La boîte à musique de Sheldon
En avril dernier, Sheldon dévoilait Les monstres, son premier album depuis la naissance de son fils. Une étape importante, aussi bien personnellement que dans sa carrière de rappeur, sur laquelle il se livre pour l’Abcdr du Son.
Si Sheldon avait déjà de nombreux.ses héritier.es avant la naissance de son fils, l’arrivée récente de ce dernier aurait particulièrement bouleversé sa vie. C’est ce que le rappeur dit, en tout cas, car en apparence, rien n’a changé chez lui : ni sa voix profonde, ni son regard songeur, et encore moins la barbe qu’il porte probablement depuis l’école primaire. Pour comprendre que le temps est passé entre la formation de la 75e Session (dans les années 2010) et aujourd’hui, il faut regarder Les monstres dans les détails. Étudier les rouages de cette boîte à musique, chercher l’explication entre les lignes de ce dernier album et dans la posture de celui qui le crée.
Sorti en avril, le disque est réédité fin septembre sous l’appellation antinomique Les fées, et avec quatre morceaux supplémentaires. Toujours muni de sa diction si caractéristique, Sheldon mêle souvenirs et imaginaire dans son récit et offre à sa vision une certaine harmonie sur 18 titres. L’Abcdr du Son le rencontre pour la première fois chez lui – en quelque sorte – dans les locaux de la 75e Session. Un endroit fort de sens dans lequel l’auteur se livre sur sa carrière et ses idéaux autour de cinq citations minutieusement choisies.
J’apprends Nietzsche, j’apprends à aller sur le WC
J’pense un système et j’vais à l’école pour le tester
L’école primaire
Abcdr du Son : Puisque l’enfance est une thématique omniprésente dans ta discographie, revenons sur la tienne. Quel genre d’enfant, puis d’adolescent, étais-tu ?
Sheldon : Je crois que j’étais un enfant très différent de l’ado que j’ai été après, bordélique et chaotique. Ado, je faisais plein de conneries. J’ai commencé à fumer hyper jeune, j’étais en pétard tout le temps. À l’inverse, je crois que j’étais un enfant très calme. Pas forcément sage – je pouvais être un peu roublard – mais un enfant féru de lecture, qui jouait beaucoup tout seul dans sa chambre. « J’apprends Nietzsche, j’apprends à aller sur le WC », c’est pour dire que mes parents m’ont eu très jeunes. Ma mère était encore étudiante. Mon environnement n’était pas du tout pensé pour l’éducation. Petit, j’ai été propulsé dans des discussions de grands, intellectuelles et militantes, parce qu’on était au cœur d’une vie estudiantine qui n’était pas du tout adaptée pour un enfant. Je n’apprenais pas les choses dans ce qu’on peut imaginer d’une famille un peu normée.
A : Tes parents étaient militants ?
S : Oui. Je suis issu d’un milieu extrêmement militant du côté de ma mère puisqu’on est des réfugiés de la guerre d’Espagne, des militants anarchistes qui ont dû partir pendant le franquisme pour venir en France. Mon grand-père était un anar à base de soft terrorisme, de fabrique de faux papiers, de fausse monnaie envoyée en Espagne et de braquages de banques… De cette époque un peu, les anars à pistolet. Ma mère et nous sommes les héritiers de ce truc-là. On a donc un bord politique qu’on ne cache pas. Ma mère a par ailleurs eu une vie syndicale très active dans sa vie d’adulte. C’était un militantisme à but non invasif – c’est-à-dire un milieu où les gens ont des idées, mais où on a aussi le droit de vivre et de créer des choses. Il n’y a pas d’obligation de dédier sa vie à une cause ou au militantisme politique. Concernant Les monstres, il s’agit sans doute du disque le plus engagé de ma carrière, mais j’ai toujours fait en sorte de ne pas en faire une compensation à la faiblesse esthétique. J’ai toujours fait en sorte que les choses soient belles avant d’être vraies et justes.
© Rebibshki
A : Que ce soit une plus-value à ta musique plutôt qu’une raison d’être.
