Huitballe, diagonales phonk
Depuis plus d’un an et demi d’activité – quelques clips et maintenant quatre EP -, Huitballe s’est déjà construit une petite réputation. L’artiste développe un style de rap très personnel qui ne laisse pas indifférent. C’est sur Noises Breaking Silence, album du producteur GOTNOTIME dévoilé en mars 2025, que figure l’une de ses premières apparitions. Les deux continuent de s’associer avec la sortie de l’EP FAUX SEMBLANTS le 29 avril dernier. GOTNOTIME, issu de la scène phonk Soundcloud, y continue d’en produire une variante éclectique et pointue, témoignant d’un amour et d’une connaissance fine des scènes régionales américaines.
Les régions, Huitballe, originaire de l’Allier (03), département d’Auvergne-Rhône-Alpes dont la ville la plus peuplée reste sous la barre des 35.000 habitants, les représente aussi fièrement. « C’est toujours Huitballe la diagonale, de Tarbes à Commercy / Les zins tu les ramènes à Paris, ils connaissent qu’le métro Bercy ». Revendiquant fièrement une « diagonale du vide » habitée, Huitballe donne une sacrée leçon de géographie en dessinant le portrait d’un territoire peuplé de nombreuses figures marquantes. Dub Inc, les fûts de Picon des punks de la gare, l’ASSE, Adecco, Flixbus, les overdoses, les crédits et les « scooters volés dans un champ » en sont quelques-unes.
Lieux, substances et galères jonchent des paysages qui cherchent la dédicace plutôt que le pathos. D’apparences simple mais souvent virtuose, si cette plongée peut certes verser dans la réalité crue (« Nos darons s’gavent au PMU, c’est les p’tits qui dégustent / A la maison, les assiettes volent, les idées fusent / Tu t’bouches les oreilles, tu connais l’prix des fugues »), elle sert plus souvent un hommage terre-à-terre, ode à la débrouille et aux décors désaffectés. Huitballe y fait communauté en parlant de taff, de CAF ou du collège, restituant des sensations inhérentes à la précarité, plus universelles. Du « Ma mère m’a appris à ne pas acheter des sapes à des prix indécents / Le même survet de janvier à décembre » au « J’connais pas d’homme qu’à jamais eu d’idée devant un fourgon d’la Brinks », ses souvenirs font échos.
Loin de tout misérabilisme, le rappeur nous embarque dans des virées agitées, quelque-part entre roublardise et révoltes. Ses traits d’esprit, enlisés – deal, scam, fraudes aux aides -, rappellent le style de Nobodylikesbirdie. Souvent sur le ton de l’humour, ses constats sociaux finissent par insulter la police, les fafs ou l’État – voire les trois à la fois. Comme une évidence, le seul feat est un passe-passe avec okis.
Cette écriture technique et attachante s’ancre dans un choix de production qui dénote dans le rap français. Armé d’une palette phonk décloisonnée, GOTNOTIME construit des pièces à la fois radieuses et embrumées, éclatantes et vénéneuses. Ses samples jazz, feutrés, luxuriants et bien agencés, dégagent une évanescence qui colle parfaitement au décor de la diagonale : figures spectrales, ciel ardoisé, lumières laiteuses et atmosphères cendreuses. Le fond de l’air est toujours aussi jaune.