performance brute et signifiante rappelle inévitablement l’introduction de l’album Dreams And Nightmares de Meek Mill, dernier grand représentant du rap de guerilla à succès. La comparaison avec le philadelphien ne s’arrête pas là car si une chose distingue Gotti des autres rappeurs du son Stockton c’est l’aspect performance. Il se distancie des marmonneurs rappant sur le temps faible à la Drakeo The Ruler et de la figure d’un Jaaybo, efficace mais maniéré dans ses intonations, par un flegme de MC au pattern de flows incisifs. Peu de respiration et une métrique précise en font un freestyler hors pair et un des rares techniciens de cette scène, au point que l’appréciation du projet peut en pâtir pour les non initiés ou pas encore amateurs,  à force de se demander si l’on écoute un couplet ou un refrain puisque tous deux sont écrits et rappés dans le même flux . C’était d’ailleurs la limite de ses deux précédents disques : la puissance d’un rap de belligérant surdoué mais asphyxiant sur le long court.

Cette limite est cependant dépassée sur Trenches. Yvvng Ecko, producteur référence du son Stockton, et auparavant omniprésent sur les disques de Gotti, ne signe ici que deux productions sur onze. Il laisse plus de place à d’autres beatmakers tels que Diego Ave, 27CLUB et Abel Beats qui amènent des touches moins anxiogènes voire ensoleillées comme en témoigne le morceau Bright reprenant le sample de « The Watcher » de Dr. Dre. Encore plus étonnant, les amateurs invétérés du docteur reconnaîtront les cuivres de « Crack A Bottle » d’Eminem, 50 Cent et Dre sur le morceau « Money & Murda ». S’ajoute à ses références d’un autre temps la présence de plusieurs figures importantes de l’underground californien avec la Shoreline mafia et Rucci, chacun amenant sa patte. Trenches fait ironiquement plus penser au bunker de la cover d’Underground de Thelonious Monk qu’à celle de War Report. La guerre est là mais on la sent s’éloigner temporairement, entourée de reliques, de souvenirs, de lettres écrites d’une traite sans savoir à qui elles parviendront. Une guerre visitée par d’autres soldats qui demandent renfort ou racontent leurs propres urgences, alors qu’entre les murs on entend des artefacts de voix des médaillés, ceux qui n’ont pas pu en profiter et qui sont pourtant les modèles à suivre : Drakeo the Ruler, YOUNG SLO-BE, Moneysign Suede, etc. Dans sa frénésie de sortie, enterré fugacement dans les tranchées, le jeune rappeur de Watts a réussi à figer une belle pièce de la scène rap californienne autant dans ses limites que dans sa diversité.

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