S : Oui. Je trouve que ça devient nécessaire de parler à un moment où peut-être, il y a moins ça dans le rap. Où on voudrait nous faire croire qu’avoir des idées, ça appartient au vieux monde – et que pour que les choses soient belles et stylées, il faut surtout être bien lisse, bien libéral et sans relief. Au-delà du militantisme, ça devient un objectif de ne pas faire comme les autres et de dire aux gens : « Je ne sais pas à quel moment vous avez établi que ce n’était pas stylé d’être de gauche, mais il faut aller se faire foutre. » Mais à la base, je ne ressens pas nécessairement le besoin d’apposer une étiquette et de m’y accrocher. C’est simplement que ce pays devient trop faf, et que ses différents poumons artistiques sont à mon sens trop silencieux face à ça.
A : Donc c’est un peu la réponse à une période ?
S : Je ne sais même pas si c’est la réponse. C’est juste la manière dont je le vis. Je ne le fais pas dans la défiance, mais parce que ça me fait de la peine d’avoir le sentiment d’être dans un pays qui recule en termes de valeurs et de vivre ensemble. Ça n’a jamais été idéal, mais on atteint un stade où le débat est vraiment au ras des pâquerettes. C’est une colère qui n’est pas vraiment dirigée, et sans doute aussi liée au fait d’avoir un enfant. Chaque semaine, c’est une nouvelle déception. Cette semaine, j’ai vu que Luc Ferry [professeur de philosophie, ancien ministre de la jeunesse, de l’Éducation nationale et de la recherche, ndlr] avait dit que l’éducation dans le 93, c’était du domptage. C’est un problème d’être dans un pays où on dit des trucs comme ça sur une chaîne d’information, en pleine antenne, avec un Pascal Praud qui dit : « Ah non, dites pas ça, on va encore nous accuser de dire que les immigrés sont des animaux. » C’est surréaliste, parce que la France dans laquelle j’ai grandi n’était déjà pas parfaite, mais elle n’était pas comme ça.
« J’ai une tribune plus grosse que 99% des membres de mon entourage. Si je ne l’utilise pas un minimum, ça me rend coupable. »
A : Il y a dix ans en arrière, on ne pouvait pas dire ça sur un plateau télé.
S : Oui, c’est hardcore. Les gens sont hyper libérés et décomplexés. En face, on a une gauche complètement cassée et inconsistante, et du coup, personne ne prend la parole. Tous les rappeurs, peintres, réals, on est tous de gauche et on devrait porter ces valeurs, les faire exister. Quitte à perdre plein d’auditeurs. Quitte à ce que les gens viennent me mettre dans une catégorie de rap qu’ils n’apprécient pas. Quitte à ce qu’on dise que c’est un peu vieux jeu d’utiliser les chansons pour faire passer des messages. Le niveau d’urgence est tel qu’on a une responsabilité. Je ne suis pas du tout dans le déni, je suis comme tous les artistes, égocentrique. Je suis de gauche, mais j’aime bien acheter une jolie paire de Nike. J’ai les mêmes incohérences que tout le monde. Mais il faut un peu de décence, de dignité. Moi, je crois à ça. J’ai une tribune plus grosse que 99% des membres de mon entourage. Si je ne l’utilise pas un minimum, ça me rend coupable.
A : Tu dis que tu as grandi au milieu de discussions d’adultes. Je suppose qu’il y a donc des gamberges qui commencent tôt. Est-ce que tu commences à écrire avant de commencer à écrire des textes de rap ?
S : Oui. Je crois que j’écris des trucs dès que je sais écrire. Des histoires, des faux journaux, des poèmes débiles et des sketchs que je fais à mes parents dans le salon. Et surtout, je crois que j’aime bien ça assez tôt. Me donner en spectacle, que les gens fassent particulièrement attention à ce que je dis. Je pense que c’est aussi un truc d’enfant roi : quand tu es l’enfant de parents de vingt piges et qu’aucun pote de tes parents n’a d’enfants, tu es la star du groupe. Tu parles vite comme un adulte et discuter devient un divertissement pour ceux autour de toi. Tu as envie d’être plus intéressant, plus malin, plus éloquent, d’être plus digne d’attention. J’ai aussi commencé la musique tout petit. J’ai eu de la chance. J’ai commencé la guitare à sept ans.
© Rebibshki
A : Qu’est-ce qui t’en a donné envie ?
