Tag Archives: mala

Les rappeurs hexagonaux ont pris l’habitude de fustiger les médias généralistes, leur reprochant légitimement de passer sous silence la plupart des sorties de rap français. En ce début d’année 2013, c’est presque le reproche inverse qui pourrait leut être fait, tant les journaux, les magazines et les émissions de télé ont pris un malin plaisir à commenter les différents événements entourant le clash Booba/La Fouine qui a littéralement phagocyté les nombreuses bonnes surprises survenues récemment. Mise en lumière sur quinze morceaux qui ont particulièrement retenu notre attention au cours de ce premier trimestre.

Hype ft. Roro - « Pierre tombale »

Hype, qu’on a l’habitude d’entendre avec son compère Sazamyzy, décide ici de se lâcher complètement sur la prod de Roro, autre membre de l’entité GB Paris. Rappeur incisif, Hype est le genre de MC dont on guettait toujours avec intérêt la prochaine rime mais auquel on pouvait parfois reprocher un manque de prise de risques. Reproche complètement obsolète avec ce « Pierre tombale », morceau halluciné au cours duquel le rappeur de Bondy menace l’intégralité du rap français avec un sourire narquois. Épatant. (La mixtape Charles Pasqua Money Vol 2 est disponible en téléchargement gratuit sur le blog Fusils à pompe.)

Kaaris - « Zoo »

En à peine une année, Kaaris s’est imposé comme le Bill Butcher du rap français : un mec grossier à outrance, sans pitié et capable de fulgurances inouïes. Si la sortie de Z.E.R.O avait alimenté les comparaisons avec Booba l’année dernière, le temps indique clairement que Kaaris n’a rien d’un énième ersatz du Duc de Boulogne. « Zoo », dont on imagine qu’il est le premier extrait de son album à venir, impose un univers et un lexique à part. Morceau phénomène, il a déjà été brillamment parodié par Willaxxx.

Wilow Amsgood - « Sale négro »

S’il était un projet de qualité, porté notamment par des productions rigoureuses et appliquées, Marchand de rêves, le premier EP de Wilow, voyait parfois les textes du rappeur Picard tomber dans la facilité et casser l’effet de certains morceaux. 2013 l’a vu prendre une bonne résolution puisque son écriture est désormais plus épurée, preuve en est avec ce « Sale négro » entêtant. (La mixtape collégiale #NoCracks est disponible en téléchargement sur le site de Wilow.)

Aelpéacha - « En avance sur moi-même »

Pendant que 80% des rappeurs français sortent un album tous les trois ans, Aelpéacha, sans prévenir personne, a décidé de livrer un énième album pour débuter l’année. Déroutant par son appellation mais également par certaines de ses orientations, Ride hivernale est un disque aux accents mélancoliques, à des années-lumières des hymnes ensoleillés aux barbecues auxquels le rappeur de Splifton nous avait habitués. Il n’empêche qu’avec l’album de Rocé, il s’agit de la meilleure sortie 2013 à ce jour, portée avec brio par « En avance sur moi-même », sorte d’egotrip second degré au groove imparable.
Ride hivernale est disponible en écoute sur le bandcamp de Aelpéacha.

Rocé - « Assis sur la lune »

On aurait pu choisir « Actuel », morceau phare du dernier album de Rocé qui le voit collaborer avec succès avec le mystérieux JP Manova (anciennement connu sous le nom de JP Mapaula). Après réflexion, le choix d’avoir clipé « Assis sur la lune » est presque évident tant il fait parfaitement le lien entre les derniers albums plus expérimentaux du rappeur et ce Gunz N’ Rocé qui le voit revenir avec brio à ses premières amours.

