Metah, little litanie
Interview

Metah, little litanie

S’il y a un rappeur actuel qui incarne la différence entre un connaisseur et un bandeur, c’est bien Metah. La formule vaut pour le rap US, dont il est, comme ses beatmakers privilégiés, un auditeur assidu, autant que pour le rap français à propos duquel il entretient un savoir encyclopédique. Loin de l’image d’une jeunesse bousillée par l’instantanéité de TikTok, le jeune Hatem connaît ses classiques, même les immunisés au buzz – et ça marche aussi pour la presse rap. « On ne dit pas non à l’Abcdr du son, quand même ! », lance avant l’interview celui qui n’avait que trois ans quand le site sortait ses 100 classiques du rap français. Rappeur extrêmement précoce, sa voix adolescente apparaît sur le morceau collectif de La zone en personne, « VNTM » en 2018. Il enregistrera au même endroit son premier EP, ILL’. Un titre qui condense un clin d’oeil à Illmatic, l’apocope du terme « illicite », et le nom anglais pour le fait d’être malade. Il y a là les trois ingrédients qui font de la musique de Metah l’une des plus prometteuses de la scène phocéenne – voire de l’hexagone. D’abord, un goût pour les scènes US classiques comme novatrices, qui ne se traduit pas par la multiplication d’anglicismes et de postures insupportables, mais bien par une fidélité à la rue et surtout, aux quartiers nord. C’est là le deuxième ingrédient : l’illicite, métonyme du mode de vie de la classe ouvrière, des voleurs et celle des voyous dirait le Rat, en tout cas, de ceux que Metah veut représenter. Et enfin, le mal-être. Metah envoie et fume la verte qu’assassine, ses mélodies sont addictives mais sombres, son visage, à l’écran, marqué, son regard glacial, ses constats, tout autant. La sédition qui gît en lui n’a rien de romantique. Il s’agit d’abord de s’en sortir, raser le casin, investir dans la pierre. Si le rap l’y aide, tant mieux. Si dégun le calcule, tant pis. Discussion avec le rappeur le plus intensément réel et venimeux de sa génération.


A: Il y a un vieux son à toi, tu n’as pas encore mué, où tu reprends le « laisse-moi zoom-zoom-zang » de « Ma Benz ». C’est un titre qu’on écoutait chez toi ?

M: Quand j’étais petit, j’avais mes gimmicks. Il y a eu un arc où tous mes morceaux commençaient par « iPhone 6 gris Sidéral » – j’ai fait toutes les couleurs de l’iPhone – et un autre où je n’arrêtais pas avec « zoom-zoom-zang ». Une personne de ma famille était vraiment férue de rap, old school surtout. C’est même elle qui m’a mis dans l’écriture. De base, le rap chez moi c’est mon frère et ma soeur, je suis le plus petit de la famille, mes parents ont eu des enfants avant moi donc j’ai eu la chance d’avoir des aînés qui avaient leur propre culture. Mon frère était très cainri, ma soeur très français. Je suis un 2002, donc le rap a toujours fait partie de ma vie. Je me suis surtout pris les Parisiens au début, Le code de l’horreur de Rohff, Temps mort, Panthéon de Booba, Mauvais Oeil de Lunatic. Carrément, quand j’étais petit mon blaze sur Internet c’était « HatemUnkut » [rire]. Booba et Rohff avaient beau être en clash, je les aimais pareil. Après j’ai vraiment saigné les sons old school, NTM et IV my people mais aussi Busta Flex, Zoxea. Zoxea, je me souviens l’avoir chassé jusqu’à la Belle de Mai où il donnait des ateliers d’écriture pour avoir un autographe, parce que dans ma tête, Zoxea, c’est un truc de fou. Je l’avais même ajouté en ami Facebook. À cette heure-ci je passe dans Le Cercle avec lui ! C’est après que j’ai compris que tous ces Parisiens que j’écoutais étaient fan du Rat Luciano. Et à Marseille, la grosse claque c’est Kalif Hardcore. Ce mec est une légende pour moi.