S : Mon beau-père est batteur, donc encore plus petit je voyais des groupes jouer et faire des répétitions. Un jour où ma mère n’était pas là, on est passés devant Paul Beuscher [magasin d’instruments de musique, ndlr] et j’ai fait un caprice sur une guitare électrique. C’était une Squier Stratocaster, la sous-marque de Fender, elle était rouge. Je crois que mon beau-père a craqué parce qu’il avait envie que je fasse de la musique. J’ai eu cette gratte à, genre, six ans, et je ne savais pas en jouer. Je n’ai eu de cesse de tanner mes parents pour qu’ils me prennent des cours. Ça a duré un an, un an et demi, jusqu’à ce qu’ils disent : « Bon, il casse les pieds avec ça tout le temps, donc on va le faire ».
A : Encore aujourd’hui, c’est un instrument très présent dans ta musique. Tu as invité sur Les Monstres le guitariste flamenco Rodolphe Babignan. Qu’est-ce qui fait que cet instrument en particulier te touche autant ?
S : Il est à la confluence de toutes les cultures musicales. Même pas forcément de ce que j’aime, mais de ce par quoi j’ai été construit et influencé. Mes parents écoutent du rock, du reggae, de la musique cubain et du flamenco. Quasiment que de la musique où, au centre, il y a la guitare. J’appartiens à cette génération de la fin du rock où le truc le plus badass, c’est de faire de la guitare. Il n’y a rien de badass dans le fait de jouer du piano. Ça reviendra après, avec l’avènement du rap et de ces musiques-là, qui vont remettre en avant certains instruments – et notamment le piano, parce que c’est au cœur du beatmaking. J’aurais adoré être passionné de piano quand j’étais petit, ça aurait été plus simple pour moi, mais je suis un kiddo du rock. Je pense que j’avais très envie d’être une star. Et pour moi, une star, ça avait une guitare. C’était dans le package. J’ai été un ado avec des cheveux longs comme un cocker qui faisait des reprises de Nirvana. C’est un instrument ultra polyvalent et pratique. Je suis très geek des modèles et des marques. La guitare m’a accompagné, c’est sur elle que je me replie quand je suis triste ou quand je n’ai pas d’idées pour faire de la musique. Le premier truc que j’ai fait avec mon fils, c’est lui jouer des chansons.
A : Sur « Vol de nuit », tu dis d’ailleurs : « J’voulais faire le tour du monde avec mon groupe de rock ».
S : J’étais dans ça. Avoir un groupe de rock, faire des répètes, stimuler mes potes pour faire des trucs. La seule raison pour laquelle je me suis retrouvé dans le rap – avant la passion de cette culture – c’est l’autonomie. C’est de me dire : « Je n’ai pas besoin d’être avec des gens qui sont aussi déterminés que moi pour le faire. » Après, j’ai appris à épouser cette culture, à la connaître et à la maîtriser, à essayer d’en être un savant.
Sors pas du lit, les monstres rôdent tout autour de la chambre
Ferme les yeux, serre fort papa, il n’y a aucun danger
Les monstres
A : « Les monstres » est un morceau éponyme, mais ce n’est pas l’introduction. L’album s’ouvre sur un son que tu as appelé « Outro ». Pourquoi ce contrepied ?
S : Parce qu’il fallait que je boucle un cycle de ma vie. Avoir un enfant a tellement tout changé. En fait, ce n’est pas le fait d’avoir un enfant : c’est la dynamique de fonder une famille et de m’en occuper qui est différente de tout ce que j’ai fait avant dans ma vie. J’avais la sensation que je n’avais pas dit au revoir à la fin d’Îlot et Seul(s). J’ai dû arbitrer entre le côté un peu fuckboy et ridicule d’appeler son intro « Outro » et la justesse que ça amenait à ce que je voulais faire.
A : Cette dynamique a-t-elle changé quelque chose dans ta manière de voir la musique ?
S : Ça a changé quelque chose dans l’essentialité que j’ai à être reconnu de mes pairs. Jusque là, je n’ai eu de cesse que d’essayer de prouver à l’humanité que j’étais capable d’être un grand artiste. Et là, ça y est, je m’en fous. Pas dans le sens où j’ai l’impression d’être arrivé quelque part, mais dans le sens où il y a un truc qui me stimule plus que ça et que je trouve plus essentiel. Ça ne veut pas dire que la reconnaissance ne me fait pas plaisir, que je n’ai pas de frissons quand je monte sur scène ou le trac quand je donne quatorze nouveaux morceaux à l’humanité. Ça change parce qu’avant, je n’avais rien, j’étais comme mort de l’intérieur en dehors de ça. Maintenant, si jamais ça devait s’arrêter, bien sûr que je serais triste, mais je n’aurais pas perdu ma structure et mon axe essentiel – qui est d’être avec ma famille et d’en profiter. J’entends ma famille au sens large : ma compagne, mon fils, mes parents, mes amis et les gens autour de moi. Je veux prendre le temps avec eux pour ce qu’il est, et pas comme du temps perdu à ne pas faire de musique. Très longtemps, tout ce qui ne se passait pas au studio représentait une perte de temps. J’étais un peu accro, drogué à ça. Entre être ingénieur du son, producteur, réal et rappeur, j’arrivais très facilement à occuper 95% de ma plage horaire. Les 5% restants ne sont pas suffisants pour créer une nourriture de l’âme. C’est beaucoup plus équilibré aujourd’hui.
