Le pandémonium de Jason Voriz
Interview

Le pandémonium de Jason Voriz

La vie de Jason Voriz n’est pas de celles qui donnent lieu à de beaux contes. Le rappeur azuréen, expatrié en Thaïlande depuis des années raconte son parcours pour la première fois. Aussi brutale que touchante, son histoire est unique.

Photographies : Jee KS Buñel

Le jeune Jason ou la fabrication du Manstrr

Au nom du père

Je suis né en 1983, à la Clinique Saint Nicolas de Cannes. Depuis, elle a été détruite et ce sont des logements sociaux qui l’ont remplacée… Du côté de mon père j’ai des origines toscanes, calabraises, corses et pied-noir. C’est un brun aux yeux noirs. Ma mère, elle, est grande, blonde, ses yeux sont bleus. Je porte leurs origines en moi, mais ma mère étant orpheline, je ne sais pas d’où elle vient. Sûrement nordique j’imagine, peut-être scandinave ou germanique. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il y a six ou sept ans, elle a reçu une lettre lui apprenant que sa mère était morte d’une cirrhose de foie. Morte de l’alcool, en gros. C’est une lettre qui a fait plus de mal qu’autre chose, et ma mère ne connaît rien du côté de son père. Mes parents ont divorcé tôt – avant que je fête mes trois ans – mais leur relation était manstrr. Je pouvais voir l’un et l’autre quand je voulais.

Dans ma jeunesse, j’ai habité un peu partout dans le 06, un département que je n’ai pratiquement jamais quitté, à part pour de rares séjours en Corse et en Italie. J’ai vécu à Antibes, Vallauris, à Cannes, à Nice et dans l’arrière-pays grassois. La Côte d’Azur, je l’ai connue sous plusieurs aspects, car j’avais un père qui allait baiser un peu partout… Dès qu’il avait une copine qui habitait à Menton, j’habitais à Menton aussi pendant six mois, ensuite s’il allait baiser une fille à Cagnes-sur-Mer, je vivais quelques temps à Cagnes-sur-Mer. Ça a aussi impacté mon évolution dans le football, j’ai fait dix clubs différents de mes quatre ans à mes seize ans : Le Cannet Rocheville, l’AS Cannes, Vallauris, Saint-Vallier, Peymenade, etc. J’ai toujours suivi mon père. Il était très fort dans le football. Il a été sélectionné en équipe de France junior, il a fait des tests pour la Primavera à la Juve. Lors d’un match entre Nîmes et l’A.S Cannes où jouait mon père, il y a eu une bagarre générale, et mon grand-père est entré sur le terrain pour frapper l’arbitre. La pelouse était mouillée et il a glissé en voulant mettre sa pastèque, tombant par terre. Quand mon père s’est retourné, il a vu le sien au sol, l’arbitre debout à côté, il a cru que c’était l’arbitre qui avait frappé. Il a pris de l’élan et a sauté les deux pieds en avant, lui attrapant le dos et la nuque, ce qui a failli rendre le mec tétraplégique. Mon père et mon grand-père ont fait de la garde à vue, et mon père est passé en commission de discipline à Marseille, au District, qui a décidé de le radier à vie de la Ligue professionnelle. C’est dommage, il a gâché sa vie là-dessus. Mon père, il fait la bise à Platini, à Fernandez, il connaît tout ce football, les stars cannoises de l’époque, Franck Priou, Mickaël Madar, tous. S’il n’avait pas frappé cet arbitre, j’aurais peut-être eu la vie d’un fils de footballeur qui a de l’argent.

Mais ce ne fut pas le cas, du coup j’ai connu la vie de quartier sur la Côte d’Azur, où les trucs en vogue étaient l’arrachage de sacs et le vol de grosses voitures. J’ai vraiment grandi dans ça. Et j’ai aussi eu un pied dans le milieu azuréen de par mon père qui a toujours trempé dedans. J’ai passé beaucoup de temps dans les arrières-salles de bar, autour des parties de belote et au milieu d’aquariums de Gitanes sans filtre. Des fois, mon père m’envoyait en mission : « Tiens, il y a une voiture à cet endroit-là, poste toi là, regarde à quelle heure elle bouge, essaie de la suivre discrètement. » Il m’envoyait en mission comme ça, mon père, et quand j’avais quatorze, quinze ans, j’étais fier de fou, pour moi c’était un truc de malade.

Le pur produit de son environnement

En primaire, j’étais un assez bon élève, dans une école cannoise qui était un peu celle des pauvres de la ville. C’était le zoo, on était quarante dans la classe, c’était très dur. Mais à ce moment-là de ma vie, j’étais bon à l’école bizarrement, et c’est quand j’ai commencé le collège que je suis parti complètement en couilles. Je me suis fait virer de six ou sept établissements, j’en ai fait plein sur la côte, dans certains je ne restais que deux, trois mois. Je suis vraiment parti en couilles au collège. J’ai commencé à fumer des zbir, à racketter des gens à la sortie, à voler des scooters. À Cannes, Antibes et Vallauris, j’ai fait les quatre cent coups. Ce sont les villes de mon cœur parce que j’y ai commis mes premiers dérapages. À l’époque c’était différent, c’était plus manstrr. Déjà, il y avait moins de condés, et il n’y avait pas de caméra de surveillance. Il n’y avait pas non plus de téléphone portable, il fallait se déplacer en ST Rapido pour aller voir un zin. Quand j’appelais chez les parents de mes zins, je prenais une voix gentille au téléphone pour être bien vu par les parents… C’était inutile car ils savaient déjà que j’étais une raclure et que j’influencerais leurs fils, mais je le faisais quand-même, je prenais une voix douce et je demandais poliment : « Bonjour, excusez-moi de vous déranger, est-ce que je pourrais parler à Najib s’il vous plaît ? »Et mes potes faisaient pareil.