Maître Gims - « Meurtre par strangulation »

En 2008, comme beaucoup d’autres spectateurs du paysage rapologique français, nous avions été impressionnés par l’arrivée de la Sexion d’Assaut, la fraîcheur du groupe s’inscrivant dans un cadre inédit et presque anachronique à l’époque. Deux albums en major plus tard et nous nous sommes fatalement éloignés du groupe parisien, ayant parfois des difficultés à nous remémorer ce qui nous avait tellement séduits dans Le Renouveau. Avec « Meurtre par strangulation », l’autre premier extrait de l’album solo de Gims avec le mitigé « J’me tire », le phénomène de la Sexion nous rappelle qu’il est incontestablement un des rappeurs hexagonaux les plus doués. Naviguant entre le chant et le rap, flirtant avec les flow irrités de Meek Mill ou d’Eminem post-Relapse, Gims a su immédiatement regagné notre intérêt. C’était franchement pas gagné.

Hyacinthe - « Cheveux rouges »

« Rien à foutre de la tradition littéraire en France ». Plus qu’un simple effet d’annonce, la phrase fait figure de carte de visite pour Hyacinthe qui s’échine pendant 14 morceaux à déformer l’amour sous toutes ses formes, à commencer par son orthographe qu’il malmène dès le titre de son projet. Sur la route de l’Ammour succède à Des Hauts, des Bas et des Strings et retrouve le rappeur parisien là où on l’avait laissé l’an dernier. Obscène, irrévérencieux et arrogant à l’extrême, Hyacinthe continue de chanter la légèreté et de célébrer l’immaturité, en profitant au passage pour élargir considérablement sa palette de rappeur. (Sur la route de l’Ammour est disponible en téléchargement sur le bandcamp de Hyacinthe.)

Sadek ft. Meek Mill - « Pay Me »

Les Frontières du Réel est un album contrariant. En même temps qu’il voit Sadek confirmer le potentiel qu’on avait déjà deviné chez lui, il est trop largement pollué par des morceaux qui lorgnent maladroitement vers le grand public. Étonnamment, le moment le plus naturel de l’album intervient lorsque le rappeur du 93 invite Meek Mill à l’occasion d’un « Pay me » surprenant. Alors que la plupart des collaborations franco-américaines ont généralement débouché sur des morceaux ordinaires, « Pay me » voit naître une véritable complémentarité entre les deux MC’s qui ont en commun le même côté gueulard et remuant. Dommage que le reste de l’album ne partage pas la même spontanéité.

Joke - « PLM »

Kyoto, EP sorti l’an dernier chez Golden Eye Music, a presque vu Joke renaître, lui qu’on avait un peu oublié depuis son passage chez Institubes et la sortie de Prêt pour l’argent. Une signature chez Def Jam France et quelques centaines de milliers de vues plus tard, le rappeur de Montpellier fait presque déjà figure de valeur sûre. « P.L.M » s’inscrit exactement dans le chemin tracé par « Triumph » et « Scorpion remix » et sert de parfait teasing pour Tokyo, le nouvel EP à venir.

Starlion - « Danse ou j’tire »

Lorsque nous avions rencontré Grems fin 2011, celui-ci nous avait dit le plus grand bien de Starlion, rappeur originaire de Reims et dont le nom faisait lui aussi partie de la liste des innombrables membres composant le collectif la Fronce. Peu étonnant que Starlion se soit par la suite greffé à l’entité PMPDJ et qu’il ait participé à l’excellent Haterville sorti l’an dernier. C’est désormais en solo qu’il refait son apparition avec Jailbreak, un EP de très bonne facture. Le premier extrait, « Danse ou j’tire », montre l’étendue de son potentiel et démontre que, lui aussi, se situe musicalement entre les codes rap traditionnels et un penchant assumé pour les sonorités électroniques. (Jailbreak est disponible en téléchargement sur le site de Starlion.)

Bandit ft Metek & Wacko - « Elle »

L’instrumental lancinant et vaporeux de Myth Syzer, le flow aérien de Bandit, les placements Time bombesques de Metek et les références improbables de Wacko (Kierkegaard, Houellebecq et Doc Gyneco dans le même couplet, ça force le respect). Autant d’éléments qui font de « Elle » un succès et une pièce assez unique dans le rap français tant sont rares les morceaux hexagonaux qui auront réussi à retranscrire cette atmosphère planante si prisée de l’autre côté de l’Atlantique depuis quelque temps.