A: Tu rappes « Marseille c’est les couilles en titane, s/o Kalif » dans « Livaï »…

M: Exactement, ça vient d’un track de 2012, quand Booba sort « Jour de paye » avec « ici c’est Paris fuck l’OM », Kalif avait répondu tu veux jouer avec Marseille, on a les couilles en titane ! Kalif est un mec de chez nous, il représente, il utilise un jargon qui nous ressemble. En plus, il est des quartiers nord comme moi. Parce que si ma mère naît dans les bidonvilles des quartiers sud à la Cayolle, que mon père et mes oncles sont arrivés vers Simiane, derrière La Paternelle, puis ont bougé à la Belle de Mai, je suis un enfant du divorce, j’ai grandi dans le 14e [Saint-Gabriel, NDLR] avec ma mère, où elle a ouvert l’alimentation du quartier. À la Cayolle, d’où elle vient, ils ont aussi beaucoup la culture des mots.

A: Font-Vert est particulièrement connu aussi pour ça, non ?

M: J’ai dit 14e pour aller vite, mais j’ai grandi à cinq minutes de Font-Vert. À Font-Vert, on ne va pas se mentir, ils ont révolutionné le langage. C’est un quartier où ça a dû énormément rigoler – c’est dans ce genre d’ambiance que naissent les nouvelles expressions. Kalif a toujours eu cette culture du langage, de la joute verbale marseillaise. Quand j’entends dans ses sons qu’il dit la garof [« mytho », enfumage, NLDR] ça me transperce en plein coeur ! C’est un mot qui sort de ma bouche vingt fois par jour, que je ne pourrais pas dire devant un Parisien par exemple. Cet aspect, je l’ai un peu retrouvé avec Naps, dans le travail qu’ils ont fait ensemble. Je suis dans ce rap-là. Mais aussi dans la scène américaine, je suis un bousillé des classiques de là-bas.

« On a rappé comme des Marseillais sur des prods west et de Detroit. »

A: Tu dis même, ce qui n’est pas forcément commun à Marseille, que tu as beaucoup écouté la scène West Coast, et on l’entend parfois dans ta musique…

M: Oui, la côte ouest, ça me parlait beaucoup, l’attitude tout ça, Snoop, le c-walk… Après je ne suis pas le mec qui va tout te connaître sur le bout des ongles : je reste un gars des quartiers nord et on a notre propre culture là-bas. On aime les têtes brûlées, cassées. Donc je ne suis pas trop dans l’approche « hip-hop », mais je me renseigne, je suis toujours à l’affût. J’aime bien revendiquer cet aspect encyclopédique parce qu’aujourd’hui, on est dans la génération TikTok où tout est instantané, les petits pensent que le monde existe depuis cinq minutes. Ils ne captent pas que les rappeurs qu’ils écoutent recyclent des choses qui existent ; qu’il y a des cycles, que la trap des débuts revient, que le boom-bap n’est jamais parti dans l’underground, avec des mecs comme Hugo TSR, Alpha Wann tout ça. Sans faire le grossiste hein, j’ai 24 ans, j’ai commencé le rap à 8, et je vois déjà qu’il y a des choses qui reviennent. Ça me fait énormément de mal que les gens n’aient pas de culture rap. Avoir une culture musicale te permet de regarder les risques droit dans les yeux, sur ce qui a été fait ou pas, sur ce qui a marché ou pas, de mieux juger la musique et d’en faire une meilleure.

A: C’est vrai que tu commences très jeune. Tu as 16 ans sur « VNTM » (La Zone en personne, 2018). C’est Raouf [co-fondateur de la marque Lieutenant, NLDR] de la Castellane qui fait le lien avec Jul ? 

M: Oui ! Je vais pas m’étaler sur Raouf et le bien qu’il m’a fait parce qu’il apprécie sa discrétion. Mais à Marseille on sait ce qu’il a fait pour nous les rappeurs, ce qu’il fait au quotidien pour le mouvement rap en France. Pour ma part, il a kiffé que je sois un petit jeune branché, avec mon caractère, peut-être un certain charisme, qui fait qu’il me voit à 12 ans et pète sa tête. Il m’a beaucoup aidé. Je n’aurais pas eu certains codes si je ne l’avais pas rencontré. Quand j’étais mal parce que je voyais les petits avoir du buzz, que j’avais faim, il m’a dit que je finirai par tous les éteindre. Ce genre de phrase, prononcée par quelqu’un que tu admires, quand tu es jeune ça te marque, ça te conditionne à aller chercher ce que tu veux. Un jour, Raouf m’appelle : « oui mon poulet – parce qu’à la Casté ils t’appellent comme ça – je suis avec Jul, je lui ai montré ton clip, il aimerait bien que tu viennes ». C’était un track que j’avais appelé « Secteur », je l’ai enlevé d’Internet parce que j’étais petit, il y avait des phases dont j’avais honte. Mais ça m’a permis d’arriver dans un studio légendaire vers le centre-ville, où j’enregistrerai plus tard mon premier projet, et d’être sur l’album du J.