Dans les années quatre-vingt-dix, la Côte d’Azur, c’était ultra bouillant. Même les Marseillais ne s’y aventuraient pas trop. Pendant presque dix ans, la circonscription d’Antibes-Vallauris était une des plus criminogènes de France. Aucune ville de Paname à Marseille ne pouvait rivaliser… C’était trop ! La nuit, Nice était remplie de prostituées et beaucoup de fourgons y étaient attaqués. De nombreuses têtes du grand banditisme avaient des bars avec des arrières salles de jeux ; on avait toutes les mafias chez nous. De Naples, on a importé à Antibes et Vallauris les vols à la portière, qui ne se faisaient même pas encore sur Nice. Au début, on faisait ça de manière très professionnelle : rapidité d’exécution, discrétion, pilotage manstrr, et surtout on ne frappait jamais les victimes. Au pire quelques coups de gazeuses partaient pour calmer les justiciers. Mais ensuite, les Niçois ont eu vent des mallettes de Saoudiens, des sacs de stars arrachés, et des sommes engrangées. Ils ont commencé à en faire aussi, mais ils étaient moins pros que nous, et il y a même eu des morts. Ça a attiré les gros condés de Paris sur nous, et ils ont commencé à lever tout le monde. Tous les jours, j’entendais parler d’un zin qui se faisait péter ici ou là.

Quand j’étais minot, et même quand j’étais adolescent, ma passion première était le football. J’étais un fan inconditionnel de l’OM, de par mon père, dont les connexions « mafieuses » me donnaient accès à la vie du club. Mon parrain est Philippe Vercruysse, un ancien de l’OM. Je n’ai plus de nouvelles de lui depuis vingt ans, mais je crois qu’il est au Japon à l’heure actuelle. On m’a souvent reproché de ne pas supporter le Gym’, mais je n’ai aucune affinité avec ce club. C’est un club du 06, donc je suis content quand ils font de bons résultats, mais au fond je m’en branle. Si j’étais de Gueugnon, faudrait-il absolument que je sois pour Gueugnon ? C’est débile ce concept ! Mon autre passion, c’était le footy-volley, une sorte de beach-volley où on joue avec les pieds et la poitrine. Je suivais mon père au Moorea Plage de Juan-les-Pins, que beaucoup ont découvert il y a quelques années en y buvant des cocktails. C’est une plage à la mode aujourd’hui, mais Jason Voriz était dans cette pute bien avant ! Moi, le foot, j’ai arrêté à dix-sept ans, après avoir joué deux ans au Stade de Vallauris, qui était sans conteste le club le plus violent et le plus craint de la Côte d’Azur. Les matches retour à la maison n’existaient pas dans ce club ! [Rires] On a beaucoup rigolé, je ne garde que de très bons souvenirs de cette période.

« Jason, c’est mon vrai prénom, et tous mes zins de l’époque disaient que j’étais un vrai tueur comme Jason Vorhees, c’est resté. »

L’arrivée du rap dans l’esprit de Voriz

Premiers chocs culturels

Je suis un très grand amateur de cinéma. Mon premier choc ? L’Exorciste. Je le regardais avec mon père, qui est parti dormir au bout de dix minutes et m’a laissé seul devant. J’avais dix ans… [Rires] La première fois que j’ai chialé comme une pétasse devant un film, c’était Elephant Man. Quand j’étais petit, j’adorais aussi les films de Van Damme, ou encore  les Rocky. J’ai dû les mater trois mille fois ! En grandissant, j’ai plus aimé les films de gangsters, de mafieux. Je suis incollable dessus et il y en a tellement, je ne pourrais pas faire de classement. Comme ça, maintenant, instinctivement, je dirais que mes trois films préférés sont Pulp FictionCasino et Les Affranchis. J’aime aussi beaucoup les séries… CorleoneOZ, plus récemment Gomorra… On pourrait croire que j’aime les films d’horreur, puisque je m’appelle Jason Voriz, ce qui vient de Jason Vorhees dans les films Vendredi 13, mais en vérité pas tellement. Jason, c’est mon vrai prénom, et tous mes zins de l’époque disaient que j’étais un vrai tueur comme Jason Vorhees, puis c’est resté. Par contre, si j’aime le cinéma, je n’ai jamais kiffé les livres. J’ai dû en lire trois dans ma vie, le genre de trucs qu’on te force à lire à l’école, Le Journal d’Anne FrankQuo Vadis ou La Métamorphose de Kafka. Horrible. Par contre j’ai gloussé sur les BD, du style Tintin, dont je connais tous les albums. Astérix aussi, c’était très manstrr, et Lucky Luke. En fait, quand j’étais minot je n’aimais pas lire ou alors il fallait que ce soit interactif, qu’il y ait des images.

Niveau musique, petit j’ai été bercé par différents styles. Ma mère était très chanson française, elle m’a traumatisé avec son horrible Richard Cocciante ! [Rires] Si je le croise un jour, je crois que je lui mets une rétasse. Mais elle adorait aussi James Brown, ce qui m’a un peu sauvé ! Mon père, lui, était très rock, voire hard rock. Puis il écoutait beaucoup Phill Collins, Supertramp, Depeche Mode. Ma découverte du rap s’est faite quand ma mère m’a offert Hip Hop Soul Party 3 de Cut Killer. J’avais douze ou treize ans et ça a été une révélation… Il y avait une partie rap américain, et une partie rap français. Sur celle-ci se trouvait le morceau « J’attaque du mike » des X-Men, et « Bad Boys de Marseille (Version sauvage) ». Peu de temps après est sorti Si Dieu veut de la FF, qui est pour moi l’album le plus abouti du rap français. Il transpire le Sud-Est. Les prods, le mix tout, c’est trop. Pour l’époque c’était fou. Et puis quand je réécoute Si Dieu veut en 2018, il me met encore des frissons. Le Rat Luciano est la légende du rap à Marseille. S’il y a une statue à mettre sur la Canebière, c’est la sienne. L’École du Micro d’argent est très bon aussi, mais il y a un problème : ils ont trop copié le Wu-Tang… C’est un peu trop inspiré à mon goût, même dans les textes. Tu peux t’inspirer d’un autre, bien sûr, moi je m’inspire de Gucci Mane ou de Maxo Kream, c’est naturel de s’inspirer de ce que tu aimes. Mais de là à reprendre tout le délire du Wu-Tang c’est un peu trop je trouve. Après, quand c’est sorti, je n’étais pas calé en rap cainri, je n’étais pas vraiment au courant du Wu-Tang et tout, donc ça ne m’avait pas choqué, c’est venu avec le temps. Puis la fin du parcours de IAM brise leur légende à mon goût. Ils auraient dû s’arrêter à Revoir un printemps. Ils ont ce côté rap intello et conscient que je déteste… Avec des mots savants dont tout le monde se bat les couilles, pour ensuite fait un morceau pour Coca-Cola. [Rires] Bref, de mes treize ans à mes dix-sept ans je n’écoutais que du rap français, puis c’est Tonton06 qui m’a initié au rap cainri quand je l’ai rencontré. [Tonton06 est un rappeur azuréen, auteur notamment de l’album Ground Zero en 2002, NDLR]