Infinit - « Building »

Depuis les percées neurasthéniques de Sako, peu de rappeurs issus du 06 étaient parvenus à réellement faire parler d’eux. Si on devait miser sur un poulain pour inverser la tendance, Infinit serait indiscutablement celui-là. Il est en effet assez rare de voir un jeune rappeur tenir facilement la distance sur plus de vingt titres comme c’est le cas sur Ma vie est un film, sa mixtape sortie en début d’année. Mieux, les nombreux invités (parmi lesquels on compte Alpha Wann, Veust Lyricist ou encore Aketo) ne réussissent jamais à lui faire de l’ombre. Un mec à suivre. (Ma vie est un film est disponible en téléchargement sur le site de Denbasfondation.)

Seth Gueko - « Dodo la Saumure »

Sur Neochrome Hall Stars game, le projet réunissant Zekwé Ramos, Al-K Pote et Seth Gueko, on avait trouvé notre gitan favori un peu en dedans, comme si la présence de ses deux compères l’avait empêché de se dépasser. Bad cowboy, son troisième album solo, devrait le voir sous un meilleur jour si l’on en croit « Paranoiak » et surtout « Dodo la saumure » qui, dans l’esprit, nous renvoie quasiment à l’époque Barillet plein. Bonus coquin : la sympathique Anna Polina fait une apparition remarquée dans le clip.

Mala - « Première sommation »

Si vous êtes un fan de rap de longue date, vous avez forcément été déjà confronté à cette étrange situation où une de vos connaissances néophyte vous demande de lui donner quelques clés d’entrée. Une chose est sûre et certaine : Mala ne sera jamais une de ces « clés d’entrée ». Pour l’individu lambda qui pense souvent que le rap est avant tout une histoire de mots, difficile d’expliquer ce qu’il peut y avoir d’aussi jouissif chez un rappeur aux tournures de phrase aussi invraisemblables. Maintenant, on aimerait une suite à Himalaya s’il vous plaît.

Georgio ft Hologram Lo’ - « Saleté de rap »

L’an dernier, Georgio s’était fait remarquer avec « Homme de l’ombre », habile tirade cafardeuse dont « Saleté de rap » pourrait être la deuxième partie. Premier extrait de Soleil d’hiver, EP conçu en commun avec l’ultra-productif Hologram Lo’, le morceau annonce la couleur d’un projet qu’on imagine partagé entre espoir de grandeur et désenchantement amer. On vous reparle très rapidement de Georgio avec qui on a récemment eu l’occasion d’échanger quelques mots.

La concurrence toujours à la traîne, l’argent qui n’en finit plus de pleuvoir, le succès ininterrompu et une solitude encore plus renforcée par la disparition de Bram’s, voilà de quoi il est essentiellement question dans Futur, sixième album solo de Booba. Ces quatre thématiques sont abordées dès le morceau d’ouverture, sobrement intitulé « G5 (Intro) », qui résume fugacement le disque en l’espace de huit lignes (« Ils me donnent des coups que je ne sens pas, sur les champs de bataille dans mes veines coule du champagne, dans ma tête plein de billets font les cent pas, on ne fait que me prêter de l’amour que je ne rends pas » puis « Contre vents et marées, de quelques frères malheureusement je suis séparé, évitons les sujets qui fâchent, l’important c’est pas la chute mais l’atterrissage »). Les quinze autres morceaux composant le projet ne sont rien d’autre qu’une imposante variante autour de ces sujets. Cette propension à tourner en rond, qui flirte parfois dangereusement avec le remplissage, rend le disque étonnamment intrigant.

