Rappeur aussi aiguisé qu’il peut être mélancolique, Tengo John a sorti avec Multicolore une mixtape foisonnante de teintes et nuances, entre brise légère sur « Printemps » et temps orageux sur « Trois Sabres ». Pour son dernier clip, un « Cityzen Spleen » dont le titre affiche la couleur, Tengo John et son pote Prince Waly trainent leur cafard dans une mise en image rappelant la nouvelle vague. Le vendredi 8 juin prochain, Tengo John va porter sur scène ses coups de mou et de pression lors de son premier concert parisien. C’est à la Boule Noire, et on vous fait gagner 2 x 2 places pour l’occasion. Ca se passe sur nos comptes Twitter et Facebook. Tirage au sort vendredi 1er juin.
Sidekicks
« J’arrive avec le schlass entre les dents, j’approche de la quarantaine, mais l’âge mental d’un p’tit con de seize ans ». Cette phrase d’Ockney résume tout l’esprit du nouveau morceau du SOGP, « Damoclès ». Sur la production grinçante et turbulente de Mayer de Hits Alive, Gerard Piquey (aka Dr. Kimble) et Ockney déroulent un rap qui sent les culs de bouteilles et de joints de la veille, avec une humeur de gueule en biais et de bois idéale pour menacer de faire tomber l’épée de Damoclès. Rasage de près le 29 mai prochain avec la sortie de leur nouvel album Fusion Ultime.
Parmi les rappeurs qui négligent l’idée même de quantité, il y a Haroun. Parmi les rappeurs qui respectent la notion de qualité, il y a encore Haroun. Il y a quelques jours, le membre le plus scred de la Scred a publié un nouveau freestyle. Inutile d’en dire des tonnes tant les deux minutes rappées et produites ici sont une merveille. Jouant de son côté insaisissable, rappelant qu’il travaille l’arrachage de caisse claire dans l’ombre, le maître à jouer de Frontkick développe un flow où la nonchalance se transforme en musicalité hors-norme. Sur un sample de guitare et un beat « boom-trap », les intonations d’Haroun jaillissent de l’ombre comme les yeux luisants d’un regard déterminé, planqués sous un keffieh. Joyau de Bezbar, de Paris Dix-huit à Séville.
« M’en aller », diffusé en mai 2017, était une belle introduction à Nls Casaway, recrue du label Orfèvre d’Espiiem. Un titre où le rappeur de Verneuil-sur-Seine, dans les Yvelines, levait le menton pour regarder vers l’horizon, sur une production équilibrée comme un kokutsu-dachi. Un an plus tard, Casaway sort un triptyque plus offensif avec « Hajime », clip sobre où il est coincé entre son quartier et le 4/3 en noir et blanc du réalisateur Arsedi. S’il a (légèrement) perdu l’aspect mélodieux de son titre de 2017, Casaway montre plus d’énergie et de hargne, notamment sur « Element de paix » et « Roi sans couronne ». Mélange entre dépouillement et nervosité, ces trois titres dévoilent le potentiel de la signature d’Orfèvre, et donnent envie de voir ses prochains katas.
En octobre dernier paraissait Écrire (Écrire, Raturer), premier essai en solitaire de Kaiman Lanimal, rappeur francilien portant fièrement ses origines camerounaises. Un album fuyant les radars mais toujours vivant des mois plus tard. « Bienvenue dans mon vortex », Kaiman Lanimal prévient d’emblée l’auditeur qui aurait laissé traîner son oreille par hasard : s’il pensait se laisser porter tranquillement par le vent du moment et tomber sur un rappeur à l’univers interchangeable avec celui du voisin, c’est raté. De ses textes centrés sur l’identité à ses intonations atypiques (peut-être trop, parfois), le membre « le plus sombre » de l’Underground Conspiration emprunte sa propre voie, celle d’un artiste hermétique à l’air du temps et résolu à faire vivre l’ère du sens. Épaulé avec brio sur quelques titres par Sitou Koudadjé, Mod Efok, Skullo (lui aussi membre d’Underground Conspiration) et la chanteuse Charlène, Kaiman forge tout au long d’Écrire l’auto-portrait d’un artiste dont le regard est tourné vers l’ici et l’ailleurs, déchaînant le passé et visant l’horizon, à mi-chemin entre l’enracinement et le perpétuel mouvement. « J’ai partagé mon histoire pour qu’elle devienne la vôtre » disait Lalcko. C’est de ça dont il s’agit ici, dans un bel album – certes imparfait mais dont les aspérités font le charme – qui mérite d’être écouté et entendu.