Tonton06, je l’ai rencontré à Antibes quand j’avais seize ans. Je connaissais sa cousine, qui m’avait fait écouter un album de lui, qui m’a rendu complètement fou. Il avait déjà fait des morceaux avec Veust que je ne connaissais pas encore et qui était une légende, le rappeur par excellence du 06. Donc la cousine de Tonton je lui ai dit « vas-y je veux en être, je veux le rencontrer ! » et elle nous a connectés l’un à l’autre. Depuis on a squatté tous les jours ensemble, c’est devenu mon meilleur ami. C’est lui qui m’a fait découvrir le rap cainri, avant ça je ne m’y connaissais pas du tout, et lui m’a mis Enter the Wu-Tang (36 Chambers)IllmaticLifestylez ov da Poor and Dangerous456 de Kool G Rap, The Infamous, et tellement d’autres. Il m’a tout fait découvrir. Ma vie musicale a alors changé. Au début j’étais très rap new-yorkais, bien sombre, puis petit à petit j’ai découvert West Coast que j’affectionne beaucoup : South Central Cartel, Above The Law, Kausion… Tonton06 m’a aussi fait découvrir de très grands groupes, comme Parliament Funkadelic ou les Isley Brothers. Sinon, je me suis fait ma propre éducation niveau rap, soul, funk, et même jazz.

À l’époque, c’était plus difficile de découvrir des nouveaux crews américains. Il fallait avoir un zin spécialiste en la matière… Un mec dont le cousin ramenait quelques disques de New York…. C’était comme des objets de collection, on reluquait les pochettes pendant des heures, vraiment, on s’imprégnait. À Cannes, il y avait un magasin spécialisé hip hop qui s’appelait Opus 24 : c’était comme un temple pour nous. On était contents d’y aller, c’était le seul magasin à Cannes où tu trouvais des vinyles rap ou des CDs de ouf. Et puis à cette époque c’était un truc de malade, avant que la musique soit digitalisée, le CD en lui-même avait une âme, il te procurait des sensations. Le livret, les paroles, les remerciements, tu kiffais ça. Je me documentais un peu comme tout le monde, il n’y avait pas internet, on allait chourrer des magazines à la gare de Cannes. Je faisais semblant de lire un magazine, j’en avais un autre derrière que je glissais dans mon anorak. Je prenais des Groove comme ça, des The Source ou des Playboy[Rires]

Les débuts au micro

À peu près en même temps que j’ai découvert le hip hop, vers mes treize ans, j’ai commencé à écrire des textes pour déconner. Mon premier couplet, je l’ai posé autour de dix-sept ans, quand j’ai rencontré Tonton06 et Dj Nell du groupe S48. Si je me souviens bien, le morceau s’appelait « 48 Crevards », un grand moment ! Puis dans la foulée, on a fait un feat avec Veust et Sem7 de DBF : « Violence Verbale ». Veust Lyricist de Mic Forcing a toujours été un exemple pour moi dans le rap local. C’était le manstrr par excellence et le fait d’avoir un morceau avec lui me rendait très fier. Mic Forcing, Coloquinte et Chiens de Paille sont les groupes phares de la Côte d’Azur. Personnellement, même si je respecte énormément ces messieurs, le rap de Chiens de Paille c’est moins mon truc, les mots compliqués, les tournures savantes. Mic Forcing par contre c’était vraiment le rap que je kiffais, ils avaient des morceaux de fou. Mic Forcing, je suis dégoûté qu’ils n’aient pas eu plus d’exposition… Veust était mon rappeur préféré à l’époque. J’ai l’impression que La Cosca n’a pas fait le maximum pour eux. Ils ont fait des trucs quand même bien sûr, mais avoir Mic Forcing c’était avoir de l’or entre les mains, et il fallait les pousser au max, comme ils ont fait pour les Psy4. Ceci dit, Veust est un rappeur très respecté par nos confrères, j’ai l’impression –et je ressens un peu la même chose à mon égard- que c’est un rappeur à rappeurs, pas un rappeur pour le grand public. Le public s’en bat un peu les couilles, mais tous les rappeurs qui connaissent ont un énorme respect pour Veust. La qualité d’écriture est folle, son flow, sa voix… C’est un manstrr. Je citerais aussi Sem7, R.I.G, Mask Agaz –futur Mr. Agaz-, et Gler. Sans oublier le crew Easteam, avec Kaef Charedine et le Mic Razi, auteurs de morceaux légendaires comme « Vallorise la côte » ou « Pour qui on s’bat ». Que Mic Razi repose en paix…