Pour l’auditeur qui suivait déjà le MC boulonnais quand celui-ci faisait équipe avec Ali sous la bannière Lunatic, Futur marque un tournant critique. Pour la première fois, l’absence d’une véritable direction artistique se fait cruellement sentir. Pire, on se retrouve parfois face à quelques surprenantes fautes de goût qui laisseraient presque penser que Booba n’a plus l’oreille aussi alerte que dans le passé. Tout d’abord, il y a cette embarrassante habitude d’avoir régulièrement recours à l’autotune. Si Future – le rappeur – a récemment réinventé d’une manière inattendue un outil que même T-Pain n’osait plus utiliser, Booba semble lui encore prisonnier de l’emploi qu’on en faisait en 2008. L’exemple le plus criant est « 1.8.7 », la collaboration tant attendue avec le croque-mitaine Rick Ross. Là où l’auditeur lambda était en droit de s’attendre à une déflagration sonore propice à déchaîner les fosses en concert, Booba se contente de livrer un morceau paresseux et fait rapper Rozay sur des sonorités qui ne semblent déjà plus l’intéresser, sans exploiter au maximum le caractère grandiloquent du personnage. Abusif, le refrain autotuné crée un trop grand décalage avec le reste du morceau que les considérations ethniques de Booba (« Paraît que j’suis juif, j’t’enfonce une grosse bite ashkénaze ») ne permettent pas de résorber.

Cette paresse pèse sur un disque qui voit trop souvent le rappeur en pilotage automatique, poussant ainsi l’auditeur à regretter qu’une autre oreille que la sienne n’ait pas été autorisée à émettre un avis sur le disque avant sa sortie. Dans Futur, Booba se permet des facilités inédites et balaye d’un revers toute exigence d’exactitude. Peu importe qu’il ait pris Astérix pour Obélix, il fallait bien trouver une rime avec « à tes risques » sur « Maki Sall Music ». Peu importe la confusion entre le personnage de Val Kilmer et celui de Robert de Niro dans Heat sur « Caramel ». Peu importe qu’il faille se forcer pour se convaincre qu’il mentionne bien le nom de Charles Pasqua et non pas celui d’un hypothétique Gérard Pasqua sur « Kalash ». A ce titre, « Maître Yoda » est probablement la piste la plus symptomatique de ce manque d’inspiration. Dedans, on y trouve une pique gratuite à un confrère rappeur (ici, c’est au tour de Don Choa d’encaisser), une phase sur l’esclavage, un hommage à Bram’s, un clin d’œil à son avocat, des références à Star Wars et à Tony Montana et une auto-citation renvoyant à un de ses anciens morceaux. La routine.

En 2013, Booba évoque presque les personnages de vieux briscards régulièrement interprétés par Clint Eastwood au cinéma. Isolé et acariâtre, l’homme semble blasé et n’a plus vraiment de raison de se dépasser. A moins qu’on ne lui mette un jeune partenaire dans les pattes pour le pousser dans ses retranchements. C’est précisément ce qui se produit sur les quelques sommets de l’album qui, malgré leur rareté, devraient suffire à assurer une postérité au disque. « Kalash », morceau phare du projet, le voit faire équipe avec un Kaaris survolté. Tout en confirmant qu’il est une valeur sûre après la mixtape Z.E.R.O., le MC de Sevran entraîne Booba dans sa déraison. Entre références loufoques (« J’ai des gros bras, la chatte à Popeye ») et violence gratuite (le gilet fluo, l’orteil de Kaaris), les deux rappeurs partagent une véritable alchimie. Il en va de même sur « O.G » et « Rolex », des titres qui le voient respectivement collaborer avec les habitués Mala et Gato, tous deux garants d’une énergie bienvenue. A chaque fois qu’il est épaulé, l’auteur de Temps Mort est capable de fulgurances qui rappellent ses plus grandes heures (« J’ai du poulet yassa, de la me-ca dans le tupperware » sur « O.G »). Même « 2pac », autre grande réussite de l’album, n’est pas tout à fait une expérience solitaire tant Bram’s, auquel deux couplets sont dédiés, habite les quatre minutes du morceau. Comme si, malgré des années à œuvrer tout seul, Booba avait aujourd’hui besoin de retrouver les sensations du groupe pour retrouver pleinement ses moyens.