Il y avait Miklo dessus, qui n’est plus actif mais gros big-up à lui parce qu’il avait fait un freestyle à l’époque qui avait choqué tout Marseille en jouant avec les chiffres de 1 à 29. Ce jour-là, je pense qu’ils ne se rendent pas compte, mais ils ont changé ma vie. Un jour, tu reviens au lycée et tu es dans un album de Jul. Donc les regards changent, la manière de te considérer change. Et tu comprends que c’est pareil dans la vie, que les gens sont des girouettes.

A: Fianso a voulu te signer, c’est à cette période ? 

M: Oui c’est à peu près à la même époque. Si je parle toujours de mon secteur, c’est que tout s’est passé dans le coin. J’ai fait des ateliers d’écriture à la Busserine et ce jour-là je fais un freestyle en bas des Iris (14e). Il y a une forte population comorienne là-bas, dont un frérot à moi. Je débarque alors en maillot des Comores pour un gros freestyle de barbare. À la fin je dédicace Fianso et je lui dis « identifiez tous Fianso je veux rentrer dans Le Cercle ! » Fianso tombe dessus, il m’appelle. On a beaucoup parlé. Il faut savoir que Fianso avant de signer il te demande une chose: est-ce que t’es Algérien ?  Donc il me pose sa question. Je réponds oui. Après, bon, j’avais seize ans, j’allais pas lui courir après. J’étais jeune, j’avais faim, je suis très pragmatique, je continue à faire mon trou. Il a fait sa vie, et il a juste zappé [rires]. Fianso si tu lis l’interview, on est ensemble mon sang, c’est rien. Il a mis beaucoup de respect sur moi pendant « Rentre dans le cercle ». Peut-être qu’il était choqué de voir que j’étais arrivé jusque là. Surtout qu’à Marseille c’est très, très difficile donc je pense qu’il était encore plus content pour moi. Je lui tire mon chapeau, pour l’humain, la carrière et la vista. C’est vrai que finalement, je connais peu de gens qui ont cru en moi, mais tous, ce n’était pas des déguns.

A: Avec ton premier EP, ILL’, ton flow devient plus froid, flegmatique, quand on compare avec les premiers freestyles. Est-ce que tu as senti cette évolution ?

M: Mon ingénieur du son m’a rec la première fois de sa vie quand j’avais 14 ans. À l’époque j’étais beaucoup dans le créneau US et il le savait. En grandissant, avec la musique qu’on écoute au quotidien, qui a tout niqué au moment où j’étais en pleine adolescence, la mienne a peut-être changé. Quand j’arrive avec ILL’, y a toujours cette touche de rap agressif et rue mais je propose quelque chose de différent. Que j’ai toujours su faire, mes proches le savent. Par contre aux yeux du public, mon flow sonne effectivement plus froid, nonchalant. Mais j’étais serein. On a rappé comme des Marseillais sur des prods west et de Detroit. On n’a pas voulu faire comme les mecs qui disent des mots en anglais avec un accent pété. On n’a pas fait les bandeurs des States, mais on a montré qu’on maîtrisait ces influences. J’en ai fait un mot d’ordre: rester Marseillais. De montrer que nous, c’est la France, et par-dessus tout, Marseille, et au-delà de Marseille, c’est la jeunesse issue de l’immigration, les Arabes, les Noirs, les mecs des pays de l’est, les Cap-Verdiens comme les Serbes qui habitent dans mon bâtiment. J’ai ces codes-là, je ne vais pas faire le cainri. C’est bien beau les mecs de Paris de la hype, mais jusqu’à preuve du contraire, aucun mec de l’under qui balance des noms de ricains sur Twitter n’est resté en place ces cinq dernières années. Peut-être un ou deux, mais ils avaient des codes de rue. Quand je fais ma musique, il faut qu’avant tout ça parle aux mecs que je croise tous les jours. Je viens d’un quartier où j’ai des potos blancs, arabes, comoriens: il faut que ma musique corresponde à tous ces jeunes-là, ceux qui ont côtoyé l’immigration, le béton, la rue, les loyers impayés, les banques alimentaires, les associations, les « je pars en vacances avec le centre social parce que ma mère a pas un euro », les Jeunes Pousses où on faisait genre d’être asthmatiques pour pouvoir partir en colonie !