« Je pense que dès que tu as l’impression d’avoir fait le tour de quelque chose, tu deviens un peu un monstre. »
A : Pourtant, tu as toujours beaucoup parlé de tes proches et des relations sociales dans ta musique.
S : Aimer les gens et se sentir aimé très fort, ce n’est pas du tout la même chose que de passer du temps avec eux. J’ai toujours été envahi de l’amour de mes proches. En plus, on travaille entre nous. Ma compagne et moi sommes au bureau toute la journée, et je ne considère pas ça comme du temps ensemble. C’est du temps passé à travailler. Bien sûr qu’on a un avantage sur mille personnes qui se font chier avec des collègues qu’ils ne peuvent pas tarter. Mais passer du temps avec les gens, c’est prendre le temps de dire : « Samedi, je n’irai pas au stud’, j’irai au bois de Vincennes foutre une nappe, des chips, du pain de mie et du fromage avec les gens que j’aime. » Je ne vais pas revenir avec un produit, une chanson ou une idée. Je vais revenir avec des souvenirs. Ça c’est nouveau dans ma vie. Je remercie ce temps-là de m’empêcher de devenir quelqu’un de cynique, de m’empêcher de devenir un monstre.
A : Qui sont Les monstres ?
S : Je pense que dès que tu as l’impression d’avoir fait le tour de quelque chose, tu deviens un peu un monstre. Soit un monstre d’égoïsme, soit un monstre de cynisme, soit un monstre de méchanceté. L’impression d’être arrivé quelque part rend les humains monstrueux. Je crois qu’on arrive à ne pas être monstrueux tant qu’on arrive à se rendre compte d’à quel point on ne connaît rien. Il y a sans doute un peu de philo de comptoir là-dedans, et c’est un peu bateau, mais les monstres sont tout ce dont j’aimerais protéger mon fils. Il y a très peu de choses qui noircissent le cœur pour des bonnes raisons. Il y en a, bien sûr. C’est important de se rendre compte de l’horreur du monde dans certaines situations. De ce qui se passe en Palestine en ce moment, par exemple. Mais dans toutes les raisons de se noircir le cœur, il y en a très peu qui valent le coup et qui servent à être meilleur. Moi, je voudrais que mon fils soit enjoué des choses qu’il fait, comme je l’ai été – du moins pour la musique. C’est précieux d’avoir un truc qui t’anime, fait vibrer ton cœur, peu importe ce que c’est. Je digresse, mais je pense que l’adolescence est un moment tellement chargé émotionnellement qu’on peut à sa suite se sentir vide si on n’a pas un truc qui nous anime très fort, qui nous redonne ce petit goût d’adolescence. Je n’ai pas la prétention de pouvoir protéger mon fils de grand-chose. Il va devoir expérimenter le monde dans ce qu’il a de positif et de négatif, comme nous tous. Mais je crois qu’on peut proposer à nos gamins de voir d’abord ce qui est chouette.
A : Il me semble que ta mère était éducatrice.
S : Oui, elle travaillait à la Protection Judiciaire de la Jeunesse.
A : Penses-tu que ça a joué dans ta manière de considérer les enfants ?
S : Je ne sais pas : ma mère dit qu’elle a été très forte pour éduquer les gamins des autres, mais pas très douée pour éduquer les siens. Au boulot, tu arrives à mettre tes émotions dans ta banane. En dehors, tu ne peux pas interagir avec une neutralité professionnelle. Malgré tout, moi, je trouve qu’on a été hyper bien éduqués. Ma mère nous a toujours appris à essayer d’entretenir un regard juste sur le monde. Dans ma famille, les gens sont des artistes qui ont refusé de donner leur vie à leur discipline artistique et qui ont préféré se tourner vers une dimension sociale dans tout ce qu’ils faisaient. Ma mère a fini par raccrocher les wagons en devenant art-thérapeute, mais elle a d’abord préféré être éducatrice alors qu’elle dessine, qu’elle peint et fait un tas d’activités manuelles. Mon beau-père, un musicien, a décidé qu’il préférait travailler à l’hôpital en tant qu’aide-soignant puis comme moniteur-éducateur. Moi, pas du tout.