Fort d’une carrière de près de vingt ans, il semble presque convenu que Booba est tout seul sur le trône du rap français. On pourrait lui contester cette position, lui qui n’est probablement pas l’artiste le plus épatant du paysage rapologique et dont les ventes sont distancées par celles de la Sexion d’Assaut. Pourtant, Booba déchaîne les passions plus que n’importe quel autre de ses confrères et le souci, justement, réside dans le fait qu’il en est parfaitement conscient. A observer Booba sur le toit du rap alors qu’il est encore en activité, on ne peut s’empêcher de se demander s’il s’y amuse toujours autant. Le rappeur est en effet arrivé au bout du chemin qu’il avait emprunté en 2008 avec 0.9 et dont Lunatic était la concrétisation la plus éclatante. Au lieu de regarder dans le futur, peut-être pourrait-il se souvenir de ce qu’avait fait Michael Jordan en 1993. Une fois sa soif de conquête assouvie par les successions de titres remportés avec les Chicago Bulls, Michael Jordan s’était octroyé une incursion dans le base-ball pour mieux revenir par la suite. Au vu du plaisir qu’il a l’air de prendre avec le chant, Booba aurait presque intérêt à faire la même chose. A l’image d’un Michael Jordan qui avait dû se faire violence pour faire bonne figure dans un sport qu’il ne maîtrisait pas, Booba est un chanteur encore approximatif et tributaire de l’autotune. Pour autant, « Tombé pour elle » et « Jimmy » ne manquent pas de personnalité et confirment que le chant est devenue sa nouvelle marotte. Là où la plupart des rappeurs s’aventurant sur ce terrain ont régulièrement mis de l’eau dans leurs vins, Booba continue de servir son Jack pur. Il chantonne les mêmes vulgarités qu’il a l’habitude de rapper (« les niquer, tous les niquer, c’est ça l’idée » côtoie « fils de chiens » et « enfants de putes » sur « Tombé pour elle ») et raconte les mêmes histoires (celle de Jimmy fait fatalement penser à la sienne). Modifier la forme pour mieux rebondir ? C’est ce qui pourrait sauver Booba du combat de trop, et ses auditeurs de l’ennui.

Son entrée historique sur ‘Beat de Boul est dans la sono’, ses apparitions aux côtés de Booba (‘Hommes de l’ombre’, ‘Nouvelle école’), ses phases les plus célèbres (« Star des bandits je suis« )… En guise d’introduction de l’album, Mala braille ses références histoire de planter le décor. S’il est aujourd’hui un des « potes du héros » au sein du 92i, second couteau qui parade dans les clips et pose un couplet de temps en temps, Mala n’en demeure pas moins une figure à part entière de l’histoire rapologique de Boulogne. Cité dans les couplets des Sages Po dès leurs premiers albums, auteur d’entrées en matière au bulldozer sur les deux posee cut légendaires des EP du Beat de Boul’, membre fondateur du 92I quand il était encore un véritable réservoir de talents, freestyleur radiophonique mémorable… Et surtout membre d’un groupe mythique, la Malekal Morte, qui est clairement identifiée (Bram’s/Mala/Issaka) mais n’a été que trop rarement réuni. A ce titre, leur dernière sortie au complet sur l’avant-dernier album de Booba fait aujourd’hui figure de pièce de collection.

Un album de Mala, éternel rookie, en 2009 a donc forcément de quoi susciter l’intérêt. Celui qui aurait arrêté d’écouter du rap il y a dix ans de cela et serait tombé dans un profond sommeil façon Mel Gibson dans Forever young sera forcément désarçonné à l’écoute d’Himalaya. Ceux, en revanche, qui sont familiers de l’évolution du 92I et des nouvelles sonorités que le duo Animalsons a dévéloppé depuis Autopsie volume 2 se retrouveront dans ce disque. En laissant ces derniers produire 13 des 16 sons de l’album, Mala avance en terrain connu. Pire, on pourrait presque penser qu’il a laissé la direction artistique du projet à d’autres. Animalsons aux machines, la star du crew en featuring sur le premier single, des proches invités à collaborer… A première vue, Himalaya s’apparente à un album de Lloyd Banks ou de Tony Yayo, incapables de se défaire de l’emprise de 50 cent sur leurs albums solos.

