Ze Nkoma Mpaga Ni Ngoko
Yi Ntearo
Les fervents amateurs de rap new yorkais ont récemment dû être bien surpris en écoutant l’album Sortilege du rappeur Gabe Nandez et du producteur Preservation. Dans les bois sombres des sorties du label Backwoodz Studioz, ce disque n’est déjà pas spécialement à la lisière de la forêt. Il faut s’enfoncer dans celle-ci avec courage, expérience et avidité pour en retirer une écoute agréable. Et alors que l’auditeur avance sous le sombre couvert, une voix grave retentit. Elle s’exprime en français accompagnée par celle de Gabe Nandez. Elle récite avec contrôle et brutalité un rap riche, affirmé, avec une fermeté censée être celle d’un baroudeur expérimenté des microphones. Alors perdu au cœur des pins à l’écorce d’ébène, une question survient inévitablement : mais qui nous parle ?
« Le seul gaboma de Brownsville, fait preuve de bravoure va mourir »
C’est ainsi que se présente Ibekelia en 2021 dans le morceau de Gabe Nandez « Belen-Tigui » sur lequel il est invité. Au Gabon, le terme « gaboma » désigne le plus souvent les jeunes de la capitale, Libreville, nourris par la culture hip hop états-unienne et française. Il désigne aussi une démarche artistique entreprise par les rappeurs gabonais eux-mêmes. Une démarche de réappropriation d’une « musique noire venue de chez les blancs » comme le dit l’anthropologue Alice Aterianus-Owanga.Tout cela, Ibekelia en a bien conscience. Son amour du rap et sa situation d’étudiant à New York ne rendent les enjeux autour de l’identité de sa musique que plus marqués. Aussi, quand son nom change en 2022 et devient Ze Nkoma Mpaga Ni Ngoko, la réappropriation de différents héritages est au cœur de l’enjeu.
Ze Nkoma Mpaga Ni Ngoko ne cache pas qui sont ses mentors. « Gloire à MF DOOM » lâche-t-il nonchalamment dans le morceau « Orowa » issu de son second EP sorti en 2025, affirmant ainsi sa filiation artistique avec le supervilain masqué du rap underground. Comme pour appuyer l’hommage, depuis 2024, seule apparaît sur ses covers sa silhouette photographiée sur fond de mur plus ou moins coloré, et son visage recouvert d’un masque fang issu de la culture gabonaise. La démarche rappelle celle des derniers héros du rap indépendant new-yorkais, eux-mêmes héritiers de MF DOOM, avec le gribouillis mouvant sur le visage de Billy Woods et le drapeau Haitien couvrant les traits de Mach Hommy. La dissimulation caractérise finalement plus qu’elle ne camoufle. Et à l’écoute du 6 titres Yi Ntearo cela se confirme : Ze Nkoma se sert de cette confusion, de ce brouillard d’identité pour centrer sur ce qui compte, son rap. Sur les samples de guitares saturés ou les chants en filet de voix du producteur Alfastarbeats, le rappeur alterne entre francais et anglais enchevêtrant les rimes entre les deux langues et faisant se croiser Prométhée, Léviathan et ennemi politique dans le même texte.
« Prométhée noircit nos peaux et éclaire nos vies »
Le flow est celui des savants placements perfectionnés par les plus radicaux MC new-yorkais des scènes dites abstract ou du label Griselda. Mais chaque certitude se trouve nuancée. Ces flows si caractéristiques se retrouvent parasités ou enrichis par des accélérations trap semblant rejaillir de son premier EP de 2024, Ilonga, entièrement produit par Tony Seltzer (proche collaborateur de MIKE). Aucun sentier pour accompagner le voyageur égaré : les refrains et couplets n’existent pas le long du disque, où chaque son équivaut à un long et dense couplet. Le côté accumulation de morceaux fleuve est en plus intensifié par les noms des titres. Ceux-ci sont en myènè, langue bantoue parlée au Gabon, et se traduisent sobrement par des chiffres. Le premier EP de 2024 commence par « Mori » (1) et le dernier titre de l’EP Yi Ntearo est nommé « Igomi ni orowa » (16). Un décompte croissant, froid, distancié qui aboutit dans l’apothéose de ce dernier titre. « Scarification sur le torse les marques des appartenances qu’on endosse »
Ainsi l’identité du rappeur perd de son importance en comparaison de ce que son rap devient entre ses mains: un M16 manié par un panafricaniste. Dès l’introduction, il semble vivre en trois lieux différents, dit venir « des alentours de Bifoun » au Gabon, puis rend hommage au 113 et remercie Yaffa (Booba ?) et Claude (MC Solaar ?) pour le flow, avant d’asséner dans un anglais impeccable “ »he lore of mutiny » (l’histoire de la mutinerie). Il ironise froidement sur le grand remplacement et sa responsabilité de procréer pour le faire advenir avant de se repentir devant les femmes noires qu’il n’ »honore pas assez. » Ze Nkoma Mpaga Ni Ngoko propose un rap de jeune maître sûr de sa force, un rap de résistant scandé dans le cœur de la bête elle-même, dissimulé dans un maquis de la forêt de béton. Il est une figure dont le flou fait la force, représentant une lutte plus qu’un homme ou une biographie. Et même si cette dernière se devine entre les lignes ou dans les propos tenus en interview par son ami Gabe Nandez, le plus important est avant tout son rap. Puis, dans un second temps, ce qui a produit celui- ci (système colonial, culture, mythe, musique etc.). Qu’importe « qui » rap a la fin de l’écoute. La démarche est parfaitement transcrite par la musique, les quelques images et par son nom. Ze Nkoma Mpaga Ni Ngoko en myènè signifie : « pas de rancune, pourvu qu’il y ait revanche. » Rappelant la mouvance française de rap de fils d’immigrés portée à l’époque par La Rumeur, Anfalsh ou Le Téléphone Arabe, Ze Nkoma Mpaga Ni Ngoko fait avancer sereinement son rap avec dans la voix, la certitude du gaboma qui obtiendra vengeance.
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