© Rebibshki
A : Certain.es de tes auditeur.ices disent que ta musique les aide et les accompagne. Il y a donc une dimension sociale.
S : C’est sûr, mais pour eux, c’est vraiment un choix de dévotion pure aux autres. Un choix d’être fonctionnaire et d’avoir une carrière dans laquelle financièrement, tu ne vas pas beaucoup upgrade, dans laquelle tu n’auras pas beaucoup de liberté pour un achat immobilier – dans un monde où le libéralisme t’encourage quand même à faire autre chose. Je les vois un peu comme des pompiers volontaires, comme des héros. Et moi, à l’adolescence, je suis en mode : « Non, je vais aller me foutre dans une cave avec mes quinze potes, on va rapper et on va fumer des joints. » Il y a forcément des moments, dans mes abysses de doute, où je mets ça en comparaison avec ce qu’ils font. Et où je me dis : « Merde, quand même, t’es un sacré petit con de parvenu. » Peu importe, effectivement. Je pense qu’à la fin, on joue un rôle social, et que si jamais on décide de jouer ce rôle correctement, on aide les gens d’une façon ou d’une autre.
A : Sur l’album, il y a une double perspective sur la paternité entre ta relation avec ton père en tant que fils et ta relation avec ton fils en tant que père. Comment est-ce de passer de l’un à l’autre et d’être les deux à la fois ?
S : C’est compliqué. Il y a une phase de Népal dans « Omotesando » qui résume ce que j’ai essayé de dire quatre vingt fois dans l’album : « Vu qu’j’m’en beurre, j’crois que j’ressemble à mon daron comme Sangoten / J’veux pas reproduire ses erreurs, pourtant, ses réussites sont pas à ma portée. » Je trouve que ça, c’est border Proust, border le génie. Mon père a fait plein de choses que j’essaie de ne pas reproduire avec mon gamin, mais il y a toujours un moment où je me dis que je ne serai jamais le quart de ce qu’il a été pour moi. Mes parents se sont séparés quand j’avais un an et demi, donc j’ai toujours vécu dans un triangle à trois parents avec ma mère, mon beau-père et mon père. Je ne hiérarchise pas : j’ai trois parents qui ont réussi à faire de moi qui je suis. Pour le moment, mon enfant n’est pas encore vraiment quelqu’un. La quête est infinie.
A : Il n’y a pas que tes parents qui font de toi la personne que tu es.
S : Non, c’est vrai, et je pense même qu’on est assez peu le résultat de nos parents. Mais ils participent quand même à un équilibre. Je fais partie des enfants qui ont eu la chance d’avoir un socle, et par respect pour ceux qui n’en ont pas eu, je ne peux que le célébrer. Dans la vie, avoir des parents qui font attention à toi, ça file un sacré coup de main – et jusqu’à tard. Je ne suis pas encore arrivé à l’âge où je me sens à 100% affranchi de l’attention de mes parents. J’en ai encore besoin, notamment avec mon gamin, d’ailleurs. Pour rester un enfant, d’une certaine manière, ou en tout cas pour ne pas être tout en haut de la chaîne de responsabilité. Parce que ça fout la pression. Il faut des senseis, des consultants.
Tu sais, j’ai un môme et il t’ressemble de ouf
Tu sais, les enfants, ils te ressemblent tous
Kodak blue
A : « Kodak blue » est un morceau en l’hommage de Népal – de la prod au titre en passant par les gimmicks et toutes les références qui s’y nichent. Ce morceau émerge-t-il d’une énergie collective ou personnelle ?