C’était sans compter sur la personnalité de Mala. En ce sens, Himalaya n’a rien d’un 0.9 bis. Déjà parce que Marc Jouanneaux d’Animalsons est sûrement allé plus loin qu’il ne l’avait jamais été. Architecte musical quasi intégral de l’album, cette première salve de Mala est aussi la sienne. Plutôt que de chercher à placer à tout prix le hit de l’année, il a eu cette fois toute la liberté pour explorer différentes palettes sonores. Bénéficiant de la confiance totale du rappeur, il passe d’instrumentaux agressifs aux ressorts apparemment boiteux (‘J’suis pas ta copine’) à de véritables revivals des sonorités dance des 80’s (‘Où sont mes bandits’) jusqu’à créer des ambiances futuristes aux accents apocalyptiques (‘Tu m’connais pas’). La plus grande réussite étant sûrement la prod de l’imparable ‘Danse pour moi’, bombe hypnotique qui a tout pour finir en haut des charts. Les autres compositeurs de l’album ne sont pas en reste dont le trop rare Fred Dudouet qui est à l’origine de l’excellent ‘Délit de faciès’.

Le reste est pris intégralement en charge par Mala. En effet, même si le tout est agrémenté de quelques featurings, on a l’impression que Mala est tout seul du début à la fin. Il donne d’ailleurs lui-même la meilleure définition possible de son personnage : « Ambianceur rarement ambiancé ». Autant les morceaux semblent calibrés pour les clubs et les voitures, autant lui, au micro, paraît incapable d’esquisser le moindre sourire ou de danser sur un de ses sons. Gueulard à souhait qui use à outrance de sa voix caverneuse, Mala est comme le personnage central de la trilogie Evil dead de Sam Raimi. Au départ, Ash n’est qu’un membre de la bande, plutôt timide et pas spécialement destiné à être leader. L’évolution de la situation va le transformer en dernier rempart contre la rébellion des esprits, hache dans la main gauche, fusil à pompe dans la main droite. Comme Ash, Mala est en guerre et quand il exhorte les gens à danser, il le hurle de sa voix désespérée comme s’il annonçait la fin du monde. L’analogie prend tout son sens lors d’un titre comme ‘La Malekal’. L’espèce d’orgue d’église que Bernyprod a savamment distillé aide à conférer une ambiance unique au morceau que Mala habite totalement de sa voix de baroudeur. Finalement, peu importe que certaines tournures lyricales laissent franchement à désirer et que Mala ait poussé l’insolence jusqu’à inclure les paroles dans le livret. L’essentiel de sa prestation est dans son interprétation.

Une heure durant, Mala donne le sentiment de savoir parfaitement où il va. Plus étonnant, Booba, lors de ses deux apparitions, n’éclipse pas le maître de cérémonie du jour, bien au contraire. Ce qui n’empêche pas B20 de rappeler une nouvelle fois ses craintes de nouveau riche (« J’fais des cauchemars, j’ai des soucis, j’ai rêvé que je roulais en Laguna« ). Peu importe qui l’accompagne, Mala emmène l’auditeur dans une jungle nocturne, souterraine et violente où l’alcool coule à flots (« Laisse moi cuver mon sky, alcoolique je suis et alors ?« ), les femmes sont faciles et où il prononce des discours à la limite de la compréhension (« Les cons je les cavale et mon sperme les putes avalent, Mala écarte leur trou de balle avec un bon ballon oval, ces pédales sont trop banales, qu’ils aillent tous clamse dans le canal, ils auront tous un nouveau chef qui s’apelle shhhhhht… pédale« ) saupoudrées de menaces improbables (« Fais pas ton glaçon ») du haut de son trône conquis à la sueur de ses poings.