C’est en grande partie via Veust Lyricist que je suis entré à D’en Bas Fondation. On se voyait rarement à cause de nos styles de vie rapides et de mes aller-retours en Thaïlande, mais en 2011, on s’est recroisés devant chez Pachenga, le meilleur snack de Juan-les-Pins. J’ai toujours eu de supers rapports avec Veust, et ce jour-là, je le félicite pour DBF et je lui dis que j’aime beaucoup les artistes présents dans le crew : lui-même Veust, Gak, Mr. Agaz, Jehnia, Lex Urss, Negus, Barry et Infinit. En plaisantant, j’ajoute que j’aimerais bien en être, et lui me répond aussi en plaisantant un peu qu’il y avait de la place pour un Jason Voriz dans le collectif. C’était peut-être une petite phrase anodine pour lui, mais pour moi c’était comme une révélation, un nouveau challenge. De là je me suis remis à écrire sérieusement, pour être invité une semaine plus tard au concert de DBF à Nice. Vu que dans son Audi manstrr, Jason Voriz avait toujours un ou deux CDs d’instrus, on s’est mis à faire des freestyles, des impros, entre nous, avec Veust, Gak et Hamii du 10-4 Squad si mes souvenirs sont bons. Ce soir-là, Gak a vraiment kiffé mon style et a dit à Veust que Jason Voriz avait largement sa place dans DBF. J’étais si fier… J’avais l’impression d’entrer dans la dream-team du rap azuréen, car je le répète : il n’y avait pas plus fort que DBF à ce moment, même si ça ne va pas plaire à d’autres rappeurs.

« J’étais si fier de rejoindre D’En Bas Fondation… J’avais l’impression d’entrer dans la dream-team du rap azuréen »

Rappeur français underground exilé en Thaïlande

Premier projet Crystal Lake

La forme de mon premier projet, Crystal Lake, est un peu indéfinie : à moitié album, à moitié mixtape. Il est le fruit de moult années de lyrics, des huit mesures, des seize mesures, des couplets… Des trucs que j’avais de côté sans trop savoir quoi en faire. À l’époque, j’écrivais beaucoup sur des faces B, puis en arrivant chez D’En Bas Fondation, je me suis mis à presser le jus de mes anciens textes, mixés à de nouvelles merdes sur des prods de Cody Macfly, le tout plus ou moins encadré par Veust. En featuring sur Crystal Lake, il y a les membres de DBF, Saleswing, Les Zémetteurs et Stanck. J’ai sortie mille copies physiques du projet, et il s’est bien écoulé localement. Les zins l’ont très bien accueilli et c’est là que j’ai commencé à me faire connaître dans le Sud-Est. C’est un disque très sombre, influencé par New York et par Memphis… J’aime le rap sombre, les sons qui sentent le caniveau. C’est une musique qui correspond à mon personnage de Jason Voriz. Personnage qui n’en est pas vraiment un… puisque quelque part, c’est Jason Voriz lui-même. Jason Voorhees à la base, c’est un tueur en série qui ne parle jamais, je ne fais qu’exprimer ses souffrances et ses visions de la vie. C’est grâce à ce personnage que j’ai développé cette technique de rapper en parlant de moi à la troisième personne. À ma connaissance, avant ça, personne ne le faisait dans le rap français. C’est une technique parfaite pour relier ma façon de raconter ma vie et ma vision des choses au côté brin de folie de Jason Voriz. Ce brin de folie permet d’extrapoler et de sortir du côté terre à terre, ter-ter, ghetto du rap français, que je trouve particulièrement lassant.

 

Je pense que quelqu’un qui a écouté Jason Voriz et a accroché à son style est capable d’apprécier tous mes morceaux, du « Retour des Annunakis » à « Massage à l’huile » en passant par « Sauvé par le gang ». Parce que s’il a accroché, ça veut dire qu’il a cerné ma personnalité et mon personnage. Pour moi, faire de la musique c’est se faire plaisir avant tout… Du moment que le morceau me plaît, le reste suivra. J’ai toujours fait des morceaux sans me soucier du public. Je pense d’ailleurs que c’est une caractéristique de la scène rap du 06, on est dans notre bulle. On a un style d’écriture complexe et on est sans conteste les champions de la multisyllabique, avec des flows déstructeurs à faire pâlir le rap marseillais ou le rap parisien. Comme dit Masar : « 06, capitale du flow. » Pour moi, le département a le style le plus « cainri » du rap français. Attention, je ne dis pas que ça concerne tous les rappeurs du 06, il y en a beaucoup de médiocres, comme partout… Puis il y a plusieurs écoles : il y a l’école Antibes Vallauris de laquelle je viens, il y a l’école Nice ouest, Planète des Zins –la Cité des Moulins-, il y a l’école de Cannes et du Cannet, et le reste… Les Alpes-Maritimes sont une grosse plateforme du rap français, une sorte d’Atlanta à la française, mais le 06 est très isolé de par sa situation géographique et de par sa mentalité. Il y a encore moins d’entraide chez nous qu’ailleurs, c’est chacun pour sa gueule et à celui qui aura le plus les crocs ! Et puis… Il faut être motivé et avoir du temps pour prendre le train tous les mois direction Paname, dans le but de se faire connaître et faire des connexions. C’est vite démoralisant. Personnellement, mes connexions je les ai faites à Phuket.