S : C’était d’office une initiative très personnelle, que j’ai amenée plus tard à des gens pour qu’on le retravaille. Depuis qu’il est parti, j’ai toujours eu un mot pour lui à gauche à droite dans ce que je faisais. Parce qu’en fait – c’est pas qu’il ne se passe pas une journée sans que je pense à lui – c’est qu’il ne se passe pas une heure sans que je pense à lui. Il est omniprésent dans ma vie, d’autant plus depuis que j’ai un enfant. Mais je pense que je n’ai jamais trouvé la façon de le dire. Je ne voulais pas faire un morceau pathos, et c’est dur de parler de ça en y mettant le moins de tristesse possible. Je ne sais pas si j’ai réussi à le faire. Ce que j’ai envie de célébrer dans ce morceau, c’est à quel point c’était quelqu’un de super et d’essentiel à mon équilibre, pas à quel point il me manque.
A : J’ai l’impression que, quand beaucoup de rappeurs parlent surtout du passé, tu es très ancré dans le présent et le futur dans tes textes – même sur ce morceau. Gen m’avait dit en interview qu’il essayait de ne pas écrire au passé, considérant que c’est la facilité. Est-ce aussi un processus que tu conscientises ?
S : Je ne crois pas que ce soit une question de facilité. Dans mes techniques d’écriture, je peux être rempli de facilités, de répétitions, de formules simplistes. Parfois, je peux même m’agacer avec des proverbes un peu inconsistants et des phrases qui font bien. Je crois que je ne parle pas beaucoup au passé parce que je suis très nostalgique et que je n’ai pas envie que ce soit conducteur de quoi que ce soit dans ma vie. Je garde une tendresse pour les vieilles choses et beaucoup d’émotions quand je me remémore le passé, mais je crois que la couche de vernis que le présent laisse sur le passé le rend plus beau que ce qu’il était. Donc si tu cherches le passé dans ton futur, tu vas toujours être déçu. C’est le temps qui s’est écoulé entre ce passé et ce que tu vis qui le rend beau et qui enlève toutes les aspérités, tous les trucs qui faisaient un peu chier. Quand tu te souviens d’une après-midi de ouf passé avec une personne, t’as rayé le fait qu’il y avait des moustiques, que ton Fanta était chaud et qu’il n’avait plus de bulles. J’ai toujours un souvenir tendre pour tel souvenir avec Népal ou la 75e, mais j’essaie de ne pas le convoquer trop souvent parce que j’ai peur de toujours trouver que tout est en dessous. Alors que dans mon passé, par exemple, il n’y avait pas mon fils. Je me dis déjà : « Putain, quand il avait un an, c’était tellement fou ce moment et je ne le revivrai plus jamais. » Je ne veux pas me laisser submerger. Parce qu’à un moment, il va avoir 14 ans, il va puer la sueur, me parler n’importe comment et rouler des joints, et ça va m’énerver. Mais en fait, ça sera quand même mon fils, et j’aurai quand même des moments à vivre avec lui.
© Rebibshki
A : Pourquoi est-ce que tu dis à Népal que les enfants lui ressemblent tous ?
S : Ce dont j’essaie de me souvenir de lui, la flamme que j’essaie d’entretenir, ce n’est pas le fait que c’était un grand rappeur (sans doute l’un des meilleurs de l’histoire du rap français). J’essaie de me souvenir de comment c’était marrant, de comment c’était bien d’être son pote. Et parmi le peu de choses qui arrivent à me procurer cette sensation de fierté, il y a la naïveté, la spontanéité des enfants. Un enfant qui s’amuse, c’est irreproductible comme pureté d’émotion. Et j’ai le sentiment de m’être amusé comme un enfant avec ce gars-là, à plein de moments de ma vie. Il m’a beaucoup amené vers : « Regarde comment c’est bien. Viens, on va marcher une demi-heure dehors, il fait beau tu vas voir, c’est super. » Ses morceaux parlent d’eux-mêmes : il n’y a pas beaucoup de sons dans le rap qui vieillissent aussi peu que « Rien de spécial » ou que « Kodak White », je trouve. Les prods et les mixes peuvent prendre des couches de poussière, mais le morceau reste tellement simple et frais. C’est un rappeur qui file énormément de complexes quand tu le réécoutes. Sa musique m’accompagne encore beaucoup. Pendant longtemps, je n’écoutais pas du tout Adios Bahamas, parce que c’était trop vif, trop frais. J’ai été très impliqué dans ce disque, j’ai fait les mixes, j’ai enregistré, j’étais avec lui pendant tout le processus. J’écoutais certains des morceaux très solaires, joyful, comme « Sundance », mais je ne pouvais plus du tout écouter le reste. Je ne pouvais pas écouter « Trajectoire », les morceaux chargés de… [il marque une pause, ndlr] Maintenant, je réécoute tout. Mais je choisis mes moments, et surtout, je ne l’écoute que quand j’en ai besoin, dans mon intimité. Il y a des moments où il n’y a que lui que j’ai envie d’entendre. Quand je suis en voiture dans le sud de la France, c’est l’été, et le panorama que j’ai devant les yeux ne m’envoie que lui. J’arrive à profiter de la musique, et même à le réécouter comme un rappeur, en me disant : « Quel génie ! ».