Demain, samedi 12 mai, se déroulera la 9ème finale nationale de « Buzz Booster », dispositif tout ce qu’il y a de plus officiel, puisqu’à l’initiative du ministère de la Culture. Ce sera à Marseille, plus précisément à l’Affranchi, dans le 11ème arrondissement de la cité phocéenne, dès 20h30. Cette finale réunit neuf lauréats régionaux et le vainqueur remportera un accompagnement financier, des formations et une tournée à travers la France. Plus d’infos ici.
Le concert est gratuit sur invitation. Contact : buzzboosterinvits@gmail.com
En 2012, à Marseille, vingt-quatre hommes sont tués dans des règlements de compte. Le traitement médiatique de la ville se limite au son des kalash. Les rappeurs d’Île-de-France eux-mêmes y fantasment une ville plus « quartier » que les leurs : « sors les kalash comme à Marseille » devient le mythique refrain d’un featuring entre deux stars franciliennes. Quelques mois plus tôt le rappeur marseillais Kalif Hardcore sortait un clip presque du même nom, mais tragique, où l’acteur, qui jouait la victime, est retrouvé incendié dans un coffre de voiture. Dans la vraie vie. Le Figaro y voit une prémonition. L’écart entre les deux clips, celui qui s’amuse et fantasme, et celui qui est littéralement rattrapé par la réalité, a quelque chose de bouleversant. Quand en 2018, Soso Maness, de retour à la musique après un passage en prison – dans la vraie vie, là-aussi – crache, à propos des rappeurs qui « viennent clipper dans les quartiers nords » : « J’ai l’impression qu’ils viennent juste pisser sur nos morts / Dis-moi, ils étaient où avant que Marseille saigne ?« , il laisse chancelant. Il y a des clips qui viennent incarner avec puissance ce graal du rap français : l’authenticité. « Je rentre tôt » en fait partie. De la bouteille de Tropico de l’alimentation nocturne à sa recette musicale : une production sombre de Ladjoint, un refrain autotuné et des couplets techniques qui montent en intensité – une recette 100% quartiers marseillais, faite et refaite, mais ici efficace. Clairement le morceau de Soso Maness le plus réussi à ce jour.
Il y a un an, Gizo Evoracci racontait son parcours à l’Abcdr, et annonçait par la même occasion la sortie d’un nouveau projet : Anastasis. Bien qu’elle existe dans certains disques durs, cette mixtape n’a pas encore vu le jour, et Gizo continue de se faire désirer. Le Grignois diffuse en ce moment une trilogie musicale et visuelle, intitulée #MadinParis. Le deuxième volet de ladite série vient d’être mis en ligne, et s’appelle « Paris crack ». Ténébreux comme Memphis, le Giz’ se pose en jeune Christ. Le rap de rue résonne dans les soirées où on prend des cachets, dans des appartements qui ont du cachet. La laideur infernale d’une mort lente est mise en musique avec beauté. Elle est aussi admirablement filmée par Antoine Bal, qui livre un clip à la précision mathématique.