Le Manstrr est devenu Thaïlandais

En 2003, je suis parti en Thaïlande pour la première fois, avec mon meilleur ami Tonton06 aka Singe Buddha. Je n’avais pas encore vingt ans et je n’avais jamais voyagé aussi loin. Je connaissais le sud de l’Italie, la Corse, la Sardaigne et la Jonquera, mais là ce n’était pas la même… Je partais à douze milles kilomètres, au milieu d’une toute autre culture. Il n’y a que des Asiats, je fais une tête de plus que tout le monde. Quand je vois Bangkok pour la première fois, c’est un gros choc. L’immensité de la ville, les gratte-ciels, les bidonvilles… Des mecs cagoulés à l’arrière de pick-up Nissan… Je me suis dit « houlà, ce n’est pas le Boulevard Wilson d’Antibes ! » J’ai presque eu un sentiment de peur au départ, mais dès que je suis sorti du taxi et ai commencé à arpenter les rues, j’ai su que c’était le pays de ma vie. Le style de vie, les odeurs de bouffe, le sourire des gens… Pfff, un coup de foudre ! À l’époque, physiquement j’étais bien, je n’étais pas le gros plein de soupe d’aujourd’hui. [Rires] Toutes les Thaïs me regardaient comme un objet sexuel, genre « je me le ferais bien celui-là », et je me suis senti convoité comme une pétasse qui marche dans la rue d’Antibes à Cannes ! Quinze ans plus tard, j’aime toujours autant la Thaïlande, même si le pays a changé. Ils commencent à faire les mêmes erreurs que chez nous : augmentation des prix, spéculation, constructions d’hôtels, de resto et de bars à putes en masse… C’est trop ! Quand je suis arrivé à Rawai (Phuket) il y a quinze ans de cela, il existait une route en terre et cinq ou six bars à tout casser, or aujourd’hui il y en a plus de cent-vingt. Il y a dix fois plus de touristes, ça a défiguré Phuket, c’est dommage. On est trop à vouloir se partager le gâteau, il y a eu trop d’hôtels, trop de bars, trop de restaurants qui ont été construits. Le premier a avoir eu un T-Max à Phuket, c’était mon ami Lolo Vannel, de Vallau’. Il lui arrivait de me le prêter; et à cette époque, les Thaïs étaient choqués. Maintenant il y a dix milles T-Max à Phuket ! [Rires]

La Thaïlande m’a tellement donné… Elle a même sauvé ma vie. Si j’étais resté au pays, je serais sûrement déjà mort ou enfermé. Ceux qui me connaissent savent bien quel genre de raclure je suis et de quoi je suis capable. En tous cas il est clair que je me sens plus chez moi en Thaïlande qu’en France, même si j’aime mon pays. La Thaïlande m’inspire vachement. De plus, j’ai bourlingué dans moult villes. Certaines sont improbables, il n’y a pas un étranger, presque personne n’y parle anglais. Dans ces moments, tu ne te fies qu’à ton instinct. Tu as vite fait de rencontrer des personnes aux intentions mauvaises, tu es loin de chez toi, personne n’est là pour t’aider. À chaque instant je pouvais me faire marave au coupe-coupe et voir mon corps jeté au milieu d’une forêt équatoriale. Il y a eu des moments où je n’étais pas sûr… Mais Dieu merci je n’ai jamais eu de problème majeur. J’ai commencé à apprendre le thaï dès le début, avec d’ailleurs une facilité déconcertante. En une semaine je savais compter jusqu’au million et je connaissais toutes les couleurs. Il y a des abrutis qui au bout de vingt ans ne savent toujours pas dire « Sawasdee khap » correctement, alors que ça veut dire bonjour. J’ai appris à lire et à écrire le thaï tout seul, je ne suis jamais allé à l’école et je l’ai fait par amour du pays et grâce à ma bonne volonté.

La Thaïlande, c’est un pays où tu peux soit te stabiliser, soit te perdre. Tu peux t’y perdre dans l’alcool, la drogue et les putes… Pour ma part je me suis beaucoup perdu et maintenant, je commence à me stabiliser. Je vais avoir trente-quatre ans… Jason Voriz a besoin de repos, de se fixer et de refaire du sport. J’en ai vraiment besoin. De toute façon, soit je me ressaisis, soit c’est la mort. Si je continue la débauche comme avant, je ne passe pas les quarante ans, c’est sûr. Je n’ai plus envie de toutes ces conneries, je me suis déjà bien amusé. Je dois être le rappeur français qui a baisé le plus de prostituées, sans conteste. Je suis lassé maintenant, j’ai envie d’une vie normale. Je veux me lever le matin, boire mon thé vert et aller chercher le journal avec un labrador ! [Rires] La question est de savoir si Jason Voriz peut continuer le rap sans se droguer et boire en se faisant sucer… Je n’ai pas la réponse moi-même, l’avenir le dira. Pour en revenir à la langue thaï, à l’époque de Crystal Lake je voulais essayer de faire des morceaux franco-thaï. J’ai incorporé la langue thaï à mon rap en français, et j’étais le premier à l’avoir fait. Il y a le refrain de « Pob Kan Mai » en thaï, et tout un couplet dans « Une journée à Rawai », mais avec le recul ces deux morceaux sont un peu débiles, surtout qu’entre temps j’ai évolué en thaï, et les deux me paraissent presque inaudibles. Mais je ne regrette rien, il fallait tenter le coup. Bon ceci dit, je ne pense pas un jour faire un « Pob Kan Mai 2 » ou un « Une matiinée à Had Yai » ! [Rires]

Manstrr, la deuxième mixtape

La mixtape Manstrr est sortie un an après Crystal Lake. Je voulais me prouver à moi-même que j’étais capable de faire une mixtape qui tienne la route. Je repartais de zéro et je n’avais pas d’ambition particulière pour ce projet. C’est un projet sombre, la nuit fait partie intégrante du rap de Jason Voriz. C’est limite si je n’aime pas le jour… Quand je suis chez moi, je ferme les volets et je bois ou je me drogue, comme un vampire shamane. Quatre-vingt dix-huit pourcents de mes morceaux ont été faits sous influence de zat ou de weed. Il y a même des morceaux que j’ai écrit sous milkshake aux champis ou sous crystal meth. C’est le cas de « Massage à l’huile », « Joint sur joint », « Le retour des Annunalkis »… Je n’ai pas honte de le dire, mais je n’en ai jamais acheté pour moi. C’était à l’occasion de soirées privées où des pétasses en consommaient. Je trouve ça marrant d’écrire sous l’influence de différentes drogues, après entre-nous, la meth’ c’est vraiment trop violent. Ne touchez jamais à cette merde les enfants ! Si j’adore parler de pétasses et de sexe dans mes morceaux, c’est que c’est le sujet sur lequel j’écris le plus facilement. Je peux en faire des albums entiers et très souvent je me retiens pour ne pas être encore plus cru.