Mes idoles, ils sont tous homophobes, j’ai du me construire en marge comme un paria
Mes idoles, ils sont tous misogynes, leur complaisance est inaudible
Être une fille
A : Comment est née l’idée de ce morceau ?
S : Je pensais qu’on serait une génération qui allait proposer quelque chose de différent dans le rapport à l’homophobie, à la transphobie, à la misogynie et à la discrimination en général. Et puis en fait, on est une génération comme toutes les autres, pleine de gens misogynes aux propos dégueulasses et d’agresseurs. Ça me fait de la peine. Pour moi, la responsabilité est collective. Moi, même en ayant essayé de déconstruire des trucs, même post Mona Chollet [autrice dont le travail porte sur la condition féminine, ndlr], je pense que j’ai échoué régulièrement. Je ne me place pas du tout en fer de lance de ce truc-là, mais j’ai essayé de faire différemment des gens qui, de toute évidence, ne sont absolument pas travaillés par la question. Je ne peux plus dire : « Tout ce qu’il raconte dans son morceau, c’est dégueulasse, mais la prod est stylée. » C’était vrai pour mes idoles, et j’ai dû déconstruire. Mick Jagger était un porc et les rappeurs étaient souvent homophobes. Lefa avait des éclairs de génie dans sa façon de parler de la France telle que je la voyais, mais derrière, il y en avait toujours une pour les homosexuels qui était complètement à côté.
« Il n’y a aucun monde où je file du gaz à des gens qui viennent expliquer que la souffrance est hiérarchisée. »
Je n’écouterai plus des gens qui objectifient la femme ou qui font des trucs qui m’impactent. Je ne vais pas me farcir la tête avec des phases moyenâgeuses comme : « Cette grosse pute, elle veut un sac Chanel ». Il faut aller se faire foutre. Eux ne se gênent pas, toute l’année, à faire des morceaux dégueulasses qui ne parlent que de cul – et jamais dans des termes égalitaires, toujours dans des termes dégradants, qui font de la femme une espèce de créature de vice, l’incarnation de tous les défauts les plus vilains de l’humanité. Personne ne se gêne, y compris des gens qui passent pour des intellectuels toute l’année. Tu ne peux pas imaginer le nombre de personnes qui ont essayé de me décourager en me disant : « Mais t’es sûr ? T’es un garçon, ça va énerver des gens, même des féministes qui vont trouver que tu t’appropries la voix des femmes. » Et moi, j’ai dit stop. C’est hors de question que ce soit moi qu’on vienne faire chier sur ce sujet. Mon morceau est imparfait du fait que je suis un garçon cis, blanc et hétéro, et que je ne parlerai jamais avec justesse de la condition des femmes. Mais je le fais et on verra.
A : Les idoles sont la limite de beaucoup d’hommes quand on parle de féminisme.
S : Comme j’ai voulu être le meilleur rappeur, j’ai voulu recevoir l’enseignement des gens qui étaient les plus savants. J’ai souscrit à tout un tas d’idées nauséabondes pour ça. Mais je ne filerai plus de gaz à des gens qui éduquent leurs mômes dans des valeurs préhistoriques. Je ne parle même pas de ceux qui sont problématiques, des agresseurs notoires. Quand tes idées puent la merde, ton comportement pue la merde en conséquence. Il n’y a aucun monde où je file du gaz à des gens qui viennent expliquer que la souffrance est hiérarchisée. Les discriminations, ce sont des discriminations. Pour les noirs, les arabes, les personnes trans, et évidemment pour les femmes. Quand ça s’empile, c’est encore pire. La transphobie, c’est facile pour les gens qui ne fréquentent pas de personnes trans. S’ils en avaient dans leur entourage, ils verraient les gens souffrir. Et naturellement, on n’aime pas voir les gens souffrir. C’est pour ça qu’on est sensibles aux discriminations propres à nos communautés, c’est parce qu’elles nous pètent à la gueule. C’est pour ça que les gens de droite sont très sensibles au destin des Ukrainiens et moins à ceux des Gazaouis. C’est aussi un choix qu’on fait de se tourner vers les autres, de s’obliger à avoir des gens différents dans notre entourage. Enfin moi, je crois à ça.