J’ouvre ILL’ avec le « Shnine »: à Marseille, ça veut dire le téléphone. Le premier son parle donc de la puce, du trafic de drogues, de comment on fait pour sortir des clips à 3000 euros, comment on fait pour payer des sessions de studio à 50 euros, pour être habillé comme des hooligans anglais ou italiens alors qu’on est des jeunes de 20 ans. Parce qu’on est des mecs de Marseille! Comme je te disais tout à l’heure à propos de Kalif, il fallait que je sois dans ces codes, dans un truc de langage marseillais que les autres ne comprennent pas. Parce que ça change vite, et il y a de la gentrification partout, même dans les quartiers nord. Maintenant, ILL’ n’a pas eu un impact de fou furieux à Marseille et à côté. Par contre, ceux qui s’y sont penchés ont réalisé : « lui, c’est un niqué. »

A: ILL’, c’est pour Illmatic ?

M: Oui c’est une référence à Illmatic, après je ne suis pas un fou furieux de Nas, je m’en bats les couilles. Quand j’étais à New York, je ne suis même pas allé voir la fresque dans son quartier, c’était loin [rires]. Surtout, j’ai toujours été dans ce créneau mélancolique, un peu souffrant. « Ill », c’est aussi la maladie, la souffrance. De base je voulais l’appeler Illicite, mais je pouvais pas aller dans un truc aussi facile. Donc j’ai mis cette petite réf qui me ramène vers le côté connaisseur du rap, le côté illicite, mecs de la rue et aussi le côté, c’est dur, on souffre.

« Il faut créer un nouvel élan, comme avec 13 Organisé »

A: Tu finis c’est vrai par un titre triste, sur une prod plus classique, avec « SAMY », où tu rappes « je l’avais dit au daron, j’ai la nausée comme Sartre »

M: J’avais acheté La Nausée petit, à 13-14 ans. Comme j’ai toujours aimé le rap, je voulais avoir des lectures rares. Je suis tombé sur ce livre, très difficile à avaler, mais ce qui m’a marqué, c’est le mec, un genre de rouquin chétif – c’est comme ça qu’il est décrit – qui voit tout sous la forme d’une nausée visuelle, qui a l’impression d’être dans une illusion constante. C’est quelque chose que j’ai ressenti toute ma vie. J’arrive à capter ce dont parle Sartre quand il parle de ça. Ce genre de dégoût continu, même sur des trucs de merde, du quotidien, une genre d’anxiété permanente, un dégoût des interactions sociales… J’ai toujours eu le rejet de l’autre facile. Je crois même que c’est Sartre qui dit que l’enfer c’est les autres, je n’avais jamais fait le lien entre La Nausée et cette phrase, mais c’est quelque chose que je ressens totalement. J’ai beau être très sociable et ouvert d’esprit, il y a eu cette période de ma vie, avant le rap, entre l’école et dehors, où je portais ce sentiment h24 en moi. Un jour, je parlais avec mon daron – qui a toujours eu une éducation très psychologique, cérébrale avec moi – et je lui ai dit : « regarde ce que Sartre dit dans ce livre : je suis pareil. » L’école je peux y aller, j’ai beau être fort, ça me dégoûte ; les gens je peux leur parler, bien les aimer, mais ils me dégoûtent ; tout ce qui va avec la vie d’un adolescent qui vient de Marseille, des quartiers nord, avec des parents divorcés, me dégoûte.

A: Pourquoi le titre s’appelle « SAMY » ? 

M: Parce que le premier titre qui me lance s’appelle « Hatem », et que j’ai trois prénoms.

Samy, est le deuxième. Je pense que vers la fin de ma carrière, je ferai un morceau-bilan qui portera le nom du troisième. Quand j’ai écrit « Hatem », j’en avais gros sur la patate, j’étais épuisé de la vie. J’étais dans un appartement à Barcelone, en stage pour le BTS. A Marseille j’avais d’énormes problèmes, j’étais isolé comme jamais je ne l’ai été. J’ai écrit le morceau et suis parti en studio avec un collègue à moi, « Le X », qui a fait l’outro du morceau. Ce n’est pas un morceau avec une vérité cachée, c’est le genre de morceaux où juste tu vides ton sac. J’étais dans le même mood quand j’ai fait « SAMY ». Je sais que dans plusieurs années, je vais enregistrer un morceau et je capterai à la fin de la session que c’est celui-ci que j’appellerai avec mon troisième prénom.