Sur Manstrrr il y a « Le retour des Annunakis » qui est un peu un melting pot de quelques théories du complot, sans direction. Je suis fan de la série Les Arrivés, sortie il y a sept ou huit ans. Avant internet, je m’étais documenté sur des sujets croustillants. Après, il y a à prendre et à laisser, c’est à chacun de faire le tri. Mais je suis fan de ces conneries ! Les crop circles, la planète X Nibiru, le Projet Haarp, les reptiliens. Par contre les rappeurs qui en accusent d’autres d’être sataniques et d’en faire une mise en marché à part entière, comme Mysa ou Kemar L1fam, je trouve ça ridicule. D’ailleurs, tous les rappeurs donneurs de leçons qui croient détenir la vérité, je leur pisse à la raie. En plus, ce sont souvent des rappeurs médiocres je trouve. Ils connaissent la vérité zahma parce qu’ils sont musulmans, mais en buvant du Jack et en fumant des zbirs. [Rires] Pour ma part, je me contente de vivre ma vie comme tout le monde. J’ai du respect pour mon prochain et j’essaie de nourrir et protéger ma famille. Rien de plus, rien de moins. N’essayez pas de convertir Jason Voriz, c’est une brebis égarée.

« La Thaïlande, c’est un pays où tu peux soit te stabiliser, soit te perdre. Je me suis beaucoup perdu et maintenant, je commence à me stabiliser.  »

Seth Gueko – Jason Voriz : le loubard et la brute

Une rencontre déterminante

Ma rencontre avec Seth Gueko s’est faite par Lamine, un ami à lui, son backeur aussi, et par Cody Macfly qui est comme un frère pour moi. Sans Cody Macfly, Jason Voriz ne serait pas Jason Voriz. Son premier Canon 5D, bizarrement il l’a trouvé -ou emprunté- au Casino Palm Beach de Cannes, où j’ai travaillé plusieurs années dans la sécurité. Je faisais aussi de la protection rapprochée pour Patrick Partouche. Je parlais beaucoup de la Thaïlande à Cody et il voulait absolument découvrir ce pays. On a donc joint l’utile à l’agréable en faisant « Pob Kan Mai », que l’on est partis clipper. De retour à Nice, on a fait le montage avec Rhum West, et c’était là le premier clip de Cody Macfly. Quand tu vois où il en est arrivé maintenant, je dis chapeau. Cody Macfly est ma plus grande fierté, on bosse toujours ensemble. On avait aussi fait un documentaire : Pob Kan Mai. On avait bien rigolé !

Bref, c’est donc lui et Lamine qui m’ont fait rencontrer Seth. Lamine a fait découvrir ce que je faisais à Seth en lui faisant écouter « Pob Kan Mai » et « Massage à l’huile », puis ils sont entrés en contact avec Cody pour faire le clip de « Patong City Gang ». Seth a alors dit « essaie de ramener Jason Voriz. » On a tout de suite accroché, dès notre première rencontre c’était comme si on se connaissait depuis toujours. J’ai aussi beaucoup accroché avec le reste de son équipe : Lamine, Martinez de Hits Alive, Bardiss, Gremlins, Vincent Portois. Quelques jours après cette première rencontre, j’ai rappé acapella un vingt-quatre mesures que j’avais sous le coude. Seth Gueko a vraiment kiffé et c’est de ça qu’est né le morceau « Phuket finest ». Je pense qu’il m’a donné autant que je lui ai donné. On s’inspire tous des gens qu’on aime. Mais il est clair qu’il a mis un coup de projecteur énorme sur Jason Voriz. Quelques mois plus tard, alors que j’étais en France, j’ai reçu un coup de fil de Seth, et il me proposait d’être manager à son bar : un travail qui consiste à gérer une vingtaine d’entraîneuses, vérifier que leurs strings sont propres et qu’elles poussent bien les clients à la consommation. C’est un job très intéressant mais il te détruit la santé à cause du pastis, de la vodka… Au bout d’un an j’ai commencé à avoir de gros problèmes de santé et j’ai dû arrêter de bosser. Ces problèmes m’ont ralenti dans tous mes projets, surtout pour le rap. J’ai morflé ces trois dernières années, mais maintenant ça va mieux. J’ai repris du poil de la bite.

Brute épaisse, premier projet à sortir du 06

Seth Gueko a un peu contrôlé le truc pour Brute Épaisse, il a supervisé le projet avec Cody Macfly, et c’est l’album qui m’a fait connaitre au-delà du 06. Donc c’est mon disque le plus important. Musicalement, artistiquement, pour moi c’est le mieux fait. À la base ça devait être un projet commun avec Infinit, Veust, Alkpote et Seth, Néo06. J’ai eu des broutilles avec Infinit disons, on s’est un peu pris le chou, Veust l’a mal pris aussi donc ils ont décidé de se retirer. Je me suis retrouvé avec des morceaux, qui pour la plupart étaient de moi même : j’avais trouvé les flows, les thèmes etc, et eux n’avaient qu’à s’adapter. Donc lorsqu’ils se sont retirés du projet, j’avais déjà le squelette d’un projet et avec Seth on a décidé d’en faire mon album. Lui, il voulait vraiment mettre un max de lumière sur moi. Il m’a fait modifier la structure de certains morceaux, il m’a aidé sur des trucs pour lesquels je manquais d’expérience : « ce couplet est en trop, change ceci, corrige ce refrain », ce genre de choses. Il a beaucoup supervisé Brute Épaisse à ce niveau, même dans l’ordre du tracklisting, ou dans la gestion des extraits. Son expérience m’a beaucoup aidé.