Il y a des hommes dont on connaît le talent, mais pas assez la musique. Loveni pourrait bel et bien rentrer dans cette case. Membre du collectif Bon Gamin en compagnie d’Ichon et du producteur Myth Syzer (dont le très bon premier album vient de sortir) le rappeur parisien Loveni n’a pour l’instant pu démontrer l’étendue de ses qualités que sur un seul et unique projet réalisé en compagnie de Myth Syzer en 2012. Six années plus tard, les observateurs parisiens les plus attentifs continuent pourtant de garder un oeil sur le natif de Seine-Saint-Denis, notamment pour ses featurings réalisés pour ses potes Ichon, Prince Waly ou Myth Syzer. Et l’attente semble avoir été récompensée : de retour avec un nouveau titre produit par Ikaz Boi, le discret Loveni semble enfin prêt à sortir du bois avec un projet attendu dans les prochains mois. À l’écoute de « Le Piège », frais et efficace, on regrette moins la discrétion légendaire du bonhomme.
« Il ne faudrait pas que le média et le diffuseur soient plus importants que nous, la source », disait on ne sait plus qui (qu’il nous pardonne). Alors, plutôt que de s’approprier les jolis mots des autres, voici ceux écrits par Stekri, compositeur et « régisseur » du Dezordr, à l’occasion du dixième volume des Dezordr Session, du travail bien fait qui a vu le jour le soir du premier mai, évidemment :
« La dezordr session 10 vient marquer 10 ans de science du dezordr.
Une décade et dix sessions plus loin, voilà où nous en sommes. En effet, depuis l’automne dernier, Dezordr a 10 ans d’existence. Quoi de plus logique, pour l’occasion, que de lâcher une dixième livraison de ces humeurs sonores glanées dans notre sinueux réseau, fruit de passion et de belles rencontres. Dix années à suivre notre lisière, constituée d’autonomie et d’artisanat. Dix années à prendre soin de chaque courbe mélodique accidentée, et de chaque trait brûlant de ces mots qui dansent, dans les rythmes claquant de nos machines. Cette compilation est dans la droite lignée de cette manière d’appréhender ce lieu si bruyant, et si fort, dans nos vies. Ce lieu indistinct et sans géographie qu’aucun ordre ne peut contenir. Nous nous aventurons dans cette dixième session par voyages ombragés, enragés comme un rêve sous un orage d’été. Trajectoires toujours pulsées même quand les nappes s’étalent dans la pénombre ou que les envolées synthétiques viennent mordre à l’encolure. Le micro en sort rempli de douces brûlures, encore une fois.
Depuis le début nous murmurons en notre for intérieur, comme un mantra, que Dezordr est avant tout une idée plutôt qu’une zone privative. Il s’agit certainement d’une bannière fièrement arborée, déployée pendant une heure ou durant une vie entière. Dans une compilation, tous les protagonistes incarnent Dezordr, et le désordre est en eux à chaque piste. Tout en liberté entière du mouvement.
Une petite quinzaine de forcenés ont eu la patience d’en faire partie, une énième fois pour beaucoup d’entre eux. Amitiés dezordonnées à tous comme nous avons coutume de signer certains messages.
Il n’y en aura peut-être pas 10 autres sessions, mais pas d’histoires pour autant. Nous allons arracher d’autres intensités sonores dans la décennie qui se profile. Il faut savoir qu’en nous le Dezordr est une science à l’appétit inextinguible. Restez dans le secteur, il risque de se passer des choses. On vous aura prévenu. Rien ne finit, tout commence, ici et maintenant, en prenant appui sur ce qui vient d’advenir. Il y a une embouchure au bout de la vie, cette fragilité silencieuse. C’est certainement pour cela qu’il faut la saisir, plutôt que la fantasmer. En ce qui nous concerne ce sera toujours avec les moyens du bord… de l’infini. Et, c’est très bien comme ça, nous avons appris à savoir y faire. »
On reparle bientôt sur l’Abcdr du Dezordr foutu par ce ménage à trois artistique (Stekri, Dtracks aka Perverted Silence et La Main Gauche) toujours fidèle à lui-même mais qui ne s’interdit pas les aventures.