« Je pense que de toutes façons, il ne faut pas laisser le pouvoir à des humains. »

A: Sur cet EP, tu travailles beaucoup avec provokind, un beatmaker un peu foufou sur Insta. Comment vous vous rencontrez ?

M: Même avant ! Je travaille avec lui depuis 2018-2019. Je ne le connaissais pas, c’était un mec d’Internet. Il a toujours eu cette folie et j’aimais beaucoup ses prods. A cette période il faisait des études en Belgique avec mon ingénieur du son, ce sont des amis d’enfance. Il taffe aussi beaucoup avec Arian, qui m’a aussi fait pas mal de prods. Ils viennent à Marseille après leur formation, quand je commence à faire beaucoup de musique. De fil en aiguille, provokind se sent chez lui et ils débarquent avec sa clique.

A: Vous avez un art pour les mélodies addictives. « 50 RUELLES » par exemple, comment vous l’écrivez ? 

M: On n’a rien inventé. Il y a un morceau de Lil Baby qui nous a tué : « Sum 2 prove », je me le suis pris 600 fois dans la tête. Je ne vais pas te faire comme les rappeurs qui te font les grands inspirés alors que c’est leur compo qui leur font leurs toplines, on a juste fait une prod dans le même délire, avec le même genre de drums et d’instruments. J’ai le souvenir de demander à provokind d’ajouter une drum que je retrouvais dans ce son. On s’est même demandé si ça ne faisait pas trop copié collé, mais vu que quand je rappe, je ne cherche pas à reprendre le flow du mec, j’ai mon style, ça a donné un morceau qui nous a beaucoup réussi. Après Lil Baby il est plein de VVS, comme sur la cover, c’est un mec blindé, c’est pour ça que je dis « je pisse sur tes VVS » [rires]. Après c’est réel, cette culture des VVS dans le rap. Parfois, c’est très caricatural, comme à l’ancienne dans les films de rap où le gars tu le respectes selon la taille de sa chaîne. Je n’aime pas trop cet univers, donc c’était un peu revendicatif, pour dire aux frangins qui portent des diamants de ne pas oublier : à la base, on n’est pas dans ça. Ce morceau, c’est un cap. Il n’y a pas beaucoup de temps entre « 50 RUELLES », « LE CASIN », et « CRISTAUX ». « LE CASIN », on l’a rajouté comme la cerise sur le gâteau, j’avais déjà fini l’EP [Ill’2, NDLR]. C’était une période productive, il se passait un truc.

A: Tu sors ensuite ILL’DEUX. Sur « Flower Seller », tu dis « j’ai pas le master à cause du bracelet électronique« , peux-tu expliquer ?

M: C’est un raccourci, c’est une manière de dire ce qu’il s’est passé de manière condensée. Je ne me suis jamais caché d’avoir fait mes études supérieures – j’ai fait un Bac ES suivi d’un BTS commerce international – mais je ne me suis jamais non plus caché d’être un mec de dehors. Je ne chercherai jamais à prouver quoi que ce soit parce que tu comprends, rien qu’à la manière dont je le rappe, que c’est réel. Que ce soit lorsque je parle d’un mec qui se pique, de ma famille ou de l’école. C’est ce que j’ai essayé de démystifier quand on m’a invité dans mon ancien collège il n’y a pas longtemps : tu peux être toi-même en étant fort à l’école, médecin, avocat. Si tu gardes ta même manière d’être et les mêmes fréquentations. Après mon Bac+3, je me suis fait juger, je me suis retrouvé sous bracelet. C’est une année où je n’arrivais plus à être dans le système. Il fallait que je trouve des alternances, mais avec le nom que j’ai, et ses consonances maghrébines, la tête que j’ai, ma cicatrice, tout ce qui relève de mon histoire, mes racines, mon caractère, tout ce qui fait ma force, finalement, c’était… Sans vouloir faire le mec trop caricatural, j’ai toujours été fort à l’école, particulièrement en commerce, mais j’ai vécu cette condescendance de la part de mecs en entretiens et en alternance. À ce moment-là, je me suis dit : mais ça va être quoi ma vie en fait ? Je vais aller où avec ma mentalité quartier nord ? Quel employeur va me garder ? Combien de manques de respect je vais devoir supporter ? Quand tu sais faire de l’argent tout seul depuis longtemps et que tu arrives dans un bureau avec un mec qui ne sait pas le quart de ce que tu as vécu, que tu es obligé de jouer un rôle face à lui, faire genre que tu es un cave, que le mec te parle d’une manière où, normalement, tu le choques… Tu craques. J’ai compris que le monde du travail en France, c’était niqué. Qu’être un arabe, et je précise bien, dans le monde du travail comme dans le monde de la musique, c’est très, très dur en France. J’ai tout arrêté. Nique sa mère le master. J’ai pris mes deux jambes et j’ai arrêté l’école de commerce. Je suis allé au studio avec mes potos et ma cervelle. On a enregistré et commencé à faire des clips. Et ça a pris, pas mal grâce à une vidéo de GabMorrisson avec Nono. Midi-minuit aussi ils nous ont pas mal aidés.