L’album a été réalisé entre la France et la Thaïlande, à peu près au moment où j’ai commencé à bosser au bar de Seth Gueko. J’avais enregistré une partie en France, puis compte tenu des réajustements qu’il a fallu faire, j’ai dû poser de nouveaux couplets, refaire certaines choses. Disons que la moitié de l’album a été faite en France, l’autre moitié en Thaïlande, le tout de mi-2013 à fin 2014. Les prods sont toutes de Cody Macfly, et n’étaient pas spécifiquement faites pour l’album. En fait, on travaille ensemble instinctivement. Il fait ses beats et parfois je percute sur un instru, je me dis qu’elle a la couleur qu’il me faut. Sur Brute Épaisse, les prods ne sont pas toutes les mêmes, mais elles ont une couleur commune, et s’il me faisait écouter une prod G-Funk qui n’avait rien à voir, quand bien même je la kiffais, je ne la mettais pas.

Les invités de l’album, je les ai eus via Seth Gueko essentiellement. Sans lui, je n’aurais pas eu Rim’k ou Escobar Macson. 25G et Alkpote peut-être, parce que nous nous étions déjà rencontrés avant et qu’on se connaît un peu plus. Mais Rim’k par exemple il a posé pour l’album sans que l’on se connaisse, et on s’est rencontrés après, quand il est venu pour des showcases en Thaïlande. Mais franchement lui comme Escobar ont vraiment été ramenés sur l’album par Seth Gueko. Ça m’a aussi fait vachement plaisir d’avoir Freko, je kiffe à mort l’Assos 2 Dingos, Freko c’est du lourd pour moi ! Tous ces morceaux, on a été obligés de les faire à distance. Je n’ai pas trop les moyens de faire des allers-retours en France, alors on a supervisé ça depuis la Thaïlande. Les zins ont fait ce qu’ils avaient à faire en France, ils m’ont envoyé les couplets et avec Cody nous nous sommes occupés de mixer le tout ici. On a même réussi à faire un clip à distance, celui de « W.W.A » pour lequel on a filmé mes parties en Thaïlande en essayant de pas trop laisser voir que c‘était ici. Comme toujours avec lui, 25G s’est beaucoup investi dans le clip, et c’est ça qui tue quand tu bosses avec lui, c’est un mec qui se donne à fond même si le morceau n’est pas forcément pour lui. Ça a été pareil quand on a fait « Chevrotine » plus tard.

Néochrome : une belle opportunité, de mauvais souvenirs

Brute Épaisse m’a offert une certaine exposition, j’ai eu des demandes pour des showcases, j’ai aussi eu beaucoup de demandes de featurings pendant les six mois autour de la sortie de l’album. Les demandes venaient de gens peu connus, et j’y répondais contre rémunération. Je ne pouvais pas poser gratuitement pour tout le monde, j’ai ma vie à faire aussi et ça met un peu de beurre dans les épinards. Je ne gagne pas trop d’argent dans le rap, ce n’est vraiment pas ma source principale de revenus, alors que ça me prend quand même beaucoup de temps. Donc quand j’étais sollicité par des rappeurs moins « connus » que moi, je les faisais payer, ce qui est normal. Au-delà de ça, l’album m’a permis d’avoir quelques articles, et j’étais bien content des retombées. Par contre, ayant tout fait depuis la Thaïlande je n’ai pas trop pu faire de radios, ou ce genre de choses. Normalement, Néochrome devait s’occuper de ça, mais j’ai été un peu déçu, ils n’ont pas fait le boulot à fond selon moi. J’ai l’impression qu’en sortant mon album, ils ont plus rendu un service à Seth Gueko que cru en moi. Seth croyait en moi, mais pas Néochrome pour dire la vérité, et je pense qu’ils ont moins fait de promo sur moi qu’ils auraient pu en faire. Idéalement, il aurait fallu que je sorte un autre projet dans la foulée, mais j’ai eu des gros problèmes de santé et de famille… D’ailleurs on parle de ça, mais c’était il y a déjà quatre ans et depuis je n’ai sorti que Trap Manstrr. J’ai été très déçu par Néochrome, qui ne m’a pas reversé un euro pour Brute Épaisse. Je n’ai même pas un exemplaire de l’album à la maison. Ce n’est pas une histoire d’argent, ils n’ont pas fait des cents et des milles avec l’album, mais m’envoyer un carton de CDs ça aurait fait plaisir quand même. Ça m’a un peu dégoûté des maisons de disques, surtout que j’avais un énorme respect pour Néochrome, qui était le label underground par excellence à Paname.

« Je travaille comme DJ le soir, quand je rentre je suis fatigué, j’aime mon travail, mais c’est vrai qu’il fait partie des choses qui m’empêchent d’avancer dans le rap.  »

Jason Voriz en 2018

Je suis un fan de trap et un fan de drill. Je suis plus branché sur Atlanta que sur Chicago, mais ce que j’aime bien dans la drill de Chicago c’est qu’il n’y a pas de belles bagnoles, de belles gonzesses, ce ne sont que des clips entre loubards. J’aime cette violence. Fredo Santana [cité dès l’intro de Brute Épaisse, NDLR] n’était pas le meilleur rappeur au monde, mais il avait son personnage et c’est ce que j’aime bien. Lil Reese, Chief Keef, G-Herbo, Lil Bibby… Les deux derniers-là, c’est des manstrr. Mais après tu as deux choses : le talent artistique du rappeur, et le personnage, ce que le mec dégage. Cette partie compte pour moi. C’est ce qui explique que Gucci Mane soit mon rappeur préféré, il est bon en rap et en même temps il a un personnage atypique, il est incroyable. La drill chiraqienne et la trap d’Atlanta m’ont beaucoup influencé en tous cas sur Brute Épaisse et après.