Alors qu’on attendait au mieux un album efficace à la durée de vie limitée, Himalaya est un authentique voyage musical dans lequel Mala camoufle habilement ses quelques lacunes derrière un concept parfaitement maîtrisé. Plus que jamais, Mala est dans la sono.

Skyrock, la compromission et la réédition. Gab’1, la pression et l’ourson. 45 Scientific, les tensions et la scission. Les prévisions, l’attente… et Panthéon.

« Le grand manitou a créé les animaux du mont de Tallac en leur donnant des formes différentes, et si on prend les ours par exemple, certains sont énormes et se régalent en mangeant des fruits et du miel, alors que d’autres sont des bêtes féroces qui déciment les troupeaux. Si Bouba appartient au deuxième groupe – celui des bêtes féroces -, il continuera à attaquer les troupeaux jusqu’à la fin de ses jours, c’est certain ; alors la seule chance pour lui de rester en vie, c’est de s’exiler dans un endroit où les hommes ne vont jamais et où il ne risquera pas d’être abattu comme une bête malfaisante »

Parler de Booba sans passion est une tâche ardue. La provocation outrancière qui émane du personnage y est pour beaucoup. Le talent insolent du bonhomme aussi.

« J’ai le verset qui bouleverse, ma diction est malédiction« .

Pas de changement radical pour cet album : Booba demeure l’auteur de textes peaufinés, grâce une inaltérable capacité à faire naître des images percutantes (« Je pourrais […] t’ouvrir l’esprit à coup de battes« ). Toutefois, celle-ci est désormais entièrement au service d’un égotrip envahissant. Mais l’arrogance sans limite de Booba, épaulée par un humour acide peu présent jusqu’alors, compense la faible portée de certaines phases.

Côté interprétation, l’évolution constante de Booba prend aujourd’hui une tournure intéressante. D’un flow très proche de celui de « Temps mort », il se permet de jouer de ses intonations sur quelques morceaux (notamment ‘Baby’, ‘Alter ego’ et ‘Hors-saison’). Et contrairement au durcissement artificiel de son flow opéré voilà quelques années, cette ultime évolution semble naturelle… comme si, au fil des projets, l’homme avait fini par rattraper le rappeur et en prendre le contrôle.

Le choix des instrus confirme cette impression. Marchant à l’instinct, Booba ne s’est pas systématiquement tourné vers ses producteurs attitrés (Animalsons), mais a fait largement confiance à des noms à la mode (Medeline, Kore & Skalp) aussi bien qu’à des inconnus (Skread). Une claque magistrale (‘Tallac’), quelques belles idées (‘Bâtiment C’, ‘Mon son’, ‘Alter ego’), beaucoup de sonorités synthétiques : a priori, cela fait peu. Pourtant, l’immense cohésion qui ressort des productions fait de Panthéon un projet solo exemplaire, court et tranché, lourd et tranchant.

Booba, clutch-player devenu player-coach ? En tous cas, tout porte à le croire. De manière assez inexplicable, tous les invités (à l’exception de Nessbeal) complètent royalement les interventions de Booba sans jamais les plomber – contrairement à l’album précédent. Issaka et Brams accomplissent leur tâche de fidèles bras droits, Doum’s réitère la technique du « un-p’tit-couplet-et-laisse-pantois » déjà opéré sur Mauvais œil, tandis que Léya Masry, Wayne Wonder et Mala apportent de fines touches colorées grâce à leurs timbres respectivement doucereux, clair et éraillé.

Paradoxalement, on a l’impression que l’ex-membre de Lunatic n’a jamais été aussi « indépendant » que depuis son départ du 45 Scientific. Signé en licence chez Barclay via son propre label, Tallac Records, le météore est désormais seul à tenir les rênes de son destin et cet album s’en ressent. On s’attendait à un Booba diminué, on le retrouve plus confiant que jamais, n’en finissant plus de renouveler l’exploitation du même filon. Successeur d’un Temps mort inégal, Panthéon brille par la cohérence de son univers musical. Un album simple, direct, maîtrisé ; la surprise que l’on espérait de Booba.