A: Justement, tu as sorti un son pour Midi-Minuit qui s’appelle « Marxiste ». Tu as entendu parler de Karl Marx pendant tes cours d’économie ? 

M: Non, bien avant ! Je suis branché histoire-géographie, géopolitique, j’aime trop depuis que je suis petit. Après quand on parlait de Marx, de la révolution bolchevique à l’école, bien sûr que je me régalais, parce que moi aussi, je suis un anti-système on va dire. J’ai toujours aimé lire entre les lignes de l’histoire. Je me répète beaucoup dans mes sons, c’est souvent des variations de points de vue sur une même réalité. Quand je te dis « dès mineur on a rasé le casin » et « faut faire chuter le pouvoir comme un marxiste, » je te dis la même chose en fait. Quand j’étais petit, qu’on était à 17 ans en Espagne et qu’on niquait le casino avec les collègues, c’est qu’on voulait niquer le système. Après, je ne suis pas un marxiste, je ne suis dans aucune idéologie. Il faut s’en sortir, faire du papier, investir dans la pierre, faire ses affaires en silence, s’instruire, être conscient de comment fonctionne la politique et se rendre compte qu’on est des employés d’une société qui nous exploite. Je pense que de toutes façons, il ne faut pas laisser le pouvoir à des humains.

A: Cette vision pessimiste, on la retrouve avec « Livaï », L’attaque des titans étant un manga assez misanthrope…

M: Les Japonais ont deux fois subi la bombe nucléaire. ça influence forcément leur manière de voir la vie. Au fur et à mesure de L’attaque des titans, tu comprends que ça parle de l’histoire du monde, des totalitarismes, des génocides, toutes ces choses-là. On te fait comprendre qu’il n’y a pas de protagoniste et d’antagoniste, qu’il n’y a qu’un engrenage de haine. C’est une vision tarpin pessimiste. Pourquoi je cite Livaï ? Parce qu’il ne fait pas de sentiment, pas de politique. Je ne suis pas en train de te dire que je prends un personnage de manga pour un modèle hein, mais juste que derrière le personnage, il y a un auteur qui a une vision. Livaï il a cette mentalité: ne pas chercher midi à 14h, toucher la cible, aller droit au but, décapiter des titans quelles que soient les épreuves. Cette mentalité me correspond.

A: Plus que les mangas, tu cites souvent le cinéma. Dans « Le Casin », tu rappes déjà « ma vie je voulais qu’elle ressemble à un film… »

M: … « frère, je te confirme j’ai touché la cible. » C’est une façon de dire, quand tu es petit, tu as envie de vivre dans un film, avoir un certain style de vie promu par notamment, des rappeurs qui nous ont influencés. Tu veux mener une existence de fou dans un certain sens. Et en fait, j’ai eu une vie de fou, mais dans un autre sens. C’est une manière d’exprimer que quand tu as grandi, quand tu as les pieds dans ce que petit tu imaginais, tu vois les choses différemment.

A: Et dans « TRACKING » « si j’étais un film il serait silencieux comme Chaplin… »

M: « …parce que quand j’suis en cogite, j’m’allume comme s’allument cinq hommes » [sourire]. Ouais. Il y a une bête de multisyllabique dans ce passage, « On d’viendra pas immortels avec la maladie d’la thune / C’est incurable une fois qu’t’as tout les symptômes / T’as raté cinq tomes, tu pensais m’revoir au prochain chapitre… » Tu ne peux pas forcément mettre des mots sur cette sensation, ni comprendre, en surface, que tout ça est lié. « Silencieux comme Chaplin », ça renvoie à ce que je te disais sur la nausée. Mais aussi, au fait que plus tu grandis, plus tu comprends que le silence, ne pas se montrer, c’est le meilleur avantage que tu peux avoir sur quelqu’un. Le silence, c’est aussi face à certaines choses, comme lorsqu’on fait une minute de silence après un drame. Tout le vécu, l’expérience, le malheur des autres auquel j’ai assisté, fait que le silence est ce qui me correspond le mieux.