Mon copain, ça fait dix piges j’essaie d’faire un classique, mes grands, ils l’ont first try
Pourtant, j’peux pas dire qu’j’ai pas eu la chance de faire Grünt ou de rapper chez First Mike
Grünt #75
A : Quel regard portes-tu sur ta carrière aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu considères avoir accompli, ou n’avoir pas accompli ?
S : J’estime que j’ai fait mon truc honnêtement de A à Z, comme un boulanger qui essaie de faire le meilleur pain tous les jours. Je n’ai jamais proposé de Cédric Grolet. Je pense que personne ne pourra jamais venir me dire que j’ai proposé de la merde ou que j’ai infusé un mauvais truc dans ce milieu. Mais effectivement, quand je dis que ça fait dix piges que j’essaie de faire un classique, je veux dire que je n’ai jamais eu le sentiment de réussir à avoir le rayonnement que certains artistes ont eu pour moi.
© Rebibshki
A : Comment tu l’expliques ?
S : Je ne l’explique pas. J’essaie de faire mieux à chaque fois. Ce qui est vicieux, c’est que c’est un truc que tu peux aussi mettre dans la bouche de John Lennon ou de Barbara. C’est une question d’échelle. Je pense que nous, les artistes, nous sommes faits de l’arrogance de notre humilité. L’humilité est toujours pour le public, et l’arrogance est de croire qu’on a quelque chose de plus important à raconter que le type ou que la nana d’à côté. Parce que sinon, on arrête. Je pense qu’il y a une insatisfaction vis-à-vis de ce que je voudrais faire, mais que si cette insatisfaction disparaissait, j’arrêterais. Peut-être que si demain, je fais un diamant et quinze Bercy, l’insatisfaction est intacte. Quand j’écoute tel morceau de Flynt, de Nas ou des Beatles, je me dis : « Waouh, je suis à des années-lumière de produire ce truc-là. » Ce n’est pas seulement une question de chiffres, c’est une question d’émotions que ça me procure. Il y a une part de fausse humilité, une part de : « Allez, je me suis donné, j’ai envoyé vingt-sept minutes de Grünt en pétard, full inédits, dites-moi que mon classique est là. » Et puis il y a une part de justesse, car je ne peux que poser un genou à terre et saluer la grandeur des œuvres des autres.
A : En même temps, tu dis sur « Vol de nuit » : « Faut qu’j’prenne les réussites qui s’offrent à moi depuis le quart de lune ».
S : Il faut célébrer, parce que sinon, on est malheureux. Mec, t’as 100 000 auditeurs par mois, des sons qui ont fait plusieurs millions de streams – repense au gamin que tu étais qui faisait des vilaines covers de Blink-182 dans sa cave, tu te verrais en Beyoncé. Célèbre le fait d’avoir réussi à faire des choses et d’avoir une équipe qui travaille avec toi, des gens qui sont préoccupés par ta musique, des journalistes qui ont envie de savoir ce que tu racontes et qui considèrent que ton point de vue a un impact sur le monde. L’ego humain est insatiable, alors je crois qu’il faut être insatisfait tant que c’est un moteur. Mais à un moment, il faut aussi se booster et se galvaniser de la réussite, parce que sinon, tu fais du mal aux gens avec qui tu fais ça. Parfois, c’est dur dans ce monde, dans ce truc ultra-performatif et chiffré. Il y a beaucoup de concurrence, de comparaison, de méfiance peut-être, les uns envers les autres. Même nous, alors que je pense qu’on est un bastion du rap indépendant, on est ultra-impactés par ça. Je n’imagine même pas comment ça se passe quand t’es beaucoup plus intégré dans cette industrie. Regarde ton Spotify for Artists : actuellement, il y a 427 personnes sur Terre qui sont en train d’écouter ta musique. Tu n’es pas rassasié de ça alors que tu mettrais une semaine à échanger un mot sincère avec chacune de ces 427 personnes. La machine d’Internet et des réseaux te dépolarise complètement de la réalité. Et la réalité, c’est que c’est déjà beaucoup.
Pas de commentaire