Trap Manstrr est beaucoup plus trap. Quand je m’enflamme un peu, quand Jason Voriz est un peu bourré, je dis que je suis le meilleur de France sur ce registre, mais pour moi le meilleur trapper de France c’est Alkpote et de loin. Il y a Kaaris aussi à mettre dans le haut du panier, ce sont les deux. Alkpote, pour moi est le meilleur en tout, en multisyllabiques, en flow, même en terme de productivité. Surtout depuis qu’il n’est plus chez Néochrome, il est plus productif, plus libre de ses mouvements. Même ses clips, ils sont bien lourds. À l’heure actuelle, c’est Alkpote le rappeur qui m’impressionne le plus, je lui souhaite le meilleur, s’il y en a bien un qui mérite, c’est lui. Sinon, pour la trap comme pour le rap, en France on n’a pas la vie qu’ils ont aux USA, donc on n’a pas la même énergie non plus. On s’inspire des cainris, il n’y a pas de mal à ça, mais dans ce pays c’est de pire en pire, la France de maintenant ce sont les Etats-Unis d’il y a dix ans, c’est le chaos de plus en plus. Et plus ce sera le chaos, plus la musique sera meilleure, parce que le rap découle de ça, de la souffrance de la rue.

À mes yeux, le « rappeur complet » c’est celui qui a une vraie vie de rue, le talent qui va avec, ainsi que l’art et la manière de mettre ça en images. C’est pour ça que pour moi, un Rick Ross aux USA ou un Booba en France ne pourront jamais être LA légende. Ils n’ont pas ce vécu et ne l’auront jamais, bien qu’ils soient talentueux. Par rapport à Booba, l’histoire qu’il y a eu avec Seth je l’ai prise un peu à cœur parce que Seth est un ami et que je connais bien sa femme. Booba arrive de nulle part et la traite de ladyboy, or un mec qui est à cette place ne fait rien au hasard. Tu n’as pas besoin de faire ça, tout le monde sait que tu es le numéro un et tout, humainement il faut être un connard pour insulter la femme de quelqu’un, la mère de ses enfants. C’est bas. Le clash fait partie du rap, je n’ai aucun problème avec ça, mais il ne faut pas que ça touche à la famille… Surtout avec son armée de pirates débiles, il sait très bien que ça va nous retomber dessus à chaque photo avec une gonzesse : « c’est un ladyboy », ce truc colle à la Thaïlande. Enfin bref, moi je me suis un peu grillé dans cette histoire, dans le sens où ayant un problème avec l’alcool, j’aime bien faire des snaps et raconter des conneries quand j’ai un petit coup dans le nez. C’est le côté un peu débile de Jason Voriz, mais bon j’assume, il n’y a pas de problème. Surtout que j’y suis allé à l’Illusion quand il est venu en showcase, la femme de Seth était là aussi. Booba était entouré de vingt mecs dont Danilo l’Italien de deux mètre dix qui bosse là-bas, et quand je me suis approché ils m’ont sauté dessus. Je n’allais pas me faire massacrer la gueule pour une cause pareille. Alors il peut se faire mousser « je vais où je veux, quand je veux, en Thaïlande il ne m’arrive rien. » C’est sûr, quand tu as les gardes du corps et la police avec toi. Mais la vérité c’est que Booba a posé beaucoup de conditions à l’Illusion avant de venir, il voulait sa protection.

Bref, il n’y a pas mort d’homme. De mon côté, je prépare mon prochain album actuellement. Le morceau « Je roule au ralenti » sur le dernier album de Seth Gueko devait en faire partie au départ. C’est un morceau conceptuel, très Houston, Bun B, Slim Thug, c’est ce rap codéïné, Pimp C et tout. C’est un morceau très inspiré par Maxo Kream, dont le projet 187 est une de mes mixtapes de chevet. J’avais fait ce morceau seul, puis je l’ai fait écouter à Seth, qui l’a voulu dans son album. Je lui ai donné avec plaisir, surtout que je savais très bien que le morceau aurait plus d’exposition sur son disque. Mais à la base il était prévu comme étant un solo sur l’album que j’espère sortir cette année, et sur ce projet il y aura pas mal de morceaux comme ça, dans ce style choped, très lent, qui est plutôt rare en France. Ça fait deux ans que je suis dessus, j’avance à mon rythme, et je suis freiné aussi par le manque d’argent. Il faut savoir que je paye tout de ma pomme, même les clips avec Cody, tout. On n’a pas de maison de disque pour nous aider.

Quatre-vingt-dix pourcents de l’album devraient être produits par Cody Macfly, il devrait y avoir une prod de G-Snype et Frencizzle normalement et aussi une de Stanck mon ami beatmaker et rappeur niçois. Le morceau qu’il produit est ouf, il s’appellera « Renard », c’est sur le mec d’Enquête Exclusive qui vole des voitures. Mais sinon c’est Cody qui supervise tout l’album. Après celui-ci, j’aimerais continuer le rap en vérité, mais c’est épuisant quand tu n’es pas signé. Ça coûte de l’argent et ça demande beaucoup de temps. Moi, je travaille le soir, quand je rentre je suis fatigué, et en plus par la force des choses je suis devenu DJ, pour continuer mon rêve de vivre ici en Thaïlande. Or quand tu fais cinq heures de mix tous les soirs, tu n’as pas tellement envie d’écouter de la musique une fois chez toi. C’est emmerdant un peu, tu cherches le calme. Cody bossait comme DJ à l’endroit où je travaille maintenant, et il a ressenti ce même symptôme, il rentrait chez lui avec la tête comme un ballon et il ne faisait plus de prods. J’aime mon travail, mais c’est vrai qu’il fait partie des choses qui m’empêchent d’avancer dans le rap.

Ce projet qui arrive sera mon meilleur de loin, selon moi, trois crans au-dessus de Brute Épaisse. Je n’ai pas envie de le gaspiller, de le jeter en pâture, j’aimerais le promouvoir avec quatre ou cinq clips prêts à l’avance. Cody et moi avons prévu de fabriquer les CDs nous-mêmes et de les vendre nous-mêmes, quitte à l’envoyer par voie postale depuis la Thaïlande, dans un package dédicacé un peu plus cher qu’un simple CD. Et cette année aussi, sortira un film dans lequel j’ai un petit rôle, Paradise Beach, de Xavier Duringer, avec d’autres rappeurs comme Seth, Kool Shen et Nessbeal, et avec Sami Bouajila et Mélanie Doutey.

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