« Un jour, je parlais avec mon daron et je lui ai dit : « regarde ce que Sartre dit dans ce livre : je suis pareil ». »

A: Sur Little Italy, ton dernier EP, les références cinématographiques sont encore plus nettes – avec « La scène de Mel » [Scarface, NDLR] par exemple. Comment tu vois ce lien fort entre le rap et les films de gangsters ?

M: Le rap et le cinéma ont toujours eu un lien fort. Avec Ice Cube, Snoop Dogg, Boyz n the hood, les films de Spike Lee… La musique elle-même était imprégnée de cinéma. Il y a une période où je regardais tous les soirs Réussir ou mourir, avec l’album de 50 Cent. Je le connaissais par coeur. Dans mes grands classiques, ceux que je regarde plusieurs fois par an, je mets Casino, Les Affranchis, ScarfaceLe Parrain 1 et 2 je les mets hors catégorie – et Les Princes de la ville. Celui-là à Marseille, il a eu une grosse influence, notamment par rapport à Jul, qui a ramené des expressions de ce film. Comme la onda par exemple, le mouvement, la vague, l’onde. Et d’ailleurs les gars, c’est pas la honda la moto hein [rire] ! Pour Little Italy, l’idée c’était aussi d’ancrer l’EP dans une réalité marseillaise. J’ai des amis qui passent leur vie aux Etats-Unis. On a un rapport particulier avec ce pays, dans notre manière de faire les choses, dans le produit qu’on fume, dans la vision qu’on a pour le futur. On voit tout en grand comme les Américains, on est des capitalistes, qu’on le veuille ou non, même si on est des anti-système. Il y a l’histoire de Marseille aussi, la French Connection. Les films que je regarde sont basés sur la drogue qui vient de chez moi ! En tant que fou de cinéma, quand j’apprends que c’est des mecs qui traînaient à la Belle de mai là où j’ai grandi avec mon père et mes oncles, ça me rend fou de savoir qu’il s’est passé ça dans ma ville. Cette facette-là de notre histoire nous inspire. J’avais même fait une série de freestyles intitulé « French Connection. »

A: Tu n’as pas d’origines italiennes ? 

M: Non, je suis un Algérien – mon père est né à Oran, mais j’ai grandi avec des Italiens, des Corses, des Arabes, des Comoriens… Il faut savoir qu’avant que ce soit nous, les Arabes et les Noirs, c’était les Italiens les parias. Les Espagnols aussi, avec la montée du franquisme… Les gens ont la mémoire courte. Donc ça nous parle, ça aussi. Marseille est une ville méditerranéenne, qui a un lien d’âme avec Naples. Je porte des marques italiennes, du Stone Island, du Paul & Shark, du ST95, j’ai des Prada Cup aux pieds comme les anciens. On est des amoureux de textile aussi, ici. Donc Little Italy, c’est parce qu’on est des mecs de Marseille, issus de l’immigration, qui aiment traîner aux States et qui rêvent comme tout le monde. C’est pour cette raison qu’on s’est inspirés de la musique italienne pour les instrus. Quand dans ta vie tu t’es fait matrixer par Michael Corleone, tu veux de la mandoline sur ton morceau ! On s’est aussi nourris de morceaux de Sfera Ebbasta et d’un compositeur comme Charlie Charles [producteur milanais qui travaille avec le rappeur Sfera Ebbasta, NDLR] qui ont fait des dégâts dans le rap français – avec Lacrim, par exemple. On a fait un morceau, « STRADA », parce que je parle d’un client sur la rue d’Italie, une rue de Marseille que je prends quatre fois par jour. On est partis chercher cette couleur-là, jusqu’à tourner les clips en Italie, réaliser un featuring avec un top artiste sicilien, sur l’île de Toto Riina. Et on s’est fait inviter par « On the Radar » à New York. Donc, tu as compris, tout était aligné. On a décidé de faire la cover dans le Bronx à Little Italy, d’où le titre du projet.

A: Une autre dimension importante de ta musique, c’est le côté collectif. Tu as fait « Rookie Vendetta » par exemple avec TK et Missan. Tu es proche des rappeurs d’en ville ? 

M: Je les kiffe trop. Si je suis un mec du 14e, je suis allé à l’école dans le centre-ville, donc je connais pas mal de monde. Missan et moi on a commencé le rap en même temps, et on a « pop », dans des temporalités similaires, lui avec « 00h03 » et moi avec « Le Casin ». On a des parcours qui ne font que se croiser, ça me régale. J’ai cette proximité avec lui et TK parce qu’ils sont très ouverts, ils travaillent très naturellement. On est en patate [sourire], donc il faut qu’on se donne la force. Il y a d’autres rappeurs d’ailleurs en train de tout niquer, Diez, Clubb 29, Lagui, MAV Treize, 2R, et c’est pareil : il faut se soutenir. A cette heure-ci, les rappeurs marseillais, on est en sous-effectif, donc on n’a pas le choix. Il faut participer au renouveau de l’identité marseillaise. Que ça montre l’exemple à suivre pour les mecs qui arrivent après nous. C’est peut-être un petit nouveau qui sera la tête d’affiche de demain.

« L’ossature de ma musique c’est ça : une musique d’états d’âme »

Avant nous, ils ont tout niqué les Jul, Naps, Alonzo, SCH, donc il faut qu’on arrive maintenant, frais, qu’on prenne le relais. Qu’on devienne mainstream, qu’on tourne partout en France et qu’on continue à propager le virus marseillais. Parce qu’on est vu dans le rap comme des virus. Donc il faut créer un nouvel élan, comme avec 13 Organisé. Après, chacun ses affinités. Des gens qui sont dans un créneau différent que le rap ou la trap, plutôt dans l’afro, ça a beau ne pas être ce que j’écoute ou ce que je fais, je suis content qu’ils existent à Marseille. Aujourd’hui, Lebeey est le premier artiste en développement après moi à avoir fait L’Affranchi – avant, il n’y en avait pas, ou alors des mecs d’ailleurs. Il y a plein de morceaux de rap qui ne pètent qu’à Marseille et dans les villes d’à côté, on va dire le grand Marseille. Il faut montrer qu’on peut franchir ces frontières-là. Tant que des mecs de Marseille cassent tout, je suis content.

A: Le rap à Marseille, ça a souvent été l’union fait la force non ?

M : Oui ça l’a été, mais de nos jours c’est plus compliqué. On ne va pas se mentir on a un climat dans la ville… pas tendu, mais qui peut être très froid à certains moments. Donc forcément, les gens sont plus facilement touchés par des choses… négatives. Et il faut attendre l’été pour être, un peu, de bonne humeur. Comme partout hein : oui c’est très médiatisé ici, mais je ne suis pas là pour dramatiser, pour dire que « ouais, c’est chaud ce qu’on vit, etc. » Tu le sais, à Marseille on est comme ça. On a cette politique, ne pas dramatiser.

A: Est-ce qu’il y a un premier album prévu ?

M: Oui, mais je fonctionne souvent aux émotions : il sortira quand musicalement, je le sentirai. Ce que je peux te dire, c’est que je veillerai à ce que ma musique soit de haute qualité, je continuerai à écrire de manière encore plus pointilleuse. Je vais continuer à travailler, sortir de ma vie, raconter des choses moins personnelles, pour que ça parle à plus de monde. Mais en vrai, il faut que je vive. L’ossature de ma musique c’est ça : une musique d’états d’âme. Ça sera toujours des sons de cramés, de la trap auto-tunée, émotive, rappée, ça sera toujours du Hatem. En fait, je fais la musique que j’entends dans ma tête. J’essaye de matérialiser les mélodies, les instruments, les idées que j’imagine. Je continuerai, comme tous les jours, à monter, remonter la pente, jusqu’à ce que ça marche. Il faudra juste que je prenne le temps de matérialiser encore plus d’émotions et d’expérience. J’ai toujours su que j’étais hors norme. Je ne vais rien lâcher, je suis un chien, je sais que je finirai par les éteindre. Je veux juste faire de la musique qui parle aux gens, les faire craquer par des bonnes phases, qu’ils en reparlent dans dix ans. Pas besoin de devenir Kery James du jour au lendemain, pas besoin de devenir Jul du jour au lendemain. Je m’en bats les couilles des disques d’or. Je reste moi-même et mon rêve, c’est juste d’acheter une maison. Et d’éteindre. Si Dieu veut. Finis par ça s’il te plaît – en plus, il y a une petite référence à la FF : tout ça, c’est si Dieu veut.

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